LES PEUPLIERS AU BORD DE L EPTE
de la fournaise, du chaos, des jardins flotlanls, de l'invisible, de l'irréel, et tout cela, de la nature, cette nature particulière ^ cette ville prodigieuse, créée pour les peintres et que les peintres, jusqu'à M, Claude Monet, n'ont pas su voir, n'ont pas pu exprimer, dont ils n'ont vu et exprimé que le mince accident pittoresque, l'anecdote étriquée, mais non l'ensemble, inais non l'âme fuligineuse, magnifique et formidable, que voiln devant nous, enfin, réalisée. »
Dans la sixième série de ses Sensations d'Art (Paris, Dujarric, 1906), Georges Denoinville consacre aux Vues de la Tamise à Londres un chapitre où il analyse les effets du Parlement, de Charing Oo>'- îïrifUro, <]o Waterloo Bridge, et dont voici les conclusions :
aTqa'j ^a anon ua afiausuaq ^aj « // est malaisé oe ih'/hnr ?• v,;. '/./i.'r ,/ / , ?,' .ihi,vvi-n'r n^'ec des mots
tout ce charme troublant qui éfiS^^ de ces pages admirables... Quelques poètes professionnels peuvent .<'émouvoir de
série que nous procurent les peintures de Monet, qui c...
si intensénH'.sit notra sansshililé, galvanisent notre cerveau, aiguisent en l'affinant exquisvment notre comprébensiori artistique. Quelles rimes ont de telles couleurs!... »
Olympia au Louvre
En 1905, à propos d'un article écrit sur l'acte de justice à accomplir pour Manet en plaçant enfin Olympia au Louvre, Monet se déclare prêt à refaire campagne. Il m'écrit le 22 février :
... Oui, certes il est temps de mettre l'administration en demeure déplacer Manet au Louvre, et il faut mener ça tambour-hattant!
Si vous avez besoin d'autres renseignements, ne vous gênez pas, car pour Manet, il n'est rien que je ne fasse.
Deux ans après, il enregistre le résultat par cette lettre qu'il m'écrit le 8 février 1907, alors que Clemenceau était ministre :
... Vous avez vu qu'en lin /'Olympia de Manet est au Louvre.
Étant à Paris l'autre jour, j'eus l'idée d'aller trouver Clemenceau et de lui dire qu'il était de son devoir de faire cela.
Il l'a compris, et en trois jours la chose a été faite! Et combien j'en suis heureux, et pour ma satisfaction, et pour les donateurs de ce chef-d'œuvre dont j'étais le représentant.
J'en reste bien reconnaissant à Clemenceau.
Les Nymphéas. — Études de Fourcaud
DE Roger-Marx, de Louis Gillet, de Remy de Gourmont. — Lettres
DE Lucien Descaves et de Romain Rolland
Les Nymphéas, Paysages d'eau, furent exposés galerie Durand- Ruel, du 6 mai au 5 juin 1909 : 48 tableaux datés de 1904 à 1908.
En 1908, le 11 août, Monet m'avait redit sa ténacité devant le mystère changeant des paysages d'eau :
... Sachez que je suis absorbé par le travail. Ces paysages d'eau et de reflets sont devenus une obsession. C'est au delà de mes forces de vieillard, et je veux cependant arriver à rendre ce que je ressens. J'en ai détruit... J'en recommence... et j'espère que de tant d'efforts, il sortira quelque chose.
Devant les Nymphéas, Louis de Fourcaud, dans le Gaulois du 22 mai 1909, exhuma cette opinion sur la peinture d'un critique de 1845, Désiré Laverdant :
« Les peintres se sont trop bornés à peindre des surlaces immobiles... Ils n'ont fait, en général, qu'une étude imparfaite de la perspective aérienne. La peinture sous leur brosse, s'étale en mastic fin, parfois excellemment coloré, mais les principales qualités de fair, Vélasticité, la pénétrahilité font défaut... La vie n'est pas là. Si quelques-uns ont approché de la réalité, la monotonie frappe dans leurs œuvres. Ils ont toujours à peu près la même gamme pour leurs ciels et pour leurs fonds : ils n'ont pas eu le secret de la richesse inépuisable de la nature qui modifie d'instant en instant, ses effets. Aujourd'hui les peintres d'histoire semblent abandonner aux paysagistes le soin d'étudier la terre et le ciel. Pour eux, ils s'en tiennent à quelque ton convenu.
sur lequel ils détachent ou plaquent indifféremment leurs figures... On pense n'avoir plus rien à faire quand on a devant soi des mondes à découvrir. Pour rendre le tressaillement intérieur et le rayonnement au dehors, il ne suffît pas de fixer la couleur des choses, de reproduire même l'air où elles baignent et les fluides qui les séparent du fond, il faut encore exprimer le lien entre les corps et l'atmosphère. La sécheresse des contours éteint la vie jusque dans les personnages au repos parfait. »
Voilà une opinion en avance, bien qu'elle ait pu se former devant les œuvres de Delacroix, annonciatrices d'une peinture nouvelle.
Fourcaud reprend la parole pour exprimer son admiration des Nymphéas :
Ce n'est, assurément, pas la première fois qu'un peintre s'est complu à imiter sur la toile la surface d'un lac fleuri. C'est la première fois, en tous cas, que l'entreprise a été conçue en des conditions si particulières, avec l'intention bien délibérée de ne rien sacrifier de ses merveilleuses promesses. Sans doute, un art d'ingénieux jardinier a préparé le site et comme ensemencé les eaux. Qu'a-t-on fait autre chose, au demeurant, que mettre les forces naturelles en mesure de se manifester d'une somptuosité spéciale en un cadre délicatement aménagé pour elles? On ne les a contraintes en rien; on n'est venu qu'à leur secours. Elles ont en fin de compte, gouverné leurs épanouissements selon leurs caprices. Nous sommes en présence de quelque chose d'inattendu et de désiré, d'intimement poétique et d'absolument réel... Cette petite mare, diaprée de corolles, a plus d'horizon que la légendaire mer des Sargasses et plus de mirages que les mots n'en sauraient évoquer. L'harmonie la plus parfaite sort de ce radieux ensemble, plein d'admirable vie et baigné de tendre silence. Nous ne pouvons nous en détacher. Je ne pense pas sans tristesse à la dispersion prochaine de ces œuvres de ravissement, qui ne constituent qu'une seule œuvre, faites pour se compléter, elles n'auront été réunies qu'une seule lois, et peu de temps, pour donner la notion entière et l'entier sentiment du poème qu'elles développent. Plus jamais, nulle part, on ne les
reverra groupées comme nous lesvoyons. Elles serontaux quatre coins du monde, exquises, mais chacune ne livrant qu'une part du secret de toutes, Disjecta membra... Certes, on voudrait les pouvoir conserver intégralement en une salle de palais où l'on serait admis à les voir et qui recevrait d'elles une décoration unique de splendeur et de sérénité!...
Devant les Nymphéas, au début d'une étude recueillie par les soins pieux de ses fils, dans Maîtres d'hier et d'aujourd'hui, Roger Marx éprouvait un premier sentiment de surprise désorientée, et il expliquait ce malaise par l'identité du sujet, le nombre des répliques, l'aspect fragmentaire. Il notait que l'artiste rompait les derniers liens qui le rattachaient à l'école de Barbizon. Mais il prouvait vite qu'il comprenait la profondeur de cette évolution et il imaginait un dialogue entre le peintre et le critique, le premier expliquant le but qu'il avait poursuivi en entreprenant ce travail de plusieurs années qui scrutait, tous les étés, la même surface d'eau où les fleurs s'ouvrent parmi les reflets de la rive, des verdures, des nuages, des ciels changeants dans la lumière :
« ... La tentation m'est venue, disait-il, d'employer à la décoration d'un Salon ce thème des Nymphéas : transporté le long des murs, enveloppant toutes les parois de son unité, il aurait procuré l'illusion d'un tout sans fin, d'une onde sans horizon et sans rivage; les nerfs surmenés par le travail se seraient détendus là, selon l'exemple reposant de ces eaux stagnantes, et, à qui l'eût habitée, cette pièce aurait offert l'asile d'une méditation paisible au centre d'un aquarium fleuri. » Et le peintre disait encore : « J'ai un demi-siècle de pratique, et bientôt la soixante-neuvième année sera pour moi révolue; mais, loin de décroître, ma sensibilité s'est aiguisée avec l'âge; je ne crains rien de lui, tant qu'un commerce suivi avec le monde extérieur saura entretenir l'ardeur de la curiosité et que la main restera l'interprète prompte et fidèle de ma perception... Je ne forme pas d'autre vœu que de me mêler plus intimement à la nature et je ne convoite pas d'autre destin que d'avoir, selon le précepte