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DE NYMPHÉAS

CLAUDE M^NET

méritait l’oraison funèbre, si belle, que Rollinat écrivit à sa mort et qui a été recueillie dans son livre des Bêtes :

Mon fidèle pnrloiit, sûr en toute saison,

Par qui je ruminais des chimères meilleures.

Ma vraie âme damnée, humble à toutes les heures,

Mon ami des chemins comme de la maison.

Mon veilleur qui, pour moi, faisait guetter son somme, Qui, par sa tendre humeur, engourdissait mon mal. M’offrant sans cesse, au lieu du renfermé de l’homme. Dans ses bons yeux parlants, son âme d’animal.

Il repose à jamais, là, mangé par la terre.

Mais je l’ai tant aimé, d’un cœur si solitaire,

Oue tout son cher aspect, tel qu’il fut, me revient.

8AâH‘IMY7[ au VII88Aa

L’appel de mon regret met â mes frousses,

Retrottinant, câlin sous ses couleurs brun-rousses,

I f bt'ui de mon pauvre vieux chien.

i 'n 2-t avrii 1889.

' . aoi), je suis navré, presque découragé et fatigué au poini. d’en être un peu malade. Je n'arrive à rien de bon, et malgré votre confiance, j’ai tiien peur que tous ces efforts n’aboutissept à rien! Jamais je n'ai eu pareille déveine avec le temps! Jamais trois jours favorables de suite, de sorte que je suis obligé à des transformations continuelles, car tout pousse et verdit. Moi qui rêvais de peindre la Creuse comme nous l'avions vue!

Bref, à force de transformations, je suis la nature sans la pouvoir saisir; et puis celte rivière qui baisse, remonte, un jour verte, puis jaune, tantôt à sec, et qui demain sera un torrent après la terrible pluie qui tombe en ce moment! Enfin, je suis dans une. grande inquiétude. Êcrivez-moi,' j’ai grand besoin de

réconfortant et vous comprenez que ce n’est pas Rollinat qui me remonterai Lorsque je lui dis mes inquiétudes, il ne peut que surenchérir, et puis s’il sait les difficultés de son art, il ne se rend pas compte du mal qu’il faut me donner pour faire ce que je fais, il ne voit dans la peinture que le côté étrange!

On s’amusa longtemps dans le pays des inventions du peintre de Paris : ne s’était-il pas avisé, pour terminer le portrait du vieil arbre dont les branches s’étendaient au-dessus de la rivière, de faire enlever les pousses vertes qui commençaient à illuminer le vieux squelette toujours prêt au renouveau! Et pour ne pas perdre de temps, n’avait-il pas fait venir le coiffeur pour lui couper les cheveux sur place, pendant que Pistolet, gravement assis, contemplait la scène!

Ce que Monet vit et peignit dans la Creuse a été à peine connu à Paris. Toutes ces toiles singulières, trouvèrent immédiatement acquéreurs, — en Amérique. Gomme presque toujours devant les fortes manifestations d’une personnalité, l’État français s’abstint. On trouvera donc ici, par le souvenir que j’en ai gardé et fixé, un essai de transposition de ces œuvres picturales mêlé à la description d’une région captivante d’un pays ignoré.

Ces œuvres de Monet réfléchies devant la Creuse évoquent des aspects de paysages, des phénomènes de nature, qui peuvent inspirer des songeries et des émotions à tous ceux dont l’âme tient aux choses par les liens invisibles de la sensation. Successions d’analyses météoriques, illustrations d’une configuration inattendue des eaux et du sol, ces toiles nous donnent à contempler des combinaisons d’éléments, les drames de lumière qui se jouent dans l’air et à la surface des objets, des vues précises de vastes contrées et de pays intimes. Ici, le génie pictural de Monet a montré la plus hardie synthèse de rêve, le mystère de nature le moins inexploré.

Vers Fresselines, il n’est pas de plus tristes et de plus obsédants paysages que certains détours de la Creuse, aux mois de pluie, de vent et de froid. Au printemps, comme partout, dans les solitudes les plus ravinées, sur les croûtes de terre les plus pierreuses et les plus coriaces, une douceur alanguit l’herbe, attiédit les crevasses.

réveille l’insecte. Le bord de mer le plus escarpé, la falaise bouleversée en champ de bataille, la ruine où suintent les pleurs des vieilles murailles, la lande de fiévreux marécages, tout s’amollit sous cette haleine subite, lourde et chaude, qui souffle en avril ses soupirs prolongés. Il n’est pas de pierre si dure qui ne laisse pointer une fleurette frêle, il n’est pas de fleur si dissimulée qui ne soit frôlée par des ailes zigzagantes.

Le renouvellement de saison se manifeste comme ailleurs dans ces entonnoirs de terre triste, où affleurent les rocs, où les souches tordent leurs troncs musclés, se désagrègent en fibrilles nerveuses. Les pentes raides se gazonnent, la sève monte aux branches en vapeur verte de bourgeons, l’eau frissonne en remous, dessine et creuse à nouveau le lit de son courant. Les seuls jours où cette nature chagrine se revêt d’un charme de douceur sont ces jours de printemps. Elle semble alors dérider son soucieux visage, abandonner son corps craquelé de vétusté, sous la clarté d’azur et de lumière fine qui lui viennent du ciel léger et du soleil rajeuni. Mais elle redevient vite ardemment sinistre ou durement fermée et indifférente.

Aux jours torrides de l’été, quand la rivière est presque desséchée, que l’eau s’évapore dans le feu qui brûle dans l’air, que l’herbe rissole autour des blocs de gneiss et de granit, quand il n’y a d’ombres sur le coteau que les ombres courtes et bleues des pierres, quand les serpents réchauffés apparaissent furtivement, dardant des yeux perspicaces, alors ces ravins incendiés et muets deviennent d’hostiles solitudes de feu. L’homme, dans ces bas-fonds où s’enfourne la chaleur, où ne court pas un souffle d’air, où se meut seulement une lente lourdeur d’atmosphère, est comme aspiré par cette haleine de brasier. Il regarde, et il ne voit que ces murs des collines, qui s’évasent et s’ouvrent sur un ciel de soufre et de phosphore, il écoute, et il n’entend que le bruit du grillon, qui le rassure, ou un glissement rapide et sournois qui l’inquiète.

L’automne est acceptable comme le printemps. Les couleurs de pourpre, d’or et de violette qu’il arbore conviennent à ces lieux mélancoliques, s’harmonisent avec les rochers rébarbatifs et les rives caillouteuses. C’est la belle saison de la rivière. Elle roule avec

un bruit sonore ses ondes froides, grossies par les pluies, et qui s’enflent et se brisent aux accidents de la berge, aux piles vermoulues des ponts. La Creuse fuit et galope, soulevant une poussière d’eau, se hâtant comme un escadron qui charge, elle descend à fond de train sa pente, tourne violemment les promontoires, escalade les barrages, semble parfois rester au repos dans des fosses profondes, mais reprend sa course. La descente irrésistible qu’elle subit, et qui apparaît en son effet comme la volonté hâtée et colère d’un élément, l’attire et la pousse en force d’attraction vers une plus grande rivière, vers le fleuve, vers la mer qui appelle, si loin, de sa voix inlassable, tous les fleuves, toutes les rivières, tous les ruisseaux, toutes les eaux que perdent les infiltrations des lacs et des étangs, toute l’eau respirée, pompée, qui erre au ciel en courses de nuages, en amas de brumes, en traînées de vapeurs.

Dès que sont venues les courtes journées de novembre, la clameur de l’eau se fait plus impérieuse, son courant charrie un limon plus épais. Les seuls chiendents frissonnent aux pentes, les lances dégarnies des roseaux s’entre-choquent. Les pierres surgissent de partout, paraissent plus nombreuses et plus hautes, le sol se dépouille et se crevasse sous les gelées, la solide couche de glace unifie bientôt la surface de la rivière. Toute la campagne dénudée, le ciel, l’eau, la terre, la pierre, prend une couleur de fer, une dureté de prison. C’est un paysage minéral, impénétrable et fantastique, une région du pôle éclairée par une aube sans grandissement, par un égal crépuscule de cendre grise, un fragment en haut-relief de la carte lunaire.

Ces impressions de l’hiver qui finit, du printemps qui va recommencer, ce sont celles qui ont été fixées par Claude Monet en ces images ténébreuses, d’une richesse sourde, du village et du moulin de Vervit, enfouis au creux d’un ravin, au-dessus des eaux de plomb et d’argent, où s’approfondit le bleu et le gris du ciel ; du bloc de terre où affleure le granit, tout rosé de bruyères et verdi d’antiques fougères ; du remous des eaux qui se brisent et courent autour des promontoires des collines ; du vieil arbre qui étend ses branches squelettiques au-dessus des rapides... Toute cette nature est là, avec la tristesse et le songe qu’elles suggèrent, si bien pareille chez le peintre et chez le poète. L’âme de Rollinat flotte à jamais sur

ces eaux, sur ces landes, sur ces pierres, en même temps qu’y règne l’esprit visionnaire de Monet.

J’ajoute ici, pour compléter ce récit des voyages dans la Creuse, des extraits de lettres de Rollinat à Monet, publiées dans Fin d’œuvre, livre posthume de Maurice Rollinat (Paris, Fasquelle, 1920), l’une écrite entre les deux séjours du peintre, l’autre après l’exposition Monet-Rodin :

Fresselines, 25 mars 1889.

Mon cher Monet,

Votre départa fait le vide dans notre solitude, et c’est heureux pour nous que Saint-Paul nous ait juste à ce moment-là rendu sa visite annuelle, sans quoi nous tombions dans le marasme au milieu d’un papillonnement d’idées noires. Ne cherchez pas à médire de vous-même : en même temps que vous réalisez le type absolu de l’artiste sincère, vous êtes le meilleur homme que nous ayons connu, doué toujours, même quand vous êtes le plus triste ou le plus préoccupé, de la parole ultra-sympathique, du bon sourire et du bon regard.

J’ai à vous remercier du réconfort moral et intellectuel que m’ont donné vos exhortations et votre exemple! Grâce à vous, j’ai pris l’habitude de me coucher de bonne heure et je m’en trouve très bien à tous points de vue. Depuis que vous en avez fait ressortir les avantages, j’apprécie mieux mon séjour en pleine campagne, et vraiment, à tout bien considérer, je me trouve plus heureux que le commun des mortels, puisque j’ai la liberté du travail et de la paresse : je me fais l’effet à moi-même d’être le roi de la fantaisie dans le sans-gêne de la nature. Nous vous regrettons tous, et Pistolet aussi, je vous le promets. On n’a qu’à lui dire : « Ah! voilà Monsieur Monet! » pour qu’aussitôt il se mette à piaffer, tourniquer, sauter, le tout entremêlé de moucheries et d’aboiements moitié plaintifs, moitié joyeux; il court aux portes, renifle l’air du chemin que vous aviez l’habitude de prendre avec lui et fait encore maintes fois de fréquentes perquisitions dans l’escalier de la mère Baronnet.

L’autre jour, j’ai revu votre arbre: toute la partie donnant sur

la rivière s’est complètement refeiiillée. Actuellement, la campagne est splendidement étoffée jusque sur les côtes les plus sauvagesoùlesgenêtsfoisonnentsi Jaunes, quedeloin on lesprendrait pour d’ immenses cimetières inclinés dont les croix seraient cachées sous des pullulements d’immortelles. Déjà, dans certains fonds, on remarque ce noircissement de la verdure dont je vous avais parlé. Sur les hauteurs, les horizons enchantent les regards ; un infini d’ ombre verte dans une immensité de fumée bleue...

Au revoir, mon cher Monet, bonne santé, bon travail. Donneznous de temps en temps de vos nouvelles et recevez avec tous mes remerciements, l’expression de notre plus sympathique amitié. Saint-Paul, Monsieur le Curé, la mère Baronnet, vous envoient leur meilleur souvenir, et Pistolet me fait comprendre qu’il voudrait vous donner une poignée de patte. Les Margots elles-mêmes remuent la queue à votre intention.

Tigreteau et le Satan vous miaulichotent leurs cordialités.

Nous vous embrassons bien affectueusement.

Ceci, du 11 août 1889 :

Charrier, actuellement à Crozant, nous a dit qu’il vous avait rencontré à Paris à votre exposition dont il est sincère admirateur : vous lui avez paru superbe de mouvement et de santé. Nous aussi nous pensons bien à vous; j’évoque souvent le souvenir de vos rentrées du soir, quand devant la cheminée chaude mais fumeuse nous échangions fraternellement plus de regards que de paroles, engourdis que nous étions par la mélancolie de la température et par la perforante obsession du sujet ébauché.

C’est de la Creuse que Monet écrit à Boudin lorsqu’il apprend la mort de sa femme. Celle fois encore, se reporlanl au lemps de sa jeunesse, il dil son souvenir ému du rôle joué dans sa vie par le vieux maîlre d’Honfleur :

Fresselines (Creuse), 28 mars 1889.

Mon cher Boudin, c’est ici, dans un pays perdu, que j’apprends le terrible malheur qui vous frappe, ce qui vous explique mon absence.

Croyez que je prends part à votre douleur, j’ai passé par là, et je sais le vide que laisse une telle perte. Soyez fort et courageux, c’est la seule chose que je puisse vous dire en vous envoyant mes bien sincères compliments de condoléance.

J’ai bien des reproches à me faire à votre endroit. Je me les fais bien souvent. Ne m’en gardez pas rancune, mon cher ami. Je suis toujours aux champs, souvent en voyage et toujours passant à^^Paris. Mais n’en soyez pas moins certain de l’amitié que je vous porte, ainsi que de ma reconnaissance pour les premiers conseils que vous m’avez donnés, conseils qui m’ont fait ce que je suis. Votre vieil ami bien dévoué.

Les Meules

La réunion de quinze toiles des Meules, où le même sujet est inscrit, où le même paysage se reflète, fut une démonstration victorieuse. Claude Monet est venu prouver, pour son compte, le surgissement continuel en aspects nouveaux des objets immuables, l’afflux sans trêve de sensations changeantes, liées les unes aux autres, devant un spectacle d’apparence invariable, la possibilité de résumer la poésie de l’univers dans un espace restreint.

Pendant une année, le voyageur a renoncé au voyage, l’actif marcheur s’est défendu la marche. Il a songé aux pays qu’il avait vus et traduits, la Hollande, la Normandie, le Midi de la France, Belle-Ile-en-Mer, la Creuse, les villages de la Seine. Il a songé aussi aux pays qu’il avait seulement traversés, où il voudrait retourner, Londres, l’Algérie, la Bretagne. Sa pensée est allée vers de vastes étendues et vers des points précis qui l’attirent, la Suisse, la Norvège, le mont Saint-Michel, les cathédrales de France, hautes et belles comme les rochers des promontoires. Il a ressenti le regret de ne pouvoir fixer, encore et toujours, les villes tumultueuses, les mouvements de la mer, les solitudes du ciel. Mais il sait aussi que l’artiste peut passer sa vie à la même place et regarder autour de lui sans épuiser le spectacle sans cesse renouvelé. A deux pas de sa maison tranquille, de son jardin où flambe un incendie de fleurs, il s’arrête sur la route, un soir de fin d’été, il regarde le champ où se dressent les meules, l’humble teiTe attenant à quelques basses maisons, circonscrite par les collines prochaines, pavoisée de l’incessant défilé de nuages. C’est au bord de ce champ qu’il reste ce jour-là et qu’il revient le lendemain et le surlendemain, et tous les jours, jusqu’à l’au-

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