SCENE V
FAUVE AT), SYLVAIN, LA MÈRE FAU- VEAU, RÉMY, CLAUDIE, tou» deux la faucille en main. Claudie porte un petit sac.
Rémy, se découvrant Pardon, excuse, si on vons importune, mais on voudrait s'en retourner à ce soir ; on a six lieues de pays à marcher d’ici chez nous.
Sylvain. Ce soir! Vous n’y songez point !
PAUVEAU. comptant de l'argent. On va toujours vous payer, si vous le souhaitez...
(Reyordiint Rémy. Ah ! c’est le père Réiuy de Jeux-les-Dois, un homme aucu n, quatrevingts ans, pas vrai?
rémy, sedrestant. Quatre-vingt-deux aos, et qui moisson ne encore...
syi/vaïn. Un ancien militaire, qui a été sous-officier, et qui a reçu de l'éducation, mon père.
rémy. Oh ! de l’éducation, pas plus que vous, maître Sy lvain ! mais ou a fait son devoir à la guerre, el à présent ou fait sa corvée dans les champs de blé I
PAUVBAU.aeer infewmm. regardant Chudie. Un peu grâce à votre petite-ülle, qui fait la moitié de l'ouvrage. Allons, je ne me ; plains pas de vous... A voua deux, voua avez sans doute fait ce que vous pouviez.
LA MÈRE PAUVEAU, qui est passée à droite, à Claudie. Vous paraissez vannée de fa ligue, rua fille ; vous allez manger un morceau devant que de partir, et votre père aussi ?
claudie. Grand merci, mère Fauveau, nous n’avons besoin de rien.
la Mtm: pauveau. Si fait, si fait!... (Elle regarde Sylvain qui lui fait signe d'insister, puis elle retourne à «on ouvrage prè« du puits )
rAUVEAU. Nous disons donc que vons avez uue vingtaine de journées, je crois?
SYLVAIN, debout près de lui. Une trentaine, mon père. .
CLAUDIE, pris de son père. Faites excuse tous les deux, nous en avons vingt-cinq.
fauveau, étonné. Tant que ça?
RÉMY, regardant Claudie. Vingt -cinq journées, pas une de plus, pas une de moins.
pauveau. Je ne dis pas non... Et vous demandez pour ça?...
RÉMY. Comptez vous -même ; voua savez bien ce que vous donnez aux autres.
fauveau. Ce que je baille aux autres, oui !
mais à vous deux, vous ue m'avez pas fait l’ouvrage de...
RÉMY, l'interrompant. L'ouvrage de deux ; aussi noos ne vous demandons pas de nous pay« r coèxne d*ûx.
fauve ad. Diache ! je le crois bien que vous ne me demandez point ça f
RBMY, t'animant Eh bien ! après! Où cherchez -vous le désacord? Noos voilà deux qui vous demandons la paye d'on seul, et vous trouvez ça injuste ?
SYLVAIN, quint aller puiser de l'eau pour sa mère, venant pré » de son père. Eh ! non ! il n'y a pas de désacord ! Vingt-cinq fois cinquante sous, ça fait tout juste soixante-deux francs et cinquante centimes. .. cl mémement si mon père me veut croire...
riuvEAu. Attends donc, attends donc t Comme tu y vas, toi l vingt écos et deux livres dix sous pour le moissonnage d'un homme de cet âge-là I
remy. Eh bien I et ma petite fille, la comptez-vous pour rien ?
fauvbau. Votre fille, votre fille, on dit qu'elle a bon courage ; mais elle n’est point forte, et l'ouvrage d'une femme en moisson, ça ne foisonne guère.
Sylvain, coupant la parole à Rémy, qui veut répondre. Pardonnez-moi si je vous contredis, mon père ; mais l’ouvrage d'une femme comme cetteClaudie, ça doit compter. Tenez, pour Ctre juste, vous devriez payer le père Rémy et sa petite-fille comme on et demi.
fauveau. Ah bien ! par exemple l. ..
claudie. Nous n'avons pas demandé tant que ça, maître Sylvain, noos avons fait un accord avec vous, et nous nous y tenons...
Nous vous avons offert de tenir une rège, et nous l avons aussi bien tenue à nous deux qu'un bon moisonneur.
fauveau, se levant, à Claudie. Vous, vous parlez sagement, ma fille. Si vous avez fait un accord avec mon^garçon, je ne reviendrai pas sur sa parole et ne le blâmerai poiutsur son bon cœur. .. C'était une charité à vous faire ; ; vous ôtes malheureux ; il a bien agi ! Il n’y a guère de monde qui ferait ces marchés-là pas moins ! On sait bien que deux faucilles daus un sillon, dans une rège, comme vous dites, ça embarrasse et que ça déteoce 1 les autres coupeurs plus que ça ne les aide. . .
mais enfin...
SYLVAIN, se trouvant à la droite de son pire. Mon père, je vous ferai observer que votre jambe malade ne vous a point souffert de venir aux champs pour voir comment l'ouvrage marchait... mais je l’ai vu, moi l J'ai -moissonné toujours en tôle de la bande, et je vous atteste que cette ieunessc-là travaille autant qu'un homme. Elle serait morte à la peine si, à chaque fin de rège, 9on père n’eût point pris sa place. Par ainsi, à eux deux, l’un se reposant quand l’autre travaille, ils avancent autant et pins qu’un fort ouvrier... C’est pourquoi je vous dirai qu’en considéra ion de leur pauvreté, de leur fatigue et de leur grand cœur à l’ouvrage, vous agiriez comme un homme juste que vous ôtes en leur payant la journée à raison do trois francs, et si vous vouliez être encore plus juste, juste comme le bon Dieu, qui mesure son secours à la misère d’un chacun, voos les payeriez comme un et demi I
fauveau, arec Au»ieur et élevant la voix.
C'est ça ! et puis comme deux , peut-être !
Es-tu fou, Sylvain, de me pousser comme ça... tu veux donc ma ruine et la tienne que lu soutiens mes ouvriers contre moi?
* On ■ écrit le mot romtne il m prononce ; nuii la véritable orthographe rariit JtUmpirr, faire perdre du trmpa.
CLAUDIE
rèmy. les arrêtant du geste. Pas tant de paroles! merci pour votre bon c< nr, maître Sylvain... mais ça serait une aumône et nous ne la demandons point. On est misérable, mais, avec votre permission, on est aussi fier que d'autres. Qu’on nous paye comme un et nous serons cou lents.
Sylvain, bat d son pire. Vous voyez, mon père, c'est du monde bien comme il faut, et 6i vous aviez vu, comme moi, le comportement de ce vieux et de sa pctilcfille, vous auriez eu le cœur fendu de pitié... Oui, ça fait mal de penser qu’il y a des pauvres chrétiens assez mal partagés pour être forcés do- prendre des ouvrages au-dessus de leurs âges et de leurs moyens. Un homme de quatre-vingt-deux ans, et une femme, suivre la moi-son qui est la plus dure de tontes les fatigues dans nos pays I par ce grand soleil et ce vent du midi qui voussècbc le gosier et vous huile les yeux! Vrai ! c’est bien dur, et jamais charité n'aura été mieux placée que celle que vous leur ferex.
fauvsau. Allons I tu me persuades tout ce que tu veux... ( A Rémy et d Claudie.) Va pour trois francs, puisque mon garçon dit que c'est dans la justice. (A part, en allant à la table.) Faut que je me dépêche, car Sylvain me ferait accroire de leur donner trois francs quinze sous !
SYLVAIN, d Claudie. Mais vous n’allez point nous quitter comme ça ? vous ferez la fête avec nous, un bon repas restaurera votre père, et vous passerez la nuit chez nous î Ma mère le veut d'abord I
LA MÈRE FAUVEAU, de sa place. Oui, oui, le vieux serait trop fatigué de se mettre en route après une journée de travail
Rémy. Merci pour vos honnêtetés, mes braves gens, tuais on voudrait s’en aller; nous marcherons mieux par la fraîcheur.
Mais pour ne pas être méconnaissant de vos civilités, on boira un coup pour arroser la gerbaude quand elle entrera, et Claudie donnera un coup de main aux femmes de la maison pour les aider à servir le repas. U Sylvain, qui lui remetde l’argent de la part de son père.) Je prends sans compter, maître Fanveau, et en vous remerciant,
fauveau. Si fait, si fait, il faut toujours compter.
RÉMY, regardant la somme en bloc. Je vois bien qu'il y a plus que nous prétendions... Mais si vous aviez regret... (Il vtut rendre l'argent,)
Sylvain. Non, non 1 mon père est content de bien agir à votre endroit
RÉMY, remettant l'argent d Claudie. Or donc, vous êtes de braves gens, le bon Uieu vous conserve ! je m'en vas au devant de la gerbaudet (Il sort par le fond )
claudie, d la mire Fauveau. Commandezmoi donc ce que j’ai à faire pour tous aider, mère Fauveau.
LA MÈRE FAUVEAU, fui prenant sa faucille et son petit sac. Tenez, ma fille, si vous voulez laver le restant des vaisseaux, ça nous soulagera d’autant Vous prendrez aussi les nappes et les couverts chez nous. (Elle lui montre la porte de gauche.) Et vous les porterez ici en face, dans le logement de la bourgeoise qui est plus grand que le nôtre.
{Elle lui montre la porte de droite et sort par celle de gauche. ]
FAUVEAU. ramassant l'argent qui est sur la table. A Sylvain, Moi, je vas payer ces autres moissonneurs qui attendent... Va donc l’habiller, Sylvain ! il n’est que temps.
Sylvain. J’y vas, j’y vas, mon père.
(Fauveau sort par le fond , à gauche .)