L ŒUVRE DE CLAUDE MONFIT
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Situation de Monet devant la critique et le public
Après avoir ainsi donné un choix abondant des opinions diverses, hostiles et favorables, exprimées sur l'art de Claude Monet, j'expose dans la seconde partie de ce livre, telle que je l'ai observée depuis 1880, l'évolution de l'artiste, suivie en ses périodes de travail et en des expositions publiques.
Tout d'abord, je résume la situation faite à Monet par les railleries des journaux, la presque totale incompréhension de la critique, la moquerie et l'indifférence du public.
Le même chapitre d'histoire peut être écrit pour tous ceux qui ont vu avec leurs yeux la nature et l'homme, raconté leur observation et leur rêverie dans le livre, la partition, le tableau, la statue, en un langage qu'ils employaient naturellement, puisque ce langage, ils le trouvaient en eux-mêmes pour exprimer leur individu et les rapports de leur individu avec le monde extérieur. Pas une seule fois, l'homme qui est venu changer le courant des idées reçues n'a été accueilli et compris de la foule, et il y aurait naïveté à s'en étonner.
Si la rapidité des informations et le demi-savoir ont leurs avantages, ils ont aussi leurs désavantages, et les chercheurs de nouveau l'apprennent bientôt à leurs dépens. Sans cesse, en art, quelquesuns se trouvent pour spéculer grossièrement sur le choix d'un sujet ou l'emploi d'une méthode. En même temps que ceux-là, se produisent des impuissants, des bègues, qui pressentent confusément les choses, mais ne peuvent parvenir à les exprimer. L'homme qui apporte un don et une science est ordinairement confondu avec les uns et avec les autres : il a à la fois pour adversaires l'indifférence
ignorante et la mauvaise foi réfléchie. Selon l'humeur ou le calcul, il est traité en grotesque ou en charlatan. Ceux qui ne se donnent pas la peine de regarder, et ceux qui prévoient un dérangement de leur industrie, déclarent au nouveau venu une guerre de railleries et d'injures, attaquent son talent, sa personne, son existence, l'empêchent de trouver un morceau de pain en échange d'un chefd'œuvre, lui interdisent de vivre.
L'histoire de ces erreurs et de ces partis-pris n'est donc pas toujours gaie, elle a parfois une conclusion amère. L'artiste acharné au travail peut succomber à la peine sans avoir rien compris aux plaisanteries et aux réquisitoires. Son œuvre reste, mais sa cervelle d'homme de génie tombe en terre, dans la poussière mortuaire d'un cimetière de village ou de la fosse commune d'une ville, sans avoir jamais été traversée par un rayon de gloire. Elle ne saura jamais que les critiques repentis et les marchands hypocrites clament l'éloge du mort glorieux, ouvrent des souscriptions pour que se dresse, sur sa tombe de pauvre ou sur la place de sa commune natale, une statue taillée par un sculpteur de l'Institut.
Si quelques-uns, écrivains, musiciens ou peintres, ont pu échapper au sort de Jean-François Millet, de Sisley, de Pissarro, s'ils n'ont pas eu, leur vie durant, le souci de la subsistance des leurs, c'est qu'ils étaient nés, comme Delacroix, comme Manet, sinon fortunés, au moins indépendants.
Si d'autres, après des années de lutte et de misère, tels Renoir et Monet, ont pu arriver à conquérir la tranquillité de leur besogne, peut-être n'y a-t-il là qu'un hasard de circonstances, une défense plus tenace de l'individu, aidé par quelques partisans, des amateurs entêtés, des hommes de lettres résolus à tout dire.
Voici le cas de Claude Monet.
Celui-là, particulièrement, a été criblé de quolibets, a servi de cible à l'esprit des journaux. Lorsqu'il était question de lui, la blague facile s'aggravait de fureur. On eût dit que la rage troublait les yeux de ceux qui regardaient ses toiles, faisait trembler la main de ceux qui exerçaient sur lui leur critique. Jamais, pour personne, l'injustice des arrêts, la violence des épithètes n'ont été poussées plus loin. Il a eu à subir les jugements lourds des prétentieux, le
persiflage des boulevardiers, la colère des arrivés troublés dans leur quiétude, les complots qui se traduisent parle silence, les refus d'admission dans les expositions publiques, les mensonges brutalement exprimés par les journaux. La première partie de ce livre a donné les preuves de cet accueil.
Il y eut pire encore. Les grands artistes que Claude Monet vénérait n'eurent pas tous la bienveillance de Courbet, la solidarité admirative de Manet. Dans une interview de Monet par Louis Vauxcelles parue dans VArt et les Artistes en 1909, Monet dit sans ambages et avec mélancolie comment son art fut mal accueilli de Daumier et de Corot :
— Dauhigny fut-il le seul à soutenir l'impressionnisme naissant? Que disaient les vrais maîtres d'alors?
— Tenez, je me rappelle que nous exposâmes, Renoir et moi, dans une petite boutique. Mon tableau était à la devanture. Un jour, je me trouvais là, passe Daumier, maître vénéré, qui s'arrête, lorgne, et dit au marchand : « Qui donc vous force à montrer au public de pareilles horreurs? » Je suis rentré chez moi, ce soir-là, le cœur navré. Par contre, Diaz (j'eusse préféré que l'éloge vint de Daumier, et la critique de Diaz) s'enthousiasma pour ce même paysage, me serra les mains et me prédit le plus brillant avenir.
— Et le père Corot, qui accueillit les débuts de Pissarro ?
— Le père Corot dit un soir à Guillemet : « Mon petit Antonin, tu as joliment bien fait de t' échapper de cette bande-là. »
Au nom des vagues esthétiques et des modes régnantes, on bafouait Monet de telle façon qu'il fallait un courage surhumain, à un marchand, à un amateur, pour encourager d'un achat une aussi criminelle entreprise de peinture. Ce furent les années mauvaises entre toutes. Au Salon, quand Monet se hasardait à présenter une toile, ou elle était refusée, ou elle était accrochée à des hauteurs inaccessibles, dans les salles où personne ne va, qui étaient désignées communément sous le nom de « dépotoir », où l'on amoncelait les rebuts acceptés par le jury pour meubler ces régions délaissées.
Le peintre renonça vile à cette publicité, qu'il avait essayé de conquérir, comme tous les artistes de son âge. C'est au catalogue du Salon de 1868, que l'on trouve, pour la dernière fois, trace d'un envoi de Claude Monet : Navires sortant des jetées du Havre. Il n'avait obtenu que quelques mots d'encouragement de Paul Mantz, de Thoré, de Castagnary. Il renonça donc. Les batailles ne furent plus livrées que six ans après dans les salles d'expositions privées. Là, les efforts de ce courageux furent représentés comme un travail de mystification. Les plaisantins des journaux riaient, la foule moutonnière riait. Les choses se passent encore de la même façon, en 1880, devant les tableaux exposés dans la galerie de la Vie Moderne; en 1883, dans les salons du boulevard de la Madeleine; en 1886, dans la galerie de la rue de Sèze. L'acceptation de l'art de Monet fut extrêmement tardive. Il y a fallu près de vingt ans de luttes et de patience. On peut placer le moment de la première accalmie entre 1887 et 1889.