DE L AMITIÉ OPPORTUNE D'EUGÈNE BOUDIN
Ce fraternel appui que la sympathie, la communauté de recherches ou de luttes, ménagent d'ordinaire aux débutants, Claude Monet le trouva très opportunément dans la ville même de ses premiers essais. Il lui fut donné par un homme simple, bienveillant, son aîné d'une quinzaine d'années, qui avait débuté assez tard dans la peinture, après avoir fait le métier plus lucratif de papetier-encadreur, — et qui s'appelait Eugène Boudin.
A force de tendre et d'encadrer des pastels pour les autres, l'idée lui était venue «d'en faire aussi». Un pauvre diable de peintre, qui n'avait plus la pension, insuffisante d'ailleurs pour le faire vivre qu'il recevait de la ville de Cherbourg, et qui était venu échouer au Havre pour chercher du travail, dessins de fantaisie, portraits à trente francs pièce, à l'huile ou au pastel, avait jeté un regard sur les essais du papetier. Prenant en intérêt cet aspirant aux rudes épreuves de son métier, il lui montrait que la route « n'était pas semée de roses » et lui donnait de ces aperçus et de ces conseils qui ne font que déterminer plus rapidement le choix du plus dur parti.
Ce pauvre chemineau de l'art qui dans sa détresse aidait à l'éclosion d'un talent sincère et de qui l'exemple enflammait l'artisan bien payé à se faire aussi pauvre que lui, s'appelait J.-F. Millet.
Boudin obtenait une pension du Havre, partait pour Paris, en revenait au bout de trois ans, sans autre ressource désormais que le hasard des travaux, mais en revanche profondément perplexe sur la route à suivre, hésitant entre Rousseau et Corot, et cherchant à se dégager lui-même à travers les difficultés et les doutes.
Le moment est intéressant et curieux à noter. Dans une autobiographie pleine de bonhomie, Boudin en a donné un aperçu qui ne sera point étranger au sujet qui nous occupe, et qui même éclaire les conditions dans lesquelles la vocation de Monet allait éclore.
«Si Corot, écrit-il (en 1887), avec un immense talent, avait toutes les peines du monde à se faire un nom, que n'aurions-nous pas à souffrir, nous autres écoliers ? La peinture grise n'était guère goûtée à ce moment-là, surtout pour la marine. Gudin trônait, Isabey renchérissait sur la couleur naturelle. Le Poittevin et d'autres encore
faisaient fureur en peignant de chic; ce n'était guère l'occasion d'apporter du gris I On n'en voulait à aucun prix. Il fallut se retirer dans sa province en attendant des temps meilleurs, et c'est ainsi que je suis resté près de quinze années sans revenir à Paris. »
Par un beau phénomène de transmission de l'étincelle, ce brave garçon, malgré ses propres difficultés, s'intéressait à son tour au jeune Monet, lui faisait part de ses recherches, lui donnait l'idée de ce qui préoccupait à Paris les milieux artistiques entrevus. Rencontre heureuse, en somme, car tout en cherchant sa propre voie. Boudin ne pouvait que donner les avis d'un instinct juste et ingénu, préservé du factice, et tout naturellement dirigé vers la simplicité des maîtres.
Quant à ce qu'il appelait la «peinture grise», c'était encore le meilleur but qui pût être proposé au tout jeune débutant, car ce n'était, en somme, que la peinture juste, en opposition avec ces fantaisies arbitraires, ces « renchérissements sur la couleur naturelle » qui tenaient plutôt de la décoration de théâtre.
Cela ne pouvait donc détourner ni maintenant, ni plus tard, Claude Monet de ses perceptions innées, ni même l'empêcher de s'acheminer ultérieurement vers ses analyses de colorations plus vibrantes. Le jour où Monet adoptera une autre gamme, la méthode demeurera applicable et bonne. Elle ne s'efforçait que de rechercher les effets naturels qu'il devait plus tard si extraordinairement approfondir, tandis que les pyrotechnies à la mode, séduisantes comme beaucoup de choses fausses, contre lesquelles le pauvre Boudin réagissait par conviction et contre son intérêt immédiat, n'avaient rien de commun avec les poursuites de l'aîné ni avec les essais du plus jeune.
Au surplus, quand une de ces nouvelles vérités relatives sur lesquelles reposent les rénovations artistiques est dans l'air, rien ne l'empêche de se propager, car elle trouve soudain, sur plusieurs points à la fois, d'impérieux propagateurs. Il allait s'en rencontrer un qui devait lui aussi, jouer quelque rôle dans le développement juvénile de Monet. Il s'appelait Jongkind, et voici comment Boudin en parle. « Il commençait à faire avaler une peinture dont l'écorce un peu dure cachait un fruit excellent et des plus savoureux. J'en profitai pour entrer aussi par la porte qu'il avait forcée. »
Ainsi Boudin avait joué un rôle, modeste en apparence, mais vraiment important, entre les maîtres naturistes de 1830 et celui qui devait quelques années après devenir le protagoniste d'un des mouvements les plus éclatants de l'art moderne. Il s'en est rendu compte à sa manière modeste et fine dans des termes qu'il faut citer encore :
« J'aurai peut-être eu ma petite part d'influence dans le mouvement qui porte la peinture vers l'étude de la grande lumière, du plein air et de la sincérité dans la reproduction des effets du ciel. Si plusieurs de ceux que j'ai eu l'honneur d'introduire dans la voie, comme Claude Monet, sont emportés plus loin par leur talent personnel, ils ne m'en devront pas moins quelque reconnaissance, comme j'en ai dû moi-même à ceux qui m'ont conseillé et m'ont offert des modèles à suivre. »