‹ Claude MonetChapitre 5 sur 39 · VUE DE PARIS PRISE DU LOUVRE LE PONT-NEUF ET LE PANTHÉON · texte numérisé non relu

VUE DE PARIS PRISE DU LOUVRE LE PONT-NEUF ET LE PANTHÉON

/' / in>)n nrlress/' : f^laco ihi Havre. Jlolrl du Xoiiveaii-

tuiez-moi de suite, parce (jue dansdeiix jours Je déménuffe. >' cliquerai dans nr "■ '^haine mon nouveau domicile. l\tul à vous.

(a. Monet.

><!!n<'ik' iciist' ![u<ru[uc> j^'^l>.■^ ajMi>, .< .» juin 1859, où MoiU't apprécie librement la peinture du uîomenl. Le Retour à la ferme, i\i> ïroyon, est au Louvre depuis longtemps, la Vue prise à Suresnes \ . ^l entrée avec la colhection Thomy-Thierry :

'^^^;f'liffa¥cWcm'^'?PSMd à ce que vous '■ travail ef(mfAy^t<yui'fJissanl Paris me font peu tes devoirs d'ami ; enfin, mieux vaut tard que -•fions au l)ut.

/ Trovon deux iois, ii se thif nf pht^^ir ite vous

"ex-vous qu'ai fattl deux foi> n'ai pas

. lui demander quand il partait p'-u:' lu campagne, ce

, ; .*,.'v/Vx lu'comfnHndé. fuifin, je crois qu'il ne partira

plusieurs toiles en train.

' :■:;</ il- pins l*^i possible. Voilà l'Exposition qui touche à sa

hit. it'iei quinze Jours, il n'en sera plus question. On dit même

que l'on fermerait très prochainement une salle ou deux. Mni<

' f '/' v' l'i un on-dit; malgré cela, hâtez-vou».

.1 ai revu plusieurs fois M. Gautier, <pn -sera lum aise de t'itus \oir.

Un^tof ,'. l' Exposition, J'y suis retourné plusieurs fois. Je ro//;diitti i\ / • quelques tableaux. Je peux me tromper,

nh'i ■ '^>- vous intéresser :

I i^fhh'fiu; il est, sehui moi, mieux fait

'tu. C'est d'une couleur noire

ri s,; If: a '.'ri if ont tous la même expression.

Ou and ', // v en a un ou deux énormes, le

Hetour à la ferme est merveilleux. Il y a un ciel magnifique, un ciel d'orage. Il y a beaucoup de mouvement, de vent dans les nuages; les vaches et les chiens sont de toute beauté. Il y a aussi le Départ pour le marché; c'est un effet de brouillard au lever du soleil. C'est superbe; c'est surtout très lumineux. Une Vue prise à Suresnes, c'est d'une étendue étonnante. On se croirait en pleine campagne; il y a des animaux en masse; des vaches dans toutes les poses; mais ça a du mouvement et du désordre. Il y en a beaucoup de lui, et cest lui qui a remporté cette année le plus de succès. Il y en a que je trouve un peu trop noirs dans les ombres. Quand vous serez là, vous me direz si j'ai raison. Un bien beau tableau que j'oubliais, c'est un chien qui a à la gueule une perdrix. C'est magnifique; on sent le poil. La tête est surtout très soignée.

Il y a des chiens d'un nommé Joseph Stevens, un Belge, qui, comme aspect, sont très nature; mais il escamote les finesses.

Le grand tableau de Rousseau, Les Chiens, est trop grand. Il est un peu confus. Il est mieux en détail qu'en ensemble.

En somme, il y a de très belles choses.

Théodore Rousseau a fait de très beaux paysages.

Il y a deux ou trois portraits de Pils qui sont très beaux comme exécution large et comme aspect.

M. Morel Fatio fait des marines qui n'ont pas le sens commun; c'est affreux.

Monginot a mis un tableau, Bertrand et Raton. Il fait de l'effet, voilà tout. Il a mis ce tableau qui était chez Lebas. Adolphe Leleu a mis de jolies choses. Il y a Armand Leleu qui a voulu faire du paysage comme Corot, en y mettant de grandes figures; mais il a échoué. Sans cela, il a fait d'assez jolies choses.

Lambinet a plusieurs toiles. Il a un certain succès. Pour moi, il ne me plaît qu'à moitié. C'est du papillotage, du chic.

Jadin fait aussi des chiens; mais, après Troyon, c'est de la charge.

Ilainon n'a fait, pour moi, que d'horribles choses, sans couleur, sans dessin. C'estgrimacier, prétentieux ; en un mot, ça na aucune idée de la nature.

Théodore Frère a une masse de tableaux d'Orient qui sont magnifiques; il y a dans tous ces tableaux de la grandeur, une lumière chaude, et, ensuite, c'est très beau comme détail et comme mouvement.

Delacroix a fait de plus belles toiles que ce qu'il a mis cette année. Ce ne sont que des indications, des ébauches; mais, comme toujours, il a de la verve, du mouvement.

Daubigny, en voilà un gaillard qui fait bien, qui comprend la nature!

Cette vue de Villerville dont je vous ai parlé, c'est quelque chose de merveilleux. Ce serait bien malheureux si vous ne voyiez pas ça. Vous peindre les détails est chose difficile pour moi, et le temps me presse.

Les Corot sont de simples merveilles. Il n'y a pas une marine d'un peu passable.

Isabey a fait une horrible machine. Comme détail, c'est joli. Il y a de jolies petites figures. En somme, les peintres de marines manquent totalement, et c'est pour vous un chemin qui vous mènerait loin.

Vous m'engagez à aller voir M. Monginot. J'ai reçu justement, en même temps que la vôtre, une lettre de recommandation pour lui. J'y ai été, et il m'a on ne peut mieux reçu. C'est un charmant garçon. Il est jeune. Il m'a montré une petite marine de vous.

Il fait de très belles choses. Il a mis son atelier à ma disposition, et j'en profiterai de temps en temps.

Depuis que je vous ai écrit, les choses ont changé, et je vous expliquerai dans ma prochaine, qui sera plus prompte que celle-ci, de quelle manière je suis' casé ici. Je pense que vous m'approuverez.

Hâtez-vous. Plus que huit jours pour voir l'Exposition.

Je suis à présent, 35, rue Rodier.

Tout à vous.

G. MoNET.

Par une autre lettre, du 21 avril 1860, Monet exprime à Boudin

son désir de le voir, de lui demander des conseils sur ses travaux, et il signe : « Votre élève et ami ».

Ces lettres, écrites par Monet à Boudin, entre seize et vingt ans, valaient d'être insérées dans sa biographie. Il a pu, depuis, reviser quelques-uns des jugements qu'il rédigeait alors avec toute l'ardeur de la jeunesse. Mais la plupart sont restés exacts, témoignent d'une vision nette, d'un esprit lucide, et d'un amour de l'art qui ne s'est jamais démenti. Ce sont de précieux documents sur les années de formation de l'intelligence et du talent de l'artiste.

Chasseur d'Afrique. — Retour au Havre. — Jongkind

Changement à vue, car cela ne fut pas long. Le tirage au sort enlève Monet à la Brasserie, l'envoie en Algérie pendant deux ans. Sa famille n'était pas satisfaite de sa résistance aux invites de l'art régulier. Puisqu'il ne veut pas être un artiste selon la norme, on le laisse partir pour le régiment, on ne lui achète pas de remplaçant lorsqu'il a amené un mauvais numéro à la loterie militaire de ce temps-là. Le jeune homme de vingt ans n'a pas cédé, s'en va rejoindre à Alger un escadron de chasseurs d'Afrique où il est incorporé. Ceci se passait en 1861, et Monet a encore dans la mémoire et dans les yeux l'éblouissement de cette terre chauffée et illuminée de soleil, séparée du continent d'Europe par une mer bleue, aux lames crêtées d'argent, qui ne ressemble pas aux mers vertes du septentrion. Mais s'il connaît l'ivresse de la végétation chargée de fleurs et de fruits, s'il y contemple un espace éclairé par un soleil qu'il ignorait, le Parisien élevé en Normandie, habitué aux fraîcheurs et aux brumes de la Manche, souffre de cette atmosphère surchauffée. La maladie s'empare de lui, anémie sa robuste santé, et après deux années, le chasseur d'Afrique est à bout de forces, à un tel point que ses parents, qui l'aiment et ne sont pas intraitables, s'empressent, lorsqu'il vient en congé de convalescence, de lui « acheter un homme » qui viendra prendre sa place aux « batt' d'Aff » pendant que lui restera au Havre, en attendant Paris.

Claude Monet ne garde pourtant pas un mauvais souvenir de ces deux années passées sous le ciel d'Afrique : « Cela, me dit-il, m'a fait le plus grand Lien sous tous les rapports et m'a mis du plomh dans la tête. Je ne pensais plus qu'à peindre, grisé que j'étais par cet admirable pays, et j'eus désormais tout l'assentiment de ma famille, qui me voyait si plein d'ardeur au travail. »

Gliangemenl à vue, car celanc fut pas long. Le tirage au sort enlève Monel à la Brasserie, l'envoie en Algérie penilanl deux ans. Sa famille n'était pas satisfaite de sa résistance aux invites de l'art régulier. Puisqu'il ne veut pas être un artiste selon la norme, OH le laisse partir pour le régiment, on ne lui achète pas de remfilaçanl lorsqu'il a amen^^^^^i^'ijv^^ ^^idkfM ^ '^^ loterie militaire de ce t<Mnps-là. Le jeune honnnc iir vi^igi mis <«'a pas cédé, s'en va rejoindre à Alger un escadron u<- «iiasseurs d'Afrique où il est incorporé. Ceci se passait ey> (à98t) et Monel a encore «lann la mémoire et dans les yeux î'éhîoi î de cette terre rhaufiV.'

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CLAUDEMONET 25

Il fit alors la connaissance de Jongkind, qui était au Havre, guéri, revenu à l'art, et il alla peindre avec lui et Boudin à Sainte-Adresse, à Honfleur et aux environs. C'est auprès de ces deuxartistes si ardents, si sincères. Boudin, si fin, Jongkind, si hardi, que Monet eut son véritable apprentissage. L'atelier était la nature, le large où se gonflait la mer, le ciel qui déployait ses féeries de nuages dans la lumière des jours. Les maîtres étaient ces deux hommes soumis à la vérité comme deux écoliers scrupuleux. Quel trio incomparable avec le jeune Monet, déjà marqué par la fée de la peinture! Boudin se liait à l'école des peintres de la Manche, tels qu'Isabey, en ayant comme eux un port d'escale en Hollande, mais avec une autre nuance que les Hollandais. Plus encore que Boudin, le hollandais Johann-Barthold Jongkind, bien que rattaché traditionnellement aux paysagistes et aux marinistes hollandais, fut par ses tableaux et ses aquarelles, un précurseur de l'impressionnisme. Ce qu'a très bien noté Edmond de Goncourt, dans son Journal, le 4 mai 1871 : « Une chose me frappe, dit-il, c'est rinHuence de Jongkind. Tout le paysage qui a une valeur à l'heure qu'il est, descend de ce peintre, lui emprunte ses ciels, ses atmosphères, ses terrains. Cela saute aux yeux et n'est dit par personne. » Successeur avéré des peintres de son pays, Jongkind n'en était pas moins au seuil d'une évolution nouvelle, et il en est toujours ainsi avec les artistes originaux. Claude Monet lui a voué un culte particulier, pour l'imprévu exact de ses paysages de villes et de campagnes, ses scènes de patinage où les patineurs passent si vite, décrivant leurs arabesques sur l'eau durcie, ses rues où les maisons livrent tous les secrets de leurs murailles, de leurs portes, de leurs fenêtres, à la visite radieuse de la lumière qui éclaire du même éclat et de la même douceur les choses neuves et vieilles, les monuments et les taudis.

Atelier Gleyre. — Début au Salon.

Découverte par Paul Mantz. — Le « Déjeuner sur l'herbe »

Monel revint, et cette fois définitivement, à Paris, vers 1863, avec l'obligation d'entrer dans l'atelier Gleyre. Il y entra, mais il y resta peu de temps. Le peintre des Illusions perdues, tendre, rêveur et poncif, illustrateur attardé des imaginations poétiques de la Restauration, ne pouvait être le professeur des impatients et des indisciplinés qui allaient révolutionner la fin du xl\^ siècle.

La première fois que le maître s'approcha de l'élève, il le félicita, mais lui demanda de ne pas reproduire la nature telle qu'elle était et de se souvenir de l'antique. Monet ne comprit pas, lui qui avait vu Boudin et Jongkind s'acharner, non pas à imiter servilement les choses, entreprise bien impossible, et d'ailleurs inutile, mais à leur garder leur aspect de vérité. L'antique n'avait rien à voir dans cette opération instinctive. Il protesta en lui-même, fit partager son sentiment à trois camarades qui étaient Renoir, Bazille, Sisley, et finalement les entraîna, dit-il, à fuir ce « funeste enseignement ».

Voici, d'ailleurs, comment Claude Monet a raconté avec précision à un fin journaliste, Marcel Pays, qui l'interrogeait (Excelsior du 26 janvier 1921), comment il partit de l'atelier de Gleyre où le peintre Toulmouche lui avait conseillé d'entrer :

« Je trouvai, chez Gleyre, Renoir, Sisley et Bazille... Comme nous dessinions d'après un modèle, d'ailleurs superbe, Gleyre critiqua mon travail :

— Ce n'est pas mal, dit-il, mais le sein est lourd, l'épaule trop puissante, et le pied excessif.

— Je ne peux dessiner que ce que je vois, répliquai-je timidement.

— Praxitèle empruntait les meilleurs éléments de cent modèles imparfaits pour créer un chef-d'œuvre, riposta sèchement Gleyre. Quand on fait quelque chose, il faut penser à l'antique!

Le soir même, je pris à part Sisley, Renoir et Bazille :

— Filons d'ici, leur dis -je. L'endroit est malsain : on y manque de sincérité.

Nous partîmes après quinze jours de leçons de cette force... Et bien nous en prit, car je ne sache pas qu'aucun des forts en thème de l'atelier ait fait rien qui vaille. »

Alors, eurent lieu les premiers essais pour le Salon, où Monet fut reçu en 1865, avec la Pointe de la Hève et V Embouchure de la Seine à Honfleur. Les yeux d'un critique savant de la peinture ancienne, Paul Mantz, aperçurent l'originalité et la force qui marquaient ces premiers envois au Salon d'un artiste de vingtquatre ans. Honneur à Paul Mantz! Le premier, par sa perspicacité, il a vraiment découvert Monet, pressenti qu'il tiendrait une place dans l'art de son temps. Voici comment il s'exprimait dans son compte rendu du Salon de 1865, paru dans la Gazette des Beaux- Arts :

« Il nous faut ici écrire un nom nouveau. Nous ne connaissions pas M. Claude Monet, l'auteur de la Pointe de la Hève et de 7'Embouchure de la Seine à Honfleur. Ce sont là, croyons-nous, des œuvres de début, et il y manque cette finesse qu'on n'obtient qu'au prix d'une longue étude; mais le goût des colorations harmonieuses dans le jeu des tons analogues, le sentiment des valeurs, l'aspect saisissant de f ensemble, une manière hardie de voir les choses et de s'imposer à F attention du spectateur, ce sont là des qualités que M. Monet possède déjà à un haut degré. Son Embouchure de la Seine nous a brusquement arrêté au passage, et nous ne l'oublierons plus. Nous voilà intéressé désormais à suivre dans ses futures tentatives ce mariniste sincère. »

Il y eut, cette même année, un autre témoignage que celui de Paul Mantz en faveur de Monet. Dans l'album de l'Autographe au

Salon de 1865 et dans les ateliers, consacré à Boudin, Bracquemond, Daiibignj^ Daumier, Courbet, Jongkind, Manet, Th. Rousseau, Puvis de Chavannes, il y eut une place pour Claude Monet, loué en ces termes dans le n° 9 de Y Autographe, du samedi 24 juin 1865 : « MoNET. L'auteur de la marine la plus originale et la plus souple, la plus solidement et la plus harmonieusement peinte qu'on ait exposée depuis longtemps. Une tonalité un peu sourde, comme dans les Courbet; mais quelle richesse et quelle simplicité d'aspect! M. Monet, inconnu hier, s'est fait d'emblée une réputation par ce seul tableau. — Pigalle. »

En 1865, Monet fit la connaissance de Gustave Courbet.

Il avait entrepris, à cette époque, la grande toile du Déjeuner sur r herbe, aujourd'hui morcelée, mais toujours belle d'ordonnance et dont l'esquisse entière est au musée de Francfort. La scène se passe dans la forêt de Fontainebleau, et Monet avait appliqué sa volonté et toute la force de son art de jeunesse à représenter des personnages tels qu'ils apparaissaient en plein air, dans leur décor de verdure. Là fut la vraie révolution dans la pratique de la peinture, et c'est en réalité un nom justifié que celui de l'Ecole du plein air, flonné aux peintres qui s'inspirèrent du même principe d'observation que Monet. Il faut bien dire, une fois de plus, qu'Edouard Manet ne comprit pas tout de suite la nouveauté de cette peinture dite « de plein air ». Son Déjeuner sur l'herbe, aujourd'hui sur le seuil du Louvre, dans la collection Moreau-Nélaton, où il s'est amusé à reproduire en moderne un groupement de Raphaël, est éclairé de la lumière de l'atelier, bien que la scène se passe dans un paysage d'été. Cela n'empêche nullement Edouard Manet d'être un précurseur pour le sens de la vie moderne, pour la vision directe des êtres et des choses, pour l'exécution franche et inattendue qui devait fatalement le conduire à la peinture claire après les belles toiles de sa première manière, que l'on a appelée sa manière espagnole, les figures singulières et captivantes de Lola de Valence, du Fifre, de VOlympia. C'est dans ces œuvres que Claude Monet apprit de Manet la loyauté et l'unité des formes, mais il faut aussi lui rendre ce qui lui est dû et voir clairement ce qu'il a

apporté de vraiment nouveau et hardi, de par son tempérament, son instinct, sa réflexion. La première preuve de cette conquête des aspects et des harmonies fut donnée par ce jeune homme de vingt-six ans lorsqu'il commença de peindre, lui aussi, son Déjeuner sur ïherhe dans une clairière de la forêt de Fontainebleau.

Ce vaste tableau est encore dans son atelier au jour où j'écris ces lignes, et j'espère qu'il ne le quittera que pour aller au Luxembourg, puis au Louvre, sa place naturelle, car il est une date dans l'histoire de la peinture, en même temps qu'une affirmation extraordinairement énergique et belle d'un talent qui se cherche et c{ui se trouve. L'esquisse est plus complète, la toile définitive ayant été, par suite de circonstances fâcheuses, abîmée et diminuée, mais la partie qui a subsisté forme un tout suffisant et superbe. Sur un fond de forêt d'arbres séculaires, de verdures ensoleillées par places et creusées de beaux asiles d'ombre, le déjeuner a été installé. Des femmes assises ou debout, un homme allongé, un autre homme debout, entourent la nappe blanche du déjeuner où se voient un pâté^ des fruits, des bouteilles, des verres, des assiettes. La femme assise au centre, vêtue de blanc, face au spectateur, qui tient une assiette pour l'offrir à l'un des convives, charmante de visage, d'un ovale plein, d'une chair délicate, avec des regards jeunes, est admirable de grâce et de naturel. Debout, derrière elle, une femme en robe de toile bleue, cache son visage du mouvement qu'elle fait des deux bras pour retirer son chapeau. Un grand diable d'homme à binocle, coifie d'un chapeau canotier, lui parle : c'est le peintre Bazille. Assis sur l'herbe, un autre homme, face réjouie, beau garçon, cheveux bouclés, barbe châtaine en collier, est Lambron, le peintre des croque-morts. L'homme étendu tout de son long, à droite, avec des jambes qui n'en finissent plus, est encore Bazille, deux fois modèle dans ce Déjeuner sur l'herbe, ce qui prouve que les modèles étaient rares et que la société était restreinte. C'est le même Bazille qui se dressera de toute sa haute taille dans V Atelier des Batiqnolles, de Fantin-Latour, où les jeunes peintres, parmi lesquels Claude Monet, sont rassemblés autour d'Edouard Manet.

Ce fut pendant qu'il peignait son tableau de 1865, que Claude Monet reçut la visite de Gustave Courbet. On avait parlé à celui-ci

du Déjeuner sur Vherhe, et il voulut voir « ce tableau de plein air », et le «jeune homme qui peignait autre chose que des anges ». De là, une première entrevue et des relations qui n'ont jamais cessé entre le maître et le débutant. <( Je garde de ces relations un précieux souvenir, dit souvent Monet. Courbet a toujours été pour moi si encourageant et si bon, jusqu'à me prêter de l'argent dans les moments difficiles. » Pour commencer, Courbet lui avait fait modifier le tableau quelque temps avant la date d'envoi au Salon, et Monet n'était pas resté satisfait de la modification qu'il avait acceptée. Il laissa donc la toile, la roula, l'abandonna dans un logis de Fontainebleau où il avait eu ses meubles saisis, avec faculté de la reprendre. Il la reprit en effet plus tard, mais trouva son Déjeuner détérioré par l'iiumidité, il dut en couper une partie sur les bords de droite et de gauche; c'est ainsi qu'il ne reste que les jambes interminables de Bazille, mais la partie centrale est restée fraîche, délicate, et d'une maîtrise incontestable.

« Camille » ou la « Dame a la robe verte ».

Opinions d'Arsène et Henry Houssaye, Edmond About,

Emile Zola, W. Burger, Gastagnary.

L'État aveugle

Pour remplacer au Salon le Déjeuner sur Therhe, Monet peignit en quelques jours une autre toile, qui figura à ce Salon de 1866 sous le nom de Camille, connu aussi depuis sous le titre de la Dame à la robe verte. Il fut acheté par Arsène Houssaye pour la somme de huit cents francs, et l'auteur du Quarante et unième fauteuil à l'Académie s'était engagé à donner le tableau au musée du Luxembourg. (( Pourquoi, écrivait-il plus tard à Monet, n'avez-vous pas exposé ce chef-d'œuvre : « La Femme au Gant », que j'offrirai un de ces jours au musée du Luxembourg ? » Il n'en fit rien, par négligence sans doute, et « Camille», à la mort d'Arsène Houssaye, fut vendue quatre cents francs à Durand-Ruel par son fils et héritier, Henri Houssaye. L'auteur de V Histoire d'Apelles, qui passait, depuis ce livre de jeunesse, pour avoir des lumières sur la peinture antique, en manquait totalement pour la peinture moderne, car s'il y eut jamais chef-d'œuvre incontestable, inspiré par la réalité d'un être vivant, ce fut bien ce portrait de Camille à la robe verte. Je l'ai vu pendant la station qu'il fit chez Durand-Ruel, avant d'être acquis, au prix de 30.000 francs, par un musée allemand, et l'impression m'en est restée ineffaçable, comme à tous ceux, d'ailleurs, qui ont pu l'admirer pendant ce dernier passage parmi nous.

Gomment oublier, en effet, cette magnifique apparition, cette tournure d'une maîtrise nouvelle, donnée à cette femme, dressée sur la toile comme une noble statue. La vision est belle et singulière. La belle créature passe, apparaît, va disparaître, en une allure pleine de puissance et de grâce. Elle se retourne à demi,

tenant d'une petite main gantée la bride de son chapeau. L'expression est intraduisible, une sorte de coquetterie dédaigneuse marquée aux paupières baissées, au coin de la bouche, de ce beau visage régulier. Tout ce mouvement de départ est formulé au contournement du torse, sous la jaquette bordée de fourrures, à l'élan aisé de tout le corps sous la robe à bandes noires et vertes qui s'écroule à grands et larges plis. C'est un portrait particulier, une de ces bonnes fortunes de peintre qui a su arrêter le modèle à un moment de perfection. C'est aussi une effigie de la femme de toujours, une des beautés de la peinture, une nouvelle preuve, après le Déjeuner sur l'herbe, de la force de Monet, peintre de figures. Il y en a eu d'autres, avant que le peintre, donné tout entier à la peinture de paysages, s'en allât presque oublier les êtres dans l'immense nirvana lumineux de la nature.

Edmond About, qui écrivait alors des comptes-rendus de Salons, ne vit pas la beauté de cette apparition, trouva que l'on avait bien fait de placer Camille dans la salle de débarras qu'il désigna comme le Capharnaum de l'Art, et que l'on appelait aussi du nom irrévérencieux de « dépotoir ». Il consigna son mépris dans les termes suivants qu'il recueillit inconsciemment dans son volume du Salon de 1866, publié chez Hachette en 1867 :

« J'admets que la femme à la robe, par M. Monet, soit jetée dans ces rebuts. Car une robe n est pas plus un tableau qu'une phrase écrite correctement n'est un livre. On peut chiffonner la soierie avec une certaine adresse et pourtant avoir tout à apprendre. Que m'importe l'habit, si je n'y devine pas un corps bien modelé, ni même le contour banal du mannequin, si la tête n'est pas une tête, si la main n est pas même une patte. »

Emile Zola vit autre chose dans cette ceuvre du débutant, au cours du Salon qu'il écrivit pour VÊvénement, dirigé par Villcmessant, Salon qui fit scandale pour son apologie d'Edouard Manet, refusé à ce Salon de 1866, Salon qu'il fallut interrompre sous les menaces du désabonnement et les lettres d'injures. Donc, le 11 mai, dans un chapitre intitulé : Les réalistes au Salon, Emile Zola parlait ainsi de Claude Monet et de son œuvre :

SAIISIT-GERMAIN L AUXERROIS

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l d'une petite main gantée la bride île son chapeau. L'expres-

• intraduisible, une sorte de coquetterie dédaigneuse niar-

j>aupières baissées, au coin delà bouche, de ce beau visage

lier. Tout ce mouvement de départ est formulé au contourne-

<lu torse, sous la jaquette bordée de four . l'élan aisé

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( grands et larges plis. C'est un portrait particulier, ces

bonnes fortunes de peintre qui a su arrêter le modèle à uii likunuMil

de perfection. C'est aussi une efligie de la femme de toujours, une

des beautés de la peinture, une nouvelle preuve, après le Déjeuner

-nr Vherbi^, de la force de Monel, peintre de figures. Il y en a eu

avant que le peintre, donné tout entier à la peinture de

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' •»• de cette apparition, u>);=.. ,. l'on uvai! I)ien

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plmniaùin Je l'Art, et que l'on appelait ausni du nom

uii ,civn( scux de « dépotoir». 11 consigna son mépris dans les

termes suivants qu'il recueillit inconscienunentdansstwi volume «lu

Sulon de 1860, publié chez Hachette en Î867 :

<t J'ftJmets que la Femme à la robe, par M. Monet, soit jetée ,/ .Ms rrs rebuts. Car une robe n'est pas plus un tableau qu'une l'rltc correctement n'est un livre. On peut chiffonner la rrr une certaine adresse et pourtant avoir tout à apprenimporte l'habit, si je n'y devine pas un corps bien m même le contour banal du mannequin, si la (rie n'est i,L. ^1 l> main n est pas même une patte, j,

, ..I autre chose dans cette teuvre du débutant, .; COU! ion qu'il écrivit pour VÊvénement, dirigé par Ville

uiéssaiil, îSidon qui lit scandale j)ourson apologie d'Edouard Manet, - IHCW». Salon (ju'il fallut interrompre sous les ::Ma.. i;t ( ! b's lettres d'injurcs. Donc, le 11 mai, dans an cliapitre inhtn éalistes au Salon, Emile Zola par-

iait ainsi de Claude Monei «-i *!♦' «on œuvre :

CLAUDE M ONET 33

« J'avoue que la toile qui m'a le plus longtemps arrêté est la Camille de Claude Monet. C'est là une peinture énergique et vivante. Je venais de parcourir ces salles si troides et si vides, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque f ai aperçu cette jeune femme, traînant sa longue robe et s'enfonçant dans le mur, comme s'il y avait eu un trou. Vous ne sauriez croire combien il est bon d'admirer un peu, lorsqu'on est latigué de rire et de hausser les épaules.

)) Je ne connais pas M. Monet, je crois même que jamais auparavant je n'avais regardé attentivement une de ses toiles. Il me semble cependant que je suis un de ses vieux amis. Et cela parce queson tableau me conte toute une histoire d'énergie et de vérité.

» Eh oui! voilà un tempérament, voilà un homme dans la foule de ces eunuques. Regardez les toiles voisines, et voyez quelle piteuse mine elles lont à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Ici, il y a plus qu'un réaliste, il y a un interprète délicat et fort qui a su rendre chaque détail sans tomber dans la sécheresse.

» Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle traîne mollement, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. Ce n'est pas là une robe de poupée, un de ces chiffons de mousseline dont on habille les rêves; c'est de la bonne soie, point usée du tout et qui serait trop lourde sur les crèmes fouettées de M. Dubufe.» (Mon Salon, augmenté d'une dédicace et d'un appendice, Paris, Librairie Centrale, 1866.)

La dédicace de cette brochure était adressée à Paul Cézanne. Elle est restée célèbre : «J'éprouve une joie profonde, mon ami, à m'entretenir seul à seul avec toi...» L'appendice se composait de lettres de protestation et d'injures, et de lettres d'éloges et d'encouragements au critique inconnu. Il y avait aussi, sur la couverture verte, et sur la première page de la brochure, cette épigraphe : «Ce que je cherche avant tout dans un tableau, c'est un homme, et non pas un tableau.» Zola avait trouvé un homme en Monet, etaussi en Pissarro, comme en Manet, Courbet, Millet, Corot, Daubigny, avec des réserves de critique. Mais aucune réserve ne sauva

Zola et la suite du compte-rendu du Salon de 1866 fut confiée à Théodore Pelloquet. Il reste de ce débat ancien que Zola, comme Paul Mantz, admira une œuvre de Claude Monet à ses débuts, et sut donner des raisons de son admiration.

De même, W. Bûrger, qui est resté un maître de la critique d'art, a célébré Claude Monet débutant par deux paragraphes de son Salon de 1866, recueillis au Tome II de ses Salons. Voici, d'abord, pour le portrait : « Attendez! voilà qu'un autre tout jeune homme, M. Claude Monet, plus heureux que son presque homonyme Manet, dont nous parlerons bientôt, a eu la chance de faire recevoir Camille, grand portrait de femme debout et vue de dos, traînant une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse. Je veux bien révéler au jury que cette opulente peinture a été faite en quatre jours. On est jeune, on avait cueilli des lilas au lieu de rester enfermé dans l'atelier. L'heure du Salon arrivait. Camille était là, revenant de la cueillette des violettes, avec sa traîne couleur de gazon et son caraco de velours. Désormais, Camille est immortelle et se nomme la Femme à la robe verte. » Et voici pour le paj'Sage exposé la même année : « Le jeune auteur de la Femme à la robe verte, M. Claude Monet, a fait aussi son paysage, l'Allée de Barbizon (forêt de Fontainebleau), effet de soir avec le soleil illuminant les grands arbres. Quand on est vraiment peintre, on fait tout ce qu'on veut. » Précieux témoignage, dont Monet se souvient avec reconnaissance, que celui de W. Biirger, lequel fut Th. Thoré avant 1848!

Il y eut aussi Castagnary. On lit ses citations et ses jugements dans les deux volumes de ses «Salons», qui furent publiés en 1892, parles soins de Roger-Marx et de Gustave Isambertdans la Bibliothèque-Charpentier, avec une préface d'Eugène Spuller et un portrait à l'cau-forte par Bracquemond. En 1866, dans le compterendu publié par la Liberté, il indique le «bataillon des recrues nouvelles, toutes plus ou moins inféodées aux doctrines naturalistes, Monet, Gaume, Roybet, et ceux plus ou moins anonymes, qui les suivent. » Et il demande : « Est-ce là la réserve de l'avenir ? je ne sais. Mais jeunes, ardents, convaincus, insoucieux

des coups à donner ou à recevoir. Us montent à l'assaut de tous côtés. )) Il ne se trompait pas pour Monet. Plus loin, à la fin de son étude, après avoir longuement parlé de Courbet, de la Remise de chevreuils et de la Femme au perroquet, il s'excusait de s'arrêter là : « J'ai tout donné à Courbet, parce que plaider la cause de Courbet, c'est plaider en même temps la cause de ceux qui l'entourent, et de toute la jeunesse idéaliste et réaliste (le naturalisme comporte les deux termes), qui vient après lui : Millet, Bonvin, Ribot, Vollon, Roybet, Duran, Legros, Fantin, Monet, Manet, Brigot. Que ceux-ci tiennent compte du peu d'espace qui m'est réservé, et, pour celui qui le premier leur a ouvert la voie, me pardonnent. J'aurai d'autres occasions de parler d'eux. »

La caricature s'en mêla aussi, sympathiquement, par le crayon d'André Gill qui dessina, dans la Lune du 13 mai 1866, une charge de Camille qui est un hommage à Manet et à Monet, avec cette légende : « Monet ou Manet? Monet. Mais c'est à Manet que nous devons ce Monet. Bravo! Monet; merci! Manet. »

L'État, aveugle, ne comprit pas mieux qu'Arsène et Henry Houssaye qu'une œuvre pareille devait rester en France, et ne donna pas les quelques billets de mille francs nécessaires pour fixer ici le sort de la Dame à la robe verte. Il la laissa partir pour l'Allemagne, qui fut mieux avisée, quoiqu'il puisse en coûter de le reconnaître. Elle est maintenant au musée de Berlin, et son esquisse est au musée Simu, de Bucarest.

Les « Femmes au Jardin ». — L'État mieux inspiré, en 1921

L'année suivante, Claude Monet ne fut pas aussi heureux devant le jury d'admission au Salon. Ce jury de 1867 refusa sa toile des Femmes au jardin, qui est encore une des œuvres qui ont déterminé l'évolution de la peinture au xix'' siècle.

Le décor est une allée bordée d'arbres, de massifs, d'arbrisseaux, de buissons de roses. Un ciel d'été pavoise de son air bleu et de ses lueurs d'or ce charmant refuge de Ville-d'Avray, où habitait alors Monet, qui continuait à fuir la ville. Il a fait de sa maison et de son jardin un autre très beau tableau plein d'air et de nuages. Quatre femmes en robes claires animent ce paradis intime. Au premier plan, l'une en robe blanche ornée de broderies noires, est assise sur la pelouse émaillée de fleurettes, elle tient une ombrelle minuscule à la mode de 1867, la protégeant du soleil et laissant apparaître son visage et son col dans l'ombre claire. Elle a sur les genoux un bouquet de fleurs, qu'elle regarde, les paupières abaissées, et parmi ces fleurettes et ces fleurs, sa robe est évasée comme une grande corolle. A sa droite sont deux autres femmes, debout. L'une, de profil, est coilTée d'un léger chapeau, genre bonnet à brides, avec des rubans dans le dos. Sa robe est rayée, son corsage à basque est de la mode du temps et de l'année. Auprès d'elle, une autre, de face, respire un bouquet où se cache son visage, on ne voit que ses yeux comme des fleurs au-dessus des fleurs. Celle-là est vêtue d'une jupe blanche et d'un paletot droit à boutons blancs, et tient une ombrelle fermée à la main. Au fond, la quatrième a l'air de s'élancer vers le buisson de roses, qu'elle commence à cueillir. Elle est blonde, presque rousse, vêtue d'une robe à volants et d'un long corsage à pois. Le profil perdu dans l'ombre lumineuse laisse apercevoir la figure fine. Tout est clair et tendre et toutes les figures

sont présentes et vivantes, dorées de la beauté du jour et de l'heure fixée pour l'avenir. Désormais, cette existence surprise gardera son charme, ces gestes immobilisés témoigneront de la grâce de ces disparues parmi les chefs-d'œuvre de l'art. Ces quatre femmes en blanc, si différentes, ces fleurs, ces verdures, ce coin de ciel bleu, c'est la jeunesse et le printemps.

Monet exécuta ce tableau dans son jardin sous l'œil amusé de Courbet. Il avait fait creuser une tranchée parmi ses plates-bandes, et par une poulie manœuvrait sa toile pour peindre la partie supérieure. Après le refus au Salon, il l'exposa dans la vitrine d'un magasin de la rue Auber. C'est là qu'Edouard Manet vit l'œuvre de Claude Monet. Comme Courbet, il rit de la prétention de peindre une telle toile en plein air, et tint des propos railleurs, le soir au café de Bade. Il devait venir à cette peinture en plein air, avec Argenteuil, le Chemin de 1er, le Linge. Après avoir été l'initiateur de Claude Monet, il reçut de celui-ci une autre initiation.

Tel est ce tableau, refusé par le jury de 1867, et que la direction des Beaux-Arts de 1921, réparant l'erreur et l'injustice commises, acheta pour les musées. Le Luxembourg, d'abord. Le Louvre, ensuite.

Castagnary ne dit rien, dans son Salon de 1867, du refus de la toile de Monet. En 1868, son compte-rendu publié par le Siècle, parut ensuite dans le volume du Bilan de l'année 1868, politique, dramatique, artistique et scientifique, par MM. Castagnary, Paschal Grousset, A. Ranc et Francisque Sarcey (Paris, chez Armand Lechevallier, 1869). Là, il proteste contre l'envoi au dépotoir, dans les combles, de la Lise, de Renoir, « à côté delà Famille, de Bazille, non loin des grands Navires de Monet. »

Il n'y a pas d'autres sillages, dans la critique d'alors, de ces beaux Navires sortant des jetées du Havre, qui furent sans doute l'une des œuvres de Claude Monet qui le firent proclamer, par Edouard Manet, le « Raphaël de l'eau ». En revanche, il y a une caricature assez drôle de Bertall, dans le Journal amusant du 30 mai 1868. Cette charmante cocasserie m'est communiquée par mon confrère et ami Charles Léger qui prépare un curieux ouvrage sur les « Maîtres du XLY" siècle et la Caricature ». C'est un dessin d'enfant, un grand navire avec une horloge à la proue, ses barques

sur des vagues en accents circonflexes, et cette légende, aussi amusante que le dessin : « Voilù enfin de l'art véritablement naît et sincère. M. Monet avait quatre ans et demi quand il a fait ce tableau. De tels débuts sont du meilleur augure. L'horloge marche à ravir le dimanche, dit-on, et les jours de fête. La mer, qui est d'un si beau vert, remue, et le bâtiment se balance sur des flots de parchemin. Acheté par l'horloger du passage Vivienne. » Claude Monet, à qui Charles Léger a montré ce document, s'est réjoui de ce souvenir de 1868.

Courbet et Monet chez Dumas père. — Courbet au Louvre

ET A Neuilly

Sur les relations de Courbet avec Claude Monet et Eugène Boudin, les biographes de Courbet, Georges Riat, en 1901, et Théodore Duret, en 1918, ont donné des détails intéressants. Courbet connut d'abord Boudin, en 1861, lorsqu'il vint au Havre avec Schanne, le Schaunard des Scènes de la vie de bohème, pour voir la mer et « botaniser », dit Riat, sur la côte. En passant dans la rue de Paris, Courbet remarque chez un papetier des petites marines peintes sur des galets, il entrevoit un homme de talent, s'informe de son nom et de son adresse, va le trouver. Belles mœurs d'artistes de ce temps-là ! C'est plus tard, en 1866, que Courbet revit, sur les côtes de la Manche, Monet qu'il avait connu à Argenteuil et à Paris. Ils se rencontrèrent tous trois. Boudin, Monet et Courbet, à Deauville. « Monet était dès lors entré, — dit Théodore Duret, — dans sa voie personnelle de la peinture claire. Courbet, qui a vu ses tableaux aux Salons de 1865 et de 1866, et qui a reconnu son originalité , lui prodigue les encouragements. » A ce propos, Duret ajoute que si Courbet n'a pas dévié de sa manière et changé de voie pour devenir impressionniste, il n'en est pas moins évident que le maître-peintre « ayant connu le mouvement dans le sens de l'éclat et de la lumière, qui se produisait par l'intermédiaire de jeunes gens autour de lui, a su y prendre part dans une mesure et en tirer avantage ».

Pendant ces années, jusqu'en 1870, Monet travaille donc en Seine-Inférieure, au Havre et aux environs, ayant toujours pour compagnons Boudin et Jongkind, et souvent Courbet, qui exécute alors ses paysages de mer, ses barques et ses vagues. Grand artiste et brave homme, Courbet fut avec Monet paternel et bon enfant,

s'épanouissant dans la joie de peindre, fixant sur la toile, de son couteau habile, les limpidités de la mer sur les plages, les clartés du ciel au-dessus de l'eau. Courbet a laissé à Monet le souvenir d'un géant de la nature et d'un dieu de la peinture, excellent, chantant, causant, admirant ce qu'il voyait et admirant ce qu'il représentait, mais d'une admiration plaisante, si ingénue, si tranquille, si puissamment convaincue, qu'on ne songeait pas à la taxer d'outrecuidance ridicule. Le peintre d'Ornans donna la mesure de sa personnalité sûre d'elle-même le jour où, ayant appris la présence de Dumas père au Havre, il s'en alla trouver l'auteur des Trois Mousquetaires en compagnie du jeune Monet, spectateur de la rencontre inoubliable des deux colosses.

C'était en 1868, deux ans avant la mort de Dumas père. Monet, au Havre travaillait à un portrait de commerçant qui lui dit : « Courbet est ici, allez donc le voir, cela le distraira ! » Monet va à l'adresse indiquée. « Que faire pour nous distraire? dit Courbet... Allons voir le père Dumass! » Alexandre Dumas père était en effet au Havre, travaillant çà et là dans les journaux de la ville, gagnant comme il pouvait sa vie réduite après tant d'années de faste.

— Je ne le connais pas, objecta Monet.

— Moi non plus, dit Courbet, nous nous sommes toujours côtoyés, mais jamais rencontrés.

Ils vont chez Dumas, qui habitait chez une lingère.

— Monsieur Dumass !

— Il est occupé.

— Quand il saura qui le demande, il nous recevra.

— Qui dois-je lui annoncer?

Courbet, satisfait et emphatique :

— Annoncez-lui le maître d'Ornans !

Dumas paraît en effet immédiatement. Géant, la lête couronnée de cheveux blancs crépus, dépoitraillé, le torse hérissé de poils blancs. Il faisait la cuisine, quittait les fourneaux.

— Dumass!

— Courbet !

Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassant comme deux frères en pleurant.

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— Je ne le connais pas, objecta Monet.

— Moi non plus, dit Courbet, nous nous sommes toujours ciHoyés, mais jamais rencontrés.

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— Quand il saura qui le demande, il nous recevra.

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— Je VOUS assure, me dit Monet, que c'était émotionnant à voir, et Monet est encore ému à ce souvenir.

Dumas et Courbet se tutoient immédiatement.

— Tu vas dîner avec moi, et le jeune homme aussi.

Le lendemain, tous trois doivent partir pour Étretat, chez la belle Ernestine. Rendez-vous avait été pris, et Monet se trouvait à l'endroit désigné, avant l'heure ! Courbet n'y était pas encore. Monet monte chez lui : il dormait profondément, ronflait à poings fermés.

Étonnement de Dumas :

— J'ai fréquenté des rois, dit-il, ils ne m'ont jamais fait attendre! Enfin, ils partent, passent à Étretat de plantureuses journées.

Dumas à table était merveilleux, parlant sur tout, art, histoire, politique, amour, cuisine, répondant à tout, jamais à court, spirituel, éloquent. Courbet dut l'admirer, tout bavard qu'il était, et Monet, silencieux, encore davantage ! Quand Dumas et Courbet ne causaient pas, ils chantaient, faisaient la cuisine ensemble, Courbet avec des recettes de Franche-Comté, Dumas avec des recettes du monde entier !

Sur Courbet, Monet est intarissable, avec une joie visible. Il le raconte tel qu'il était, imite son accent franc-comtois, et son admiration pour lui n'est pas diminuée par les beaux traits d'orgueil épanoui qui sont restés dans sa mémoire. Par exemple, lorsqu'il montre Courbet, à une époque où il devait fournir son portrait par lui-même à la galerie des portraits de peintres, aux Uffizzi, s'en allant au Louvre pour se documenter, voir le portrait présumé de Raphaël par lui-même. Il s'accouda à la barrière, devant la cimaise d'où l'adolescent génial, sa joue appuyée sur sa main droite, nonchalant et tranquille, regardait le maître d'Ornans. Monet attendait le résultat de l'examen. Courbet contempla longtemps son rival, puis se retournant, placide, fort et sûr de lui-même : « Môssieu Raphaël n'a qu'à bien se tenir! »

Un autre souvenir a encore sa place ici. Courbet avait fait le portrait de la mère Grégoire, patronne de la brasserie de la rue Hautefeuille, au rez-de-chaussée de la maison où Courbet avait son atelier. C'est là qu'il menait déjeuner et dîner, avec une prodigalité

splendide, les bandes d'amis et d'affamés qui encombraient son atelier à l'heure des repas. Ce portrait, ditMonet, était magnifique, la patronne corpulente, trônant à la caisse, entre les bouteilles de liqueurs, les morceaux de sucre et les cuillères en étain. Et c'est de ce portrait que Courbet, en visite au Louvre, encore et comme toujours, disait, se plantant, droit et fort, au milieu du Salon Carré : « Qu'on apporte la Mère Grégoire, et tout ce qu'il y a ici toutra le camp! »

Disons, en conclusion de ce chapitre, avec Duret, que Courbet avait bien placé son amitié en Boudin et Monet. Après sa condamnation pour la chute de la colonne Vendôme, où il n'était pour rien, quand tous ses soi-disant amis le reniaient, qui allaient si bien vivre à ses frais à la brasserie de la rue Hautefeuille, Monet et Boudin ne cessèrent pas de lui écrire pour le réconforter, et de le visiter à la maison de santé de l'avenue du Roule, à Neuilly, où le pauvre grand peintre, condamné, invectivé, bafoué, était prisonnier sur parole.

1870-71. — Hollande et Londres. — Daubigny et Durand-Ruel

Au Salon de 1870, l'envoi de Claude Monet est refusé. Castagnary, dans le Siècle, relate que malgré les efforts de M. Ziem, dont le « libéralisme en cette occasion mérite d'être signalé », le jury a repoussé l'envoi d'un « travailleur solide et éprouvé )), M. Théodore Véron; l'envoi d'un (< apprenti de talent et d'avenir », M. Claude Monet. « Je ne connais pas, dit-il, les œuvres ainsi rejetées, mais décourager la jeunesse et désespérer l'âge mûr n'a jamais été un acte de sagesse; et pour moi, je le dis en toute sincérité, quand je rencontre au Salon tant d'œuvres malhabiles qu'a sauvegardées seule la mention a hors concours)), de tels refus appliqués à de tels hommes me paraissent inadmissibles. »

Quand on n'a que le Salon pour se produire, et c'était le cas de la plupart des peintres de ce temps-là, il est un peu dur d'être consigné à la porte et d'aller reprendre la toile sur laquelle on avait fondé quelque espoir. Même mal exposé, un tableau peut être découvert par un critique, plaire à un amateur, qui sait même? séduire un marchand. Allons, il faut y renoncer, recommencer les courses avec des toiles sous le bras, connaître les indifférences, sinon les rebuffades, les accueils froids ou les vagues sourires ironiques, enfin l'abandon pour presque rien de ce qui est un essai, oui sans doute, mais peut-être aussi un futur chef-d'œuvre.

Claude Monet connut ces déceptions et ces abandons, mais il avait la foi en lui-même, un entêtement invincible, une sorte de violence froide qui le dressait contre l'obstacle. Il animait ses compagnons de lutte et d'infortune. « Sans lui, j'aurais renoncé » disait plus tard Renoir. 11 s'était marié, le 26 juin 1870. Il avait le sentimentdesa responsabilité, et il pouvait prévoir qu'il faudrait longtemps pour faire accepter son art, pour acquérir le droit à une

vie stable. En attendant, il voyageait, laissant sa femme dans quebjue refuge de la côte normande, il partait avec Pissarro pour la Hollande, où il peignait des moulins et des champs de tulipes, puis pour l'Angleterre, à Londres, où il faisait déjà une étude du Palais du Parlement, au bord de cette Tamise où il devait revenir trentecinq ans plus tard avec toute l'inquiétude et toute la force de sa poésie de peintre.

A Londres, il rencontra Daubigny, qui lui rendit un double service. Il lui acheta un tableau de Hollande, le Canal à Zaandam, des barques aux voiles déployées voguant sur l'eau glauque, sous le ciel mouvementé de nuées, des rives basses où tournent des moulins. Pour achever l'histoire de ce beau tableau, relatons que, Daubigny mort, les experts de sa première vente le retirèrent comme chose nulle. A une deuxième vente, il fut admis et acheté moins de cent francs par Théodore Duret.

Le second service rendu par Daubigny fut de présenter à Durand-Ruel les deux voyageurs, Monet et Pissarro, commencement d'une liaison qui devait durer toute la vie du marchand et des deux artistes par lesquels les autres, qui étaient Renoir et Sisley, connurent aussi la halte et l'asile au cours de leur vie mouvementée. L'ami de la première heure, Frédéric Bazille, n'était plus là, frappé mortellement au combat de Beaune-la-Rolande, le 28 novembre 1870. Il était âgé de vingt-neuf ans, s'était engagé volontairement au 3" zouaves.

Dans le journal ^xce/sior du 28 novembre 1910, Gustave Goquiot a publié sur cette rencontre de Monet et de Durand-Ruel une interview de ce dernier conçue en ces termes :

« — C'est Monet que j'ai rencontré le premier, nous dit M. Durand-Ruel.

» Daubigny nie présenta Claude Monet en 1870, à Londres; et, sur sa recommandation, je me suis tout de suite intéressé à ce peintre, qui avait déjà un grand talent. Un homme solide et résistant, et qui me parut devoir peindre sans fatigue pendant plus d'années que je ne m'en donnais à moi-même à vivre; il est vrai que je suis leur aîné, à Monet et à Renoir, de nefif ans!...

Rentré à Paris, Monct vint m'apporter ses tableaux et je devins son marchand attitré.

» Deux ans plus tard. Je connus Renoir, en même temps d'ailleurs que Manet; puis, j'entrai en relations avec Pissarro, Degas, Puvis de Chavannes et Sisley.

)) J'étais alors installé depuis 1869 dans mes galeries actuelles de la rue Laffîtte. Ah! le vilain moment pour la peinture! Si je n'avais pas été le lils d'un marchand de tableaux, d'abord papetier; si je n'avais pas été, en un mot, nourri dans le métier, je n'aurais pas pu soutenir la bataille que j'avais entreprise alors contre le goût public.

» Autant mon père avait eu de peine à imposer la grande école de 1830, les Delacroix, les Decamps et les Corot; autant moi, je retrouvais les mêmes périls à vouloir vendre des tableaux de Monet et de Renoir.

» On me traitait de fou, d'halluciné. On m'avait accordé un certain crédit (dame ! après la victoire!) parce que j'avais conservé de beaux Delacroix, des Corots, mais de me voir prôner maintenant des Monets et des Renoirs, quel manque de sens commun de ma part! C'est tout juste si l'on ne m'insultait pas publiquement! )>

Ce qui sauva surtout ces artistes intrépides, aux prises avec toutes les difficultés de la vie, ce fut la cohésion de leur groupe. Leur union entre eux, l'appui qu'ils trouvèrent auprès de quelques-uns de leurs aînés, leur firent traverser à travers tous les obstacles les années mauvaises.

« — Je lus tout de même fortement malmené, poursuit M. Durand-Ruel.

)) Oui, en 1875, précisément, quand j'organisais, à l'hôtel Drouot, une première vente de tableaux de Monet et de Renoir, que j'avais, par précaution, présentés dans de superbes cadres. Là, pendant la vente, ce fut un beau «chahut» comme on dit maintenant. Ah ! comme nous lûmes tous bafoués, et principalement, bien entendu, Monct et Renoir! Le public hurla, nous traita d'imbéciles et de gens sans pudeur. Des tableaux furent vendus

46 CLAUDE M ONET

50 francs à cause des cadres. J'en retirai beaucoup moi-même. Après, ce fut tout juste si Ton ne m'emmena point à Charenton ! Heureusement que j'étais en bons termes avec ma famille !

— Et la revanche ?

— Elle est complète! Un tableau que je me souviens d'avoir retirée 110 trancs, fît plus tard 70.000 Irancs en vente pubiic/ue. Un autre acheté 50 francs, revendu je ne sais combien de fois — tous les amateurs successifs y perdant leur esprit — est monté à plus de 100.000 francs, ces derniers temps.

— En somme, monsieur, vous avez pu tenir jusqu'au bout?

— Oh ! sans l'Amérique, j'étais perdu, ruiné, d'avoir acheté tant de Monets et de Renoirs! Deux expositions faites là-bas, en 1886, me sauvèrent. Lepuhlic américain, lui, ne ricana point. 11 acheta — modérément, c'est vrai ; mais, grâce à lui, Monet et Renoir purent enfin vivre; et depuis, comme vous le savez, le public français a bien suivi; car, il n'y a que de lui tenir tête obstinément. »

L'atelier des Batignolles. — Le café Guerbois

Un précieux témoignage de l'histoire de ces peintres indépendants est daté de 1870.

Si Claude Monet eut son tableau refusé au Salon de cette annéelà, sa personne y figura, peinte par Fantin-Latour dans V Atelier des Batignolles, qui fut depuis acquis par l'Etat en 1892, et qui est maintenant au musée du Luxembourg. Tableau de la même inspiration et du même ordre que les réunions de gardes-civiques, de syndics et de régents d'hospice des Hollandais; que V Atelier de Courbet; que V Hommage à Delacroix, œuvre précédente de Fantin; en attendant, de Fantin encore. Autour du piano; et plus récemment, Y Hommage à Cézanne, de Maurice Denis.

L'Atelier des Batignolles est l'atelier d'Edouard Manet, un hommage qui témoigne aujourd'hui pour le groupement d'artistes, d'écrivains, d'amateurs, qui entouraient de leur sympathie le mouvement naissant. Au centre, Edouard Manet peignant, vêtu d'un veston gris sur lequel flotte une cravate bleue, et d'un pantalon gris clair. Sa fine tête à barbe légère et blonde, son front découvert, ses yeux attentifs, son élégance de gentleman en souliers vernis, tout dit à la fois l'artiste et l'homme à la mode. Trois des personnages rassemblés regardent attentivement la toile que peint le maître de V Olympia. C'est, debout derrière Manet, à sa droite, le peintre allemand Otto Scholderer. Auprès de Manet, un peu à gauche, Auguste Renoir, maigre, tout jeunet, couvert d'un macfarlane et coiffé d'un tout petit chapeau. Assis tout contre Manet, Zacharie Astruc, massif, sérieux, belle tête léonine. Un groupe de quatre autres personnages, qui conversent ensemble, se compose d'Emile Zola, barbu, la face pleine, le front lumineux, les yeux réfléchis, un sourire errant, la main jouant avec son binocle; Edmond

Maître, ami de Fantin; rimmense Bazille, qui regai-de la loile de Manel, et, derrière lui, presque perdu entre sa grande silhouette et le cadre, Claude Monet, petit, trapu, ayant l'air d'attendre son tour pour regarder la peinture de Manet.

J'ai déjà indiqué comment ces artistes se rencontrèrent, au hasard des circonstances de la vie, ce hasard où il semble qu'il y ait de l'attraction, qui fait se joindre les molécules éparses. Claude Monet, à dix-huit ans, est le compagnon de Pissarro à un cours de dessin, puis de Renoir, de Sisley, de Bazille, chez Gleyre. Les promenades de ces camarades à travers les expositions des dernières années de l'Empire les mènent à la galerie Martinet, où avait exposé Delacroix, où expose Manet. Celui-ci, au Salon, est agacé par la signature de son presque homonyme, mais efface vite ce mouvement de nervosité : les deux artistes, l'aîné et le cadet, sont vite des amis, et les cinq jeunes gens se joignent à ceux qu'ils regardent comme des maîtres auxquels ils se rallient en pleine bataille, Edouard Manet et Edgar Degas. Tous viennent chercher le repos du soir, l'agrément de la conversation, et aussi l'excitant de la discussion au café Guerbois, avenue de Clichy. Avec eux, il y a des hommes de lettres : Duranty, critique et romancier du réalisme depuis vingt ans; Emile Zola, débutant, qui vient avec son compatriote Paul Cézanne. C'est de là que Zola partit en guerre, comme Duranty, comme plus tard Duret, et c'est à peu près toute la levée de plumes qui se fit pendant plusieurs années pour défendre et expliquer les nouveaux peintres. D'autres noms parmi ces causeurs du soir : Fantin-Latour, Bracquemond, Léon Cladel, puis Raffaëlli, plus jeune, venu sur le tard, qui devait comprendre l'ouverture d'espace qui s'était faite, mais qui localisa son observation, ne se donna pas à l'étude des phénomènes lumineux. Huysmans vint aussi. Forain ne parut pas au Guerbois, fit plus tard partie du groupe, et se donna, avec l'ardeur et la force que l'on sait, à la satire sociale.

On peut distinguer dans cet assemblage d'hommes qui se présentent réunis par les catalogues des expositions et les malédictions de la critique. Ils se sont tour à tour appelés les Impressionnistes, les Indépendants, les Intransigeants, mais ces deux

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Maître, aiu'i de Faiiiin; <{in regarde la toile de

Manet, et, deiTÏère lui, presqii- î grande silhouette

et le cadre, Claude Monet, pel ' !r d'atleiuhe son

tour pour regarder la peilitiM'f î ;*j déjà indiqué comment

■d deiS circonstances ûq la vie, a: lia:>vuU -y '

. .-il de Tattraclion, qui fait se joindre les moi

(llaiide Monet, à dix-huit ans, est le compagnon de Pissarro

cours de dessin, puis de Renoir, de Sisley, de Bazille, chez Gleyre.

Les promenades de ces camarades à travers les expositions des

dernières années de l'Empire les mènent à la galerie Martinet, où

avait exposé Delacroix, où expose Manet. Celui-ci, au Salon, est

•é par la signature de son prestj-ue homonyme, mais efface

•• mouvement dJ^iftflAtoMJils'aaKiiiÉs'îtleux artistes, l'aîné et le

ni vit-e des amis, ^X^'^'-'' < "îmi j'iines gens se joignent à ceux

qu ils regardent comme 3™^^" " .3 li^i^quels ils se rallient en

pleine bataille, Edouard MiiWA^l Edgar Degas. Tous vieu'- -'

chercher h" repos du soir, ragrémenl de la conversation, et a. ■

rc\<i{:!ai de la discussion au café Guerbois, avenue de Clichy.

Avec- eux, i! y a des hommes de lettres : Duraniy, criisque cl

romancier du réalisniie depuis vingt ans; Emiie Zola, débutant, qui

vient ave<* son compatriote Paul Cézanne. C'est de là que Zola

parfit en guerre, comnte Duraiily, comme plus tard Duret, et c'est

à peu prés toute la levée de plumes qui se fit pendant plusieurs

innées pour tléfendre et (expliquer les nouveaux peintres. D'autres

rjonis parmi ces causeurs du soir : Fantin-Latour, Bracquemond.

Léon Cladel, puis HAlïardli, plus jeune, venu sur le Um\, mu

devait comprendre i'ouverture d'espace qui s'était faite, mais qni

iocalisa son observation, ne se donna pas à l'élude des phéno-

ii's lumineux. Huysmans vint aussi. Forain ne parut pas au

•' - 'ns tard partie du groupe, e! " '?="«-. -i .1 ?,;,{;.,,•

Toî! Hî^it. à la satire sociai<

assemblage d'honjuies qui se pré-

des expositions et les nicHédic-

,, tn* à tour appelés les Impres-

■~.'uj\i Intransigeants, mais ces deux

dernières épithètes ne faisaient que signifier leur atlitude en face des Salons, des récompenses officielles, de la guerre des journaux. C'est le nom d'Impressionnistes qui leur est resté, quoiqu'il ne les englobe pas tous, par la raison que c'est ce nom qui a paru résumer la nouveauté de l'apport. Monet a fourni l'enseigne, sans le vouloir, comme en le verra plus loin, en exposant une ébauche sous le titre d'Impression, un lever de soleil sur l'eau. Quelqu'un prit le mot, Je jeta aux nouveaux-venus qui l'acceptèrent, comme autrefois les Jacques, les Gueux, acceptèrent les désignations de leurs ennemis.

Si l'on s'en tient à un groupe spécial, à une formule définie, cette formule s'appliquerait à la peinture de Monet, de Pissarro, de Renoir, de Berthe Morizot, de Sisley, de Marie Bracquemond, de Guillaumin, mais l'histoire de ce mouvement ne séparera pas ceux qui se sont autrefois réunis, quelles que soient leurs divergences de visions et de pensées. Ce sera l'histoire d'un moment, d'une phase, non l'histoire d'une technique. Ces hommes ont été combattus et victorieux ensemble, ils resteront réunis avec leurs ph}^sionomies diverses. Est-ce à dire que leurs conceptions se séparent si nettement, que les uns n'aient jamais aperçu leurs entours, que les autres n'aient pas cherché la clarté véridique de ce qui prenait leur attention d'observateurs? Si Monet s'est donné tout entier à la recherche passionnée de l'univers lumineux, si Degas a concentré toutes ses forces d'esprit devant la physiologie des formes et certains spectacles de civilisation, Pissarro n'a-t-il pas évoqué la vie rurale dans la lumière des champs? Renoir n'a-t-il pas vu la beauté des visages et la poésie du faubourg sous le même soleil qu'il voit se refléter sur les paysages? Raffaëlli n'a-t-il pas cherché une atmosphère en rapport avec les drames et les comédies dont il est l'observateur attentif? L'œuvre de Manet n'est-elle pas l'image d'une évolution incessante qui va des plus belles traditions de la peinture aux spectacles directs, de la beauté du morceau à la beauté de l'espace?

Ici, d'ailleurs, en songeant à Degas, à Forain, à Raffaëlli, je souscris à une remarque faite un jour par ce dernier, parce qu'il ni'apparaît qu'il y a là une vérité. Pourquoi les chercheurs de

lumière seraient-ils seuls les impressionnistes? Ceux qui viennent d'être nommés sont des impressionnistes par le dessin, et leurs recherches qui comportent, forcément, la recherche de la lumière, valent aussi par l'inattendu de la sensation, par la vérité fugitive de la silhouette entrevue, par tout le momentané, si expressif de l'ensemble de la vie, qu'ils ont aperçu et fixé. Quelques traits égratignés par Forain sur une page blanche donnent l'impression de gens, de caractères, de milieux.

C'est une preuve nouvelle, à ajouter aux autres, que l'Impressionnisme ne fut pas une doctrine restreinte, valable pour un temps, une formule étroite à classer parmi les curiosités de l'art, mais que ce fut, au contraire, un chapitre de l'histoire universelle, l'art pris où il était et mené plus loin, la vie continuée. Ne songez plus aux vaines querelles, prenez le mot pour ce qu'il est, scrutez-le, dégagez-en le sens général, et il vous apparaîtra applicable dans tous les temps, à toutes les productions d'art, partout où vous apercevrez sur la toile une lueur subite et propagée ou une furtive silhouette humaine. Pour prendre des exemples tout près de nous, chez des artistes qui semblent à l'opposé de ceux-là qui sont en question ici, est-ce que Whistler, Carrière, ne sont pas des impressionnistes par le côté passant de leur œuvre?

Première apparition du Groupe en 1874

La première exposition du groupe eut lieu, 35, boulevard des Capucines, chez Nadar. Le catalogue porte en indication : « Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc. Exposition 1874, ouverte du 15 avril au 15 mai, de 10 heures du matin à 5 heures et de 8 heures à 10 heures du soir », ce qui, pour le soir, était une innovation qui n'a pas été souvent imitée. Comme nom d'éditeur : « Paris, imprimerie Edmond Baume, 109, rue de Latayette. » Pas de préface. Il y eut là, cette première fois, un personnel d'exposants un peu divers, dont la liste est ainsi complète : Zacharie Astruc, Antonin-F'erdinand Attendu, E. Beliard, Eugène Boudin, Félix Bracquemond, Edouard Brandon, Pierre-Isidore Bureau, Adolphe-Félix Cals, Paul Cézanne, Gustave Colin, Louis Debras, Edgard Uegas, Jean-Baptiste Guillaumin, Louis Latouche, Ludovic-Napoléon Lepic, Stanislas Lépine, Jean- Baptiste-Léopold Levert, Alfred Meyer, Auguste de Molins, Claude Monet, M>^« Berthe Morizot, Mulot-Durivage, Joseph de Nittis, Auguste-Louis-Marie Ottin, Léon-Auguste Ottin, Camille Pissarro, Pierre-Auguste Renoir, Stanislas-Henri Rouart, Léopold Robert, Alfred Sisley.

L'envoi de Claude Monet se composait de : sept croquis au pastel, et de cinq peintures : le Boulevard des Capucines; Le Havre, Bateaux de pêche sortant du port; Coquelicots ; Le Déjeuner; et enfin, Impression, soleil levant. Ce dernier titre, que Monet ajouta pour dire exactement qu'il s'agissait d'une vision instantanée, rapidement rendue, ce mot, suffit aux critiques et aux échotiers des journaux pour se faire une opinion défavorable sur la peinture de Monet, Cézanne, Degas, Guillaumin, Berthe Morizot, Pissarro, Renoir, Sisley, pour ne désigner que ceux qui allaient

former le groupe définitif des réprouvés du Salon. La blague de l'esprit parisien tomba sur eux comme une grêle d'orage, ils furent dorénavant, et pour toujours, d'abord les Impressionnalistes, puis les Impressionnistes. Ils eurent au moins autant d'esprit que les critiques et les échotiers. Ils acceptèrent la blague, le mot, et le drapeau. Et une nouvelle école de peinture se trouva fondée. Il faut s'en louer aujourd'hui. Leur réunion fit leur force.

Jules Glaretie fut de ceux qui ne virent pas la forte nouveauté apportée par les artistes nouveaux. Au cours de son Salon de 1874, recueilli dans son livre de l'Art et les artistes français contemporains, publié chez Charpentier en 1876, il parle ainsi de Manet et de ses amis :

a M. Manet est de ceux qui prétendent qu'on peut, en peinture, et qu'on doit se contenter de l'impression. Nous avons vu, de ces impressionnalistes, une exposition naguère au boulevard des Capucines, chez Nadar. C'était purement déconcertant. MM. Monet, — un Manet plus intransigeant, — Pissarro, M^^" Morizot, etc., semblaient déclarer la guerre à la beauté. L'impression de quelques-uns de ces paysagistes devenait du brouillard et de^la suie. »

Et Glaretie ajoutait en note, dans son livre :

« La deuxième exposition des impressionnalistes ou Impressionnistes, rue Laflîtte, a révélé des gens de talent, MM. Caillebotte, Desboutin , Outin, sans compter MM. Degas et Legros, qui n'avaient pas à être révélés (avril 1876). »

Au salon de 1875, Glaretie s'inquiétait, discutait et prévoyait :

« Les peintres de la lumière et les peintres du plein air sont peut-être les artistes de l'avenir... Les impressionnistes forment, à côté des fortunystes, un clan spécial, qui ressemble assez à un camp de révoltés comparé à une bande d'indépendants pleins d'élégance. Les impressionnistes />rocèf/ei2/ de Baudelaire et h's fortunystes du Décaméron... mais la richesse de couleur du

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former le groupe délinitif des réprouvés .du Salon. La blague de l'esprii parisien tomba sur eux eomme une grère d'orage, ils furent dorénavant, et pour toujours, d'abord les Impressionnalistes, puis les Impressionnistes. Ils eurent au moinst autant d'esprit que les critiques et les échotiers. Ils aceeplèrent l« ■ le mol, ef le

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Jules Claretie fut de ceux qui ne virent pas la forte nouveauté apportée par les artistes nouveaux. Au cours de son Salon de 1874, recueilli dans son livre de l'yirt et les artistes français contemporains, publié chez Charpentier en 1876, il parle ainsi de Manel et de ses amis :

((M^ Manet est de ceux <7./ • ; / /> A .v/ qu'on peut, en peinture, et qu on doit se content': i- // Tn îpri ^.^;!on. J\ous avons vu, de ces impressionnalistes, une rA7(©i8l)'> • '•-.'■' ir- houlevard des Capucines, chez Nadar. C'élad , u-ertant.

MM. Monet, — un Manet plus intransigeb Morizot, etc., semblaient déclarer la c/uerrr a t<i /-r ,. .!• ■ pression de quelques-uns de ces paysagistes devenait du brouii lard et de la suie. »

Et Claretie ajoutait en note, dans son livre :

« La deuxième exposition des impressionnalistes ou impressionnistes, rue Laffîtte, a révélé des gens de talent, MM. Caillebotte, Desboutin, Outin, sans compter MM. Degas et Legros, qui

n'avaient pas à ôtre rôvrlés (avri! 1870). »

Au salon de 1875. Claretie s'inquiétait, diseul*iit et prévoyatî

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fortunystes du Décaméron... nuU'^ in richesse de couleur du

pinceau de Manet ne peut donner à l'auteur J'Argenteuil une science qui lui manque... M. Manet n'a pas fait d'études artistiques suffisantes, et, quel que soit le talent d'écrire d'un homme, il lui manquera toujours quelque chose s'il ne sait pas l'orthographe. En peinture, l'orthographe, c'est le dessin. Le canotier et la canotière de M. Manet sont largement brossés, mais on ne peut soutenir qu'un seul trait de leurs visages soit dessiné. . . C'est une pochade... Le fond du tableau est fort joli. Mais cette tache d'un bleu cru qui s'étale derrière les personnages a-t-elle la prétention de représenter la Seine! Jamais la Méditerranée n'a été aussi radicalement bleue que M. Manet nous peint la Seine. Il n'y a que les impressionnistes pour habiller ainsi la vérité. Et quand on pense que M. E. Manet est timide, dans ses effets, à côté de M. Claude Monet, on se demande où s'arrêtera la peinture en plein air et ce qu'oseront les artistes qui entendent chasser l'ombre et le noir de la nature entière!

Ne protestons pas trop. Peut-être sortira-t-il de là un absolu progrès. La science de ces intransigeants est nulle, mais leurs procédés, je le répète, sont curieux, et qui sait s'il ne seront pas appliqués, un jour , par quelque maître savant qui unira du moins la solidité de l'étude à la curiosité de ces essais d'artistes, dont l'excentricité a pour excuse et pour mérite qu'ils tentent du moins quelque chose de nouveau et qu'ils combattent à l'avant-garde ? »

Vente a l'Hôtel Drouot en 1875, sous les huées

Il ne s'agissait pas seulement d'exposer, il s'agissait de vendre, — pour vivre. Si l'on veut avoir l'idée de la situation de nos artistes et des sympathies qui les encourageaient et les aidaient, qu'on lise cette lettre d'Edouard Manet, écrite à Théodore Duret en 1875. On y verra en pleine lumière la délicatesse, la simplicité, la bonté de ce grand homme :

Mon cher Duret,

Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé navré et tout à fait à la côte. Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui lui prendrait au choix de dix à vingt tableaux, à raison de centlrancs. Voulez-vous que nous fassions l'affaire à nous deux, soit cinq cents francs pour chacun ?

Bien entendu chacun, et lui le premier, ignorera que c'est nous qui faisons faffaire. J'avais pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, mais j'entrevois la possibilité d'un refus.

Il laut malheureusement s'y connaître comme nous pour faire, malgré la répugnance qu'on pourrait avoir, une excellente affaire et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plustôtpossible ou assignez-moi un rendez-vous.

Amitiés.

E. Manet.

Passons au récit de la vente, véritable manifestation qui eut lieu dix mois après l'exposition. Le 24 mars 1875, à l'hôtel Drouot, furent soumis et offerts au public des tableaux et aquarelles de Claude Monet, Renoir, Sisley, Berthe Morizot. La préface du catalogue était écrite d'une façon mesurée par Philippe Burty.

« On n'a point oublié, — disail-il, — que ce groupe d'artistes, exclus systématiquement du Salon, avait groupé une centaine d' œuvres dans la maison jadis occupée par Nadar, au boulevard des Capucines. Ces peintures, différant par l'expression personnelle, mais conçues dans une direction de doctrine très nette^ reçurent là ce que leur refusent leurs puissants conlrères : la discussion. Cette épreuve, qui leur fut profitable, devait se renouveler au printemps. En attendant, les artistes que nous avons cités plus baut en appellent au public de l'hôtel Drouot. »

Et Burty rédigeait cette défense :

« Combien ces œuvres méritaient plus que l'attention, la sympathie,par le désir d'éveiller le souvenir de sensations de nature vives et franches; la recherche technique des effets du paysage, sans les artifices des repoussoirs ou des épisodes vulgaires; la préférence pour les tons clairs et hardis; la suppression du détail au profit des masses. Nous avons fait des réserves (et nous les maintenons) sur les rudesses de la touche, le sommaire du dessin, le précieux de certaines indications. Cependant, cet essai d'un mode nouveau en quelques points de la peinture à l'huile est digne d'intérêt. L'originalité et la bonne foi de ceux qui le tentent ne sauraient être sérieusement mises en doute. Il y a bien d'autres exemples d'évolutions dont le temps a démontré les avantages, quelques critiques qu'elles aient commencé par soulever. Ces paysages, ces marines, ces bouquets de fleurs, ces scènes de la vie moderne, apportent dans nos sombres intérieurs infiniment de fraîcheur et de clarté. On n'en saurait dire autant de bien d'autres œuvres payées fort cher, et qui, jaunes, ternes, fatiguées, sans âme et sans recherche, n'apportent aux amateurs délicats et sincères que la fatigue et l'ennui. »

Le Rappel publiait à la veille de la vente une note dont l'auteur était probablement Ernest d'Hervilly :

« Nous savons infiniment gré à des peintres de réaliser avec leur palette ce que les poètes de leur temps ont su rendre avec un accent tout nouveau : l'ardeur de l'azur pendant l'été, les feuilles

de peuplier changées en louis d'or par les premières gelées blanches; les longues onihres portées des arbres, Vliiver, sur les guérets; la Seine à Bougival; ou la mer sur la côte, frissonnant sous le souffle du matin; les enfants se roulant dans les gazons piqués de fleurettes. Ce sont comme de petits fragments de la vie universelle, et les choses rapides et colorées, subtiles et charmantes, qui s' V reflètent, ont bien droit qu'on s'en occupe et qu'on les célèbre. »

Le Charivari manquait à sa tradition d'esprit français en écrivant sous la signature de P. Girard :

« Vous rappelez-vous une exposition qui s'installa naguère au boulevard des Capucines, dans l'ancien local de Nadar le Grand ? Des peintres schismatiques y élevèrent autel contre autel et entreprirent de lutter contre le Salon. La lutte ne fut pas heureuse. Cependant quatre de ces audacieux (dont une dame) ont organisé une vente à l'hôtel Drouot. On appelle cette école nouvelle l'école des impressionnistes. Et pourtant jusqu'ici elle n'a fait aucune impression sur le public. Cette peinture à la fois vague et brutale, nous paraît être l'affirmation de l'ignorance et la négation du beau comme du vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il est trop commode d'appeler l'attention en faisant plus mauvais que personne n'osa jamais faire. »

Les prix des tableaux de Monet varièrent entre 165 francs et 325 francs. Ceux des œuvres de Berthe Morizot entre 80 francs et 480 francs. Ceux de Sisley entre 50 francs et 300 francs. Renoir fut le plus maltraité parles enchères : sur vingt peintures, dix n'atteignirent pas 100 francs, le prix le plus élevé fut 300 francs. On ne se borna pas à rire, la colère surexcita les spectateurs qui brandirent des cannes et des parapluies contre les œuvres maudites.

Néanmoins, comme les toiles mises en vente étaient nombreuses, Burty put célébrer le total obtenu. Le surlendemain, il écrivait dans la République Française :

« La vente des tableaux, des aquarelles et des pastels de M"'' Berthe Morizot et de MM. Monet, Renoir et Sisley a eu à

canal en hollande (saardam)

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mantes, qui s' v reflètent, ont hien droit qu'on s'en ovi , ju'fut

les célèbre. »

Le Charivari manquait à sa tradition d'esprit français en écrivant sous la signature de P. Girard :

« Vous rappelez-vous une exposition qui s'installa naguère au boulevard des Capucines, dans l'iuicien local de Nadar le Grand ? Des peintres schismatiquesf^^t^^^?hiNuWèSntre autel et entreprirent de lutter contre le Salo{viKti.nKkM)tc ne fut pas heureuse. Cependant quatre de ces audacieux hJont une daine) ont organisé une vente à l'IuMel Drouot. On appelle cette écrde ««- ' ■''}.' l'école des impressionnistes. Et pourtaiit jusqu'ici elle ?• aucune impression sur le public. Cette peinture à la lois vague et brutale, nous paraît être l'a flirmation de l'ignorance et la négation du beau comme du vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il est trop commode d'appeler l'attention en faisant plus mauvais que personne n'osa jamais faire. »

Les prix des tableaux de Monel varièrent entre 165 francs et '325 francs. Ceux des œuvres de Berthe Morizot entre 80 francs et 480 francs. Ceux de Sisley entre 50 francs et 300 francs. Renoir fui le plus maltraité parles enchères : sur vingt peintures, dix n'atteignirent pas 100 francs, le prix le plus élevé fut 3(M^ francs. On ne se borna pas à rire, la colère surexcita les spectateurs qui brandirent des cannes et des parapluies contre les œuvres maudites.

Néanmoins, comme les toiles mises en vente élaicnt nombreuses, liiirly put célébrer le total oblenn î" -w, l,.r.,l...w .;n i» <"ct'ivait dans la fiépuIJique Française .

« La vente des tableaux, J'-s .npiarelles et des pastels de iV/''« Berthe Morizot et de MM. Mnuet, Henoir rt Sisley a eu à

triompher de mauvaises volontés qui se sont traduites par un tumulte ridicule. Des amateurs quinteux et des désœuvrés qui avaient pris le mot d'ordre d'ateliers bien connus ont essaj^é d'interrompre des enchères, qu'un groupe d'acheteurs sérieux soutenait très bravement. L'attitude du commissaire-priseur et de l'expert a été pleine de convenance. Cette vente, en somme, a produit près de douze mille francs.

Le critique du Rappel écrivait au lendemain de la vente :

« Je ne dois pas dissimuler aux ennemis des impressionnistes — puisqu'impressionnistes il y a — que j'ai acheté une de ces toiles, et que mon collaborateur Emile Blémonten a acheté deux. » Il ajoutait, il est vrai, cette inutile réflexion : « Nous ne voudrions pourtant pas abuser la postérité, Blémont et moi, en lui laissant croire que nous préférons Claude Monet à Eugène Delacroix. »

Gygès, du Paris-Journal, rendait compte aussi de la vente où l'on avait si bien ri :

« On s'est beaucoup amusé des campagnes violettes, des fleurs rouges, des rivières noires, des femmes jaunes ou vertes et des enfants bleus que les pontifes de la nouvelle école avaient légués à l'admiration publique. »

Le Figaro (Masque de Fer) avait écrit avant la vente :

« Tous ces tableaux nous ont un peu fait l'effet d'une peinture qu'on doit regarder à quinze pas en fermant les yeux à moitié, et il est certain qu'il faut avoir un appartement très grand pour pouvoir y loger ces toiles, si l'on veut en jouir même par l'imagination. C'est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner. L'impression que procurent les impressionnistes est celle d'un ehat qui se promènerait sur le clavier d'un piano, ou d'un singe qui se serait emparé d'une boîte ù couleurs.

» Cependant, il y a peut-être là une bonne affaire pour ceux qui spéculent sur l'art de l'avenir. »

Le même Masque de Fer du Figaro disait après l'adjudication :

« Quelques-unes des toiles adjugées étaient à ce point révoltantes, qu elles ont soulevé de nombreuses marques d'improbation. »

Le journal VÉcho, déclarant la collection très remarquable et très intéressante, approuvait l'exposition et la vente des tableaux :

« Aux plus beaux jours des grandes luttes du romantisme contre l'Académie, on n'a certainement pas entendu plus de malédictions et aussi plus d'expressions enthousiastes que cette après-midi, devant les tableaux de i\/"^ Morizot et de MM. Claude Monet, A. Renoir et Sisley. »

Deuxième exposition du Groupe en 1876. — Déchaînement

DE LA Presse

La seconde exposition eut lieu chez Durand- Ruel, 11, rue Le Peletier. En avril 1876, on put voir, dans les galeries de la rue Le Peletier, un ensemble de 252 peintures, pastels, aquarelles, dessins, gravures, de Béliard, Legros, Pissarro, Bureau, Lepic, Renoir, Caillebotte, Levert, Rouart, Cals, J.-B. Millet, Sisley, Degas, Claude Monet, Tillot, Desboutin, Berthe Morizot, Jacques François, Ottin fils.

Entre autres toiles aujourd'hui célèbres, Caillebotte y avait exposé ses Raboteurs de parquets, maintenant au Luxembourg; Degas, ses Portraits dans un bureau (Nouvelle-Orléans) , qui sont au musée de Pau^ Legros, ses portraits de Barbey d'Aurevilly et de Carlyle; Berthe Morizot, le Bal, le Lever, la Toilette; Pissarro, des paysages de Pontoise; Renoir, des portraits, parmi lesquels celui de Frédéric Bazille, qui appartenait à Manet; Sisley, V Abreuvoir de Marly, les Inondations à Marly.

Claude Monet y avait exposé dix-huit toiles : le Petit bras (Argenteuil); la Seine à Argenteuil; le Chemin d'Épinay (effet de neige); la Plage à Sainte- Adresse; le Pont du chemin de fer (Argenteuil); la Prairie; le Petit-Gennevilliers ; le Pont d'Argenteuil; la Berge d' Argenteuil; Effet d'automne; les Dahlias; les Bateaux d'Argenteuil; la Promenade; Panneau décoratif; le Printemps; les Bains de la Grenouillère; Bateaux de pêche (étude).

Possesseurs de plusieurs de ces toiles : MM. Faure et Choquet.

On ne donna pas l'attention et l'admiration qu'ils méritaient à ces paysages, considérés maintenant comme uniques, et qui ne changent de collectionneurs que par des surenchères devenues

formidables. Une autre toile, le Paniietiu décoratif, désignée comme une Japonneric, fut celle qui excita la verve des chroniqueurs et des échotiers du temps. Une revue de la presse assez copieuse doit trouver sa place ici, où elle n'est pas sans intérêt.

Alexandre Potliey, dans la Presse, analysait avec une fine perspicacité les envois de ces artistes indépendants, à qui l'État avait refusé un local, deux ans auparavant, pour exposer leurs œuvres. Au sujet de Monet, il écrivait particulièrement :

« L'envoi de M. Claude Monet se compose d'une série de paysages pris sur nature au Petit-Gennevilliers ou aux environs d'Argenteuil ; ils se distinguent toujours par les qualités d'exécution franche, de sentiment réel et de belle lumière. Mais M. Monet a voulu prouver qu'il savait faire autre chose que du paysage. Il a attaqué une figure grande comme nature, du plus saisissant aspect. C'est une Parisienne à la figure mutine, aux cheveux blonds, vêtue d'un costume japonais d'une richesse inouïe. La robe, de molleton rouge, est couverte de broderies en soie et or avec des figures fantastiques d'un relief étonnant. Par un mouvement gracieux, la femme, qui joue avec un éventail, se retourne vers le spectateur. Le personnage s'enlève sur un fond bleu neutre et sur un tapis en nattes. Les amateurs qui recherchent la couleur solide, les empâtements résolus, trouveront un vrai régal dans ce morceau quelque peu étrange. »

Dans la France du 4 avril, ceci, anonyme :

« Les impressionnalistes sont des gens qui se sont donné permission de ne suivre aucune règle, de faire tout au rebours des autres, sans se soucier le moins du monde du bon sens et de la vérité. Ils peignent les arbres en rouge ou en jaune, les maisons en indigo, les eaux en carmin ou en ponceau. Leurs personnages ressemblent à des pensionnaires de la Morgue, et, quand il leur en prend la fantaisie, ils mettent sans sourciller la charrue devant les bœufs. Ce n'est pas sain de voir de pareilles choses. »

Le Rappel du 9 avril publiait un article à tendance sympathique d'Emile Blémont :

« Qu'est-ce qu'un peintre impressionniste ? On ne nous a guère donné de définition satisfaisante; mais il nous paraît que les artistes qui se réunissent ou qu'on réunit sous cette qualification poursuivent, par divers modes d'exécution, un but analogue : rendre avec une sincérité absolue, sans arrangement ni atténuation, par des procédés simples et larges, l'impression éveillée en eux par les aspects de la réalité.

» L'art n'est pas pour eux une imitation minutieuse et pointilleuse de ce qu'on appelait jadis « la belle nature ». Ils n'ont pas le souci de reproduire plus ou moins servilement les êtres et les choses, ni de reconstruire laborieusement, menu détail par menu détail, une vue d'ensemble. Ils n'imitent pas; ils traduisent, ils interprètent, ils s'attachent à dégager la résultante des lignes et des couleurs multiples que, d'un coup, l'œil perçoit devant un aspect.

» Ils sont synthétistes et non analystes, et ils ont en cela raison, croyons-nous; car si l'analyse est la méthode scientifique par excellence, la synthèse est le vrai procédé de l'art. Ils n'ont d'autres lois que les rapports nécessaires des choses; ils pensent, comme Diderot, que l'idée du beau est la perception de ces rapports. Et comme il n'y a peut-être pas deux hommes sur terre qui perçoivent exactement les mêmes rapports dans un même objet, ils ne voient pas la nécessité de modifier suivant telle ou telle convention leur sensation personnelle et directe.

» En principe, en théorie, nous croyons donc pouvoir les approuver pleinement. En pratique, c'est autre chose. On ne fait pas toujours ce qu'on veut faire, comme il faut le faire; on n'atteint pas toujours le but qu'on voit clairement. Les impressionnistes peuvent souvent dire avec Augustin : « Video meliora proboque, détériora seqiior! » Ils ne lisent pas toujours couramment dans le grand livre de la nature; ils ne savent pas toujours en dégager, en préciser le sens, et parfois ils commettent des solécismes regrettables et de gros barbarismes. Mais ils ont cet immense avantage d'être affranchis de la routine et du poncif.

» Ils sont libres, et si beaucoup de fruits de cette liberté nouvelle sont verts encore et acides, il y en a déjà un certain nombre

de mûrs, de séduisants et de savoureux. Vienne l'expérience, et les œuvres seront de plus en plus satisfaisantes, nous en sommes persuadés

» Dans la seconde salle, nous trouvons l'exposition de M. Monet. Son tableau le plus important est une Jeune femme essayant une robe de théâtre japonaise. Elle est debout, l'éventail ouvert à la main et la main à la hauteur du visage, et s'en va, rieuse, jouant gaiement le rôle du costume, et retournant sa jolie figure parisienne pour jouir de l'effet de cette longue robe traînante aux bizarres ornements. Le fond de la robe est d'un ton rouge éclatant et doux, avec lequel s'accordent singulièrement l'épanouissement rieur de la carnation du visage et l'or brun à chauds reflets de la chevelure tordue.

» Parmi les paysages du même artiste, nous avons remarqué surtout la Plage de Sainte-Adresse, une marine solide de ton et large de touche; une Prairie d'une charmante couleur bleue et blonde; une Promenade où une figure de femme se détache dans un mouvement bien rythmé sur un ciel léger; un Effet d'automne, un Effet de neige et la Seine à Argenteuil. Nous aimons moins le Jardin aux dahlias. Les vigueurs sont trop heurtées, les miroitements trop violents. Dans plusieurs autres toiles, l'artiste a poussé trop loin la décomposition du rayon solaire, le papillonnement des couleurs, l'irisation de la lumière.

» Turner a fait des orgies de bleu; M. Monet fait parfois des orgies d'arc-en-ciel. Ni plus ni moins qu'un chimiste, il tirerait d'un morceau de charbon noir tout l'éblouissement de l'écharpe d'Iris, toutes les couleurs et les nuances complémentaires. Qu'il se contente d'être coloriste, sans l'être à outrance : et au lieu d'un défaut, il aura simplement la plus précieuse des qualités. »

Un rédacteur de VÉvénement, Punch, écrit ceci :

« Autre toile bien remarquable : elle représente un grand Japonais (sic) tout de rouge vêtu, tenant à la main un éventail tricolore, ce qui est flatteur pour la France, et entouré d'écrans qui, par un incompréhensible miracle d'équilibre, se tiennent en suspension dans le vide. Cela est signé Claude Monet. »

Le Petit Moniteur universel, dans un article intitulé « U École des Batignolles » ;

« Hier a eu lieu, rue Le Peletier, ï ouverture d'une exposition organisée par un groupe de peintres appartenant à l'école dite impressionnaliste. Nous n'avons pas à apprécier ici la valeur de la méthode, ou, si Ton veut, du système invariablement suivi par les adeptes de la petite école à laquelle on a plaisamment donné le nom d'école des Batignolles. Tout le monde sait que ce système consiste à ne livrer au public que des ébauches où la couleur est parfois aussi peu ménagée que le dessin. Le plus célèbre propagateur de cette peinture est sans contredit M. E. Manet, auquel, d'ailleurs, en dehors de cette bizarrerie voulue, on reconnaît généralement du talent. M. Manet a eu presque un homonyme parmi les exposants de la rue Le Peletier, c'est M. Claude Monet, artiste de valeur, qu'on serait désireux de voir entrer dans une voie plus sérieuse où ses rares qualités se déploieraient infailliblement. Entre auti^es toiles, M. Claude Monet a exposé une Jeune femme blonde drapée dans des étoffes japonaises du plus étrange effet. La ligure a des ombres cramoisies par trop choquantes, mais les étoffes sont très habilement et très artistement traitées. »

Le Petit Journal émet ce doute étrange sur les marines de Monet :

« M. Monet, par exemple, a une Japonaise dont le costume éclatant est merveilleux de couleur et de ton; — à côté, il a des marines d'une fantaisie si bizarre qu'on ne sait où le peintre a vu la mer. »

Burty professait toujours son goût admiratif dans un article de la République française :

« Nous avons déjà dit quelles sympathies nous semblent mériter des artistes qui ne se réclament ni de l'administration, ni de la protection des professeurs, ni de la camaraderie transigeante. Ces messieurs, en étant parvenus à s'entendre sur tous les points qui constituent l'organisation d'une exposition libre, donnent un

bon exemple. Us font preuve de tact en ouvrant à ce moment-ci, c'est-à-dire en ne reconnaissant pas les pouvoirs de jurys qu'ils n'auraient point élus, en ne protestant pas ensuite contre des refus injurieux quoique ridicules. »

Armand Silvestre écrivait une longue élude dans VOpinion nationale :

« Cette école intéressante, au moins par l'ardeur de ses convictions et la persévérance de ses tentatives, mérite bien que nous nous arrêtions un instant à ses tendances. Elle procède d'un principe de simplification vraiment nouveau et auquel on ne saurait contester sa raison d'être. Uniquement préoccupée de la justesse, elle procède par harmonies élémentaires; peu soucieuse de la forme, elle est exclusivement décorative et coloriste. Son idéal est, à notre humble avis, absolument incomplet, mais ses travaux auront assurément une place dans la légende de l'art contemporain. Ceux mêmes qui affectent le plus de dédain pour elle profitent inconsciemment de ses travaux, qu'il est plus aisé de railler que de nier.

» M. Monet a envoyé une japonnerie de grande dimension où se retrouvent toutes les qualités du peintre de la Robe de Camille. J'aime aussi beaucoup son Effet de neige sur le chemin d'Épinay. Mais quelques-uns de ses tableaux tombent dans une convention qui rappelle celle de Diaz et n'est pas, au fond, plus près de la réalité. »

Le Figaro éditait cette note blagueuse :

« U paraît que les arts n'adoucissent pas toujours les mœurs, car hier, le sergent de ville qui est préposé à la garde de cette galerie s'est vu obligé d'expulser un monsieur trop nerveux qui, devant une toile dont les tons lui déplaisaient, a été pris d'un véritable accès d'épilepsie. On a eu beaucoup de peine à lui faire reprendre ses sens. Un autre visiteur, dans un élan d'indignation, a déposé dix centimes sur le bord d'un cadre. »

Mais celui qui mérite la palme de l'éreintement ignorant, c'est

les déchargeurs de charbon ^ (argenteuil)

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hfui ext'jnple. Ils font ppëuve de tact en ouvi'ant ù ce moment-ci, c'est A'dire en ne reconnaissnnt pas les pouvoirs de jurys qu'ils n'utiraienl point élus, en ne pi'otestnul pas ensuite contre des refus injurieux quoique ridicules. »

Armand Silveslre écrivait une lonf^ue Hiu\e dans VOpinioii nationale :

« Cette école intéressante, au moins par l'ardeur de ses convictions et la persévérance de ses tentatives, mérite bien que nous nous arrêtions un instant à ses tendances. Elle procède d'un principe de simplification vraiment nouveau et auquel on ne saurait contester sa raison d'être. Uniquement préoccupée de la justesse, elle procède p»r harinonirs élémentaires; peu soucieuse de la forme, elh'vimfiMi:^! aà' snn^iimdn'^^AifM^ eï coloriste. Son idéal est, à notre humble ^Vj^^g^^àoïïi^y'"' incomplet, mais ses travaux auront assurémem une fiiare dans la léipude de l'art contemporain. Ceux mêmes qi^mi)feeienl le pins df dédain pour elle profitent inconsciemment de .*ies travaux, qu'il est plus :t/sé de railler que de nier.

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Le Figaro éditait cette note blagueuse :

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Mais celui qtii mérilc la palme de l'éreinlément ignorant, c'est

certainement l'article d'Albert Wolff, dans le Figaro du 3 avril. Je voudrais avoir le moyen de le faire passer à la postérité. Je lui donne, du moins, la publicité dont je dispose :

« La rue Le Peletier a du malheur. Après l'incendie de l'Opéra, voici un nouveau désastre qui s'ahat sur le quartier. On vient d'ouvrir chez Durand-Ruel une exposition qu'on dit être de peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés s'offre un spectacle cruel : cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l'ambition, s'y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres.

» 11 y a des gens qui pouffent de rire devant ces choses. Moi, j'en ai le cœur serré. Ces soi-disant artistes s'intitulent les intransigeants, les impressionnistes; ils prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout. C'est ainsi qu'à la Ville-Évrard des esprits égarés ramassent les cailloux sur leur chemin et se figurent qu'ils ont trouvé des diamants. Effroyable spectacle de la vanité humaine s'égarant jusqu'à la démence. Faites donc comprendre à M. Pissarro que les arbres ne sont pas violets, que le ciel nest pas d'un ton beurre frais, que dans aucun pays on ne voit les choses qu'il peint et qu'aucune intelligence ne peut adopter de pareils égarements! Autant perdre votre temps à vouloir faire comprendre à un pensionnaire du docteur Blanche, se croyant le Pape, qu'il habite les Batignolles et non le Vatican. Essayez donc de faire entendre raison à M. Degas; dites-lui qu'il y a en art quelques qualités ayant nom : le dessin, la couleur, l'exécution, la volonté, il vous rira au nez et vous traitera de réactionnaire. Essayez donc d'expliquer à M. Renoir que le torse d'une femme n'est pas un amas de chairs en décomposition avec des taches vertes, violacées, qui dénotent l'état de complète putréfaction dans un cadavre! Il y a aussi une femme dans le groupe, comme dans toutes les bandes fameuses, d'ailleurs; elle s'appelle Berthe Morizot et est curieuse à observer. Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d'un esprit en délire.

» Et c'est cet amas de choses grossières qu'on expose en public, sans songer aux conséquences fatales qu'elles peuvent entraîner! Hier, on a arrêté, rue Le Peletier, un pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les passants.

» Pour parler sérieusement, il faut plaindre les égarés; la nature bienveillante avait doué quelques-uns des qualités premières qui auraient pu faire des artistes. Mais, dans la mutuelle admiration de leur égarement comm un, les membres de ce cénacle de la haute médiocrité vaniteuse et tapageuse ont élevé la négation de tout ce qui fait l'art à la hauteur d'un principe; ils ont attaché un vieux torche-pinceau à un manche à balai et s'en sont fait un drapeau. Sachant fort bien que l'absence complète de toute éducation artistique leur défend à jamais de franchir le fossé profond qui sépare une tentative d'une œuvre d'art, ils se barricadent dans leur insuffisance, qui égale leur suffisance, et tous les ans ils reviennent avant le Salon avec leurs turpitudes à riiuile et à l'aquarelle protester contre cette magnifique école française qui fut si riche en grands artistes. Ces pauvres hallucinés me font l'effet d'un poète de confiseur, habile à rimer des vers de mirlitons pour les bonbons et qui, sans orthographe, sans style, sans pensée, sans idée, viendrait vous dire : Lamartine a fait son temps. Place au poète intransigeant!

» Je connais quelques-uns de ces impressionnistes pénibles; ce sont des jeunes gens charmants, très convaincus, qui se figurent sérieusement qu'ils ont trouvé leur voie. Ce spectacle est affligeant comme la vue de ce pauvre fou que j'ai contemplé à Bicêtre : il tenait de la main gauche une pelle à feu appuyée sous le menton comme un violon et, avec une baguette qu'il prenait pour un archet, il exécutait, disait-il, le Carnaval de Venise/^«77 se vantait d'avoir joué avec succès devant toutes les têtes couronnées. Si on pouvait placer ce virtuose à l'entrée de Vexposition, le guignol artistique de la rue Le Peletier serait complet. »

Dans le Pays du 4 avril, Georges Maillard écrit un article sous la rubrique : « Les Imjjressionnalistes » :

(( Au fond, ce sont, je crois, des mécontents, des radicaux de

la peinture, qui, ne pouvant pas trouver de place dans les rangs des peintres réguliers, se sont constitués en société, ont arboré une bannière révolutionnaire quelconque et ont organisé l'exposition qu'on vient d'ouvrir rue Le Peletier.

» C'est, du reste, un spectacle intéressant que cette exposition nouvelle; il y a là environ deux cents tableaux dont la plupart sont à faire cabrer les chevaux d'omnibus. Ce sont des outrances de coloris, des audaces de sujet et des partis pris d'exécution dont on n'a pas idée. Il j a là des brutalités do pinceau, des démences d'exécution et des insanités de conception qui sont absolument révoltantes; ce serait à tomber de désespoir, si ce n'était à se tordre. »

Dans le Soir du 15 avril, le dessinateur Bertall exerce ainsi sa verve plutôt lourde, que n'excusent pas ses quelques agréments d'illustrateur :

« Il y a, nous a-t-on dit, rue Le Peletier, une maison de santé, sorte de succursale de la maison du docteur Blanche. On y reçoit principalement des peintres.

» Leur folie est douce ; elle consiste à frotter sans cesse et au hasard, d'un pinceau fiévreux trempé dans les couleurs les plus aiguës et les plus incohérentes, une série de toiles blanches qu'ils font encadrer magnifiquement et à grands frais, — car tous les hôtes de la maison de santé sont des hommes bien doués de la fortune, — puis à les accrocher avec soin et en belle lumière dans des salles convenablement disposées.

» Dans ces salles, ils se promènent ensemble, devisant avec gravité, ne se disputant point entre eux, au rebours des artistes ordinaires, se serrant la main affectueusement, des larmes d'enthousiasme dans la voix devant leurs cadres réciproques, et plongés dans les saintes douceurs d'une admiration mutuelle.

« Ces gens-là sont d'un extérieur agréable, ils sont mis avec une recherche qui atteint parfois l'élégance, leurs mœurs sont douces et affables; ils s'appellent les impressionnalistes.

« Car ce sont leurs impressions qu'ils prétendent nous dépeindre, — dépeindre est le mot, — sur ces toiles inconscientes.

» Comme le vieux maître Freinhoffer qu'a chanté Balzac dans son Chef-d'OEuvre inconnu, ils voient et admirent dans leurs œuvres ce qu'ils croient y avoir mis. C'est là leur jouissance; c'est là leur gloire. Rien n'est plus respectable, et le spectacle de cette douce folie égayé encore davantage qu'il n'attriste le spectateur.

» Les princes de la science ont essayé sur eux divers traitements; tous sont restés sans résultats. C'est inutilement qu'on les a conduits devant les Titien, les Rembrandt, les Van Dyck, les Paul Véronèse, etc., etc., devant tous les chefs-d'œuvre immuables légués par le temps; c'est en vain qu'on les a promenés devant les plus beaux sites, sous les plus beaux ciels; qu'on leur a mis devant les yeux les plus remarquables modèles et les femmes les plus éclatantes de couleur, de forme et de beauté. Rien n'y a fait. Leur peinture ne procède ni des grands peintres, ni de la nature; c'est, disent-ils, un art jusqu'alors inconnu : l'art de l'avenir. A peuple nouveau, art nouveau. Ils ne reconnaissent pour initiateur qu'un des leurs, qui est leur maître et qui s'appelle Manet.

» Le Bon bock, la Femme au chat, les Canotiers de la Seine, et enfin la Blanchisseuse qui vient d'avoir, nous dit-on, l'honneur d'être refusée au Salon annuel par les artistes embourbés dans les sentiers de la vieille école, sont les œuvres magistrales où ils puisent leurs inpi rations, ainsi que la note qui doit guider leur concert et développer leurs personnelles impressions.

« Les gens atteints de cette folie étrange ne se sont jusqu'alors portés à aucun excès. En dehors de la peinture ils raisonnent avec logique et clarté, et il est à croire que des soins attentifs et éclairés pourront avec un peu de patience, guérir ces affections qui n'offrent d'autre danger jusqu'ici que d'être parfois contagieuses.

« Voici M. Monet que la similitude de nom a jeté dans le rang des impressionnalistes à l'instar de son presque homonyme.

» M. Monet sait bien que les arbres ne sont jamais d'un jaune de chrome aigu comme ceux qui figurent dans son Petit bras d'Argenteuil, /2"> 148. Il est persuadé que le Chemin d'Épinay, effet

de neige, n° 150, n'a jamais paru sous l'aspect d'une tapisserie de laine blanche, bleue et verte. La Berge d'Argenteuil, n° 157, il en est sûr, n'a jamais été tricotée laine et coton de cinq couleurs. Cela ne l'a pas empêché de rendre ainsi sa prétendue impression. La chose a paru originale à M. Faure, qui s'est fait une originalité nouvelle en acquérant ces impressions. Le public, lui, a regardé, il a ri, il a demandé le nom. Il sait maintenant que le monsieur qui a eu l'étonnante idée de faire des paysages en tricot s'appelle Monet, et M. Monet est en passe de devenir aussi célèbre que M. Manet. »

Dans le Constitutionnel du 10 avril, sous la rubrique : « Mouvement artistique » avec ce sous-titre : L'exposition des intransigeants dans la galerie de Durand-Ruel, Louis Énault s'étendait longuement sur cette exposition, d'où l'extrait suivant concerne Claude Monet :

« Il serait injuste de contester à M. Claude Monet une certaine puissance de coloris dont il fait, du reste, un très regrettable emploi, car il ne semble l'employer que pour se rendre désagréable aux gens. Je ne sais où il a vu les paysages qu'il reproduit, mais je ne crois point qu'il en ait trouvé le modèle dans la nature. Rien de plus faux que cette lumière distribuée au hasard, et que ces tons violents si bien faits pour blesser une rétine délicate. Qu'il y ait de l'éclat dans cette palette, je n'aurais garde de le nier. Mais c'est un éclat tapageur et de mauvais goût. Voyez plutôt cette robe japonaise à tond rouge. Elle est en soie, j'en suis certain; mais M. Claude Monet — à force d'habileté — est parvenu à lui donner une apparence d'étoffe laine et coton qui réjouirait le cœur d'un gars breton ou d'un paysan normand, si on voulait bien lui permettre d'en prendre un morceau pour se tailler dedans un parapluie du dimanche. Mais je ne leur conseillerais pas de s'en servir le jour où ils iraient voir leurs bœufs. On sait, en effet, que ces animaux réactionnaires n'aiment pas tous les rouges, et je m'étonnerais fort si celui de M. Claude Monet n'avait pas le privilège de les exaspérer singulièrement.

» Telle est, dans son ensemble, l'exposllion de ce petit groupe hardi, qui, sous le nom d'intransigeants et d'impressionnistes, plante sa bannière en plein Paris, et affirme ses doctrines avec une audace qu'il n'avait encore jamais eue.

» Si nous lui avons donné notre publicité, c'est que nous n'entendons la refuser à aucune manilestation artistique douée de quelque originalité; mais nous tenons à dégager complètement notre responsabilité de ces doctrines que nous regardons comme singulièrement dangereuses, et envers lesquelles nous sommes bien décidés à nous montrer nous-mêmes toujours intransigeants. »

Sur une coupure de journal dont le nom a disparu, je lis ces quelques lignes consacrées à Claude Monet :

« Le premier qui attire l'attention est M. Claude Monet. Il fait à lui seul plus de bruit que tous les autres réunis. Il est passé maître, d'ailleurs, dans l'art de la mise en scène. Sa Japonaiserie éclate, flamboie et tournoie, comme un feu d'artifice, sur l'une des parois du salon d'honneur; elle représente une magnifique robe de chambre de flanelle rouge, brochée de ramages verts. Du haut de cette robe émergent une tète et une main. La tête, détachée de la vitrine d'un coiffeur parisien, se renverse souriante et lait des efforts impuissants pour se dégager de la partie inverse de la robe. La main agite un éventail tricolore. D'autres éventails, chargés de dessins bizarres, évoluent sur un fond bleu tout autour du motif principal. Ruggieri n'a jamais rien créé de plus éblouissant et de plus fantastique. A côté de cette pièce capitale, M. Monet exhibe une collection de paysages éclairés par des feux de Bengale. Il y en a de tout bleus, il y en a de tout jaunes, il y en a de tout roses, beaucoup de roses. C'est une vraie féerie! Aussi bien le catalogue a-t-il soin de nous apprendre qu'ils appartiennent presque tous à M. Faure, de l'Opéra. Il n'y a que des amateurs nourris dans le sérail de M. Ilalanzier ou dans un sérail de f Extrême-Orient pour apprécier à sa juste valeur la peinture pyrotechnique de M. Monet.

)) Et pourtant M. Monet sait fort bien, quand il le veut, se faire

comprendre du public : il lui suffît de renoncer à parler le japonais ou le bengali, et de s'exprimer en bon Irançais comme il l'a fait en peignant le Pont du chemin de fer à Argenteiiil, la Prairie et la Plage de Sainte-Adresse. Ces trois morceaux teraient très bonne figure au Salon officiel : si le jury ne les médaillait pas, les connaisseurs en admireraient certainement la franchise, l'originalité, l'éclat de bon a loi. »

Dans le Soleil du 4 avril, le chroniqueur Emile Porcheron, au cours d'un article de trois colonnes, donne ainsi sa définition :

« Qu'est-ce que c'est qu'un impressionniste ?

» La question est délicate et demande un peu de réflexion. Pour nous, un impressionniste est un homme qui, sans savoir pourquoi, éprouve le besoin de se consacrer au culte de la palette; et qui, n'ayant ni le talent, ni les études nécessaires pour arriver à un résultat sérieux, se contente de battre la caisse en laveur de son école, en donnant au public des toiles qui n'ont guère d'autre valeur que celle du cadre qui les entoure. »

Et cela continue sur ce ton :

« La Japonaise de M. Monet paraît jongler avec une quantité d'écrans; elle est vêtue d'une robe rouge; et le peintre a peutêtre trouvé de bon goût de la draper de telle sorte, qu'une portion du vêtement, sur laquelle est brodée une tête de guerrier, vient s'appliquer justement sur la partie du corps confiée aux soins de M. Purgon. Il est difficile d'être plus déplacé. M. Monet expose encore des paysages; un seul, le n° 149, semble pouvoir mériter ce nom, une vue prise sur le bord de l'eau. Le n° 152 doit être le dernier mot de l'impressionnisme ; bateau bleu, arbres verts, violets, roses et jaunes; quant au fond, nous avons cherché à deviner ce qu'il y avait, nous n'y avons pas réussi... Nous nous arrêtons, car nous ne voudrions pas donner à ce sujet plus d'importance qu'il ne convient. Nous comprenons partaitemenl que tout commençant sérieux est en droit d'exiger l'indulgence delà critique ; mieux que personne, nous savons quelles énormes difficultés ont à surmonter les jeunes artistes, et nous tendrons

72 CLAUDE M ONET

toujours la main au travailleur consciencieux. En revanche, nous ne saurions être indulgents vis-à-vis des peintres qui n'ont ni talent, ni études à leur avoir, et auxquels l'orgueil immense qui les aveugle défend de faire dans l'avenir un progrès quelconque. »

La Revue politique et littéraire donnait, le 8 avril, une longue étude de Charles Bigot sur l'exposition de la rue Le Peletier, et le critique s'exprimait ainsi à propos de Monet :

« Il est certain que quelques-uns de ces messieurs ne sont pas nés sans talent. M. Claude Monet a de la vigueur dans la main et l'œil d'un véritable paysagiste. Il a deux toiles ici, nullement indignes d'être regardées : l'une intitulée le Printemps, et l'autre la Prairie, Le Printemps est une allée de jardin, tout herbeuse, qui s'enfonce entre des pommiers en fleurs et des arbustes qui poussent leurs premières feuilles; il y a là beaucoup de fraîcheur, une impression du mois de mai qui réjouit les yeux. La Prairie est un grand pré d'herbes jaunissantes et mûres, au delà duquel s'étend une plaine derrière laquelle on aperçoit au loin une rangée de collines bleuâtres. Le regard plonge jusqu'à ces lointains, dans une atmosphère limpide; on éprouve quelque chose de ce qui domine la nature elle-même. Mais que ce même M. Monet est donc agaçant dans un bon nombre des autres toiles! Il a un malheureux goût pour les bleus et les roses dont il serait bien heureux pour lui qu'il consentît à se défier. Nombre de ses paysages sont criards, papillotants. Où donc a-t-il rien observé de pareil, même aux heures du soleil couchant, même aux bords de l'eau ? Je ne parle pas de certaine femme drapée bizarrement dans un costume rouge, en train de s'éventer et encadrée dans une trentaine d'éventails japonais. C'est un coup de pistolet qu'il a voulu tirer, sans doute, et rien de plus. On ne regarde pas cette grande machine écarlate sans qu'elle fasse mal aux yeux, cl le mieux est de ne pas la regarder. M. Monet s'est bien gardé de modeler le visage de la femme, car il est de ceux qui dédaignent le modelé ; il l'a même gratifié des teintes les plus cadavéreuses. En revanche, il se trouve sur la robe une manière de monstre japonais tirant de l'épée et brodé. M. Monet s'est si bien appliqué

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