‹ Claude MonetChapitre 4 sur 39 · IV PRÉFACE DE L AUTEUR · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE DE L AUTEUR

un des sommets de l'art. Il en a toujours été ainsi. Il est inutile d'imiter Rembrandt, d'imiter Vélasquez, et il est inutile aussi d imiter Monet. La nature où il a puisé est inépuisable. Vienne un artiste au don mystérieux, elle lui livrera des trésors inconnus. Claude Monet a manifesté ce don prodigieux, sans lequel il n'est point de forme originale d'art et de pensée, et il y a ajouté, de jour en jour, au long de sa glorieuse carrière toute au labeur, une science toujours perfectionnée. Il en a été ainsi des falaises d'Étretat aux berges d'Argenteuil, des rochers de Belle-Ile aux ravins de la Creuse, de la Cathédrale de Rouen aux Ponts de Londres, et jusque dans ce domaine de magicien qui enclôt les Meules de la prairie, les Peupliers de l'Epte, la Maison entourée de roses et le Jardin d'eau de Giverny.

A suivre Claude Monet par ce cycle aux vastes et profondes découvertes, mon admiration et mon émotion ont accompagné l'artiste et l'homme. Au tard de la vie, je lui dis ici mon souvenir du beau voyage au cours de son œuvre. Ce livre est mon hommage à son art et à son existence.

/" Juin 1921.

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Rencontre a Belle-Ile-en-Mer

J'ai fait la rencontre de Claude Monet au mois de septembre 1886, à Belle-Ile-en-Mer, où j'étais allé passer mes vacances et me documenter sur Auguste Blanqui, dont je commençais à écrire l'histoire. J'allais surtout y chercher les traces du séjour du prisonnier et de son évasion manquée. x\u village de Kervillaouen, je me trouvai sur le lieu même de cette tentative dramatique, à quelques mètres de Port-Goulphar, où l'évadé devait s'embarquer. Claude Monet était venu là pour peindre. Et c'est ainsi que nous nous trouvâmes dans la même auberge, tenue par les Marec, au pied du phare de Belle-Ile. Le soir même de mon arrivée, ce ne fut pas seulement l'ombre de Blanqui que j'évoquai par les chemins, mais Claude Monet, bien vivant, dans la jeunesse encore et dans la force de l'âge, que je vis surgir au seuil de la petite salle d'auberge. A première vue, j'aurais pu le prendre pour un des pilotes qui se réunissaient là presque chaque jour, car il était botté, vêtu, coiffé à peu près comme eux, pour affronter le vent et la pluie de la côte.

Un peintre était là, m'avait-on dit. Comme il y avait déjà des peintres un peu partout, en Bretagne, je n'avais pas eu trop d'étonnement d'en rencontrer un dans cette région sauvage, presque inhabitée, et je m'étais installé pour dîner, après une journée de marche, à une petite table placée dans l'encoignure de la salle. J'avais pris, sans le savoir, la place habituelle de l'artiste. Celui-ci entra. Un fort gaillard, vêtu d'un tricot, coiffé d'un béret, la barbe en broussaille, et des yeux brillants, aigus, qui me transpercèrent

dès la porte. Je compris que celui-là tenait à sa solitude, mais puisque je devais rester près de lui au moins pendant un mois, et que lui non plus n'était pas près de s'en aller, j'ouvris la conversation, j'allais dire les hostilités.

— Vous êtes peintre, monsieur? lui dis-je après l'avoir salué.

— Oui, je suis peintre.

— Et vous venez ici préparer votre Salon?

Les yeux acérés se dardèrent de nouveau sur moi :

— Non, je ne suis plus de ceux qui exposent au Salon. Et vous, est-ce que vous êtes peintre aussi ?

— Non, rassurez-vous... Je ne suis qu'un journaliste, mais j'écris des articles d'art dans un journal que vous ne connaissez sans doute pas.

— Lequel?

— La Justice.

— Alors, vous vous appelez Gustave Geffroy?

— C'est mon nom, en effet.

— Vous avez écrit sur moi, je vous ai remercié, mais je vous remercie encore. Je m'appelle Claude Monet.

Je me levai, ma jeunesse saisie de respect devant ce grand lutteur de l'art que j'admirais comme un maître nouveau. La poignée de mains que nous échangeâmes scella notre amitié pour toujours. J'avais, en effet, écrit déjà quelques articles, depuis six ans, sur les expositions où se présentaient ensemble les peintres décriés de l'impressionnisme, et notamment sur une exposition particulière qu'avait faite Claude Monet, dans un appartement du boulevard de la Madeleine, n° 9, où l'on vit aussi Boudin, Renoir, Pissarro, Sisley. Je m'étais pris de passion pour l'œuvre de Monet, méconnue et honnie, assaillie de mépris, de sarcasmes, de toutes les sottes plaisanteries dont l'ignorance et l'intérêt accablent les œuvres originales, et j'avais reçu de lui une lettre où il me félicitait de mon courage à défendre des artistes bafoués, conspués, exilés des expositions, généralement traités de barbouilleurs. Aujourd'hui, les peintres impressionnistes et les écrivains qui prennent parti pour eux sont considérés simplement comme des arriérés par les constructeurs de cubes, les formistes, les synthétiques, etc., dont il ne faut

nier ni l'audace, ni le savoir-faire, en attendant qu'ils fournissent les œuvres expressives que l'on est en droit d'attendre d'eux, égales aux évocations saisissantes de la nature par les peintres du groupe impressionniste. Mais en 1880 et pendant une dizaine d'années encore, la bataille se livrait autour des toiles de Monet, Sisley, Pissarro, Renoir, Berthe Morizot, miss Cassatt, Marie Bracquemond, plus spécialement impressionnistes, et aussi devant les œuvres de leurs compagnons d'expositions, Degas, Raffaëlli, Forain, auxquels doit s'ajouter Cézanne, bien qu'il vécût isolé à Aix après avoir fréquenté le café Guerbois, où le groupe tenait ses assises, en compagnie d'Edouard Manet et de l'écrivain Duranty. On peut deviner que l'écrivain débutant que j'étais alors ressentit une émotion à se trouver en compagnie rustique et familière avec le grand peintre qui avait affirmé tenacement son talent et sa conviction à travers tous les mécomptes de la vie d'artiste, sans jamais rien concéder aux exigences de la critique gourmée, aux cruelles plaisanteries de la critique blagueuse, ni aux conseils des amateurs et des marchands, ni à la tranquille ignorance du public, parfois déchaînée en colère malfaisante. Je suis heureux de l'avoir vu pour la première fois dans l'un de ses paysages, une des régions dont son art s'est emparé au point de s'identifier avec elles. Belle-Ileen-Mer! magnifique aspect de la terre, champs, villages, maisons, sentiers, moulins à vent, formulés nettement entre le ciel et l'eau, comme un dessin légèrement en relief de carte géographique, morceau du sol en dérive sur la mer, radeau merveilleux dont une partie s'incline en pentes de sable du côté du continent, dont l'autre partie, bordée de hauts et massifs rochers, se relève du côté de l'Océan comme pour prendre le large ! C'est ainsi que l'île apparaît du haut du phare de Kervillaouen, flottante parmi le grand remous, le fracas et l'assaut des lames. Et c'est au pied de ce phare, dans l'unique auberge du hameau des quelques maisons dont se compose Kervillaouen, que le hasard me présentait à Claude Monet. Je préfère l'avoir rencontré dans son décor, plutôt que sur le boulevard, où il a toujours été un peu dépaysé, bien qu'il soit im civilisé raffiné et que son regard trouve partout l'éternelle féerie des formes animées par la lumière. Il est, avant tout, homme de solitude, habitant

de la nature plutôt que du monde social, et là-bas, il était chez lui, comme il est chez lui partout avec le sol, l'eau, la verdure, les fleurs, les nuages.

Nous avons gardé tous deux, à travers la vie, le souvenir des jours passés dans cette région sauvage, presque solitaire, et ce fut ainsi que naquit une amitié qui ne s'est pas démentie depuis, et que l'on me permettra de manifester comme un hommage, non seulement à ce grand artiste, mais à cet homme simple et bon, si tendrement affectueux pour les siens, pour ses anciens compagnons d'existence, aujourd'hui réduits à quelques-uns. Tout près de lui aussi, Monet a été frappé, et il lui faut, comme à tous ceux qui restent debout les derniers, l'énergie de vivre en revivant le passé avec les jours présents. C'est la loi de notre existence de prolonger les autres, avant de nous en aller à notre tour, et de continuer jusqu'au bout le travail commencé. Monet prouve qu'il est de cette race consciente lorsqu'il reprend son rôle d'artiste et qu'il ajoute sans cesse des pages à ce merveilleux poème qu'il laissera de son passage parmi les choses, les saisons, les heures.

Né a Paris, élevé au Havre. — Eugène Boudin

Après Kervillaouen, c'est à Paris et à Giverny, et en voyages à travers la Normandie et la Bretagne, dans la Creuse, chez Maurice Rollinat, à Londres lorsqu'il peignait ses tableaux de la Tamise, que j'ai vu l'existence de Claude Monet et appris sa vie passée d'après ses souvenirs égrenés au cours des conversations.

A Paris, Monet me convoquait à venir le retrouver dans quelque hôtel aux environs de la gare Saint-Lazare, où il se fixait pendant ses courts séjours. L'hiver, dans les restaurants éclairés à la lumière électrique, l'été, dans le plein air des Champs-Elysées, nous continuâmes le dialogue commencé à Belle-Ile-en-Mer. Il vint aussi en bon camarade s'asseoir quelquefois à ma modeste table. Je vis en lui immédiatement, à Paris comme dans la solitude des champs et des rivages, un homme simple mais très individuel, ayant conquis sa vie de haute lutte et sachant la défendre d'une manière déterminée. Il avait eu une enfance heureuse, puis une jeunesse et une première existence difficiles. Né à Paris, rue Laffitte, le 14 novembre 1840 (le même jour que Rodin), il avait été élevé au Havre, et il lui était resté, de cette belle cité de commerce, une impression ineffaçable créée par l'ouverture des rues sur la mer. Au Havre, la mer paraît, je ne sais pourquoi, plus immense qu'ailleurs, enflée jusqu'à l'horizon, jusqu'au ciel, comme prête à se jeter sur la ville pour l'engloutir. Je dis cette impression à Monet, il la trouva juste, me confessa que la mer jouait le grand rôle dans son esprit, était la toile de fond de son existence, avec ses vagues et ses nuages. « Je voudrais, me disait-il, être toujours devant ou dessus, et quand je mourrai, être enterré dans une bouée. » Cette idée semblait lui plaire, il riait dans sa barbe à la pensée d'être enfermé pour toujours dans cette espèce

de bouchon invulnérable dansant parmi les flots, bravant les tempêtes, se reposant mollement au mouvement harmonieux des temps calmes, sous la lumière du soleil. Cette évocation n'avait pour lui rien de funèbre, lui semblait la conclusion logique de son amour pour la mer.

Ce ne fut pas la mer pourtant qui fut sa première inspiratrice au Havre. Le jeune Monet commença par dessiner des caricatures qu'il plaçait pour les vendre chez un papetier de la ville, marchand d'objets de peinture, toiles, couleurs, brosses. C'est là que Boudin vit ces images et connut leur auteur. L'œil sagace de ce charmant artiste, qui a peint tant de merveilles, découvrit immédiatement un congénère en Monet, et il l'emmena avec lui devant le « motif ». 11 fut donc le premier éducateur, le maître de Claude Monet, et de fait, celui-ci pouvait apprendre à voir par les toiles d'Eugène Boudin, si bien disposées, si fines de tons, si vastes de ciels, ciels toujours admirables, clairs, azurés, ou chargés de nuées, ciels d'or ou d'argent, qui avaient fait surnommer leur peintre, par Courbet, le « Raphaël des ciels ». « Vous êtes un séraphin », lui disait-il aussi; et Corot, à peu près comme Courbet, le surnommait le « Roi des ciels ». L'adolescent était donc à bonne école, à une école de plein-air où il voyait les choses se transformer sous la main de l'artiste, passer de la nature sur la toile en résumés toujours inattendus, avec des raccourcis de formes et des trouvailles de couleurs qui devaient sembler tout à fait extraordinaires aux yeux avides qui les regardaient, des yeux où il y avait encore la naïveté de l'enfance, et qui apprenaient l'expérience auprès d'un artiste probe, dont toute la vie fut occupée et sanctifiée par la croyance à l'art.

Voici, d'ailleurs, comment les choses se sont passées exactement, racontées par Monet à Hugues Le Roux, qui consigna ainsi la conversation dans le Gil Blas du 3 mars 1889 :

« — Mais voyons, mon cher Monet, vous êtes Normand? avec ces épaules-là, avec ce nez droit, ce lond d'accent, vous sortez de notre falaise ?

— Ni d'un côté, ni de l'autre. Je suis né à Paris, les parents de ma mère étaient originaires de Lyon.

— D'où vient donc que tout le monde vous tienne pour un chaloupier de la Manche?... La légende est faite.

— Cela tient probablement à ce que j'ai vécu au Havre, tout petit, à ce que j'y ai été élevé, à ce que je suis resté fidèle à cette mer devant qui j'ai grandi. »

Sur ce, Hugues Le Roux remarque que cette mer a toujours été bonne institutrice de paysagistes. Depuis Bernardin de Saint-Pierre jusqu'à Millet, en passant par Paul Huet, et cette jolie école de romantiques qui ont précédé Corot, tous sont venus apprendre, au bord de la Manche, la couleur de l'air, le secret des brouillards.

« Le long de cette côte poétique, dit le narrateur, le Havre est une ville neuve, un accident de fer et de moellons entassés, une ville américaine, sans passé, sans traditions d'art. On dirait que ceux qui y vivent n'ont pas le loisir de contempler l'admirable décor qu'ils habitent. Mais lorsque, par hasard, un de cesHavrais, qui marchent les yeux attachés au sol, s'avise de lever la tête, il arrive alors qu'il est touché de la grâce. Sa vocation d'art se manifeste d'autant plus rare, que l'exemple des hommes lui a fait défaut : c'est la nature qui l'a appelé. »

M. Georges Grappe, marquant de même l'origine normande de Claude Monet, l'apparente à la race du Poussin, de Bernardin de Saint-Pierre, de Flaubert, de Maupassant : « Son œuvre, dit-il, révèle les mêmes tendances complexes : un tempérament infatigable, une volonté indéfectible confinante l'entêtement, un même besoin d'unir la réalité au rêve, un même souci d'exprimer clairement et logiquement ses aspirations. »

Monet m'a fait aussi le récit de sa rencontre aA^ec Boudin chez l'encadreur-papetier de la rue de Paris où il apportait ses caricatures. Aujourd'hui qu'il a pris conscience, — et depuis longtemps, — du talent de Boudin, il avoue qu'aux jours de sa jeunesse, presque son enfance, il partageait confusément le préjugé des Havrais contre l'artiste, tenu en discrédit pour l'éternelle raison que sa peinture ne ressemblait pas aux autres peintures. Et pourtant, comme chez tout novateur, chez tout apporleur de neuf, il y avait une tradition,

lointaine si l'on veut et certainement renouvelée, chez Boudin, une jiarenté évidente, si l'on préfère, avec les pa^^sagistes hollandais et anglais. Ce que Boudin donna à Monet, s'il ne lui donna pas tout de suite l'admiration de sa peinture, c'est la révélation de la peinture, ce que Monet appelle encore, maintenant qu'il est un vieil artiste à barbe blanche, le coup de foudre qui lui brûla les yeux et lui illumina l'esprit, comme autrefois l'apôtre Paul sur le chemin de Damas. Le chemin où il subit ainsi la violence du sortilège est l'un de ceux qui montent aux falaises lorsque l'on a quitté le Havre pour la solitude de la côte et de la mer. Hugues Le Boux le situe sur les plateaux entre Bouelles et Frileuse. C'est là que l'apprenti regarda travailler le maître et qu'il vit s'arrêter sur sa toile « les arbres et leur frissonnement, et le vent lui-même, avec sa clameur, ce grand bruit qu'il fait lorsqu'il arrive enfin au bord des falaises et prend son vol sur la mer »,

Dès que Claude Monet vit, sous le pinceau de celui qui regardait alternativement la nature et sa toile, naître les bords escarpés de la terre, le mouvement des vagues, le passage des nuées, il eut un saisissement, il comprit. Dès cette minute, il était peintre. Adieu les feuilles de papier, les dessins au crayon et à la plume ! A lui le chevalet, la boîte à couleurs, les brosses, les toiles, à lui l'immensité du ciel et de la mer!

Il est intéressant et juste de rendre hommage à la personnalité d'Eugène Boudin pour les rapports qu'il eut avec ses prédécesseurs et ses successeurs. Il s'est rendu un compte exact de ces rapports. Il y avait en lui un talent, une intelligence, un caractère. Voici comment il se situe exactement lui-même. Après avoir dit ce qu'il devait à Troyon, Isabey et Couture, qui lui obtinrent une pension annuelle pour aller à Paris, puis à Millet, puis à Jongkind, élève d'Isabey , qui « commençait à faire avaler une peinture dontl'écorce un peu dure cachait un fruit excellent et des plus savoureux », il ajoute : « J'entrai aussi par la porte qu'il avait forcée et je commençai, quoique timidement encore, à offrir mes marines. » Boudin s'exprime ainsi dans une autobiographie publiée dans l'Art en 1887 et reproduite par son exécuteur testamentaire, Gustave Cahen , dans le livre consacré à Eugène Boudin, sa vie et son

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œuvre (Floury, éditeur, Paris, 1900). Il continue en analysant ses marines, et achève sur l'influence qu'il a pu avoir :

(( Tout cela est d'un bien mince mérite pour me mettre en ligne à côté des grands talents du présent. Si je n'ai pas le mérite d'être classé parmi ceux-là, j'aurai peut-être eu aussi ma très petite part d'influence dans le mouvement qui porte la peinture vers l'étude de la grande lumière, du plein air et de la sincérité dans la production des effets du ciel. Si plusieurs de ceux que j'ai eu l'honneur d'introduire dans la voie, comme Claude Monet, sont emportés plus loin par leur tempérament personnel, ils ne m'en devront pas moins quelque reconnaissance, comme j'en ai dû, moi-même, à ceux qui ni ont conseillé et offert des modèles à suivre. »

La reconnaissance de Monet se prouva par les relations afîectueuses qu'il eut toujours avec Boudin depuis cette année 1856, où ils exposaient ensemble à Rouen : quatre tableaux de Boudin, et un talDleau de Monet représentant une vue de Rouelles, dont un journal local dit : « Une vue de Rouelles de M. Monet participe des qualités de M. Boudin ».

L'année suivante, 1857, Claude Monet veut venir et vient à Paris. Nous verrons bientôt qu'il n'y oublie pas le peintre du Havre, auquel il doit son initiation.

La Brasserie des Martyrs

Paris ! Il faut aller à Paris ! C'est la pensée fixe des jeunes hommes, écrivains, artistes, qui respirent à l'étroit dans les petites et les grandes villes de la province, et même dans les campagnes, où il y a bien l'espace, mais où manque la société des humains pour s'y confronter, où il n'y a pas de journaux, pas de librairies, pas d'ateliers, pas de cafés littéraires. Claude Monei, comme les autres, après la leçon de Boudin, voulait être à Paris, pour voir les musées, et surtout les expositions, pour connaître d'autres peintres, pour exposer au Salon, alors la Mecque de tous ceux qui tiennent une palette, des brosses et des tubes. Plus tard, et même assez vite, presque tous, et surtout Monet, seront heureux de retrouver la solitude pour y élaborer leur art et essayer d'arracher quelque secret au sphinx immobile en apparence, et au visage changeant, qu'est la nature. Va donc pour Paris! Monet ira en 1857, mais ce sera pour entrer dans un atelier, chez un « maître », pour y travailler, pour y arriver à un résultat sérieux. Par des connaissances et des recommandations, il peut se présenter chez Troyon et chez Monginot. Ce sont peines perdues. Monet, qui a respiré l'air vif de la mer et des champs avec Boudin, ne se sent pas fait pour cet art enfermé où le tableau tient compte au départ de visions et d'études véridiques, mais ne tarde pas à se transformer en combinaisons d'après des recettes courantes. Heureux encore celui qui peut apporter sa conception et son genre pour faire remarquer son œuvre parmi la troupe bariolée qui s'ébat annuellement, le premier mai, aux murailles du Palais de l'Industrie.

Monet ne va pas à l'atelier, mais il prend pied à la Brasserie des Martyrs. Il pénètre de son pas assuré déjeune homme de 17 ans dans cet antre mystérieux et tumultueux de la brasserie littéraire, où l'art, la philosophie, voire la polili(|ue, avaient un asile sous le second Empire. Celui-là ouvrait sa porte rue des Martyrs, à gauche, derrière

Notre -Dame- de -Lorette. Louis Miillem, qui y fréquentait avec Giiarles-Louis Ghassin, m'a montré cet endroit fameux, auquel un autre des habitués, Firmin Maillard, a consacré un livre : Les derniers bohèmes, édité chez Sartorius, rue de Seine, en 1874, avec un portrait de la Mimi d'Henry Murger sur la couverture. Ce livre est devenu un livre d'histoire : on y reverra la foule parlante et gesticulante, éloquente et rêvassante, de tous ceux qui avaient alors en eux, selon leur âge, l'espoir ou le désespoir, et peut-être même les vieux espéraient-ils encore, ils ne savaient quoi! Parmi eux, les uns portaient leur œuvre, le talent, le génie, l'avenir d'outretombe. Il y avait de ces hommes qui étaient des sujets pour la gloire, des futures statues pour les places publiques et pour les cimetières. D'autres devaient s'en aller sous terre avec leurs bégaiements, leurs pressentiments, leurs prétentions invaincues ou leurs regrets mélancoliques et superflus. Claude Monet poussa la porte, se trouva dans cette fumée des cigarettes, des cigares et des pipes, ce nuage opaque qui figurait un autre nuage, d'autres fumées qui se condensaient et se dispersaient sans cesse, fumées d'esthétique et de polémique, de théories et de poésies, de diatribes cruelles et de confessions naïves. En même temps que de la fumée et du bruit, il y avait de la lumière, la lumière trouble du gaz entourée d'un halo de brouillard, la lumière des phrases, des images, des inventions. Demandons l'énumération des grands rôles et des figurants de la Brasserie à son historien, Firmin Maillard, qui fait défiler sur les pages de son livre « les coureurs d'images et les ciseleurs de phrases, chevaliers errants de la plume et du pincea u, chercheurs d'infini, marchands de chimères, entrepreneurs de tours de Babel. » Voici le groupe des réalistes, que président Ghampfleury en paletot noisette et en cravate jonquille, Duranty auprès de Ghampfleury, Gourbet, en gilet blanc, racontant sa visite à Ingres. Voici les poètes, Théodore de Banville, qui sourit, Pierre Dupont et Gustave Mathieu, qui chantent :

Au pays que le pampre dore

La vendange débordera;

Le grenier sous le foin ploiera.

Chantons la vendange et l'aurore !

Fernand Desnoyers, accompagné crAdrienne,dite Noisette, interpelle GharlesMonselet du nom de Photophore, et exhihe l'épreuve de l'affiche qui annonce pour « aujourd'hui samedi, 1'^'' octobre 1859, la grande fête du Réalisme dans l'atelier du maître peintre Courbet, chef de la peinture indépendante, 32, rue Hautefeuille ». Des choses tranquillement folles y sont annoncées. C'est la dernière soirée d'été, le peintre Courbet ne recevra pas cet hiver... Il y aura la première représentation de Monsieur et Madame Durand, comédie en cinq actes et en vers, refusée au théâtre de l'Odéon, lue par le poète Fernand Desnoyers... L'auteur des Bourgeois de Molinchard, Champfleury, jouera sur la contrebasse une symphonie de Haydn... Des intermèdes seront exécutés par MM. Charles Monselet, G. Staal, Amand Gautier, Bonvin, A. Schann, et une foule d'autres notabilités... M™^ Adèle Esquiros lira un poème épique... Titine dansera le cancan . . . Les chroniqueurs pourront s'asseoir, etc. Mais poursuivons la revue nocturne des grands hommes de la Brasrie auxquels se mêlent de sérieux fantaisistes dont le réalisme trempe encore dans les eaux sanglantes du romantisme : Eugène Gris, pâtissier et homme de lettres, qui a pour blason un couteau de cuisine croisé d'une plume, et qui est l'auteur des Morts violentes, honorées d'une lettre de Victor Hugo; auprès du patron, son premier garçon-pâtissier, doux et pâle, en habit noir, qui offre son petit livre : Comment se vengent les bâtards. Alcide Dusolier écoute Pouyadou. Armand Baschet, poète du moineau de Lesbie, rêve en attendant Charenton. Pothey rime, Max Buchon arrive de Salins. La Landelle, auteur de la Gorgone, écrit sur l'album de Muratori. Le photographe Pierre Petit écoute Auguste de Châlillon, qui déclame à La Bédollière les beaux vers d'A la Grand' Pinte et de la Levrette en paletot. La rédaction du Diable boiteux entoure son directeur, l'auvergnat Guyot de Montpayroux, futur député et ambassadeur, qui exhibe le premier numéro du journal, dont l'en-tête est dessiné par Louis Du veau. Lesquels encore? Le graveur Léopold Flameng; Jean du Boys, qui mourra fou; Eugène Cressot,, qui meurt de faim ; Du Cleuziou, qui parle breton ; Alphonse Duchesne, qui va porter au Français sa pièce d' Armande Béjart, dont il n'a pas encore écrit un vers; Hector Pessard, futur journaliste

influent; Ch. L. Chassin, futur historien de la Révolution; Poulet- Malassis, l'éditeur de Banville et de Baudelaire ; Gastagnary, le philosophe des Salons de peinture; Thirion le catholique, l'Elysée Méraut des Rois en exil, qu'Alphonse Daudet regarde ici d'un coup d'œil dardé de son monocle; Alfred Gaulier, futur courriériste parlementaire du Rappel; Alfred Delvau, emphatique; Tony Révillon, bon enfant; Massenet de Marancour, qui sera colonel de la Commune; Potrel, «un garçon qui écrit un article tous les deux ans et qui reçoit une gifle tous les deux jours, » cingle Jules Vallès; Olivier Métra, Durandeau, Carjat, Amand Gautier, Voillemot, Lavieille, Jules Héreau, Théodore Pelloquet, G. Staal, Emile Vernier, Houssot, l'auteur de Rien n'est sacré pour un Sapeur, Charles Bataille, Henry Murger, Privât d'Anglemont, le breton Luzel, Armand Lebailly, Charles Vincent, Edouard Plouvier, Poupart-Davyl, Hippolyte Castille, Lachambeaudie, Jean Journet, Marrast, Melvil-Bloncourt, Baudelaire, qui a publié les Fleurs du mal, qui ôte son « talma » et son cache-nez rouge et apparaît vêtu d'un habit bleu à boutons d'or. On entend des paroles comme celles-ci, à propos d'un pauvre Abadie, auteur des Feuilles Mortes : « Il ne laisse rien, mais rien derrière lui », dit un des féroces. « Je vous demande bien pardon, insinue doucement Delaporte, il laisse trois enfants dans la misère la plus complète... »

Ils sont tous là, les futurs illustres, et ceux qui n'ont qu'affiché des promesses dans le brouillard de la Brasserie, et ceux qui finiront vite et mal, à l'hospice des fous, ou qu'on trouvera pendus dans leur chambre de misère, ou lardés de coups de couteau. Paix à leurs mémoires ! Mais la figuration de la Brasserie serait incomplète si les dames de ce temps-là n'apparaissaient pas auréolées de leurs chevelures blondes et brunes, Iléloïse, Marguerite, Adrienne, dite Noisette, qui danse à l'Élysée-Montmartre, Eugénie Schaveroche, Antoinette, chantée par Glatigny, Clotilde, Hermance, Julia, Josefa, la grosse Pauline, la petite Adèle, Malvina, Mimi la Bretonne, Rosa la blonde, la petite Marie, et celles qui n'avaient que des surnoms, Cigarette, Clair de Lune, Monstre vert. Grain de raisin blanc, Moutonnet œil-de-verre, les OEufs-sur-le-plat.

C'est au milieu de cette foule que l'on aperçoit Claude Monct à

dix-huit ans, Claude Monet dessinant des portraits, des caricatures sur un coin de table, comme il en dessinait au Havre pour le papetier chez lequel il rencontra Boudin. Firniin Maillard le montre faisant en deux coups de crayon une charge très réussie de Bénassit, sous l'œil amusé du père Andrieu, directeur de la Presse de la jeunesse, et de son fils Jules Andrieu qui sera membre de la Commune, et qui, pour le moment, lit Sophocle à la Brasserie. Andrieu le père voudrait bien que Monet illustrât les pages de son journal, projet qui n'a pas eu de suite, mais ce que l'on peut regretter davantage, c'est qu'il ne reste pas un album des célèbres et des obscurs que l'artiste a vu de ses jeunes yeux défiler devant lui dans la brume noire et dorée du tabac et de l'alcool. Il aurait pu y voir aussi le mirage de la gloire lorsque se prononçaient ces noms déjà auréolés de Courbet et de Baudelaire, mais il ne pensait pas à la gloire, il pensait à vivre et à peindre par le mouvement instinctif qui est la force de la jeunesse, et qui nous apparaît plus tard comme la forme idéale et si belle de notre vie rêvée. Voici d'ailleurs ce qu'il m'écrivit textuellement de ces années de la Brasserie, vécues entre dix-sept et vingt ans, dont il a gardé le vif souvenir dans l'arrièrefond de sa mémoire :

« Troyon et Mongînot me conseillèrent tous deux d'entrer à l'atelier de Couture, ce que je ne fis pas, du reste. Je nie bornais à aller dessiner dans une académie libre où je fis la connaissance de Pissarro. Et c'est à cette époque qu'entre temps j'allai à la fameuse Brasserie de la rue des Martyrs, qui me fît perdre beaucoup de temps et me fît le plus grand mal. C'est là que j'ai connu presque tous les gens dont parle Firmin Maillard dans son livre des Derniers Bohèmes, mais particulièrement Firmin Maillard, Albert Glatigny, Théodore Pelloquet, Alphonse Duchesne, Castagnary, Delvau, Daudet, et d'autres mauvais sujets comme moi à cette époque. J'y vis Cour/)et, mais ne fis sa connaissance qu'à mon retour du régiment. »

Monet n'a pas à regretter le temps de la jeunesse incertaine et désordonnée, puisqu'il a su ensuite se discipliner et comprendre qu'il ne faut pas s'enliser dans les habitudes. Il a pu passer à côté du péril.

s'estimer heureux du danger couru qu'il a bravé. Il n'a pas été des faibles qui ont succombé, mais des forts qui ont été victorieux. Là, ce qui n'est pas inutile à un homme tel que lui, il a connu l'atmosphère surchauffée des théories des lettres et de l'art, les audaces et les puérilités de l'esprit, et il a pris et gardé le goût qui lui a fait aimer les livres toute sa vie. 11 y a appris aussi que le vent du large, qui passe sur la mer et sur la plaine, dissipe toutes les vapeurs et tous les miasmes, et au sortir de la Brasserie fumante et fumeuse, il a aspiré avec délices l'air de la liberté, adoré la beauté de la nature, le charme de la campagne, la toute-puissance de la solitude.

Années de Paris. — Lettres a Boudin

On sait, d'après les lettres écrites à Eugène Boudin par Claude Monet pendant ces premières années de Paris, quel voyage il commençait à travers l'art et quels étaient ses jugements précoces sur les artistes de ce temps. Voici la première de ces lettres publiées par Gustave Cahen. On y trouvera tout le désordre, tout l'élan, toute l'ardeur d'un jouvenceau de seize ans :

Parls^ Je 20 février 1856.

Cher Boudin,

Je viens d'apprendre, par un marchand de tableaux, qu'il vous attendait d'ici quelques jours, et je m'empresse de venir vous décider...

Vous ne sauriez croire l'intérêt que vous aurez en venant maintenant à Paris. Vous devez savoir qu'il y a une exposition de tableaux modernes qui renferme les œuvres de l'école de 1830 et qui prouve que nous ne sommes pas tant en décadence qu'on le dit. Il y a près de dix-huit Delacroix qui sont splendides, entre autres la Barque de Don Juan, du Salon de 1855.

Il y a autant de Decamps, une douzaine de Rousseau, desDupré; il y a aussi sept à huitMarilhat, et tout cela des plus beaux. Enfin, c'est splendide, et je ne doute pas du plaisir que ça vous ferait.

Je vous dirai qu'auprès de tout cela, les Troyon ne se tiennent pas du tout, et les Bonheur encore moins.

Venez, vous ne pouvez qu'y gagner.

Vous savez aussi que le seul bon peintre de marines que nous ayons, Jongkind, est mort pour fart; il est complètement fou. Les artistes lont une souscription pour pourvoir à ses besoins.

Vous avez là une belle place à prendre.

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Les artistes / '« pour pourvoir à mts besoins.

Vous avez lu ; rendre.

CLAUDEMONET 17

Troyon me parle toujours de vous et sera très heureux de vous voir.

Le peu de choses que j'ai de vous ont été fort remarquées; je suis entouré d'une petite bande de jeunes peintres paysagistes qui seront très heureux de vous connaître; ce sont, du reste, de vrais peintres.

Apportez surtout de vos œuvres de marine; les bonnes choses sont toujours assez rares.

Quant à moi, j'espère que vous ne me refuserez pas une petite pochade de vous comme souvenir, et comme conseils, vous savez le cas que j'en fais.

Jacque, qui tient l'atelier dans lequel je travaille, voudrait aussi faire quelques affaires avec vous. Je crois qu'il peut vous être utile; il connaît énormément de monde.

En fait de nouvelles, j'ai à vous dire que Couture, ce rageur, a totalement abandonné la peinture. Ce n'est pas dommage : il a, à cette exposition, des tableaux qui sont bien mauvais. Ensuite, vous saurez que le petit « Daubigny » en question m'appartient tout à fait. Il est pendu dans ma chambre.

Je vois toujours ce brave Gustave Mathieu, qui me charge devous dire mille choses, ainsi que M. Amand Gautier; ils désespèrent pour vous, si vous restez à vous abrutir dans cette ville du Havre.

Quant à moi, je me trouve joliment bien ici : je dessine ferme des figures; c'est une fameuse chose. Du reste, à l'académie, il n'y a que des paysagistes; ils commencent à s'apercevoir que c'est une bonne chose.

J'ai oublié de vous dire que Courbet et Corot brillent aussi à cette exposition, ainsi que Millet. Il y a là son tableau refusé au Salon, La Mort et le Bûcheron. C'est une belle chose.

Enfin, je termine. Ne craignez pas de me gêner pour me faire faire vos commissions : je suis tout à votre disposition.

Répondez-moi vite, et, à l'avenir, nous aurons, si cela vous va, une petite correspondance suivie, une petite gazette des arts.

Adieu, tout à vous.

G. MONKT,

28, rue Pigalle.

Trois ans après, le 19 mai 1859, Claude Monet écrit à Boudin une lettre où il revient de sa première opinion sur Troyon :

Mon cher monsieur,

Je profite d'un instant pour venir vous entretenir de tout ce que je vois de beau à Paris.

Je n'ai pu aller encore qu'une seule fois à l'Exposition, que l'on vient de fermer pour huit jours; mais, malgré le peu de temps, j'ai pu voir que les paysagistes étaient en majorité. En qualité, les Troyon sont superbes, les Daubigny sont pour moi quelque chose de bien beau, tl y en a surtout un de tionfleur qui est sublime.

Il y a de jolis Corot , de vilains Diaz, par exemple. Le tableau de M. Gautier est très joli; il est calme et dans une gamme grise d'une tristesse profonde. Il est accablé d'articles d'éloges. Celui de M. Lhuillier pèche beaucoup.

J'ai été faire des visites à plusieurs peintres. Je commence par M. Gautier, qui m'a chargé de vous dire bien des choses et qui s'attend à vous voir à Paris prochainement. C'est l'avis de tout le monde. Ne restez pas à vous décourager dans cette ville de coton. Quant à moi, il m'a parfaitement reçu. Il a beaucoup de petits tableaux en train. Il doit commencer ces jours-ci une grande lithographie.

Vous m'avez prié de sonder un peu pour savoir comment allaient les affaires d'art. Il y a un peu de froid à cause de la guerre.

Ensuite, j'ai été chez M. Lhuillier. Il est chez M. Becq (de Fouquières), qui lui prête son atelier. Il est très content. Son tableau est vendu six cents francs. Il en fait un autre et a beaucoup de petits portraits à faire à cent francs.

L'on voit de ce moment-ci de jolies choses chez les marchands de tableaux.

Voici pour la bonne bouche. Avant de partir du Havre on m'a donné une lettre pour aller voir Troyon. J'y suis allé. Vous dire les belles choses que j'y ai vues serait chose impossible à dire;

des hœuis et des chiens admirables. Il m'a hea ucoiip parlé de vous et est tout étonné de ne pas vous voir arriver dans la capitale.

Il m'a chargé de vous dire de lui envoyer une dizaine de vos tableaux les plus faits, des marines grises, des natures mortes et des paysages. Il se charge de les placer s'ils sont plus laits que ceux que vous lui avez donnés dans le temps.

Il vous conseille beaucoup de venir ici. Il a l'air d'un bien brave homme, sans façons.

Quant à moi, voici ce qu'il m'a conseillé de faire : je lui ai montré deux de mes natures mortes; là-dessus, il m'a dit : « Eh bien, mon cher ami, vous aurez de la couleur; c'est juste d'effet; mais il faut que vous fassiez des études sérieuses, car ceci c'est très gentil, mais vous faites ça très facilement; vous ne perdrez jamais ça. Si vous voulez écouter mes conseils et faire de l'art sérieux, commencez par entrer dans un atelier où l'on ne fait que de la figure, des académies, apprenez à dessiner; c'est ce qui vous manque à presque tous aujourd'hui. Ecoutezmoi et vous verrez que je n'ai pas tort; mais dessinez à force; on n'en sait jamais trop. Pourtant, ne négligez pas la peinture; de temps en temps, allez à la campagne faire des études, les pousser surtout. Faites quelques copies au Louvre. Venez me voir souvent; montrez-moi ce que vous ferez, et avec du courage, vous arriverez. »

De sorte que mes parents sont décidés à me laisser un mois ou deux d'après l'avis de Troyon, qui m'engage à rester ici un mois ou deux, à dessiner ferme. « De cette manière, m'a-t-il dit, vous allez acquérir des facultés; vous irez au Havre, et vous serez capable de faire de bonnes études dans la campagne, et l'hiver vous reviendrez vous fixer ici définitivement. »

Ceci est adopté par mes parents.

Alors il a tallu que je demande à Troyon où il m'engageait d'aller, et il m'a dit : « Voulez-vous écouter mes conseils ? si je recommençais ma carrière, j'irais chez Couture; je puis vous recommander particulièrement. Il y a encore Picot et Cogniet; mais, m'a-t-il dit, j'ai toujours détesté la manière de ces gens-là. »

Répondez-moi de suite; dites-moi ce que vous pensez de tout

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cela. Voici mon adresse : Place du Havre. Hôtel du Xouveau- Monde.

Répondez-moi de suite, parce que dans deux jours je déménage. Je vous indiquerai dans ma prochaine mon nouveau domicile. Tout à vous.

Nouvelle lettre quelques jours après, le 3 juin 1859, où Monet apprécie librement la peinture du moment. Le Retour à la ferme, de Troyon, est au Louvre depuis longtemps, la Vue prise à Suresnes y est entrée avec la collection Thomy-Thierry :

Cher monsieur Boudin,

Pardonnez-moi si je n'ai pas encore répondu à ce que vous me demandiez, mais le travail et cet étourdissant Paris me font oublier un peu les devoirs d'ami; enfin, mieux vaut tard que jamais, et arrivons au but.

J'ai été chez Troyon deux lois, il se fait un plaisir de vous voir. Figurez-vous qu'allant deux fois chez lui, je n'ai pas pensé à lui demander quand il partait pour la campagne, ce que vous m'aviez recommandé. Enfin, je crois qu'il ne partira pas de suite, car il a plusieurs toiles en train.

Venez le plus tôt possible. Voilà l'Exposition qui touche à sa fin. D'ici quinze jours, il n'en sera plus question. On dit même que l'on fermerait très prochainement une salle ou deux. Mais ce n'est qu'un on-dit; malgré cela, hâtez-vous.

J'ai revu plusieurs fois M. Gautier, qui sera bien aise de vous voir.

Quant à l'Exposition, j'y suis retourné plusieurs fois. Je vous dirai ce que je pense de quelques tableaux. Je peux me tromper, mais puisque cela semble vous intéresser :

Yvon a remis un second tableau; il est, selon moi, mieux fait que l'autre, mais ça n'est pas beau. C'est d'une couleur noire et sale; les types sont communs et ont tous la même expression. Quand on voit les Troyon, il y en a un ou deux énormes, le

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