LE PARLEMENT AU VOL DE MOUETTES
2S0 CLAUDE MONE;r
éblouissement de la terre, — silhouette de ville rosée, dorée, pénétrée de soleil, c'est là, quelle que soit l'imperfection des mots inhabiles à montrer cet art de loyaut . le résumé de
ces aspects si différents d'un pays nu .. .. unosphére, par
ses lueurs, par les vibrations de sa lumière, «»n pourrait presque dire par son arôme, tant ces paysages font sontî<:r k des bouquets de couleurs, à des essences de parfums.
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(EOet)
Entre la Seine et l'Epte. — Figures dans la prairie
Après cette Bretagne et ce Midi de la France, après ces côtes granitiques et ces délicatesses florales, feuillages soyeux, montagnes lumineuses, mers éblouissantes, Monet rentra dans son chez lui, sa maison et son jardin de Giverny, près Vernon (Eure).
Au parcours des prairies qui bordent la Seine et l'Epte, il trouva l'inspiration familière de ses toiles de cette année-là, celles qui furent vues en 1889, et parmi lesquelles deux paysages avec ligures marquèrent à la fois un retour à des idées qui eurent autrefois un commencement d'exécution et une évolution nouvelle dans la personnalité de l'artiste.
Intelligence jamais en repos, avide de tout voir et de tout exprimer, Monet n'est pas de la race des stériles toujours en quête de sujets et de programmes. Il trouve que les sujets sont trop nombreux, que tout ce qui existe est beau, que tout est à peindre, que la vie est trop courte pour essayer de fixer la variété des aspects et l'infini des sensations.
S'il était obligé de rester, jusqu'à la fin de sa vie, à la même place, devant le même paysage ou devant le même être, il ne suspendrait pas un instant son travail, il trouverait tous les jours une expression différente à fixer, il en trouverait une toutes les heures, il en trouverait une toutes les minutes, et, chaque fois, cette expression passagère serait un résumé, une représentation complète de l'existence. Dans quelle ivresse de vision vit-il donc avec la facilité d'aller et de venir, de courir du sud au septentrion, de quitter les champs pour la mer! Avec quel frémissement il s'installe dans la contrée inédite, devant le pays qu'il découvre! Quelle joie passionnée il manifeste par son art, quand il assiste à des combinaisons imprévues des couleurs et de la lumière dans les combinaisons de lignes nouvelles.
Forcément, il devait se préoccuper de la silhouette et de la tache produites par la figure humaine sur le ciel, l'eau et les verdures, il devait traduire sur des étoffes et sur des visages les vibrations et les frissonnements de l'atmosphère. Ce désir, il l'a mis à exécution de la manière la plus solide et la plus délicate dans deux toiles enchanteresses des yeux et de l'esprit, où dans la même prairie, à des instants différents, des jeunes filles et des enfants surgissent et passent à travers les harmonies vibrantes et douces de la contrée, delà saison et de l'heure.
Ici, une brume d'or empoussière d'une fine splendeur la montée des collines, le branchage des arbres, l'herbage du sol, la profondeur du ciel. Les ardeurs déclinantes du soleil rougeoient l'atmosphère de l'automne et la terre où se raréfie le gazon. Tout est effleuré, enveloppé de cette dorure et de cette pourpre confondues.
Les nuances des robes de toile roses et bleues s'éclairent, se reflètent, se transforment, dans ce foyer de lumière où les couleurs et les nuances brûlent et s'évaporent. Les carnations des mains et des visages s'enflamment subitement au passage de brusques lueurs, les ombres longues des corps sont bleues d'un bleu de flamme. Une chevelure partagée sur les épaules d'une adolescente s'allume et brille, devient la dominante de l'œuvre, un centre d'ardeur et de rayonnement. Les yeux vifs des garçonnets noircissent, trouent la vapeur incandescente qui descend du ciel et qui remonte de la terre. Une vie extraordinaire est évoquée. La fillette, les deux enfants, et, plus loin, un jeune homme et une jeune fille marchent visiblement dans la tranquillité nonchalante d'une promenade d'après-midi.
Sur l'autre toile, dans le même paysage, au même parcours de la prairie, la saison plus avancée, et la lumière doucement voilée par l'annonce du crépuscule, l'ensemble est doux et alangui, d'une harmonie mourante et mauve. La terre se colore de fumées d'encens, le ciel s'approfondit de mystère, les promeneuses, si présentes, si réelles, font venir des pensées de rêve, de vitrail glorieux éclairé par le crépuscule d'un soleil mystique.
Sur la mince et vive rivière de l'Epte, parmi les roseaux, dans l'ombre claire des arceaux de verdure, il fait aussi vivre des figures.
Une barque légère emporte deux jeunes filles vêtues de rose, l'une au gouvernail, l'autre à l'aviron. Harmonie de vert sombre et de rose vif, portraits de jeunes filles dans la fleur de la jeunesse, apparitions délicieuses et passagères, Monet a fixé cette poésie en une image imprévue de beauté rayonnante.
Des eaux et des prés de Normandie figuraient auprès de ces œuvres si neuves, si singulières et si sûres. — Un moulin est construit sur un ruisseau lacté de soleil en un espace découvert, bleui et verdi, d'une ombre de feuillage sous la masse d'une verdure surplombante : un tremblottement de chaleur, une sombre fraîcheur de berge abritée. — Des meules au soleil couchant, des meules pailletées et caressées de rayons, absorbent et renvoient le dernier éclat du jour en phosphorescences de cuivre et d'incendie, se cerclant de l'ombre bleue de la nuit à leurs bases, toutes seules dans la solitude du soir, au-devant des collines transparentes et pâles, des ombres d'arbres, des cieux incandescents. — Des prairies s'étendent où frissonnent les peupliers, où le mince sentier liliacé court dans le vert jauni de l'herbe, où l'espace est aperçu à travers une branche de premier plan, dont chaque feuille est modelée dans la lumière. — Le brouillard blanc, à peine doré par le soleil possible, laisse transparaître l'eau de la rivière, les maisons, l'église du village. Rien n'est distinct, et tout est réalisé dans une vérité, une justesse qui ravissent. — Et voici un dernier tableau, deux bouquets de chrysanthèmes, l'un jaune clair, rose vif, l'autre rose pâle, jaune froid, qui donnent à contempler cette chose si peu commune en peinture, la tendre chair, la finesse de duvet, la vie colorée et odorante de la fleur.
L'exposition Monet-Rodin
Jamais art n'a suggéré d'impressions plus subtiles et plus fortes, jamais la peinture n'était apparue ainsi dénuée d'artifices, d'oppositions, de procédés, d'habiles salissures, jamais elle ne s'était présentée aux yeux charmés avec une telle fraîcheur, une telle pureté, un tel éclat. Dans cette recherche des passagères illuminations, dans cette réalisation des phénomènes atmosphériques, Monet suit avec un admirable instinct, avec une logique rare, les indications qui apparaissent et disparaissent si vite dans la nature toujours en mouvement. Il réfléchit dans son œil exalté, coordonne dans sa cervelle exacte, les multiples phénomènes de forme, de couleur et de lumière qui changent sans cesse les distances, les densités, les surfaces, les expressions.
On vit bien l'ensemble, en Juin 1889, dans la galerie de la rue de Sèze, lors de la double exposition des sculptures d'Auguste Rodin, des peintures de Claude Monet. A l'Exposition universelle, les deux artistes, dont on ne saurait nier, sans ridicule, la haute situation individuelle et le rôle considérable, n'étaient pour ainsi dire pas représentés. La seule statue de VAge d'airain faisait se dresser l'art de Rodin parmi les marbres, les bronzes et les plâtres du palais des Beaux-Arts. Il y avait trois peintures de Monet dans les salles de l'Exposition rétrospective, et rien à l'Exposition décennale. L'Exposition de la rue de Sèze permit donc la connaissance et l'admiration d'œuvres rares et puissantes, conçues et exécutées à l'écart, par un effort de volonté et dans un isolement de pensée qui témoignent de hauteur de caractère en même temps que de passion artiste.
On trouva, pour ce qui concerne Claude Monet, — dans un savant et harmonieux arrangement, sans encombrement, avec des espaces
L'exposition Monet-Rodin
Jamais art n'a suggéré d'impressions plus subtiles et plus fortes, jamais la peinture n'était apparue ainsi dénuée d'artifices, d'oppositions, de procédés, d'habiles salissures, jamais elle ne s'était présentée aux yeux charmés avec une telle fraîcheur, une telle pureté, un tel éclat. Dans cette recherche des passagères illuminations, dans celle rt^dinÎM*) ■= rbî'rinnsrnes atmosphériques, Monel suit avec un a'Jîi!«iiàM«^MïVî «a-a: wiaapAauaif logiquf rare, les indications qui apparaissent et di^juA^aissent si vile ânnn la nature toujours en mouvement. I! rénéchii darivS t;on œil exalté, <o«jrd«>n!ic dans sa cervelle exacte, les mullipies phénomènes de forme, de couleur et de lumière qui changent sans cesse les distances, les densités, les surfaces, les expressions.
On vil bien l'ensemble, en Juin 1889, dans la galerie de la rue de Sèze, lors de la double exposition des sculptures d'Auguste Rodin, des peintures de Claude Monet. A l'Exposition universelle, les deux artistes, dont on ne saurait nier, sans ridicule, la haute situation individuelle et le rôle considérable, n'étaient pour ainsi dire pas représentés. La seule statue de VAge d'airain faisait se dresser l'art de Rodin parmi les marbres, les bronzes et les plAtres du palais des Beaux-Arts. Il y avait trois peintures de Monet dans les salles de l'Exposition rétrospective, et rien à l'E.vposition décennale. L'Exposition de la rue de Sèze permit donc la connaissance et l'admiration d'œuvres rares et puissantes, conçues et exécutées à l'écart, par un effort de volonté et dans un isolement de pensée qui témoignent de hauteur de caractère en même temps que de passion artiste.
On trouva, pour ce qui concerne Claude Monet, — dans un savant et harmonieux arrangement, sans encombrement, avec des espaces
voulus, en deux rangées de tableaux, — un résumé de son existence de peintre.
Depuis les premières toiles, portant la date de 1864, jusqu'aux paysages et aux figures de 1889, apparut en son développement logique cette intelligence vouée à la transcription acharnée des phénomènes lumineux. Les millésimes et les annotations du catalogue dirent quels avaient été les rapports de l'artiste avec les pouvoirs officiels et les jurys de confrères. Vingt-cinq ans auparavant, le sobre et mouvementé Port de Honfleur, avec la foule de ses bateaux et le remuement de reflets de ses eaux, était refusé au Salon, et sept années aussi en arrière, en 1882, le même refus était infligé aux admirables Glaçons. Histoire significative, qui a été esquissée dans les chapitres précédents, traitant des rapports de l'artiste avec la stupéfiante critique de son temps. Continuons la lecture de l'incomparable poème de luminosité, des heures et des saisons.
La Creuse. — Monet chez Rollinat
En 1889, j'entraînai Claude Monet dans la Creuse, chez Maurice Rollinat, où je savais qu'il peindrait d'admirables paysages. Nous partîmes un jour de janvier, avec Louis Mullem et Frantz Jourdain. L'accueil de Rollinat et de sa compagne Cécile, dans la chaumière qu'ils nommaient la Pouge, est resté dans l'esprit des visiteurs autant que la contrée magique où le poète avait élu ce domicile rustique. Nous connûmes des jours parfaits de promenades, de conversations et de régals de cuisine auxquels Rollinat présidait avec une conviction justifiée. Le soir, il chantait la musique qu'il avait composée sur les poésies de Raudelaire, sur ses poésies à lui, naturistes, mélancoliques, où passent les tristesses de la solitude, les hallucinations de la campagne, et aussi les sentiments de sérénité du renoncement. Les soirées se prolongeaient ainsi, très avant dans la nuit, puis les hôtes étaient reconduits à l'auberge, à la clarté des lanternes, par la nuit glacée de janvier.
Le lendemain de l'arrivée, excursion avec Monet à travers les stupéfiantes et sombres beautés des deux Creuses, au ravin de Puyguillon, au village de Vervit, au confluent des rivières nommé « Confolans » ou Eaux-Semblantes, qui est un des plus étranges et des plus beaux aspects qui se puissent voir. Monet s'arrêta longtemps à contempler les eaux basses et écumantes qui se rencontraient à travers des roches, sur un lit de cailloux. Une sorte de plage se dessinait, un vieil arbre chenu, solitaire, terrible, étendait ses branches noueuses au-dessus du fracas des deux rivières qui se heurtaient comme des torrents. Les mousselines de l'eau venaient se dérouler à nos pieds comme les vagues de la mer. Les collines pierreuses, couvertes de mousses et de bruyères, s'élevaient de toutes parts,
formaient un cirque sombre au combat des eaux. Le spectacle était farouche, d'une tristesse infinie.
Ailleurs, le village aux toits renfrognés se rencoignait dans les anfractuosités de la terre et du roc, au-dessus de l'eau qui passait en grondant, sautant les barrages, murmurant sur les pierres plates, hurlant sur les obstacles, filant au long des berges. Les toits de chaume au-dessus du ravin, les façades basses, à peine visibles, des maisons, les points clignotants de quelques vitres où restait une lueur de jour, où s'allumait quelque flamme dans un âtre enfumé, inspiraient la pensée d'une solitude éternelle, du sommeil d'un hiver qui ne devait pas finir.
On regagna Fresselines ce jour-là par un chemin montant, Rollinat entouré de ses chiens, pareil à un meneur de loups, et nous tous songeurs devant cette existence du poète des Névroses enfouie en ce décor de mélancolie grandiose. Le soir, la Pouge s'illuminait des beaux feux des hautes cheminées, du dîner joyeux, de la conversation, puis des chants dans la nuit. Le départ était pour le lendemain, et Claude Monet, subjugué par cette nature et par l'hôte qui lui en faisait les honneurs, promettait de revenir.
Il y revint en effet, il passa à peu près trois mois, de mars à mai 1889, à Fresselines, logé à l'auberge, chez la mère Baronnet, avec son attirail de peintre, son amas de toiles, prenant ses repas et passant ses soirées chez Rollinat. Le peintre et le poète devinrent deux amis. Ce furent pour tous deux des jours inoubliables, et je ne vois guère Monet sans que ce souvenir soit rappelé. Et aussi, qu'on prenne ceci au sérieux, sans qu'un autre souvenir se mêle à celui-là, celui d'un des chiens de Rollinat, Pistolet, qui avait adopté Monet, qui ne le quittait pas un instant, le suivant au « motif », restant auprès de lui à la fois pour le protéger, le défendre, et lui tenir compagnie, le reconduisant chaque soir à l'auberge, et revenant chaque matin, à l'heure dite, se coucher sur le paillasson en attendant son nouvel ami. La mémoire de Monet resta en cette bête fidèle, et toujours, Monet parti, lorsque Rollinat prononçait son nom : « Où est-il, ce monsieur Monet? », Pistolet dressait les oreilles, s'agitait, sautait, jappait en pleurant. La bête sensible
méritait l'oraison funèbre, si belle, que Rollinat écrivit à sa mort et qui a été recueillie dans son livre des Bêtes :
Mon fidèle partout, sûr en toute saison.
Par qui je ruminais des chimères meilleures.
Ma vraie âme damnée, humble à toutes les heures.
Mon ami des chemins comme de la maison.
Mon veilleur qui, pour moi, faisait guetter son somme. Qui, par sa tendre humeur, engourdissait mon mal, M'offrant sans cesse, au lieu du renfermé de l'homme. Dans ses bons yeux parlants, son âme d'animal.
Il repose à jamais, là, mangé par la terre. Mais je l'ai tant aimé, d'un cœur si solitaire. Que tout son cher aspect, tel qu'il fut, me revient.
L'appel de mon regret met toujours à mes trousses. Retrottinant, câlin sous ses couleurs hrun-rousses. Le fantôme béni de mon pauvre vieux chien.
Cette lettre, que Monet m'envoya de la Creuse, donnera une idée de son état d'esprit devant la nature, de son scrupule, de l'inquiétude qui le rongeait :
Fresselines, 24 avril 1889.
Cher ami, je suis navré, presque découragé et fatigué au point d'en être un peu malade. Je n'arrive à rien de bon, et malgré votre confiance, j'ai bien peur que tous ces efforts n'aboutissent à rien! Jamais je n'ai eu pareille déveine avec le temps! Jamais trois jours favorables de suite, de sorte que je suis obligé à des transformations continuelles, car tout pousse et verdit. Moi qui rêvais de peindre la Creuse comme nous l'avions vue!
Bref, à force de transformations, je suis la nature sans la pouvoir saisir; et puis cette rivière qui baisse, remonte, un jour verte, puis jaune, tantôt à sec, et qui demain sera un torrent après la terrible pluie qui tombe en ce moment! Enfin, je suis dans une grande inquiétude. Êcrivez-moi, j'ai grand besoin de
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méritait l'oraison funèbre, si belle, que Rollinai écrivit à sa mort et qui a été recueillie dans son livre des Bêtes :
Mon fidèle partout, sûr en toute s»ison.
Par qui je ruminais des chimères meilleures.
Ma vraie âme damnée, humhie à toutes les ln-ut-m,
Mon ami des chemins comme de lu maison.
Mon veilleur qui, pour moi, faisait guetter son somme. Qui, par sa tendre humeur, engourdissait mon mal, M' offrant sans cesse, au lieu du renfermé de Ihqmme, Dans ses bons yeux parlants, son âme d'animal.
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IJ appel de mon regret met toujours ù mes trousses. Retrottinant, câlin sous ses conteurs brun-rousses. Le fantôme béni de mon pauvre vieux chien.
Celte lettre, que Monet m'envoya de la Creuse, donnera une idée de son état d'esprit devant la nature, de son scrupule, de l'inquiétude qui le rongeait :
Fresselines, 24 avril 1889.
Cher ami y Je suis navré, presque découragé et fatigué au point d'en être un peu malade. Je n'arrive à rien de bon, et malgré votre confiance. J'ai bien peur que tous ces efforts n'aboutissent à rien! Jamais Je n'ai eu pareille déveine avec le temps! Jamais trois Jours favorables de suite, de sorte que Je suîh ohti^i*' ù des transformations continuelles, car tout ptmsse et verdit. Moi qui revois de peindre la Creuse comme nous /'«rio/isî rue!
Bref, à force de transformati(*ns. Je suis in nature sans la pouvoir saisir; et puis cette rivière qui laisse, remonte, un Jour verte, puis Jaune, tantôt /> sec. et qui demain sera un torrent après la terrible pluie qui tomitc en ce moment! Enfin, Je suis ii.iii< une grande inquiétude. Êcrivez-moi, J'ai grand besoin de
f/èiia £eon Mat-ote* Pari
réconfortant et vous comprenez que ce n'est pas Rollinat qui me remontera ! Lorsque je lui dis mes inquiétudes, il ne peut que surenchérir, et puis s'il sait les difficultés de son art, il ne se rend pas compte du mal qu'il faut me donner pour faire ce que je fais, il ne voit dans la peinture que le côté étrange!
On s'amusa longtemps dans le pays des inventions du peintre de Paris : ne s'était-il pas avisé, pour terminer le portrait du vieil arbre dont les branches s'étendaient au-dessus de la rivière, de faire enlever les pousses vertes qui commençaient à illuminer le vieux squelette toujours prêt au renouveau! Et pour ne pas perdre de temps, n'avait-il pas fait venir le coiffeur pour lui couper les cheveux sur place, pendant que Pistolet, gravement assis, contemplait la scène!
Ce que Monet vit et peignit dans la Creuse a été à peine connu à Paris. Toutes ces toiles singulières, trouvèrent immédiatement acquéreurs, — en Amérique. Comme presque toujours devant les fortes manifestations d'une personnalité, l'État français s'abstint. On trouvera donc ici, par le souvenir que j'en ai gardé et fixé, un essai de transposition de ces œuvres picturales mêlé à la description d'une région captivante d'un pays ignoré.
Ces œuvres de Monet réfléchies devant la Creuse évoquent des aspects de paysages, des phénomènes de nature, qui peuvent inspirer des songeries et des émotions à tous ceux dont l'âme tient aux choses par les liens invisibles de la sensation. Successions d'analyses météoriques, illustrations d'une configuration inattendue des eaux et du sol, ces toiles nous donnent à contempler des combinaisons d'éléments, les drames de lumière qui se jouent dans l'air et à la surface des objets, des vues précises de vastes contrées et de pays intimes. Ici, le génie pictural de Monet a montré la plus hardie synthèse de rêve, le mystère de nature le moins inexploré.
Vers Fresselines, il n'est pas de plus tristes et de plus obsédants paysages que certains détours de la Creuse, aux mois de pluie, de vent et de froid. Au printemps, comme partout, dans les solitudes les plus ravinées, sur les croûtes de terre les plus pierreuses et les plus coriaces, une douceur alanguit l'herbe, attiédit les crevasses,
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réveille l'insecte. Le bord de mer le plus escarpé, la falaise bouleversée en champ de bataille, la ruine où suintent les pleurs des vieilles murailles, la lande de fiévreux marécages, tout s'amollit sous cette haleine subite, lourde et chaude, qui souffle en avril ses soupirs prolongés. Il n'est pas de pierre si dure qui ne laisse pointer une fleurette frêle, il n'est pas de fleur si dissimulée qui ne soit frôlée par des ailes zigzagantes.
Le renouvellement de saison se manifeste comme ailleurs dans ces entonnoirs de terre triste, où affleurent les rocs, où les souches tordent leurs troncs musclés, se désagrègent en fibrilles nerveuses. Les pentes raides se gazonnent, la sève monte aux branches en vapeur verte de bourgeons, l'eau frissonne en remous, dessine et creuse à nouveau le lit de son courant. Les seuls jours où cette nature chagrine se revêt d'un charme de douceur sont ces jours de printemps. Elle semble alors dérider son soucieux visage, abandonner son corps craquelé de vétusté, sous la clarté d'azur et de lumière fine qui lui viennent du ciel léger et du soleil rajeuni. Mais elle redevient vite ardemment sinistre ou durement fermée et indifférente.
Aux jours torrides de l'été, quand la rivière est presque desséchée, que l'eau s'évapore dans le feu qui brûle dans l'air, que l'herbe rissole autour des blocs de gneiss et de granit, quand il n'y a d'ombres sur le coteau que les ombres courtes et bleues des pierres, quand les serpents réchauffés apparaissent furtivement, dardant des yeux perspicaces, alors ces ravins incendiés et muets deviennent d'hostiles solitudes de feu. L'homme, dans ces bas-fonds où s'enfourne la chaleur, où ne court pas un souffle d'air, où se meut seulement une lente lourdeur d'atmosphère, est comme aspiré par cette haleine de brasier. Il regarde, et il ne voit que ces murs des collines, qui s'évasent et s'ouvrent sur un ciel de soufre et de phosphore, il écoute, et il n'entend que le bruit du grillon, qui le rassure, ou un glissement rapide et sournois qui l'inquiète.
L'automne est acceptable comme le printemps. Les couleurs de pourpre, d'or et de violette qu'il arbore conviennent à ces lieux mélancoliques, s'harmonisent avec les rochers rébarbatifs et les rives caillouteuses. C'est la belle saison de la rivière. Elle roule avec
un bruit sonore ses ondes froides, grossies par les pluies, et qui s'enflent et se brisent aux accidents de la berge, aux piles vermoulues des ponts. La Creuse fuit et galope, soulevant une poussière d'eau, se hâtant comme un escadron qui charge, elle descend à fond de train sa pente, tourne violemment les promontoires, escalade les barrages, semble parfois rester au repos dans des fosses profondes, mais reprend sa course. La descente irrésistible qu'elle subit, et qui apparaît en son effet comme la volonté hâtée et colère d'un élément, l'attire et la pousse en force d'attraction vers une plus grande rivière, vers le fleuve, vers la mer qui appelle, si loin, de sa voix .inlassable, tous les fleuves, toutes les rivières, tous les ruisseaux, toutes les eaux que perdent les infiltrations des lacs et des étangs, toute l'eau respirée, pompée, qui erre au ciel en courses de nuages, en amas de brumes, en traînées de vapeurs.
Dès que sont venues les courtes journées de novembre, la clameur de l'eau se fait plus impérieuse, son courant charrie un limon plus épais. Les seuls chiendents frissonnent aux pentes, les lances dégarnies des roseaux s'entre-choquent. Les pierres surgissent de partout, paraissent plus nombreuses et plus hautes, le sol se dépouille et se crevasse sous les gelées, la solide couche de glace unifie bientôt la surface de la rivière. Toute la campagne dénudée, le ciel, l'eau, la terre, la pierre, prend une couleur de fer, une dureté de prison. C'est un paysage minéral, impénétrable et fantastique, une région du pôle éclairée par une aube sans grandissement, par un égal crépuscule de cendre grise, un fragment en haut-relief de la carte lunaire.
Ces impressions de l'hiver qui finit, du printemps qui va recommencer, ce sont celles qui ont été fixées par Claude Monet en ces images ténébreuses, d'une richesse sourde, du village et du moulin de Vervit, enfouis au creux d'un ravin, au-dessus des eaux de plomb et d'argent, où s'approfondit le bleu et le gris du ciel ; du bloc de terre où affleure le granit, tout rosé de bruyères et verdi d'antiques fougères ; du remous des eaux qui se brisent et courent autour des promontoires des collines ; du vieil arbre qui étend ses branches squelettiques au-dessus des rapides... Toute cette nature est là, avec la tristesse et le songe qu'elles suggèrent, si bien pareille chez le peintre et chez le poète. L'âme de Rollinat flotte à jamais sur
ces eaux, sur ces landes, sur ces pierres, en même temps qu'y règne l'esprit visionnaire de Monet.
J'ajoute ici, pour compléter ce récit des voyages dans la Creuse, des extraits de lettres de Rollinat à Monet, publiées dans Fin d'œuvre, livre posthume de Maurice Rollinat (Paris, Fasquelle, 1920), l'une écrite entre les deux séjours du peintre, l'autre après l'exposition Monet-Rodin :
Fresselines, 25 mars 1889.
Mon cher Monet,
Votre départ a fait le vide dans notre solitude, et c'est heureux pour nous que Saint-Paul nous ait juste à ce moment-là rendu sa visite annuelle, sans quoi nous tombions dans le marasme au milieu d'un papillonnement d'idées noires. Ne cherchez pas à médire de vous-même : en même temps que vous réalisez le type absolu de l'artiste sincère, vous êtes le meilleur homme que nous ayons connu, doué toujours, même quand vous êtes le plus triste ou le plus préoccupé, de la parole ultra-sympathique, du bon sourire et du bon regard.
J'ai à vous remercier du réconfort moral et intellectuel que m'ont donné vos exhortations et votre exemple! Grâce à vous, j'ai pris l'habitude de me coucher de bonne heure et je m'en trouve très bien à tous points de vue. Depuis que vous en avez fait ressortir les avantages, j'apprécie mieux mon séjour en pleine campagne, et vraiment, à tout bien considérer, je me trouve plus heureux que le commun des mortels, puisque j'ai la liberté du travail et de la paresse : je me fais l'effet à moi-même d'être le roi de la fantaisie dans le sans-gêne de la nature. Nous vous regrettons tous, et Pistolet aussi, je vous le promets. On n'a qu'à lui dire : « Ah! voilà Monsieur Monet! » pour qu'aussitôt il se mette à piaffer, tourniquer, sauter, le tout entremêlé de moucheries et d'aboiements moitié plaintifs, moitié joyeux; il court aux portes, renifle l'air du chemin que vous aviez f habitude de prendre avec lui et fait encore maintes fois de fréquentes perquisitions dans l'escalier de la mère Baronnet.
L'autre jour, j'ai revu votre arbre : toute la partie donnant sur
la rivière s'est complètement refeuillée. Actuellement, la campagne est splendidement étoffée jusque sur les côtes les plus sauvagesoùlesgenêts foisonnent si jaunes, que de loin on les prendrait pour d'immenses cimetières inclinés dont les croix seraient cachées sous des pullulements d'immortelles. Déjà, dans certains fonds, on remarque ce noircissement de la verdure dont je vous avais parlé. Sur les hauteurs, les horizons enchantent les regards ; un infini d'ombre verte dans une immensité de fumée bleue...
Au revoir, mon cher Monet, bonne santé, bon travail. Donneznous de temps en temps de vos nouvelles et recevez avec tous mes remerciements, l'expression de notre plus sympathique amitié. Saint-Paul, Monsieur le Curé, la mère Baronnet, vous envoient leur meilleur souvenir, et Pistolet me fait comprendre qu'il voudrait vous donner une poignée de patte. I^es Margots elles-mêmes remuent la queue à votre intention.
Tigreteau et le Satan vous miaulichotent leurs cordialités.
Nous vous embrassons bien affectueusement.
Ceci, du 11 août 1889:
Charrier, actuellement à Crozant, nous a dit qu'il vous avait rencontré à Paris à votre exposition dont il est sincère admirateur : vous lui avez paru superbe de mouvement et de santé. Nous aussi nous pensons bien à vous; j'évoque souvent le souvenir de vos rentrées du soir, quand devant la cheminée chaude mais fumeuse nous échangions fraternellement plus de regards que de paroles, engourdis que nous étions par la mélancolie de la température et par la perforante obsession du sujet ébauché.
C'est de la Creuse que Monet écrit à Boudin lorsqu'il apprend la mort de sa femme. Cette fois encore, se reportant au temps de sa jeunesse, il dit son souvenir ému du rôle joué dans sa vie par le vieux maître d'Honfleur :
Fresselines (Creuse), 28 mars 1889.
Mon cher Boudin, c'est ici, dans un pays perdu, que j'apprends le terrible malheur qui vous frappe, ce qui vous explique mon absence.
Croyez que je prends part à votre douleur, j'ai passé par là, et je sais le vide que laisse une telle perte. Soyez fort et courageux, c'est la seule chose que je puisse vous dire en vous envoyant mes bien sincères compliments de condoléance.
J'ai bien des reproches à me faire à votre endroit. Je me les fais bien souvent. Ne m'en gardez pas rancune, mon cher ami. Je suis toujours aux champs, souvent en voyage et toujours passant à Paris. Mais n'en soyez pas moins certain de l'amitié que je vous porte, ainsi que de ma reconnaissance pour les premiers conseils que vous m'avez donnés, conseils qui m'ont fait ce que je suis. Votre vieil ami bien dévoué.
Les Meules
La réunion de quinze toiles des Meules, où le même sujet est inscrit, où le même paysage se reflète, fut une démonstration victorieuse. Claude Monet est venu prouver, pour son compte, le surgissement continuel en aspects nouveaux des objets immuables, l'afflux sans trêve de sensations changeantes, liées les unes aux autres, devant un spectacle d'apparence invariable, la possibilité de résumer la poésie de l'univers dans un espace restreint.
Pendant une année, le voyageur a renoncé au voyage, l'actif marcheur s'est défendu la marche. Il a songé aux pays qu'il avait vus et traduits, la Hollande, la Normandie, le Midi de la France, Belle-Ile-en-Mer, la Creuse, les villages de la Seine. Il a songé aussi aux pays qu'il avait seulement traversés, où il voudrait retourner, Londres, l'Algérie, la Bretagne. Sa pensée est allée vers de vastes étendues et vers des points précis qui l'attirent, la Suisse, la Norvège, le mont Saint-Michel, les cathédrales de France, hautes et belles comme les rochers des promontoires. Il a ressenti le regret de ne pouvoir fixer, encore et toujours, les villes tumultueuses, les mouvements de la mer, les solitudes du ciel. Mais il sait aussi que l'artiste peut passer sa vie à la même place et regarder autour de lui sans épuiser le spectacle sans cesse renouvelé. A deux pas de sa maison tranquille, de son jardin où flambe un incendie de fleurs, il s'arrête sur la route, un soir de fin d'été, il regarde le champ où se dressent les meules, l'humble terre attenant à quelques basses maisons, circonscrite par les collines prochaines, pavoisée de l'incessant défilé de nuages. C'est au bord de ce champ qu'il reste ce jour-là et qu'il revient le lendemain et le surlendemain, et tous les jours, jusqu'à l'au-
tomne, et pendant tout l'automne, et au commencement de l'hiver.
Les meules n'auraient pas été enlevées, qu'il aurait pu continuer, faire le tour de l'année, renouer les saisons, montrer les infinis changements du temps sur l'éternelle face de la nature.
Ces meules, dans ce champ désert, ce sont des ohjets passagers où viennent se marquer, comme à la surface d'un miroir, les influences environnantes, les états de l'atmosphère, les souffles errants, les lueurs subites. L'ombre et la clarté trouvent en elles leur centre d'action, le soleil et l'ombre tournent autour d'elles en une poursuite régulière : elles réfléchissent les chaleurs finales, les derniers rayons, elles s'enveloppent de brume, sont mouillées de pluie, glacées de neige, elles sont en harmonie avec les lointains, avec le sol, avec le ciel.
Elles apparaissent d'abord dans la sérénité des belles après-midi, leurs bords frangés des morsures roses du soleil, prenant des apparences d'heureuses chaumières en avant des feuillages verts, des coteaux mamelonnés d'arbres. Elles se dressent nettement au-dessus du sol clair, dans une atmosphère limpide. Aux mêmes jours, le soir plus proche, la descente du coteau bleuie, le sol diapré, leur paille se violacé, leur contour est sillonné d'une ligne incandescente. Puis, ce sont les fêtes colorées, somptueuses et mélancoliques, de l'automne. Par les jours voilés, les arbres et les maisons se tiennent à distance comme des fantômes. Par les temps très clairs, des ombres bleues, déjà froides, s'allongent sur le sol rose. Aux fins des journées de tiédeur, après des soleils obstinés qui s'en vont à regret, qui laissent une poudre d'or dans la campagne, les meules resplendissent dans la confusion du soir comme des amas de joyaux sombres. Leurs flancs se crevassent et s'allument, laissent entrevoir des escarboucles et des saphirs, des améthystes et des chrysolilhes, — les flammes éparses dans l'air se condensent en feux violents, en flammes légères de pierres précieuses, — l'ombre de ces meules rougeoyantes s'allonge criblée d'émeraudes. Plus tard encore, sous le ciel orangé et rouge, les meules s'assombrissent et scintillent comme des foyers brûlants. Des voiles tragiques, d'un rouge de sang et d'un violet de deuil, traînent autour d'elles, sur le sol, au-dessus du sol, dans l'atmosphère. Et c'est enfin l'hiver,