CI. AU DE MON ET
s’épanouissant dans la joie de peindre, fixant sur la toile, de son couteau habile, les limpidités de la mer sur les plages, les clartés du ciel au-dessus de l’eau. Courbet a laissé à Monet le souvenir d’un géant de la nature et d’un dieu de la peinture, excellent, chantant, causant, admirant ce qu’il voyait et admirant ce qu’il représentait, mais d’une admiration plaisante, si ingénue, si tranquille, si puissamment convaincue, qu’on ne songeait pas à la taxer d’outrecuidance ridicule. Le peintre d’Ornans donna la mesure de sa personnalité sûre d’elle-même le jour où, ayant appris la présence de Dumas père au Havre, il s’en alla trouver l’auteur des Trois Mousquetaires en compagnie du jeune Monet, spectateur de la rencontre inoubliable des deux colosses.
C’était en 1868, deux ans avant la mort de Dumas père. Monet, au Havre travaillait à un portrait de commerçant qui lui dit: « Courbet est ici, allez donc le voir, cela le distraira ! » Monet va à l’adresse indiquée. « Que faire pour nous distraire? dit Courbet... Allons voir le père Dumass! » Alexandre Dumas père était en effet au Havre, travaillant çà et là dans les journaux de la ville, gagnant comme il pouvait sa vie réduite après tant d’années de faste.
— Je ne le connais pas, objecta Monet.
— Moi non plus, dit Courbet, nous nous sommes toujours côtoyés, mais jamais rencontrés.
Ils vont chez Dumas, qui habitait chez une lingère.
— Monsieur Dumass !
— Il est occupé.
— Quand il saura qui le demande, il nous recevra.
— Qui dois-je lui annoncer?
Courbet, satisfait et emphatique :
— Annoncez-lui le maître d’Ornans !
Dumas paraît en effet immédiatement. Géant, la lôte couronnée de cheA^eux blancs crépus, dépoitraillé, le torse hérissé de poils blancs. Il faisait la cuisine, quittait les fourneaux.
— - Dumass!
— Courbet !
Ils se jettent dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant comme deux frères en pleurant.