‹ Claude MonetChapitre 28 sur 39 · CHARING- CROSS BRIDGE · texte numérisé non relu

CHARING- CROSS BRIDGE

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De La Haye a Bordighera

La date de 1887 est significative dans la biographie flPii!^ii^j|ue de Claude Monet. C'est l'année où il expose les paysages peints à Bordighera, à la Haye, à Belle-Ile-en-Mer.

D'abord, se vérifiait la force de durée des œuvres anciennes. On revit ces toiles d'autrefois : Un coin d'appartement^ aujourd'hui au musée du Luxembourg, paiê^ftci^^^Gaillebottc : deux pièces en enfilade garnies de ridoaux, do \ a^cs. <ir- iilantes, où était surtout étudiée 1 entrée de 1 airelde la lumière; dans un intérieur un enfant, debout, reflété par le parquet (S(it'^, enveloppé de l'atmosphère bleue d'un jour de chaleur : sûrement, il y a du soleil et un ciel d'azur au dehors. Un autre tableau, Une locomotive en gare : des ombres se silhouettent et passent dans la fumée, des lumières courent en lignes fines sur le mouillé des rails, on a l'impression de la trépidation qui fait bruire les sonores verrières. — On avait fait émeute autrefois autour de ces toiles, alors qu'elles étaient accrochées aux murs des salles d'expositions impressionnistes. Ceux qui ne comprenaient pas dans ce temps-là comprirent enfin, ou firent semblant de comprendre, quelques-uns louèrent ne se souvenant pas qu'ils avaient dénigré. Qu'importe!. Parcourons les régions nouvelles.

Les champs de tulipes, près la Haye, les champs de fleurs drues et serrées, poussées à ras de terre, resplendissent en éclosions bigarrées, en verts violents, en jaunes d'or, en rouges de pourpre et de vermillon. Chaque fleur perd sa forme précise dans ces prodigieuses agglomérations, contribue seulement à former ces traînées de couleurs, CjBS sillons illuminés qui s'en vont courir au loin, qui s'arrêtent au bord du canal paresseux, plat comme une grande route, pour recommencer de l'autre côté, au delà des lourds bateaux,

autour des moulins dont les ailes virent lentement sur tous les points de la plaine placide.

L'atmosphère du pays, atmosphère blonde, chargée d'eau, embrumée par la vapeur exhalée des ruisseaux et des marais, propre à faire reluire les carreaux de faïence dans les villes, est aussi pour exciter à resplendir dans la campagne ces fleurs étranges, rayées, tachées, qui semblent découpées dans les robes orientales.

Si l'artiste a pénétré et exprimé la Hollande avec un tel bonheur, il ne s'est pas trouvé non plus en défaut devant la nature méridionale.

Parmi les toiles de cette série, il en est une qui est comme le résumé de cette partie merveilleuse de la Corniche comprise entre Nice et San-Remo. Un groupe de figuiers aux feuilles luisantes enchevêtre le dessin de ses troncs et de ses branches souples comme des lianes, et c'est à travers cet entrelacement que s'aperçoivent, bien loin, bien bas, dans un fond d'abîme, la mer bleue et les maisons blanches d'une ville endormie sous la chaleur. Toile extraordinaire, emplie d'une poussée de végétation inouïe, embrasée de lumière, qui fait tout pâlir autour d'elle, qui éclate comme une subite apparition de soleil.

Deux autres toiles donnent la même impression avec des aspects difTérents. Dans la Vallée de Sasso, une brume chaude erre aux flancs des montagnes, intercale ses fumées délicates parmi les palmiers et les pins étages, les citronniers ponctués de fruits d'or. La rue de Bordighera, Via Romana, est obstruée par des palmiers et des fleurs. Dans le fond s'élèvent des montagnes verdâtres et comme transparentes dans l'embrasement du milieu du jour. Les vapeurs vertes et bleues, les rayons épars, les reflets des choses sont en suspension dans l'air. Vérité et sûreté de vision incomparables.

Belle-Ile-en-Mer

J'ai dit ma rencontre avec Monet à Belle-Ile-en-Mer. Je transcris une note que j'ai prise au soir d'une journée passée avec lui à errer parmi les rochers et à le regarder peindre.

Septembre 1886.

« Claude Monet travaille devant ces cathédrales de Port-Domois, dans le vent et dans la pluie. Il lui faut être vêtu comme les hommes de la côte, botté, couvert de tricots, enveloppé d'un « ciré » à capuchon. Les rafales lui arrachent parfois sa palette et ses brosses des mains. Son chevalet est amarré avec des cordes et des pierres. N'importe, le peintre tient bon et va à l'étude comme à une bataille. Volonté et courage de l'homme, sincérité et passion de l'artiste, ce sont les caractéristiques de cette famille rustique et fine de paysagistes dont les œuvres sont l'honneur et l'originalité de l'art de ce siècle. Monet sera au premier rang dans ce groupe. Depuis 1865, toutes les colères l'ont assailli, on n'a pas ménagé les quolibets à ses toiles, il a eu à lutter contre la malveillance et l'inertie. Il est facile de prédire que les habitudes d'esprit et les appréciations changeront et qu'il en sera de Monet comme il en a été de tant d'autres méconnus et raillés. Ici, devant ces toiles d'un ample dessin, devant ces œuvres lumineuses, imprégnées par l'atmosphère, pénétrées par le soleil, où les couleurs se décomposent et s'unissent par on ne sait quelle magie d'alchimiste, devant ces falaises qui donnent la sensation du poids de la terre, devant cette mer où tout est en mouvement continu, la forme de la vague, la transparence sousmarine, les écumes nuancées, les reflets du ciel, on a l'impression qu'il est apparu dans l'art quelque chose de nouveau et de grand.

Mais ce n'est pas dans cette note grifTonnée au soir d'une journée

que peut être décrite et commentée cette histoire de la côte et de la mer à toutes les heures, sous tous les temps, tracée par un pinceau prestigieux. Les toiles peintes à Belle-Ile seront vues à Paris. Qu'il suffise d'avoir dit l'amour profond et ému de la nature, qui fait à Claude Monet vouloir reproduire sur ces toiles les lignes qui ne changent pas et les effets fugitifs, les espaces sans bornes de l'eau et du ciel et le velours d'une motte de terre couverte de mousses humides et de fleurs desséchées. »

Par Belle-Ile, Monet acheva de se révéler apte à peindre toutes les configurations du sol, tous les états de l'atmosphère, toutes les tranquillités et toutes les fureurs de l'eau. Il se montre aux prises avec une nature nouvelle pour lui, puisqu'il avait borné jusque là ses courses vers l'Ouest aux champs de Vetheuil et aux falaises normandes. On peut le dire sorti triomphant de la bataille qu'il est allé livrer aux lames de l'Océan et aux roches de Bretagne, son talent s'est trouvé de force et a pu vaincre cette terre granitique et ces eaux redoutables. Pour la première fois, la terrible mer delàbas a trouvé son peintre et son poète.

Port-Coton, Port-Goulphar, Port-Domois, ce sont les noms que l'on trouve à chaque instant au-dessous de ces caps, de ces blocs, creusés en grottes, agglomérés en fortifications. Ce sont des côtes désertées, des rochers déchiquetés, des pyramides dressées solitairement en avant des falaises, striées par l'écume, engluées par les mousses et les lichens, — des creux de grottes qui s'ouvrent comme des cryptes mystérieuses, — des mamelons pelés, jaunis et rougis par la végétation d'automne, arrondis et épais comme des bêtes mal dégrossies, des pachydermes à croûtes épaisses, — des rocs percés en arches, — des promontoires couleur de fer et de rouille, hauts, carrés et massifs comme des cathédrales, qui s'en vont au loin tomber droit dans la mer.

La mer entoure ces solides remparts, ces fiers bastions, ces monstrueuses pierres qui donnent à l'œil qui les regarde, l'impression môme de la dureté et de la pesanteur. Les vagues qui apparaissent, qui déferlent depuis le haut des cadres, sont les adversaires qui conviennent à ces immobiles combattants. Elles accourent

en rangs pressés et l'on est stupéfait de l'infini de leur nombre, elles remplissent l'espace de leurs larges bonds, se brisent comme des glaives contre les parois inflexibles, se dissolvent en ruissellements. On a à la fois l'illusion de l'eau lointaine, immobile à l'horizon livide, des espaces d'eau frissonnant sous le ciel, des perceptibles formations de vagues, de leur arrivée tumultueuse et pressée, des mouvements incessants et tout proches qu'elles font pour mordre et desceller les assises des rochers.

Au contraire, à l'entrée de cette grotte, cette eau agitée se fait calme, la traîtresse effleure la pierre, la baise, la caresse, devient transparente, se fige en ses profondeurs vertes et bleues. Le long de ces côtes sauvages, par une journée de beau temps qui ressemble à une accalmie, la mer est rigide, des remous et des cercles reproduisent encore très loin vers le large la forme du cap, les lames qui se déroulent lentement se brisent avec des cassures de marbre, l'écume qui ourle cette avancée de la terre est d'un bleu de pierreries. Entre les rochers, dans les chemins encaissés qu'ils construisent, s'établissent des cascades réduites, des cours d'eau minces comme des rigoles, un va-et-vient de flots apaisés dont les filaments de mousse dessinent des lignes tremblées et des losanges. Toutes les heures de la marée sont écrites à l'étiage de ces murailles qui surplombent l'abîme, on peut y noter les phases des envahissements et des reculs.

Enfin, voici le paysage de mer dans toute son horreur, pendant la tempête d'octobre 1886. Toute l'étendue de l'eau est dans le même mouvement. La vague inconsciente semble se jeter vers un but qu'elle perçoit, les rochers disparaissent sous les trombes, vont se désagréger sous l'effort furieux de cette meute qui griffe et qui mord, l'écume savonneuse et liliaciée est crachée vers la côte par les vents du Sud. C'est le règne de l'eau et de l'ouragan.

Monet, ce peintre de la mer, est en même temps le peintre de l'air et du ciel. Il ne saurait en être autrement. Ces tableaux sont vus d'ensemble. Toutes ces formes et toutes ces lueurs se commandent, se rencontrent, influent les unes sur les autres, s'imprègnent mutuellement de leurs couleurs et de leurs reflets. C'est que ce rustique alchimiste, vivant toujours en plein air, actif au point de

commencer dans la même après-midi plusieurs études du même aspect sous des lumières différentes, a acquis une singulière aptitude pour voir immédiatement les dispositions et les influences des tons. Rapidement, il couvre sa toile des valeurs dominantes, en étudie les dégradations, les oppose, les harmonise. De là, l'unité de ces tableaux qui donnent, en même temps que la forme de la côte et le mouvement de la mer, l'heure du jour, par la couleur de la pierre et la couleur de l'eau, par la teinte de la nuit et la disposition des nuages. Observez ces minces bandes de ciel, ces clartés, ces assombrissements, ces soleils fatigués, ces horizons de cuivre, ces mers violettes, vertes, bleues, tous ces états si différents d'une même nature, et vous verrez devant vous se lever les matins, s'épanouir les midis, tomber les soirs.

Avec le pays, l'habitant, Poly, pêcheur de Kervillaouen, un être inculte et bon, courageux et lent, rêvasseur et décidé, portrait où revit l'homme, avec son teint de brique, sa barbe éparse et rude comme une touffe de varech, sa bouche serrée, ses regards aigus qui voient les poissons et les coquillages au fond de l'eau et au creux des rocs, son chapeau déteint, son tricot vert et bleu, couleur de la mer. — Autant que les admirables paysages dont il vient d'être essayé une description, ce Poly fait retourner ma pensée en arrière, fait revivre les jours vécus à Belle-Ile en compagnie de Monet, à travers les chemins de grèves, les sentiers des champs, dans la petite salle d'auberge où circule silencieusement une fine et douce bretonne à coiffe monacale. Elle sera toujours regrettée, cette existence de travail, de promenades et de causeries. Qu'un souvenir en soit au moins fixé dans ce livre, en même temps que l'hommage rendu à l'œuvre incomparable de l'un des maîtres paysagistes de ce temps et de tous les temps.

Antibes

L'année suivante, en juin 1888, le peintre rapportait des Alpes- Maritimes dix toiles qu'il exposait dans l'entresol du Boulevard Montmartre régi par Van Gogh, le frère du peintre Vincent Van Gogh. C'est à Antibes et autour d' Antibes que Claude Monet avait accompli sa campagne de février à mai, à l'époque de la belle et claire lumière, pendant le printemps intermédiaire qui va de l'hiver finissant à l'été qui commence.

Là-bas, aux jours où nous avons encore ici du grésil à nos fenêtres et du vent dans nos rues, la terre travaille et produit des fleurs, les arbres balancent de fraîches ombrelles de verdure, la neige des montagnes fond sous l'or du soleil et l'azur du ciel, la mer est frissonnante et joyeuse, ondule et bruit aux creux des rivages.

C'est le charme et l'éclat de cette éclosion subite que le peintre impressionniste a observés, ressentis et fixés sur ces toiles avec une extraordinaire certitude. La force de la végétation et la douceur de l'air, les nettes découpures des montagnes et le mouvement sur place de la Méditerranée, tout ce que la contrée a de caractéristique et tout ce que la saison a de délicieux, il l'a exprimé par la justesse de son dessin apte à donner l'idée de l'enveloppe des objets et l'idée de l'espace, et par les procédés de sa secrète alchimie de coloriste.

Antibes, avec ses groupes de maisons et ses deux tours, resplendit de toutes ses pierres allumées de soleil. Ce sont des feux clairs, des feux roses, une féerie précieuse et calcinée qui se multiplie en reflets sur la mer. Les montagnes ont dans le lointain les mêmes facettes de lueurs, plus légères, plus sereines. La base des massifs rocheux, au-dessus des rives, apparaît transparente et fumeuse de vapeurs bleues. — Antibes, autrement vu, davantage abrité par la

colline, se profile moins sur la mer, perd sa nudité simple, s'agrémente de quelques arbrisseaux, d'un arbre et d'une verdure claire qui croît sur le sol rose. — Antibes, toujours, dans la pâleur dorée de l'aurore, s'éveille aux scintillements naissants du soleil, pendant qu'au premier plan, au tournant du rivage, un grand arbre épand ses branches encore bleuies et obscures, des branches indistinctes et éplorées qui versent de la nuit dans la clarté du jour levant.

Voici, maintenant, un arbre à tête ronde, tout seul sur le rivage rose, et là-bas, très éloignées, les montagnes au sommet lumineux de neige. — Un autre arbre, penché, surgit du sol comme une sinueuse et vigoureuse fusée de feu d'artifice, s'épanouit en un bouquet de branches et de feuilles.

Un groupe d'arbres penchés au-dessus d'une laiteuse échancrure de mer, près d'une haie verte, estalangui déjà sous la chaleur visible, qui descend du ciel en raies transversales. — Un groupe de pins, d'un vert noir, au bord d'une mer gonflée et vaporeuse, espace ses hauts troncs hors d'une terre rouge comme le sang. Le dessous du feuillage est aussi rougeoyant, zébré par les réverbérations du sol et par les projettements du soleil couché. Dans le ciel se mêlent et se séparent les remous A^erts et roses devant le crépuscule. Les mêmes pins, sur la même terre rouge, à une autre heure, portent des feuillages d'un vert plus clair, la mer est plus visible, de vagues plus accentuées.

Enfin, deux vues de mer différentes. — L'une de ces mers, fâchée, toute rebroussée par le mistral, est du bleu profond d'une sombre pierre précieuse. Sur les vagues méchantes, dont les crêtes se brisent en écumes, des bateaux à voiles blanches courent en traînant l'aile. Un pan de terre rocheuse descend en pente douce dans l'eau, sertit de ses lignes dures ce paysage remuant. — L'autre espace de mer, au-devant des Alpes lointaines, n'est troué que par un îlot à fleur de vague. L'étendue est immense, sillonnée par des lumières douces, moirée d'ombres claires, verte prairie marine fleurie de violettes.

Couleurs changeantes de la mer, verte, bleue, grise, presque blanche, — énormité des montagnes irisées, nuageuses, neigeuses, — verdure d'argent pâle des oliviers, verdure noire des pins, — rouge

éblouissement de la terre, — silhouette de ville rosée, dorée, pénétrée de soleil, c'est là, quelle que soit l'imperfection des mots inhabiles à montrer cet art de loyauté et de prestige, le résumé de ces aspects si différents d'un pays raconté par son atmosphère, par ses lueurs, par les vibrations de sa lumière, on pourrait presque dire par son arôme, tant ces paysages font songer à des bouquets de couleurs, à des essences de parfums.

LONDRES

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