Il faut neuf billes pour jouer au « carré
SULA à | FA PPT
118 © GLAUDINE À L'ÉCOLE PRE
— Mais moi, j'ai les caiens que je t’ai gagnés. Viens, on va faire une poursuite.
Poursuite très animée; les caiens reçoivent des chocs à les faire éclater. Pendant que je vise longuement pour un coup difficile : « Houche! » fait Anaïs, « regarde! »
C’est Rabastens qui entre dans la cour. Si tôt, nous pouvons nous en étonner. D'ailleurs, le plus beau des Antonin est déjà pomponné et luisant ; — trop luisant. Sa figure s’éclaire à ma vue, et il vient droit à nous.
— Mesdemoisellest... Que l’animation du jeu vous élumine de belles couleurs, mademoiselle Claudine!
Ce pataud est-il assez ridicule! Toutefois, pour vexer la grande Anaïs, je le regarde avec complaisance, et je cambre ma taille en faisant battre mes cils.
— Monsieur, qui vous amène si tôt chez nous?
Ces demoiselles sont encore dans leurs appartements. ARE
— Justement, je ne sais pas bien ce que je viens dire, sinon que le fiancé de M”*° Aimée, n’a pas dîné hier soir avé nous; des gens affirment l'avoir rencontré l’air souffrant, en tous cas il n’est pas encore rentré; je le crois en mauvaise passe, et je . voudrais avertir M'"° Lanthenay de l’état maladif de son fiancé.
«L'état maladif de son fi-ancé... » Il s'exprime bien, ce Marseillais ! Il devrait s'établir « annon-
veur de morts et d’accidents graves. » Allons, la crise approche. Mais moi, qui songeais, hier, à mettre en garde la coupable Aimée, je ne veux plus, maintenant, qu’il aille la prévenir. Tant pis pour elle ! Je me sens méchante et avide d'émotions, ce matin, et je m’arrange de façon à retenir Antonin près de moi. Bien simple il suffit d'ouvrir des yeux naïfs et de pencher la tête pour que mes cheveux tombent librement le long de ma figure. Il mord tout de suite à l’hameçon.
— Monsieur, dites-moi un peu si c’est vrai que vous faites des vers charmants? Je l’ai entendu dire en ville.
C'est un mensonge, bien entendu. Mais j'inventerais n'importe quoi pour l'empêcher de monter chez les institutrices. Il rougit et bégaie, éperdu de joie et de surprise :
— Qui a pu vous dire?... Mais non, mais je ne mérite pas, certes. C’est singulier, je ne croyais pas en avoir parlé à qui que ce soit!
— Vous voyez, la renommée trahit votre modestie ! (je vais parler comme lui, tout à l'heure) Serait-il indiscret de vous demander.
— Je vous en prie, Mademoiselle... vous me voyez confus. Je ne pourrai vous faire lire que de povres vers. amoureux... mais chastest (il bafouille) je n’aurais jamais, naturellement... osé me permettre...
— Monsieur, est-ce que la cloche ne sonne pas la rentrée chez vous
ps < PE ie j . 420 GLAUDINE À L'ÉCOLE
Qu’ils’en aille, qu'il s’en aille donc!toutà l’heure Aimée va descendre, il la préviendra, elle se défiera et nous ne verrons rien!
— Oui, mais il n’est pas l’heure, ce sont ces diables de gamins qui se pendent à la chaîne, on ne peut pas les laisser une seconde. Et mon collègue n’est pas toujours là! Ah! c’est peunible d’ê- . tre seul pour veiller à tout!
Ilest candide, tout de mêmet Cette façon de «
« veiller à tout, » qui consiste à venir conter fleurette aux grandes filles, ne doit pas l’éreinter outre mesure.
— Vous voyez, Mademoiselle, il faut que j’aille sévir! Mais M°° Lanthenay.… | — Oh! vous pourrez toujours prévenir à onze … heures, si votre collègue est encore absent, — ce « qui m'étonnerait. Peut-être va-t-il rentrer d’une minute à l'autre? 00 Va sévir, va donc sévir, gros muid de gaffes. Tu as assez salué, assez souri ; file, disparais! Enfin! La grande Anaïs, un peu vexée de l'inattention du sous-maître pour elle, me révèle qu'il est amou- … reux de moi. Je hausse les épaules : « Finissons « donc notre partie, ça vaudra mieux que de dire des insanités. » 1 La partie finit pendant que les autres arrivent, … et que les institutrices descendent au dernier moment. Elles ne se quittent pas d’une semelle! Cette petite horreur d’Aimée prodigue à la rousse des ralices de gamine.
On rentre et M" Sergent nous laisse aux mains de sa favorite qui nous demande les résultats de nos problèmes de la veille.
— Anaïs, au tableau. Lisez l’énoncé,.
C’est un problème assez compliqué, mais lagrande Anaïs, qui a le don de l’arithmétique, se meut parmi les courriers, les aiguilles de montres, et les partages proportionnels avec une remarquable aisance. Aïe, c’est à mon tour.
— Claudine, au tableau. Extrayez la racine carrée de deux millions soixante-treize mille six cent vingt.
Je professe une insurmontable horreur pour ces petites choses qu'il faut extraire. Et puis, Mie Sergent n'étant pas là, je me décide brusquement à jouer un tour à mon ex-amie ; tu l’as voulu, làcheuse! Arborons l’étendard de la révolte! Devant le tableau noir, je fais doucement : « Non » en secouant la tête.
— Comment, non?
— Non! Je ne veux pas extraire de racines aujourd'hui. Ça ne me dit pas.
— (Claudine, vous devenez folle?
— Je ne sais pas, Mademoiselle. Mais je sens que je tomberai malade si j’extrais cette racine, ou toute autre analogue.
— Voulez-vous une punition, Claudine?
— Je veux bien n'importe quoi, mais pas de racines. Ce n’est pas par désobéissance; c’est parce
que je ne peux pas extraire de racines. Je regrette beaucoup, je vous assure.
La classe trépigne de joie; M'° Fm s’Impatiente et rage.
— Enfin, m'obéirez-vous? Je fra mon rapport à M'° Sergent et nous verrons.
— Je vous répète que je suis au désespoir.
Intérieurement, je lui crie : « Mauvaise petite rosse, je n’ai pas d’égards à montrer pour toi, et je e causerai plutôt tous les embêtements possibles. »
Elle descend les deux marches du bureau et s’avance sur moi, dans le vague espoir de m’intimider. Je m'empêche de rire à grand’peine, et je garde mon air respectueusement désolé... Cette toute petite! Elle me vient au menton, ma parole! La classe s’amuse follement; Anaïs mange un crayon, bois et mine, à grandes bouchées.
— Mademoiselle Claudine, obéirez-vous, oui ou non ?
Avec une douceur têtue, je recommence; elle est tout près de moi, et je baisse un peu le ton :
— Encore une fois, Mademoiselle, faites-moi ce que vous voudrez, donnez-moi des fractions à réduire au même dénominateur, des triangles semblables à construire, des fissures à constater, … tout, quoi, tout : maïs pas ça, oh non, pas de racines carrées |
Les camarades, à l’exception d’ Anaïs, n'ont pas compris, car j'ai lâché mon insolence vite, et sans appuver ; elle s'amusent seulement de ma résis-
tance ; mais M'° Lanthenay a reçu une commotion. Toute rouge, la tête perdue, elle crie :
— Cest... c’est trop fort! Je vais appeler M’: Sergent. aht c’est trop fort!
Elle se jette vers la porte. Je cours après elleet je la rattrape dans le corridor, pendant que les élèves rient à pleine gorge, crient de joie et grimpent debout sur leurs bancs. Je retiens Aimée par le bras, pendant qu’elle essaie, de toutes ses petites forces, de se défaire de. mes mains, sans rien dire, sans me regarder, les dents serrées.
— Ecoutez-moi donc quand je vous parle ! Nous n’en sommes plus à dire des passe-temps, entre nous; je vous jure que si vous me dénoncez à Me Sergent, je cours raconter à votre fiancé l’histoire de la fissure. Monterez-vous encore chez la Direëtrice, maintenant ?
Elle s’est arrêtée net, toujours sans rien dire, les yeux obstinément baissés, la bouche pincée.
— Allons, parlez! Revenez-vous dans la classe avec moi? Si vous n’y rentrez pas tout de suite, je n’y rentre pas non plus, moi; je vais prévenir| votre Richelieu. Dépêchez-vous de choisir. |
Elle ouvre enfin les [lèvres pour murmurer, sans me regarder : « Je ne dirai rien. Lâchez-moi, je ne dirai rien. » |
— C'est sérieux? Vous savez que si vous le ra contez à la rousse, elle ne sera pas capable de s’en cacher plus de cinq minutes, et je le saurai vite. C'est sérieux? c’est. promis ?
HER es
AU Se | CLAUDINE A L COLE -
— Je ne dre rien, lâchez-moi. Je rentrerai tout de suite dans la classe.
Je lui lâche le bras, et nous rentrons sans rien dire. Le bruit de la ruche tombe brusquement. Ma victime, au bureau, nous ordonne brièvement de transcrire au net les problèmes. Anaïs me demande tout bas : « Est-ce qu’elle est montée le dire? »
— Non, je lui ai fait de modestes excuses. Tu comprends, je ne voudrais pas pousser trop loin une blague pareille.
Mie Sergent ne revient pas. Sa petite adjointe garde jusqu’à la fin de la classe sa figure fermée:
et ses yeux durs. A dix heures et demie on songe déjà à la sortie proche ; je prends quelques petites braises dans le poèle pour les fourrer dans mes sabots, excellent moyen de les chauffer, défendu formellement, cela va de soi; mais Mlle Lanthenay songe bien à la braise et aux sabots! Elle rumine sourdement sa colère, et ses yeux dorés sont deux topazes froides. Ça m'est bien égal. Et même ça m’enchante.
Qu'est-ce que c’est que ça? Nous dressons l'oreille : des cris, une voix d'homme qui injurie, mêlée à une autre voix qui cherche à la dominer. des maçons qui se battent? Je ne crois pas, je flaire autre chose. La petite Aimée est debout, toute pâle, elle aussi sent venir autre chose. Soudain Mie Sergent se jette dans la classe, le cramoisi de ses joues s'est enfui :
— Mesdemoiselles, sortez tout de suite, il n’est pas l'heure, mais çä ne fait rien. Sortez, sortez, ne vous mettez pas en rang, entendez-vous, allezvous en!
— Qu'est-ce qu'il y a? crie Mie Lanthenay!
— Rien, rien,..… mais faites-les donc sortir et ne bougez pas d'ici, il faut plutôt fermer la porte à clef... Vous n’êtes pas encore parties, petites emplâtres!
Il n’y a plus de ménagements à garder, décidément. Plutôt que de quitter l’École en un pareil moment je me laisserais écorcher! Je sors dans la bousculade des camarades abasourdies. Dehors, on entend clairement la voix qui vocifère... Bon Dieu ! c’est Armand, plus livide qu’un noyé, les yeux creux et égarés, tout verdi de mousse, avec des brindilles dans les cheveux — il a couché dans le bois, sûr... Fou de rage, après cette nuit passée à remâcher sa douleur, il veut se ruer dans la classe, hurlant, les poings tendus; Rabastens le retient à pleins bras et roule des yeux effarés. Quelle affaire! Quelle affaire!
Marie Belhomme se sauve, terrifiée, la seconde division derrière elle; Luce disparaît et j'ai le temps de surprendre son méchant petit sourire: les Jaubert ont couru à la porte de la cour sans tourner la tête. Je ne vois pas Anaïs, mais je jurerais que, blottie dans un coin, elle ne perd rien du spectacle! :
Le premier mot que j’entends distinctement
à re “Au it
c’est « Garces! » Armand a traîné son collègue essoufflé jusque dans la classe où nos institutrices muettes se serrent l’une contre l’autre, il crie : « Traînées! Je ne veux pas m'en aller sans vous le dire, ce que vous êtes, quand j'y perdrais ma place! Espèce de petite rosse! Ah! tu vas te faire tripoter pour de l’argent par ce cochon de délégué cantonal! Tu es pire qu’une fille de trottoir, mais celle-ci vaut encore moins que toi, cette sacrée rousse qui te rend pareille à elle. Deux rosses, deux rosses, vous êtes deux rosse, cette maison est... » Je n’ai pas entendu quoi. Rabastens, qui doit avoir doubles muscles comme Tartarin, réussit à entraîner le malheureux qui s’étrangle d’injures. Mie Griset, perdant la tête, refoule dans la petite classe les gamines qui en sortaient, et | je me sauve, le cœur un peu secoué. Mais je suis contente que Duplessis ait éclaté sans plus attendre, car Aimée ne pourra pas m'’accuser de l’avoir averti. : 4e
En revenant l’après-midi, nous trouvons en tout et pour tout, Mile Griset qui répète la même phrase à chaque nouvelle arrivante : « Mk Sergent est malade, et Mlle Lanthenay va partir dans sa famille; il ne faudra pas revenir avant une semaine. »
C’est bon, on s'en va: mais, vrai, cette École n'est-pas-banale!
| GLAUDINE À L'ECOLE
Dans la semaine de vacances imprévues que nous valut cette bagarre, je pris la rougeole, ce qui me contraignit à trois semaines de lit, puis à quinze jours de convalescence, et l’on m'a tenue en quarantaine pendant quinze jours de plus, sous prétexte de « sécurité scolaire ». Sans les livres et sans Fanchette, que serais-je devenue! Ce que je dis là n’est pas gentil pour papa et pourtant il m'a soignée comme une limace rare; persuadé qu’il faut donner à une petite malade tout ce qu'elle demande, il m’apportait des marrons glacés pour faire baisser ma température! Fanchette s’est léchée de l'oreille à la queue, pendant une semaine, sur mon lit, jouant avec mes pieds à travers la couverture, et nichée dans le creux de mon épaule dès que je n’ai plus senti la fièvre. Je retourne à l’école, un peu fondue et pâlie, très curieuse de retrouver cet extraordinaire « person-
nel enseignant ». J'ai eu si peu de nouvelles pen-
dant ma maladie! Personne ne venait me, voir, pas plus Anaïs que Marie Belhomme, à cause de la contagion possible. |
Sept heures et demie sonnent quand j’entre dans la cour de récréation, par cette fin de février douce comme un printemps. On accourt, on me fait fête ; Les deux Jaubert me demandent soigneusement si je suis bien guérie avant de m'ap- - procher. Je suis un peu étourdie de ce bruit. Enfin on me laisse respirer et je demande vite à la grande Anaïs les dernières nouvelles.
— Voilà; Armand Duplessis est parti, d’abord.
— Révoqué ou déplacé, le pauvre Richelieu?
— Déplacé seulement. Dutertre s’est employé à lui trouver un autre poste.
— Dutertre?
— Dame oui; si Richelieu avait bavardé, ça aurait empêché le délégué cantonal de passer jamais député. Dutertre a dit séricusement dans la ville que le malheureux jeune homme avait eu un accès de fièvre chaude très dangereux, et qu'on l'avait appelé à temps, lui, médecin des écoles. | ae
— Ah! on l’a appelé à temps? La Providence avait mis le remède à côté du mal... Et Mie Aimée, déplacée aussi?
— Mais non! Ah! pas de danger! Au bout de huit jours, il n’y paraissait plus; elle riait lavec Mile Sergent comme avant.
C’est trop fortt L'étrange petite créature, qui n’a ni cœur ni cervelle, qui vit sans mémoire, sans remords et qui recommencera à enjôler un sous-maître, à batifoler avec le délégué cantonal, jusqu’à ce que ça casse encore une fois, et qui vivra contente avec cette femme jalouse et violente qui se détraque, elle, dans ces aventures. J'entends à peine Anaïs m'informer que Rabastens est toujours ici et qu'il demande souvent de mes nouvelles. Je l'avais oublié, ce pauvre gros Antonin!
On sonne, mais c’est dans la nouvelle école que nous rentrons maintenant, et l'édifice du milieu, qui relie les deux ailes, est bientôt achevé.
M'° Sergent s’installe au bureau, tout luisant. Adieu les vieilles tables branlantes, tailladées, incommodes ; nous nous asseyons devant de belles tables inclinées, munies de bancs à dossier, de pupitres à charnières ; et l’on n’est plus que deux sur chaque banc : au lieu de la grande Anaïs, j’ai maintenant pour voisine. la petite Luce Lanthenay. Heureusement les tables sont extrêmement rapprochées et Anaïs se trouve près de moi sur une table parallèle à la mienne, de sorte que nous pourrons bavarder ensemble aussi commodément que jadis ; on a logé Marie Belhomme à côté d’elle; car M'° Sergent a placé intentionnellement deux « dégourdies » (Anaïs et moi), à côté de deux « engourdies » (Luce et Marie), pour que nous les secouions un peu. Sûr, que nous les secourons! Moi du moins, car je sens bouillir en moi des in-
PE OT SPP, UMR ET À
430. | GLAUDINE À L'ÉCOLE disciplines comprimées pendant ma maladie. Je reconnais les lieux nouveaux, j'installe mes livres et mes cahiers, pendant que Luce s’assied et me regarde en coulisse, timidement. Mais je ne dai- gne pas lui parler encore; j'échange seulement des réflexions sur la nouvelle écolo, avec Anaïs qui croque avidement je ne sais quoi, des bourgeons verts, il me semble.
— Qu'est-c’tu manges là, des vieilles pommes de crocs? !
— Des bourgeons de tilleul, ma vieille. Rien de si bon que ça, c’est le moment, vers le mois de mars.
— Donne z'en un peu?... Vrai, c’est très bon, c'est gommé comme du « coucou » ?. J'en prendrai aux tilleuls de la cour. Et qu est-ce que tu dévores encore d’inédit?
— Heu! rien d'étonnant, Je ne peux même plus manger de crayons Conté, ceux de cette année sont sableux, mauvais, de la camelotte. En revanche le papier buvard est excellent. Y a aussi une chose bonne à mâcher, mais pas à avaler; les échantillons de toile à mouchoirs, qu’envoient le Bon Marché et le Louvre.
— Pouaht ça ne me dit rien... Écoute, jeune Luce, tu vas tâcher d’être sage et obéissante, à côté de moi? Sinon, je te promets des taraudées et des pinçons, garel
4. Fruits du pommier non grefté, effroyablement âcres 2. Gomme des arbres fruitiers. |
D et ELAUDINE À L'ÉCOLE 131
—- Qui, Mademoiselle, répond la petite, pas trop rassurée, avec ses cils baissés sur ses joues.
— Tu peux me tutoyer. Regarde-moi, que je voie tes yeux? C’est bien. Et puis, tu sais que je suis folle, on te l’a sûrement dit; eh bien, quand on me contrarie, je deviens furieuse et je mords et je griffe, surtout depuis ma maladie. Donne ta main : tiens, voilà comment je fais.
Je lui enfonce mes ongles dans la main, elle ne crie pas et serre les lèvres.
— Tu n’as pas hurlé, c’est bien. Je t’interrogerai à la récréation.
Dans la seconde classe dont la porte reste ouverte, je viens de voir entrer M'° Aimée, fraîche, frisée et rose, les yeux plus veloutés et plus dorés que jamais, avec son air malicieux et câlin. Petite gueuse ! Elle envoie un radieux sourire à M!° Ser gent qui s’oublie une minute à la contempler, et sort de son extase pour nous dire brusquement : — Vos cahiers. Devoir d'histoire: La guerre de 70. Claudine, ajoute-t-elle plus doucement, pourrez-vous faire cette rédaction, quoique n'ayant pas suivi les cours de ces deux derniers mois? — Je vais essayer, Mademoiselle ; je ferai le devoir avec moins de développement, voilà tout. . d'expédie en effet un petit devoir, bref a l'excès, et, quand je suis arrivée vers la fin, je m’attarde et m'’applique, faisant durer les quinze dernières lignes, pour pouvoir à mon aise guetter et fureter
autour de moi. La Directrice, toujours la même, garde son air de passion concentrée et de bravoure jalouse. Son Aimée, qui dicte nonchalamment des problèmes dans l’autre classe, rôde et se rapproche tout en parlant. Tout de même, elle n’avait pas cette allure assurée et coquette de chatte gâtée, l’autre hiver! Elle est maintenant le petit animal adoré, choyé, et qui devient tyrannique, car je surprends des regards de M"° Sergent, l'implorant de trouver un prétexte pour venir près d'elle, et auxquels l’écervelée répond par des mouvements de tête capricieux et des yeux amusés qui disent non. La rousse, décidément devenue son esclave, n’y tient plus et va la trouver en demandant très haut : « M'® Lanthenay, vous n'avez pas chez vous le registre des présences? » Ça y est, elle est partie ; elles jacassent tout bas. Je profite de cette solitude où on nous laisse pour interviewer rudement la petite Luce.
— Ah!ah! laisse un peu ce cahier et répondsmoi. Ÿ a-t-il un dortoir, là-haut ? |
— Bien sûr, nous y couchons maintenant, les pensionnaires et moi.
— C'est bien, tu es une cruche?
— Pourquoi?
— Ça ne te regarde pas. Vous prenez toujours des leçons de chant le jeudi et le dimanche?
— Oh! on a essayé d'en prendre une sans vous. sans toi, je veux dire, mais ça n'allait pas du tout; Monsieur Rabastens ne sait pas nous apprendre.
ac? A 2 it TEE
Es
j'étais malade ?
— Qui ça?
— Dutertre.
— Je ne me rappelle plus. Si, il est venu une fois, mais pas dans les classes, et il n’est resté que quelques minutes à causer dans la cour avec ma sœur et Mademoiselle Sergent.
— Elle est gentille avec toi, la rousse?
Ses yeux obliques noircissent:
— Non... elle me dit que je n’ai pas pas d’intelligence, que je suis paresseuse... que ma sœur a donc pris toute l'intelligence de la famille, comme
- elle en a pris la beauté... D’ailleurs, ça a toujours été la même chanson partout où j'étais avec Aimée ; on ne faisait attention qu’à elle, et moi on me rebutait…
Luce est près de pleurer, furieuse contre cette sœur plus « gente », comme on dit ici, qui la relègue et l’efface. Je ne la crois pas, dureste, meilleure qu'Aimée; plus craintive et plus sauvage
- seulement, parce qu’habituée à rester seule et si-
. lencieuse.
— Pauvre gosse! Tu as laissé des amies, là-bas où tu étais ?
— Non, je n'avais pas d’amies ; elles étaient trop brutales et riaient de moi.
— Trop brutales? Alors, ça t’embête, quand je te bats, quand je te bouscule ?
Elle rit sans lever les yeux :
ne Fes 104
— Bien. Le peloteur est-il venu, pendant que
« Non, parce que je vois bien que vous... que tu ne fais pas ça méchamment, par brutalité... enfin que c’est quelque chose comme des farces, «
pas pour de vrai; c’est comme quand tu m’appelles « cruche » je sais que c’est pour rire. Au contraire, j'aime bien avoir un peu peur, quandil n’y a pas de danger du tout.
Tralala! Pareilles toutes deux ces petites Lanthenay, lâches, naturellement perverses, égoïstes et si dénuées de tout sens moral, que c’en est amusant à regarder. C’est égal, celle-ci déteste sa sœur, et je crois que je pourrai lui extirper une foule de révélations sur Aimée, en m'occupart d'elle, en la gavant de bonbons, et en la battant.
— Tu as fini ton devoir ?
— Oui, j'ai fini... mais je ne savais pas tout, j'aurai bien sûr une note pas fameuse.
— Donne ton cahier.
Je lis son devoir, très quelconque, et je lui dicte des choses oubliées ; je lui retape un peu ses phrases; elle baigne dans la joie et la surprise, et me considère sournoisement, avec des yeux étonnés et ravis. |
— Là, tu vois, c’est mieux comme ça... Dis donc, les garçons pensionnaires ont leur dortoir en face du vôtre?
Ses yeux s’allument de malice :
— Qui, et le soir ils vont se coucher à la même heure que nous, exprès, et tu sais qu’il n’y a pas
de volets aux fenêtres: alors les garçons cher-
chent à nous voir en chemise; nous levons les coins des rideaux pour les regarder, et M°* Griset a beau nous surveiller jusqu’à ce que la lumière soit éteinte, nous trouvons toujours moyen de lever un rideau tout grand, tout d’un coup, et ça fait que les garçons reviennent tout les soirs guetter.
— Eh bien! vous avez le déshabillage gai, làhaut |
— Dame!
Elle s’anime et se familiarise. M°° Sergent et M'° Lanthenay sont toujours ensemble dans la seconde classe, Aimée montre une lettre à la rousse, et elles rient aux éclats, mais tout bas.
— Sais-tu où l’ex-Armand de ta sœur est allé cuver son chagrin, petite Luce ?
— Je ne sais pas. Aimée ne me parle guère des choses qui la regardent. +-
— Je m’en doutais. Elle a sa chambre aussi làhaut ?
— Oui ; la plus commode et la plus gentille des chambres de sous-maîtresses, bien plus jolie et - plus chaude que celle de M°° Griset. Mademoiselle y a fait mettre des rideaux à fleurs roses et du linoleum par terre, ma chère, et une peau de chèvre, et on a ripoliné le lit en blanc, Aimée a même voulu me faire croire qu’elle avait acheté ces belles choses sur ses économies. Je lui ai répondu : « Je demanderai à maman si c’est vrai ». Alors elle m'a dit : « Si tu en parles à maman,
5 dde ss RS