‹ Claudine à l'écoleChapitre 11 sur 58 · DE · texte numérisé non relu

DE

— Faites-les d’abord chanter séparément, disje au méridional (tout épanoui de paonner au milieu de nous), elles font des fautes de mesure, toutes, mais pas les mêmes fautes et je n’ai pas pu les empêcher jusqu’à présent.

— Voyons, Mie,

— Marie Belhonime.

— Mile Marie Belhomme, veuillez me solfier cet exercice.

C’est une petite polka en so!, totalement dépourvue de méchanceté, mais la pauvre Marie, anti-musicienne au possible, n’a jamais pu la sol: fier correctement. Sous cette attaque directe, elle a tressailli, elle est devenue pourpre, et ses yeux tournent.

— Je bats une mesure à vide, et vous commencerez sur le premier temps : Ré si si, la sol fa fa. Pas bien difficile, n’est-ce pas?

— Oui, Monsieur, répond Marie qui perd la tête à force de timidité.

— Bon, je commence. Un, deux, un.

— Ré si si, la sol fa fa, piaiile Marie d'une voix de poule enrouée.

Elle n’a pas manqué l’occasion de commencer sur le second temps! Je l’arrête :

— Non, écoute donc : Un, deux, Ré si si.

comprends tu? Monsieur bat une mesure vide. Recommence.

— Un, deux, un.

— Ré si si. alle | recommence avec ardeur, en.

faisant la mème faute! Dire que, depuis trois mois, elle chante sa polka à contre-mesure! Rabastens s’interpose, patient ct discret.

- — Permettez, mademoiselle Belhomme, veuillez battre la mesure en même temps que moi.

H lui a pris le poignet ct lui conduit la main.

— Vous allez mieux comprendre ainsi : Un, deux, deux, un... Eh bien! chantez donc!

Elle n’a pas commencé du tout, cette fois! Cramoisie à cause de ce geste inattendu, elle a complètement perdu contenance. Jem'amuse beaucoup. Mais le beau baryton, très flatté du trouble de la pauvre linotte se ferait scrupule d'insister. La grande Anaïs a les joues gonflées de rires retenus.

— Mademoiselle Anaïs, je vous prie de chanter cet exercice, pour montrer à M'° Belhomme comment il doit être interprété.

Elle ne se fait pas prier celle-làt Elle roucoule son petit machin « avec âme » en portant la voix aux notes élevées, et pas trop en mesure. Mais quoi, elle le sait par cœur, et sa façon un peu ridicule de solfier comme si elle chantait une romance plaît au méridional qui la complimente. Elle essaie de rougir, ne peut pas, et se borne, faute de mieux à baisser les yeux, se mordre les lèvres et pencher la tête. |

Je dis à Rabastens : « Monsieur, voulez-vous faire répéter quelques exercices à deux voix ? Quoi qué j'aie pu faire, elles ne les savent pas du tout. »

Je suis sérieuse, ce matin, d'abord parce que je

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n’ai pas grande envie de rire, ensuite parce que si je batifolais trop pendant cette première leçon, M'e Sergent supprimerait les autres. Et puis, je pense à Aimée. Elle ne descend donc pas ce matin? Il y a seulement huit jours, elle n'aurait pas osé faire aussi tard la grasse matinée |!

En songeant à tout cela, je distribue les deux parties, la première à Anaïs, aggravée de Marie Belhomme, l'autre aux pensionnaires. Pour moi, je viendrai au secours de celle qui faiblira le plus. Rabastens soutient la seconde.

Et nous exéculons le pelil morceau à deux ivoix, moi à côlé du bel Antonin qui barytonne des « ah! ah! » pleins d'expression en se penchant de mon côté. Nous devons former un pelil groupe extrémement risible. Ce Marseillais indrécottable est si préoccupé des gräces qu’il déploie qu’il commet fautes sur fautes, sans que, d'ailleurs, personne s’en aperçoive. Le chrysanthème distingué qu’il porte à son veslon se délache el tombe; — son morceau fini, il le ramasse et Le jette sur la table, en disant, comme s’il réclamait des compliments pour lui-même : « Eh bien, ça n’a pas trop mal marché, il me semble? »

M'* Sergent souffle sur son emballement en répondant :

— Oui, mais laissez-les chanter seules, sans vous, sans Claudine, et vous verrez. |

(Je parierais, à sa mine déconfite, qu'il avait oublié pourquoi il est ici. Ça va être encore quel.

que chose de soigné comme professeur, ce Rabastens ! Tant mieux! Quand la Directrice n’assistera pas aux leçons, on pourra tout se permettre avec lui.)

— Oui, évidemment, Mo Ronelle. mais si ces demoiselles veulent se donner un peu de peine, vous verrez qu’elles arriveront vite à en savoir assez pour répondre aux examens. On demande si peu de musique! Vous le savez bien, n’est-ce pas ?

Tiens, tiens, il se rebiffe maintenant ? Impossible de mieux servir à la rousse qu’elle n’est pas capable de chanter une gamme. Elle comprend la rosserie et ses sombres yeux se détournent. Antonin remonte un peu dans mon estime, mais il

vient de mal disposer M°° Sergent qui lui dit, sèchement :

— Si vous voulez bien faire étudier encore un

peu ces enfants? J'aimerais assez qu’elles chantassent séparément, pour prendre un pou d’aplomb et de sûreté.

C'est au tour des jumelles, qui possèdent des voix inexislantes, incertaines, sans trop de sens’ du rythme, mais ces deux bêcheuses-là s’en tireront toujours, ça travaille d’une façon si exemplaire! Je ne peux souffrir ces Jaubert, sages et modestes. Et je les vois d’ici travaillant chez elles, répétant soixante fois chaque exercice, avant de venir aux leçons du Jeudr irréprochables et sournoises.

Pour finir, Rabastens se « donne le plaisir »

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dit-il, de m’entendre et me prie de déchiffrer des choses fortement embêtantes, romances néfastes, ou airs à. gargouillades dont les vocalises démodées lui paraissent le dernier mot de l’art. Par amour-propre, parce que Mike Sergent est là, et Anaïs aussi, je chante de mon mieux : Di-amants de la Courônne, Fille du Régimint, etc. Et l’ineffable Antonin s’extasie; 1l s’emberlificote dans des compliments tortueux, dans des phrases pleines d’embüches, dont je n’aurais garde de l'aider à se dépêtrer, trop heureuse de l'écouter, au contraire, avec des yeux attentifs et rivés aux siens. Je ne sais pas comment il aurait trouvé la fin d’une phrase bourrée d’incidentes, si Mie Sergent ne se fût approchée : « Vous avez donné à ces demoiselles des morceaux d'étude pour la semaine ? »

Non, il n’a rien donné du tout. Il ne peut pas se mettre dans la tête qu’on ne l’a pas convoqué ici pour chanter à deux voix avec moi!

Mais que devient donc la petite Aimée? I] faut que je sache. Donc, je renverse avec adresse un encrier sur la table en prenant soin de me tacher les doigts abondamment. Et je pousse un « ah1 » de désolation, avec tous mes doigts écartés en araignées. Mlle Sergent prend le temps de remarquer que je n'en fais jamais d’autres, et m'envoie me laver les mains à la pompe.

Une fois dehors, je m'essuie les mains à l’éponge du tableau noir pour ôter le plus gros, et je fouine, et je regarde dans tous les coins. Rien dans la

maison ; je russorset m’avance jusqu’au petit mur qui nous sépare du jardin de l'instituteur. Rien toujours. Mais, mais, on cause, là-dedans! Qui? Je me penche par dessus le petit mur pour regarder en bas dans le jardin, qui est plus bas de deux mètres, et là, sous des noisetiers défeuillés, dans le petit soleil pâlot qu’on sent à peine, je vois le sombre Richelieu qui cause avec Mlle Aimée Lanthenay. Il y a trois ou quatre jours, je me serais: mise sur la tête pour m'étonner avec les pieds, devant ce spectacle, mais ma grosse déception d

cette semaine m’a un peu cuirassée.

Ce sauvage de Duplessis! Il trouve sa langue, à présent, ct ne baisse plus les yeux. Il a donc brûlé ses vaisseaux ?

— Dites, Mademoiselle, vous ne vous en doutiez pas ? Oh! dites que si!

Aimée, toute rose, frémit de joie, et ses yeux sont plus en or que jamais, ses yeux qui guettent et écoutent alertement, pendant qu'il parle, tout autour. Elle rit gentiment en faisant signe qu’elle

ne se doutait de rien, la menteuset!

— Si, vous vous en doutiez bien, quand je passais des soirées sous vos fenêtres. Mais je vous aime de toutes mes forces, non pas pour coqueter pendant une saison et m'en aller aux vacances ensuite. Voulez-vous m’écouter sérieusement, comme je vous parle maintenant ?

— C’est si sérieux que cela ?

— Oui, je veus l’affirme. M'autorisez-vous à

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aller ce soir vous parler devant M'° Sergent ?

Ah! la lat J'entends la porte de la classe qui s’ouvre; on vient voir ce que je deviens. En deux bonds je suis loin du mur, et presque tout près de la pompe; je me jette à genoux parterre, et quand la Directrice, accompagnée de Rabastens qui part, arrive près de moi, elle me voit en train de frotter énergiquement l’encre de mes mains avec du sable, « puisque ça ne s’en va pas avec de l’eau. »

Ça prend très bien.

— Laissez donc ca, dit M'° Sergent, vous l’enlèverez chez vous à la pierre ponce.

Le bel Antonin m’adresse un «au revoir » à la fois joyeux et mélancolique. Je me suis relevée et lui envoie mon signe de tête le plus onduleux, qui fait rouler des boucles de cheveux mollement le long de mes joues. Derrière son dos, je ris; gros hanneton marseillais, il croit déjà que c’est arrivé! Je rentre dans la classe pour prendre mon capuchon, et je reviens chez nous, rêvassant à la conversation surprise derrière le petit mur.

Quel dommage que je n’aie pas pu entendre la fin de leur amoureux dialogue! Aimée aura consenti, sans se faire prier, à recevoir ce Richelieu inflammable mais honnête, et il est capable dela demander en mariage. Qu'est-ce qu’elle a donc dans la peau, cette petite femme pas même régulièrement jolie ? Fraîche, c’est vrai, avec des yeux magnifiques; mais enfin, il ne manque pas de beaux yeux dans de plus jolies figures, et celle-11

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de gâcher quand elle passe, en se faisant l’un à l’autre des yeux clignés et des claquements de langue (hier, j'en ai entendu un dire à son camarade en la désignant : « Vrai, je m’abonnerais bien à être puce dans son lit! ») Les gars, dans les rues; font les farauds pour elle, et les vieux habitués du café de la Perle, ceux qui prennent le vermouth tous les soirs, causent entre eux avec intérêt, « d’une petite fille, institutrice à l’école, qui fait regipper comme une tarte aux fruits pas assez sucrée ». Maçons, petits rentiers, directrice, instituteur, tous alors? Moi, elle m'intéresse un peu moins depuis que je la découvre si traitresse, et je me sens toute vide, vide de ma tendresse, vide de mon gros chagrin du premier soir.

On démolit, on finit de démolir l’ancienne école; pauvre vieille école! On jette à bas le rezde-chaussée, et nous assistons, curieusement, à la découverte que font les maçons, de murs doubles, des murs qu'on croyait pleins et épais, et qui sont creux comme des armoires, avec une espèce de corridor noir, où on ne trouve rien que de la poussière et une affreuse odeur, vieille et répugnante. Je me plais à terrifier Marie Belhomme en lui racontant que ces cachettes mystérieuses ont été ménagées au temps jadis pour y murer des

LA RÉ RMEES SES AE Has

femmes qui trompaient leurs maris, et que j'ai vu des os blancs traîner dans les gravats; elle ouvre des yeux effarés, demande : « C'est vrai? » et s’approche vite pour « voir les os » . Elle revient près de moi tout de suite.

— Je n’ai rien vu, c’est encore une menterie que tu me fais!

— Que l'usage de la langue me soit ôté à l’instant si ces cacheties dans les murs n’ont pas été creusées dans un but criminel! Et puis d’abord, tu sais, ça te va bien de dire que je mens, toi qui caches un chrysanthème dans ton Marmontel,celui que monsieur Antonin Rabastens portait à sa boutonnière

J'ai crié ça bien haut, parce que je viens d’apercevoir Mie Sergent qui entre dans la cour, pré: cédant Dutertre. Oh! on le voit souvent, celui-là, c’est une justice à lui rendre! Et c’est un beau dévouement qu’il a, ce docteur, de quitter sa clientèle à chaque instant pour venir constater l'état salisfaisant de notre école, — qui s’en va par : morceaux en ce moment, la première classe à l’École maternelle, la deuxième, là-bas dans la mairie. Il a peur, sans doute, que notre instruction ne souffre de ces déplacements successifs, le digne délégué cantonal! à

Ils ont entendu, elle et lui, ce que je disais — pardi, je l'ai fait exprès! — et Dutertre saisit cette | occasion de s'approcher. Marie voudrait rentrer sous terre, et gémit en se voilant la figure de ses

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mains. Bon prince, il s'approche tout riant, et frappe sur l'épaule de la nigaude qui tressaille et s’effare : « Petite, qu'est-ce que te dit cette CI :dine endiablée ? Tu conserves les fleurs que po te notre bel adjoint ? Dites donc, mademoiselle Sergent, vos élèves ont le cœur très éveillé, savez-vous! Marie, veux-tu que j'en informe ta mère pour iui faire comprendre que sa fille n’est plus une gamine ? » l

Pauvre Marie Belhomme ! Hors d’état de répondre un mot, elle regarde Dutertre, elle me regarde, elle regarde la Directrice, avec des yeux de biche ahurie, et va pleurer... M'° Sergent, qui n’est pas absolument enchantée de l’occasion qu’a trouvée le délégué cantonal de bavarder avec nous, le contemple avec des yeux jaloux et admiratifs; elle n'ose pas l’emmener (je le connais assez pour croire qu’il lui refuserait avec aisance). Moi, je jubile de la confusion de Marie, du mécontentement impatient de M'° Sergent (et sa petite Aimée, elle ne lui suffit done plus?) et aussi de voir le plaisir qu’éprouve notre bon docteur à rester près de nous. Il faut croire que mes yeux disent l’élat de rage et de contentement où je suis, car il rit en montrant ses dents pointues :

— Claudine, qu’as-tu à pétiller ainsi? C’est la méchanceté qui t’agite?

Je réponds « oui » de la tête, en secouant mes cheveux, sans parler, irrévérence qui fait froncer les sourcils touffus de M"° Sergent. Ça m'est bien

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égal. Elle ne peut pas tout avoir, cette mauvaise rousse, son délégué cantonal et sa petite adjointe, non, non... Plus sans-gêne que jamais, Duterire vient à moi et passe son bras autour de mes épaules. La grande Anaïs, curieuse, nous regarde en rapetissant ses yeux.

— Tu vas bien?

— Oui, Docteur, je vous remercie beaucoup.

— Sois sérieuse. (Avec ça qu'il l’est, lui, séricux!) Pourquoi as-tu toujours les yeux cernés ?

— Parce que le bon Dieu me les a faits comme ça.

— Tu ne devrais pas lire autant. Tu lis dans ton lit, je parie?

— Un petit peu, pas beaucoup. Est-ce qu'il ne faut pas ?

— Heu... si, tu peux bien lire. Qu'est-ce que tu lis? Voyons, dis-moi ça.

Il s’excite et m’a serré les épaules d’un geste brusque. Mais je ne suis pas si sotte que l’autre jour, et je ne rougis pas, pas encore. La Directrice a pris le parti d'aller gronder des petites qui jouent avec la pompe et s’inondent. Ge qu’elle doit bouillir à l’intérieur! J'en danse!

— Hier, j'ai fini Aphrodite ; ce soir, je commencerai La Femme et le Pantin.

— Oui? Tu vas bien, toit Pierre Louys? Pestet Pas étonnant que tu... Je voudrais bien savoir ce que tu comprends, là-dedans ? Tout?

(Je ne suis pas noltronne, ie erais, mais je n’ai-

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merais pas continuer cette conversation, seule avec lui le long d’un bois, ou sur un canapé, ses yeux brillent tellement! Et puis, s’il se figure que je m'en vais lui faire des confidences polissonnes.….)

— Non, je ne comprends pas tout, malheureusement, mais assez de choses tout de même. Et j'ai aussi Îu, l’autre semaine, la Susanne, de Léon Daudet. Je termine l'Année de Clarisse, un Paul Adam qui me ravit!

— Oui, et tu dors, après?... Mais tute fatigueras, avec ce régime-là; ménage toi un peu, ce serait dommage de t’abimer, tu sais.

Qu'est-ce qu'il croit donc? Il me regarde de si près, avec une si visible envie de me caresser et de m'embrasser, que voici le fächeux fard brülant qui m’envahit, et je perds mon assurance. Il craint peut-être aussi de perdre son sang-froid, lui, car il me laisse aller, en respirant profondément, et me quitte après une caresse sur mes cheveux, de la tête jusqu’à l’extrémité des boucles, comme sur le des des chats. Mike Sergent se rapproche, ses mains frémissent de jalousie, et ils s’éloignent tous deux; je les vois se parler très vivement, elle avec un air d’imploration anxieuse; lui, hausse légèrement l’épaule, et rit.

Ils croisent M'!° Aimée, et Dutertre s'arrête, séduit par ses yeux câlins ; il plaisante familièrement avec elle, toute rose, un peu embarrassée, contente ; et Mlle Sergent ne témoigne pas de jalousie cette fois, au contraire. Moi, le cœur me saute

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