ACTE m, SCENE VllI
vent que ma fille. Est-ce qu'à cause de son bon cœur et de sa grande charité, un honnête homme ne pourrait pas Taimer ?
FAUVEAU
Si fait! où voulez- vous en venir?
RÉMY, avec intention et toujours bas.
Et, comme elle est riche avec ça, il y a bien des parents qui voudraient, malgré le préjugé, la faire épouser à leur fils?
FAUVEAU, piqué et oubliant de parler bas.
C'est-il pour me blâmer que vous dites ça?
RÉMY, parlant haut.
Non! je ne pense qu'à ma fille, moi. Pour moi, Claudie est sanctifiée, et ce n'est pas à moi qu'il faut venir dire que les idées du monde peuv^jnt prévaloir contre elle.
FAUVEAU, très-haut avec colère.
Les idées du monde, c'est les miennes, et je ne veux point les voir démolir. (Appuyant sur ses mots.) Faut pas, parce que vous savez mieux parler que moi, chercher à me prendre pour une bête.
LA MÈRE FAUVEAU, se mettant entre eux.
Eh bien, eh bien! allez-vous point vous querellera cette heure ?
ROSE, de même, attirant Rémy à elle.
Qu'est-ce qu'il y a donc ?
FAUVEAU
Il y a que ce vieux-là est trop entêté de son orgueil.
RÉMY, se calmant et s'exaltant ensuite.
Mon orgueil! non! ce n'est point ça, père Fauveau,
vous ne me comprenez pas. Il est tombé, mon orgueil, je l'ai mis aujourd'hui sous mes pieds ! J'ai rendu cet hommage au grand juge qui m'a fait retrouver ma force et ma raison comme par miracle au moment où ma fille outragée en avait besoin! J'ai été colère, j'ai été fou un moment. C'était la maladie qui se débattait en moi avec la guérison. Mais un moment après, tenez ! ma vue s'est éclaircie, et il m'a semblé,- comme je m'en allais d'auprès de vous autres, que je voyais la vérité du ciel face à face. Alors, tous vos ménagements... et ma fierté à moi, mon orgueil, comme vous dites, tout ça se dissipait comme un brouillard devant le soleil du bon Dieu. Oui, Dieu est grand ! Dieu est juste ! Il veut que la justice règne sur la terre!
(Le père Fauveau a repris sa place et garde le silence. Sylvain, qui s'est levé, vient s'agenouiller devant Rémy avec respect.)
SYLVAIN
Vous dites vrai, homme de bien ! C'est pourquoi, mon orgueil, mon mauvais orgueil à moi, s'humilie devant vous. Je vous demande la main de votre fille, que vous m'avez enseigné à estimer comme elle le mérite. (Rémy lui fait signe
que c'est à Claudie de répondre. — Sylvain, se levant, à Claudie.) Clau-
die, pardonnez-moi, acceptez-moi pour votre soutien. Je vous aimais à en mourir, et quand j'ai appris la vérité, ce n'était pas du blâme que je sentais. Non! comme Dieu m'entend! c'était de la jalousie. Mais je ne serai même plus jaloux. Je n'ai plus sujet de l'être. Fiez-vous à moi, je vous aimerai, et vous défendrai d'un cœur pareil à celui de votre père. Fiez- vous à moi, je vous dis, je ne crains pas le monde, moi, et je saurai faire respecter ma femme !
CLAUDIE, se tournant vers Sylvain.
Non , Sylvain ! j'ai juré de me punir moi-même , en portant seule la peine de ma faute.