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grande parlie de « grue » avec mes camarades, et les « gobettes » de la deuxième division, qui deviennent assez grandes personnes pour que nous les admettions à jouer avec nous. Je trace deux raies distantes de trois mètres, je me place au milieu pour faire la grue, et la partie commence, semée de cris pointus et de quelques chutes que je favorise.
On sonne; nous rentrons pour l’assommante leçon de travail à l’aiguille. Je prends ma tapisserie, avec dégoût. Au bout de dix minutes, Mie Sergent s'en va, sous prétexte d’aller distribuer des fournitures à la « petite classe » qui, de nouveau déménagée, se tient, provisoirement (bien entendu !) dans une salle vide de l'école maternelle, tout près de nous. Je parie qu’en fait de fournitures, la rousse va surtout s'occuper de sa petite Aimée.
Après une vingtaine de points de tapisserie, je suis prise d’un accès soudain de stupidilé qui m'empêche de savoir si je dois changer de nuance pour remplir une feuille de chêne, ou bien conserver la même laine avec laquelle j'ai terminé une feuille de saule. Et je sors, mon ouvrage à la main, pour demander conseil à l’omnisciente Di rectrice. Je traverse le corridor, j'entre dans la petite classe : les cinquante gamines enfermées là-dedans piaillent, se tirent les cheveux, rient, dansent, dessinent des bonshommes au tableau
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noir, et pas la moindre Mk Sergent, pas la moindre M'° Lanthenay. Ça devient curieux! Je ressors, je pousse la porte de l’escalicr ; rien dans l'escalier! Si je montais? Oui, mais qu’est-ce que je répondrai, si on me trouve-là? Bah? je dirai que je viens chercher Mlie Sergent, parce que j'ai entendu sa vieille paysanne de mère qui l'appelait.
Houche! Je monte sur mes chaussons, doucement, doucement, en laissant mes sabots en bas. Rien en haut de l'escalier. Mais voici la porte d’une chambre qui bäâille un peu, et je ne songe plus à rien autre qu'à regarder par l'ouverture, Mie Sergent, assise dans son grand fauteuil, me tourne le dos, heureusement, et tient son adjointe sur ses genoux, comme un bébé; Aimée soupire doucement et embrasse de tout son cœur la rousse qui la serre. À la bonne heuret On ne dira pas que cette directrice rudoie ses subordonnées! Je ne vois pas leurs figures parce que le fauteuil a un grand dossier assez haut, mais je n’ai pas besoin de les voir. Mon cœur me bat dans les oreilles, et tout d’un coup je bondis dans l’escalier sur mes chaussons muets.
Trois secondes après je suis réinstallée à ma place, près de la grande Anaïs qui se délecte à la lecture et aux images du Supplément. Pour qu’on ne s’aperçoive pas de mon trouble, je demande à
voir aussi, comme si ça m’intéressait! Il y a un
conte de Catulle Mendès, tout càlin, qui me plairait, mais je n’ai pas bien la tête à ce que je lis,
encore toute pleine de ce que j'ai guetté là-haut Je n’en demandais pas tant, et je no croyais certes pas leurs tendresses si vives.
Anaïs me montre un dessin de Gil Baër représentant un petit jeune homme sans moustaches, l'air d’une femme déguisée, et, entraînée par la lecture du Carnet de Lyonnette et des folichonneries d’Armand Silvestre, elle me dit avec des yeux troublés : « J’ai un cousin qui ressemble à ga, il s'appelle Raoul, 1l est au collège, et je vais le voir aux vacances tous les étés. » Cette révélation m'explique sa sagesse relative et nouvelle; elle écrit très peu aux gars en ce moment. Les sœurs Jaubert jouent les scandalisées à cause de ce journal polisson, Marie Belhomme renverse son encrier pour venir voir : quand elle a regardé les images et lu un peu, elle s'enfuit, ses longues mains en l'air, criant : « C’est abomina»le! je ne veux pas lire le reste avant la récréation! » Elle est à peine assise, en train d’éponger son encre renversée, que Mile Sergent rentre, sérieuse mais avec des yeux enchantés, scintillants; je regarde tette rousse comme si je n'étais pas sûre que ce Jùt la même que l’embrasseuse de là-haut.
— Marie, vous me ferez une narration sur la maladresse, et vous me l’apporterez ce soir à cinq heures. Mesdemoiselles, demain arrive une nouvelle adjointe, Mie Griset, vous n'aurez pas aflaire elle, elle s’occupera de la petite classe seulement.
J'ai failli demander : « Et M'e Aimée, elle s’en
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va donc? » Mais la réponse arrive toute seule :
— M'e Lanthenay emploie trop peu son intelligence Jans la seconde classe ; désormais elle vous donnera ici des leçons d’histoire, de travail à l’ai- | guille et de dessin, sous ma surveillance.
Je la regarde en souriant, et je hoche la tête | comme pour la complimenter de cet arrangement | vraiment assez réussi. Elle fronce les sourcils, tout de suite encolérée : :
— Claudine, qu'avez-vous fait à votre tapisserie? Tout ça? Oh! vous ne vous êtes vraiment pas fatiguée!
Je prends mon air le plus idiot pour répondre :
— Mais, Mademoiselle, je suis allée tout à l'heure àla petite classe pour vous demander s'il fallait prendre le vert n° 2 pour la feuille de chêne et il n'y avait personne; je vous ai appelée dans l'escalier, il n’y avait personne non plus.
Je parle lentement, à haute voix, afin que tous les nez penchés sur les tricots et les coutures se lèvent; on m'écoute avidement; les plus grandes se demandent ce que la Directrice pouvait faire au loin, laissant ainsi les élèves à l'abandon. Mie Sergent devient d’un cramoisi noircissant, et répond vivement : « J'étais allée voir où il serait possible de loger la nouvelle adjointe; le bâtiment scolaire est presque achevé, on le sèche avec de grands feux, et nous pourrons sans doute nous M installer bientôt. »
Je fais un geste de protestation et d’excuse qui
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veut dire. «€ Oh! je n'ai pas à savoir où vous étiez, vous ne pouviez qu'être où vous appelait votre devoir. » Mais j’éprouve un contentement rageur à penser que je pourrais lui répliquer : « Non, zélée éducatrice, vous vous souciez aussi eu que possible de la nouvelle adjointe; c’est l’autre, c’est Mlle Lanthenay qui vous occupe, et vous étiez dans votre chambre avec elle, en train de l’embrasser à pleine bouche. »
Pendant que je roule des pensées de révolte, la rousse s’est ressaisie : très calme, à présent, elle parle d’une voix nette.
— Prenez vos cahiers. En titre : Composition française. Expliquez et commentez cette pensée : « Le temps ne respecte pas ce qu’on a fait sans lui. » Vous avez une heure et demie.
0 désespoir et navrement! Quelles inepties vatil falloir sortir encore! Ça m'est si égal que le temps respecte ou non ce qu’on fait sans l’inviter! Toujours des sujets pareils ou pires! Oui, pires, car nous voici à la veille du jour de l’an, presque, et nous n'échapperons pas à l’inévitable petit morceau de style sur les étrennes, coutume vénérable, joie des enfants, attendrissement des parents, bonbons, joujoux (avec un æ au pluriel, comme bijou, caillou, chou, genou, hibou et pou) — sans oublier la note touchante sur les petits pauvres qui ne reçoivent pas d’étrennes, et qu’il faut soulager en ce jour de fête, pour qu’ils aient leur part de jciet — Horreur! Horreur!
Pendant que je rage, les autres «brouillonnent» déjà; la grande Anaïs attend que je commence pour copier son début sur lé mien; les deux Jaubert ruminent et réfléchissent sagement, et Marie Belhomme a déjà rempli une page d’inepties, de phrases contradictoires et de réflexions à côté du sujet. Après avoir bâillé un quart d'heure, je me décide, et j'écris tout de suite sur le « cahierjournal » sans brouillon, ce qui indigne les autres.
À quatre heures, en sortant, je constate sans douleur que c’est mon tour de balayage, avec Anaïs. D’habitude, cette corvée me dégoûte, mais aujourd’hui, ça m'est égal, j'aime mieux ça même.
En allant chercher l’arrosoir, je rencontre enfin Mie Aimée qui a les pommettes rouges et les yeux brillants.
— Bonjour, Mademoiselle. À quand la noce?
— Comment! mais... ces gamines savent toujours tout! Mais ce n’est pas encore décidé... la date. du moins. Ce sera pour les grandes vacances, sans doute... Vous ne le trouvez pas laid, dites, Monsieur Duplessis ?
— Laid, Richelieu? Non, par exemple! Il est tellement mieux que l’autre, tellement! Vous l’aimez ?
— Mais, dame, puisque je l’accepte pour maril
— En voilà une raison! Ne me faites donc pas des réponses semblables, croyez-vous parler à Marie Belhomme? Vous ne l'aimez guère, vous le
trouvez gentil et vous avez envie de vous marier, pour voir ce que c’est, et par vanité, pour embê. ter vos camarades de l’École Normale qui reste. ront vieilles filles, voilà tout! Ne lui faites pas trop de farces, c’est tout ce que je peux lui souhaiter, car il mérite sans doute d'être aimé mieux que vous ne l’aimez.
Vlan! Là-dessus je tourne les talons, et je cours chercher de l’eau pour arroser. Elle est restée là plantée, décontenancée. Enfin elle s'en va surveiller le balayage de la petite classe, ou bien raconter ce que je viens de dire à sa chère M°° Sergent. Qu’elle y aille! Je ne veux plus me soucier de ces deux folles, dont une ne l’est pas. Et toute excitée, j'arrose, j'arrose trop, j'arrose les pieds d'Anaïs, les cartes géographiques, puis je balaye à tour de bras. Ça me repose, de me fatiguer ainsi.
Lecon de chant. Entrée d'Antonin Rabastens, cravaté de bleu ciel « Té, bel astre », comme disaient les Provençales à Roumestan. Ticns, M'° Aiïmée Lanthenay est là aussi, suivie d’une petite créature, plus petite qu’elle encore, à démarche singulièrement souple, et qui paraît treize ans, avec une figure un peu plate, des yeux verts, le teint frais, les cheveux soyeux et foncés. Cette gamine s’est arrêtée, toute sauvage, sur le seuil; M°° Aimée se tourne vers elle en riant : « Allons, viens, n’aie pas peur ; Luce, entends-tu ? »
Mais, c’est sa sœur! J'avais complètement ou-
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blié ce détail. Elle m'avait parlé de cette sœur probable, au temps où nous étions amies... Je trouve ça si drôle, cette petite sœur qu’elle amène, que je pince Anaïs qui glousse, je chatouille Maric Belhomme qui miaule, et j’esquisse un petit pas à deux temps derrière M"° Sergent. Rabastens trouve ces folies charmantes; la petite sœur Luce me regarde de ses yeux bridés. M"° Aimée se met à rire (elle rit de tout, maintenant, elle est si heureusel!) et me dit :
— Je vous en prie, Claudine, ne la rendez pas folle pour commencer; elle est bien assez timide naturellement.
— Mademoiselle, je veillerai sur elle comme sur ma personnelle vertu. Quel âge a-t-elle?
— Quinze ans le mois dernier.
— Quinze? Eh bien, maintenant, je n’ai plus confiance en personne! Je lui en donnais treize, bien payés.
La petite, devenue toute rouge, regarde ses pieds, jolis d’ailleurs. Elle se tient contre sa sœur et lui serre le bras pour se rassurer. Attends, je vais lui donner du courage, moi!
— Viens, petite, viens ici avec moi. N'aie pas peur. Ce monsieur, qui arbore en notre honneur des cravates enivrantes, c’est notre bon professeur de chant, tu ne le verras que les jeudis et les dimanches, malheureusement. Ces grandes filles-là, c'est des camarades, tu les connaîtras assez tôt. Moi, je suis l’élève irréprochable, l’oi-
seau rare, on ne me gronde jamais (s’pas, Mademoiselle?) et je suis toujours sage comme aujourd'hui. Je scrai pour toi une seconde mère!
Mie Sergent s'amuse sans vouloir ên avoir air, Rabastens adnure, et les yeux de la nouvelle expriment des doutes sur mon état mental. Mais je la laisse, j'ai assez joué avec cette Luce; elle reste près de sa sœur qui l’appelle « petite bête »; elle ne m'intéresse plns. Je demande sans me gêner :
— Où allez-vous la coucher, cette enfant, puisque rien n’est fini encore ?
— Avec moi, répond Aimée.
Je pince les lèvres, je regarde la Directrice bien en face et je dis nettement :
— Bien z'ennuyeux, ça!
Rabastens rit dans sa main (est-ce qu’il saurait quelque chose?) et émet cette opinion qu’on pourrait peut-être commencer à chanter. Oui, on pourrait; et même on chante. La petite nouvelle ne veut rien savoir, et reste muette obstinément.
— Vous ne savez pas bien la musique, Mademuiselle Lanthenay junior? demande l’exquis Antonin, avec des sourires de placier en vins :
— Si, Monsieur, un peu, répond la petite Luce d’une faible voix chantante, qui doit être douce à l'oreille quand la frayeur ne l’étrangle pas
— Eh bien, alors?
Eh bien, alors, rien du tout. Laisse donc cette enfant tranquille, galantin de Marseille!
94 GLAUDINE A L'ÉCOLE
Dans le même instant, Rabastens me souffle :
«Et autremint, je crois que si ces demoiselles sont fatiguées, les leçons de chant n’y seront pour rien! »
Je jette les yeux autour de moi, toute surprise de son audace à me parler bas; mais il a raison, mes camarades sont occupées de la nouvelle, la cajolent et lui parlent doucement; elle répond gentiment, toute rassurée de se voir bien accueillic; quant à la chatte Lanthenay et à son tyran aimé, blotties dans l’embrasure de la fenêtre qui donne sur le jardin, elles nous oublient profondément ; Mie Sergent a entouré de son bras la taille d’Aimée, elles parlent tout bas, ou ne parlent pas du tout, ça revient au même. Antonin, qui a suivi mon regard, ne se retient pas de rire :
— Elles sont rudement bien ensemble!
— Plutôt, oui.C’est touchant, cette amitié, n’estce pas, Monsieur ?
Ce gros naïf ne sait pas cacher ses sentiments et s’exclame tout bas :
— Touchant? dites que c’est embarrassant pour les otres! Dimanche soir, je suis allé reporter des cahiers de musique, ces demoiselles étaient dans la classe, ici, sans lumière. J'entre — n’estce pas, c’est un endroit publie, cette classe — et, dans le crépuscule, j’entrevois Mademoiselle Sergent avé Mademoiselle Aimée, l’une près de l’otre, s’embrassant comme du pain. Vous croyez qu’elles so sont dérangées, peut-être? Non, Mike Sergent
s’est, retournée languissammint, en demandant « Qui est là? » Moi, je ne suis pas trop timide, pourtant, eh bien, je suis resté toute bette devant clles. | |
(Cause toujours, tu ne m’apprends rien, candide sous-maître ! Mais j'oubliais le plus important).
— Et votre collègue, Monsieur, je le crois fort heureux, depuis que le voilà fiancé avec Mie Lanthenay ?
— Qui, le povre garçon ; mais il me semble qu’il n'y a pas de quoi être si heureux.
— Oh! pourquoi donc ?
— Hé! la Direttrice fait tout ce qu’elle veut de Mie Aimée, ce n’est pas bien agréable pour un futur mari. Moi, ça m’annuierait que ma femme fût dominée de cette façon par un otre que par moi.
Je suis de son avis. Mais les otres ont fini d’interviewer la nouvelle venue, il est prudent de nous taire. Chantons.… Non, inutile : voici Armand qui ose entrer, dérangeant le chuchotage tendre des deux femmes. Il reste en extase devant Aimée qui coquette avec lui, et joue de ses paupières aux cils frisés, tandis que M'e Sergent le contemple avec des yeux attendris de belle-mère qui a casé sa fille. Les conversations de nos camarades recommencent, jusqu’à ce que l’heuresonne. Rabastens a raison, quelle drolles, pardon, quelles drôles de leçons de chant!
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Je trouve ce matin à l’entrée de l'école une jeune fille pâle — des cheveux ternes, des yeux gris, la peau déveloutée, — qui serre un fichu de laine sur ses épaules étroites avec l’aspect navrant d’un chat maigre qui a froid et peur. Anaïs me la désigne d’un geste de menton avec une moue mécontente. Je secoue la tête avec pitié, et je lui dis tout bas : « En voilà une qui sera malheureuse ici, ça se voit tout de suite; les deux autres sont trop bien ensemble pour ne pas la faire souffrir. »
Les élèves arrivent peu à peu. Avant d'entrer, je remarque que les deux bâtiments scolaires s’achèvent avec une rapidité prodigieuse ; il parai que Dutertre a promis une forte prime à l’entrepreneur si tout était prêt à une date qu’il a fixée, Il doit en manigancer des tripotages, cet être-làt
Leçon de dessin, sous la direction de M1e Aimée Lanthenay. « Reproduction linéaire d’un objet usuel ». Cette fois, c’est une carafe taillée que nous devons dessiner, posée sur le bureau de Mademoiselle. Toujours gaies, ces séances de dessin parce qu’elles fournissent mille prétextes pour se lever; on trouve des « impossibilités », on fait des taches d'encre de chine partout où le besoin ne s’en fait pas sentir. Tout de suite, les réclamations commencent, j'ouvre le feu :
— Mademoiselle Aimée, je ne peuæ pas dessiner la carafe d’où je suis, le tuyau du poêle me la cache!
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Mademoiselle Aimée, fort occupée à chatouiller la nuque rousse de la Directrice qui écrit une lettre, se tourne vers moi :
i -— Penchez la tête en avant, vous la verrez, je pense.
— Mademoiselle, continue Anaïs, je ne peux pas du tout voir le modèle, parce aue Ja tête de Claudine est devant!
— Oh! que vous êtes agaçantes; tournez un peu votre table, alors vous verrez toutes les deux. À Marie Belhomme, maintenant. Elle gémit :
— Mademoiselle, je n’ai plus de fusain, et puis la feuille que vous m'avez donnée a un défaut au milieu, et alors jene peux pas dessiner la carafe
— Oh! grince M"* Sergent, énervée, avez-vous fini, toutes, de nous ennuyer ? Voilà une feuille, voilà du fusain, et maintenant que je n’entende plus personne, ou je vous fais dessiner tout un service de table!
Silence épouvanté. On entendrait respirer une mouche... pendant cinq minutes. À la sixième minute, un bourdonnement léger renaît, un sabot tombe, Marie Belhomme tousse, je me lève pour aller mesurer, à bras tendu, la hauteur et la largeur de la carafe. La grande Anaïs en fait autant, après moi, et profite de ce qu’on doit fermer un
- œil pour plisser sa figure en horribles grimaces qui font rire Marie. Je finis par esquisser la carafe au fusain, et je me lève pour aller prendre l'encre
de chine dans le placard derrière le bureau des
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deux institutrices. Elles nous ont oubliées, elles se parlent bas, elles rient, et parfois M°° Aimée
se recule avec une moue effarouchée qui lui va
très bien. Vrai, elles se gênent si peu devant nous,
maintenant, que ce n’est pas la peine de nous gê- . ner non plus. Attendez, mes enfants!
Je lance un « Psst » d'appel qui fait se lever
toutes les figures, et désignant à la classe le tendre couple Sergent-Lanthenay, j’étends au-dessus des deux têtes, par derrière, mes mains bénissantes. Marie Belhomine éclate de joie, les Jaubert baissent des nez réprobateurs, et, sans avoir été vue des intéressées, je me replonge dans le placard, d’où je rapporte la bouteille d'encre de chine,
En passant, je regarde le dessin d’Anaïs : sa carafe lui ressemble, trop haute, avec un goulot trop mince et trop long. Je veux l’en prévenir, mais elle ne m'entend pas, toute occupée à préparer sur ses genoux du « gougnigougna » pour l'envoyer à la nouvelle dans une boîte à plumes, la grande chenille! (Du gougnigougna, c’est du fusain pilé dans l'encre de chine, de manière à faire un mortier presque sec, qui tache les doigts sans défiance, intensément, et les robes et les cahiers.) Cette pauvre petite Lucé va noircir ses mains, salir son dessin en ouvrant la boîte, et sera grondée. Pour la venger, je m’empare du dessin d’Anaïs vivement, je dessine à l'encre une ceinture avec une boucle, qui enserre la taille de la carafe, et j'écris au-dessous Portrait de la
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grande Anaïs. Elle relève la tête à l’instant où je finis d'écrire, et passe son gougnigougna en boîte à Luce, avec un gracieux sourire. La petite devient rouge et remercie. Anaïs se repenche sur son dessin et pousse un « oh! » retentissant d’indignation qui rappelle nos roucoulantes institutrices à la réalité :
— Eh bien! Anaïs, vous devenez folle, je pense ? — Mademoiselle, regardez ce que Claudine a fait sur mon dessin | Elle le porte, gonfiée de colère, sur le bureau ; Mie Sergent y jette des yeux sévères et, brusquement, éclate de rire. Désespoir et rage d’Anaïs qui pleurerait de dépit si elle n'avait la larme si difficile. Reprenant son sérieux, la directrice prononce : « Ce n’est pas ce genre de plaisanteries qui vous aidera à passer un examen satisfaisant, Claudine; mais vous avez fait là une critique assez juste du dessin d’Anaïs qui était en effet trop étroit et trop long. » La grande bringue revient à sa place, déçue, ulcérée. Je lui dis :
— Ça t’apprendra à envoyer du gougnigougna à cette petite qui ne t’a rien fait!
— Oh! Oh! tu voudrais donc te rattraper sur la petite de ton peu de succès auprès de sa sœur aînée, que tu la défends avec tant de zèle ?
Pan!
Ça, c’est une gifle énorme qui sonne sur sa joue. Je la lui ai lancée à toute volée, avec un « Mêle- ‘toi de ce qui te regarde » supplémentaire. La
classe, en désordre, bourdonne comme une ruche; Mie Sergent descend de son bureau pour une si grave affaire. Il y avait longtemps que je n'avais battu une camarade, on commençait à croire que j'étais devenue raisonnable. (Jadis j'avais la fàcheuse habitude de régler mes petites querelles toute seule, avec des calottes et des coups de poing, sans juger utile de rapporter comme les autres.) Ma dernière bataille date de plus d’un an.
Anaïs pleure sur la table.
— Mike Claudine, dit sévèrement la Directrice, je vous engage à vous contenir. Si vous recommencez à battre vos compagnes, je me verrai forcée de ne plus vous recevoir à l’école.
Elle tombe mal, je suis lancée; je lui souris avec tant d’insolence qu’elle s’emballe tout de suite :
— Claudine, baissez les yeux!
Je ne baisse rien du tout.
— Claudine, sortez!
— Avec plaisir, Mademoiselle!
Je sors, mais, dehors, je m'aperçois que je suis tête nue. Je rentre aussitôt pour prendre mon chapeau. La classe est consternée et muette. Je remarque qu'Aimée, accourue près de Mlle Sergent, lui parle rapidement, tout bas. Je ne suis pas encore sur le seuil que la Directrice me rappelle :
—Claudine, venezici;asseyez-vousà votre place. Je ne veux pas vous renvoyer, puisque vous quittez la classe après le brevet. Et puis enfin, vous
Î 1 ; pr A pl à :
CLAUDINE À L "ÉCOLE | ot ou n'êtes pas une élève médiocre, quoique vous soyez / HR AVE
souvent une mauvaise élève, et je ne voudrais me! priver de vous qu’à la dernière extrémité. Remettez votre chapeau à sa place.
Ce que ça a dû lui coûter! Encore toute émue, les battements de son cœur font trembler les feuilles du cahier qu’elle tient. Je dis : € Merci, Mademoiselle », très sage. Et, rassise à ma place, à côté de la grande Anaïs silencieuse et un peu
effrayée de la scène qu’elle a provoquée, je songe ,
avec stupeur aux raisons qui ont pu décider cette |
rousse rancunière à me rappeler. A-t-elle eu peur de l'effet produit dans le chef-lieu de canton? A-
t-elle pensé que je bavarderais à tue-tête, que je raconterais tout ce que je sais (au moins), tout le désordre de cette École, le tripotage des grandes filles par le délégué cantonal et ses visites prolongées à nos institutrices, l’abandon fréquent des classes par ces deux demoiselles, tout occupées à échanger des cälincries à huis clos, les lectures plutôt libres de M'e Sergent (Journal Amusant), Zolas malpropres et pis encore encore), le beau sous-maître galant et barytonneur qui flirte avec les élèves du brevet, — un tas de choses suspoctes et ignorées des parents parce que les grandes qui s'amusent à l’École ne les leur raconteront jamais, et que les petites ne voient pas clair? A-t-elle redouté un demi-scandale qui endommagerait singulièrement sa réputation et l’avenir de la belle École qu’on bâtit à grands frais? Je le crois. Et
puis, maintenant que mon emballement est tornbé, ; comme le sien, j'aime mieux rester dans cette boîte où je m'amuse mieux que partout ailleurs, Assagie, je regarde la joue marbrée d’Anaïs, et je lui murmure gaiement :
— Eh bent ma vieille, ça te tient chaud?
Elle a eu si peur de mon renvoi dont j'aurais pu l’accuser d’être la cause, qu’elle ne me tient pas rançune :
— Sûr, que ça tient chaud! Mais, tu sais, tu as la main lourde! T'es pas folle de te mettre en colère comme ça?
— Allons, va, n’en parlons plus. Je crois que j'aieu un mouvement nerveux un peu violent dans le bras droit.
Tant bien que mal, elle a effacé la « ceinture » de sa carafe; j'ai achevé la mienne, et Mlle Aimée, ks doigts fébriles, corrige nos dessins. “2
Aujourd’hui, je trouve la cour vide ou presque. Dans l'escalier de l'école maternelle, on cause beaucoup, des voix s’appellent et crient des « Fais donc attention! — C'est lourd, bon sang! » Je m'élance :
— Qu'est-ce qu’on fait ?
— Tu vois bien, explique Anaïs, nous aidons ces demoiselles à déménager d’ici pour aller dans le bâtiment neuf.
— Vite, donnez-moi quelque chose à porter!
— Y en a là-haut, vas y.
Je grimpe dans la chambre de la Directrice, la chambre où j'ai guetté à la porte... enfin! Sa paysanne de mère, son bonnet de travers, me confie à porter, aidée de Marie Belhomme. une grande manne contenant les objets de toilette de sa fille Elle se met bien, la rousse! Toilette fort minutieusement garnie, petits et grands flacons de cristal taillé, ongliers, vaporisateurs, brosses, pinces et houppeltes, cuvelle immense et « pelit cheval », ce n’est pas là, pas du tout, la garniture de toilette d’une institutrice de campagne. Il n’y a qu’à re-
garder, pour en être sûre, la toilette de Mile Aimée,
celle aussi de cette pâle et silencieuse Griset, que nous transportons ensuite : une cuvette, un pot à eau de dimensions restreintes, une petite glace ronde, une brosse à dents, du savon, et c’est tout. Pourtant, cette petite Aimée est très coquette, surtout depuis quelques semaines, toute pomponnée et parfumée. Comment s’y prend elle ? Cinq minutes après, je m'aperçois que le fond de son pot à eau est poussiéreux. C’est bon ; on comprend.
Lo bâtiment neuf, qui contient trois salles de classe, un dortoir au premier étage, et des petites chambres de sous-maîtresses, est encore trop frais
pour mon goût, ct sent désagréablement le plâtre.
Entre les deux, on construit la maison principale, qui contiendra la mairie au rez-de-chaussée, les appartements privés au premior et reliera les deux ailes déjà achevées.
En redescendant, il me pousse l’idée merveilleuse de grimper dans les échafaudages, puisque les maçons sont encore à déjeuner. Et me voilà tout de suite en haut d’une échelle, puis vagabondant sur les « châfauds » où je m'amuse beaucoup. Aïe! voilà des ouvriers quireviennent! Je me cache derrière un pan de maçonnerie, attendant de pouvoir redescendre; ils sont déjà sur l'échelle. Bah ! ils ne me dénonceront pas s’ils m’aperçoivent. C’est Houette-le-Rouge et Houette-le-Noir, je les connais bien de vue.
Leurs pipes allumées, ils causent :
— Ben sûr, c'est pas celle-là qui me rendra fou !.
— Laquelle donc ?
— (C'te nouvelle sous-maîtresse qu’est arrivée hier.
— Ah! dame, elle a pas l’air heureuse, pa si tant que les deux autres.
— Les deux autres, m’en parle pas, j'en suis saoul ; c’est pus rien à mon idée, on dirait l'homme et la femme. Tous les jours je les vois d’ici, tous les jours c’est pareil : ça se liche, ça ferme la fenètre et on voit pus rien. M’en parle pus! La petite est pourtant bien plaisante, arriée ?; mais c’est fini. Et l’autre sous-maître qui va l’épouser! Encore un qu’a rudement de la fiente dans les yeux, pour faire un coup pareil!