‹ Claude MonetChapitre 9 sur 30 · COMMENT D'UN GROUPE OBSCUR SORTIT UNE «ÉCOLE» CÉLÈBRE · texte numérisé non relu

COMMENT D'UN GROUPE OBSCUR SORTIT UNE «ÉCOLE» CÉLÈBRE

Une «école» qui n'a jamais eu de prétention à ce titre imposant, mais qui a bien fini par le subir grâce au bruit que ceux qui la constituaient ont fait, sans le vouloir, de par le monde, et au bouleversement qu'ils ont causé, sans en avoir l'intention, dans les écoles pour de bon, cela peut commencer de la façon la plus simple et même la plus frugale qu'on puisse imaginer. C'est l'histoire des débuts de ce qui devait être, bon gré, mal gré, l'école impressionniste.

Le titre était encore bien loin pour la raison que les idées n'étaient ni formulées, ni même conçues. Quatre jeunes gens, fugitifs des ateliers officiels ou officieux, se réunissaient pour vivre le plus joyeusement possible tout en faisant en liberté une peinture qui les passionnait. Voilà tout, et cela prend, avec le recul des années un joli accent intrépide, quasi-héroïque, peut-être justement parce que Renoir, Monet, Sisley, Bazille ne se souciaient de rien moins que d'être des héros.

L'on reconstitue encore sans trop de difficulté, bien que ces temps d'avant 1870 semblent d'autant plus lointains que les mœurs sont aujourd'hui irrémédiablement changées, cette entraînante vie libre, ces beaux étés passés de compagnie par ces étranges révoltés, bien novices, bien primitifs, car ils ne songeaient nullement à tirer parti de leur révolte ni à attirer même l'attention sur eux, comme tout révolté professionnel doit le faire.

Bazille, grand, vigoureux, joli et gai garçon, libéral de ses deniers, s'absentait souvent pour aller chez lui dans le Midi, et mettait alors son atelier de Paris à la disposition de ses amis, et particulièrement de Renoir, que cela obligeait fort. Monet, lui, ferme et vaillant, ne doutait jamais de l'avenir. Il soutenait les autres par la conviction et l'action, dans les moments d'anxiété, car il en fallait tout de même, puisque la passion ne peut aller sans des crises de doute. Il ne cessait alors de leur répéter : « Nous sommes dans le vrai; ne nous décourageons pas. Nous n'avons plus

le droit de nous arrêter. » Renoir, tendrement et gaîment, écoutait, travaillait, s'épanouissait en boutades coupées de longs silences, et, pour payer son auberge, ses toiles et ses couleurs, exécutait des paysages au bitume, devenant chez le marchand qui les lui prenaient, d'excellents faux Rousseaux. Gela lui permettait de ne peindre pour lui-même qu'avec des tons purs. Diaz quelquefois, arrivé aux grands succès de fortune, passait par là, s'intéressait aux essais, jetait un mot d'encouragement. Comme Monet était l'autorité et la certitude, Alfred Sisley- était la gaîté, la joie de se laisser vivre. Lui qui devait plus tard être si assombri par des labeurs ingratement appréciés, n'était alors qu'une charmante nature, pleine de bonne humeur et d'abandon. Ses camarades, de plus, goûtaient en lui un attrayant et délicat tempérament de peintre.

On pourrait imaginer ainsi non seulement leur vie, mais, lorsqu'on revoit leurs œuvres, soit dans la collection Caillebotte, soit dans celles de Moreau-Nélaton ou de Camondo, et qu'on les regroupe par la pensée, leurs conversations et leurs discussions elles-mêmes, dont les sujets étaient perpétuellement sous leurs yeux. Les jeux incessants et subtils de la lumière. Les ombres des objets frappés par cette lumière dorée sont-elles violettes ? Les vibrations de l'atmosphère sont infinies. Comment en interpréter les résultats ? Les êtres se colorent à l'air et au soleil de reflets insaisissables. Comment les saisir ? Les plus violentes oppositions de tons, en se heurtant, s'émiettent, rejaillissent, engendrent finalement des harmonies dont il faut rendre la caresse.

Un autre peintre, plus âgé qu'eux, et que Monet avait même connu avant de connaître ses camarades de chez Gleyre, les voyait occasionnellement, et leur répétait ce qu'à lui, Pissarro, avait dit le grand Corot qu'ils admiraient tous sans le fréquenter : « Puisque vous êtes un artiste, vous n'avez pas besoin de conseils. Sauf celui-ci, pourtant : il faut avant tout étudier les valeurs. Nous ne voyons pas de la même façon; vous voyez vert, et moi je vois gris et blond. Mais ce n'est pas une raison pour que vous ne travailliez pas les valeurs, car cela est au fond de tout et, de quelque façon que l'on sente et que l'on exprime, on ne peut faire de bonne peinture sans cela. »

Le petit groupe ne regimbait nullement là-contre. Monet tout le premier, comme nous venons de le voir pour ses premières vues de Paris, observait merveilleusement l'application des valeurs, méthode qu'il devait modifier plus tard sans l'abandonner complètement. Et Sisley aussi, et Renoir qui, tout en peignant le plus souvent en plein air, travaillait beaucoup aussi à l'atelier, et subrepticement allait passer beaucoup d'heures en tête-à-tête avec les maîtres anciens, au musée, vers lequel ses camarades se sentaient beaucoup moins attirés. Il combinait ainsi, grâce à sa fine et complexe nature, les acquis de la tradition et les ardeurs innovatrices.

Dans ces conditions, il apparaît aujourd'hui bien puéril, et d'ailleurs cela a toujours été presque impossible à débrouiller du vivant même du groupe auquel Monet a survécu, de décider qui a été le véritable instigateur des théories et des formules de ce qui allait devenir r« Ecole impressionniste». Il est plus juste, et plus conforme aux circonstances, rencontres, influences, « idées dans l'air » que nous avons déjà notées, de considérer que chacun et tous, en gardant leur personnalité, avaient contribué aux acquisitions et découvertes communes. Après cela supputez ce par quoi,

Jongkind, Courbet, Manet, beaucoup Corot, pouvaient les intéresser sans cependant les capter.

Delacroix venait de mourir, en 1863. Ils le vénéraient, mais il n'était pour rien dans leur formation. Monet se souvenait qu'à son arrivée à Paris, il avait eu, rue de Furstenberg, un atelier surplombant celui du maître. Ses camarades et lui regardaient parfois par la fenêtre et voyaient le bras du peintre aller et venir devant la toile; mais ils ne voyaient pas ce qu'il peignait, — et ce petit trait est assez symbolique.

DES DIFFÉRENCES ENTRE LES TABLEAUX DE PERSONNAGES CHEZ MONET, COURBET ET MANET

Il est des rapprochements qui permettent sinon de définir, du moins d'étudier les rapports si délicats de filiation ou d'influence réciproque dans les arts. Si, à défaut d'un voisinage immédiat, vous examinez successivement et vous possédez complètement par la mémoire (qu'au besoin peuvent aider de bonnes photographies) trois tableaux tels que le Déjeûner sur l'herbe, de Manet, les Demoiselles des bords de la Seine, de Courbet, et enfin l'autre Déjeûner sur l'herbe, celui que Claude Monet exécuta en 1867, il vous est impossible de ne pas percevoir dans cette troisième œuvre du plus jeune, une certaine action sur lui exercée, malgré lui et à leur insu, par les deux aînés. Mais ce qui rend cette action à peu près impossible à analyser par des mots et même par des constatations matérielles, c'est que si forte, et même si directe qu'elle soit, elle se trouve modifiée d'autant plus que les personnalités sont, de part et d'autre, accentuées, et spontanées en leur manifestation. Ce n'est point le même cas lorsqu'il s'agit d'imitations voulues et de pastiches calculés. Par exemple lorsque des élèves de Rembrandt imitent l'éclairage, les procédés de composition, la matière, la touche même du maître, on peut mesurer pour ainsi dire mécaniquement l'écart ou le rapprochement entre l'œuvre de seconde main et la création géniale. Ou bien encore, lorsque Lancret, malgré son charme personnel, se meut dans l'ombre de Watteau, malgré certaines différences de nature, et tout ce qui sépare l'accent incisif de l'indication diluée, on peut démontrer que le second n'aurait pas pratiqué tel genre de peinture si le premier ne lui avait pas servi, non d'émulé, mais de modèle. Enfin quelques artistes impersonnels et habiles, qui ne révèlent de qualités que lorsqu'ils se déguisent, ont pu parfois produire des pastiches, et disons même le mot, des faux, qui pouvaient tromper des yeux exercés.

Mais lorsqu'il s'agit d'une sympathie, d'une communauté de tendances créée par l'époque, par des idées transmises et d'autres naissantes, il se produit des analogies

Page 1