‹ Claudine à l'écoleChapitre 19 sur 58 · Blettes, — ne se dit que des fruits pourris · texte numérisé non relu

Blettes, — ne se dit que des fruits pourris

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couture demandés à l’examen, en une heure. On nous distribue de petits carrés de toile, et M'e Sergent écrit au tableau, de son écriture nette, pleine de petits traits en forme de massue :

Boutonnière. — Dix centimètres de surjet.

Initiale G. au point de marque. Diæ centimètres d'ourlet à points devant. Je grogne devant cet énoncé, parce que la boutonnière, lesurjet, jem'en tire encore, mais l’ourlet à points devant et l’initiale au point de marque, je ne les « perle » pas, comme le constate avec regret M"° Aimée. Heureusement, je recours à un procédé ingénieux et simple : je donne des pastilles à la petite Luce qui coud divinement, et elle m’exécute un G mirifique.

« Il se faut entr’aider ». (Justement nous avons

commenté pas plus tard qu’hier cet aphorisme * charitable).

Marie Belhomme confectionne une lettre G qui ressemble à un singe accroupi, et, bonne toquée, s’esclaffe devant son œuvre. Les pensionnaires, têtes penchées et coudes serrés, cousent en causant imperceptiblement, et échangent avec Luce detemps à autre, des regards éveillés du côté de l’école des garçons. Je soupçonne que, le soir, elles épient des spectacles amusants, du haut de leur blanc dortoir paisible.

Mie Lanthenay et M°"° Sergent ont changé de bureau; ici c’est Aimée qui surveille la leçon de couture, pendant que la Directrice fait lire les élèves de la seconde classe. La favorite est occu-

pée à écrire, en belle ronde, le titre d’un registre de présences, quand sa rousse l’interpelle de loin :

— Mie Lanthenay!

— Qu'est-ce que tu veuæ? crie étourdiment

Aimée.

Silence de stupeur. Nous nous regardons toutes : la grande Anaïs commence à se serrer les côtes pour rire davantage; les deux Jaubert penchent

la tête sur leur couture ; les pensionnaires se don-

nent des coups de coude, sournoisement; Marie

Belhomme éclate d’un rire comprimé qui sonne - en éternueiment; et moi, devant la figure consternée d'Aimée, je m’exclame tout haut :

— Ah! elle est bien bonne!

La petite Luce rit à peine; on voit qu'elle a déjà dû entendre de pareils tutoiements; mais elle considère sa sœur avec des yeux narquois. M'e Aimée se retourne furieuse sur moi :

— Il peut arriver à tout le monde de se tromper,

Mie Claudine ! Et je fais mes excuses de mon inadvertance à Mie Sergent.

Mais celle-ci, remise de sa secousse, sent bien

que nous ne gobons pas l’explication, et hausse les épaules en signe de découragement devant la gaffe irrémédiable. Cela finit gaiement l’ennuyeuse leçon de couture. J'avais besoin de cet incident folâtre.

Après la sortie, à quatre heures, au lieu de m'en aller, j'oublie astucieusement un cahier et

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je reviens. Car je sais qu’à l'heure du balayage les pensionnaires montent de l’eau à tour de rôle dans leur dortoir ; je ne le connais pas encore, je veux le visiter, et Luce m’a dit : «Aujourd’hui, je suis d’eau ». À pas de chat, je grimpe là-haut, portant un broc plein en cas de rencontre fâcheuse. Le dortoir est blanc de murs et de plafond, meublé de huit lits blancs; Luce me montre le sien, mais je m'en moque pas mal, de son lit! Je vais tout de suite aux fenêtres qui, effectivement, permettent de voir dans le dortoir des garçons. Deux ou trois grands de quatorze à quinze ane y rôdent et regardent de notre côté; sitôt qu’il nous ont aperçues, ils rient, font des gestes et désignent leurs lits. Tas de vauriens! Avec ça qu’ils sont tentants! Luce effarouchée, ou feignant de l'être, ferme la fenêtre précipitamment, mais je pense bien que le soir, à l’heure du coucher, elle affiche

moins de bégueulerie. Le neuvième lit, au bout du

dortoir est placé sous une sorte de dais qui l’enveloppe de rideaux blancs.

— (Ça, m'explique Luce, c’est le lit de la sur-

veillante. Les sous-maîtresses de semaine doivent se relayer pour coucher tour à tour dans notre dortoir. |

— Aht Alors, c'est tantôt ta sœur Aimée, tantôt M''° Griset ?

— Dame... ça devrait être ainsi... mais jusqu'à

présent, c’est toujours M"*° Griset,.… je ne sais pas

pourquoi.

î — Ah! tu ne sais pas pourquoi ? Tartufet

Je lui donne une bourrade dans l’épaule ; elle se plaint, sans conviction. Pauvre M°* Griset!

Luce continue à me mettre au courant :

— Le soir, Claudine, tu ne peux pas te figurer comme on s’amuse quand on se couche. On rit, on court en chemise, on se bat à coups de traversins. Il y en a qui se cachent derrière les ri- “deaux pour se déshabiller parce qu’elles disent que ça les gêne; la plus vieille, Rose Raguenot, “se lave si mal que son linge est gris au bout de “trois jours qu’elle le porte. Hier, elles m'ont caché ma robe de nuit, et j'ai failli rester toute nue dans le cabinet de toilette, heureusement M'e Griset est arrivée! Et puis on se moque d’une, tellement grasse qu’elle est obligée de se poudrer d’amidon un peu partout pour ne pas se couper. Et

Poisson, que j'oubliais, qui met un bonnet de nuit.

qui la fait ressembler à une vieille femme, et qui ne veut se déshabiller qu’après.nous dans le cabinet de toilette. Ah! on rit bien, va!

Le cabinet de toilette est sommairement meu- “blé d’une grande table recouverte de zinc sur la “quelle s’alignent huit cuvettes, huit savons, huit

paires de servicites, huit éponges, tous les objets pareïls, le linge matriculé à l’encre indélébile. C'est proprement tenu.

Je demande :

— Est-ce que vous prenez des bains?

- — Oui, et c’est encore quelque chose de drôle, E :

Lt

va! Dans la buanderie neuve, on fait chauffer de l’eau plein une grande cuve à vendanges, grande comme une chambre. Nous nous déshabillons toutes et nous nous fourrons dedans pour nous savonner.

— Toutes nues?

— Dame, comment ferait-on pour se savonner, sans ça? Rose Raguenot ne voulait pas, bien sûr parce qu'elle est trop maigre. Si tu la voyais, ajoute Luce en baissant la voix, elle n’a presque rien sur les os, et c’est tout plat sur sa poitrine, comme un garçon! Jousse, au contraire, c'est comme une nourrice, ils sont gros comme ça! Et celle qui met un bonnet de nuït de vieille, tu sais, Poisson, elle est velue partout comme un ours, et elle a les cuisses bleues.

— Comment bleues?

— Oui, bleues, comme quand il gèle et qu’on a la peau bleue de froid.

— Ça doit être engageant!

— Non, pour sûr! Si j'étais garçon, ça ne me ferait pas grand’chose de me baigner avec elle!

— Mais elle, ça lui ferait peut-être plus d'effet, de se baigner avec un garçon ?

Nous pouffons; mais je bondis en enténdant le pas et la voix de Mike Sergent dans le corridor. Pour ne pas me faire pincer, je me blottis sous le dais réservé à la seule Mile Griset ; puis le danger - passé, je me sauve et je dégringole, en criant tout bas à Luce : « Au revoir ».

Tr ue 21102

Ce matin, qu’il fait bon, dans ce cher pays ! Que mon joli Montigny se chauffe gaiement, par ce printemps précoce et chaud ! Dimanche dernier et jeudi, j'ai déjà couru les bois délicieux, tout pleins de violettes, avec ma sœur de lait, ma douce Claire, qui me racontait ses amourettes.. son . « suiveux » lui donne des rendez-vous au coin de la Sapinière, le soir, depuis que le temps est doux. Qui sait si elle ne finira pas par faire des bêtises! Mais ce n’est pas ce qui la tente : pourvu qu’on lui débite des paroles choisies, qu’elle ne comprend pas très bien, pourvu qu’on l’embrasse, qu’on se mette à ses genoux, que ça se passe comme dans les livres, enfin, ça lui suffit parfaitement.

Dans la classe, je trouve la petite Luce affalée sur une table, sanglotant à s’étrangler. Je lui lève la tête de force et je vois ses yeux gros comme des œufs, tant elle les a tamponnés.

- —Oh1! vrai! Tu n’es pas très belle comme ça! - Qu'est-ce qu’il y a, petite? Pourquoi chougnes-tu ? — Elle... m'a... elle... m'a battue!

— Ta sœur, au moins?

. — Ouiiit — Qu'est-ce que tu lui avais fait ?

Elle se sèche un peu et raconte :

— Voilà, je n’avais pas compris mes problèmes,

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alors je ne les avais pas faits; ça l’a mise en co-. ère, alors elle m'a dit que j'étais une buse, que » c'était bien la peine que notre famille paie ma. pension, que je la dégoûtais, et tout ça... Alors je lui ai répondu : « Tu m'embêtes à la fin » ; alors . elle m’a battue, giflée sur la figure, elle est mau- 4 vaise comme la gale, je la déteste.

Nouveau déluge.

— Ma pauvre Luce, tu es unc oïe; il ne fallait pas te laisser battre, il fallait lui jeter au nez son ex-Armand.…..

Les yeux subitement effarés de la petite me font retourner ; j’aperçois Mile Sergent qui nous écoute sur le seuil. Patatras! qu'est-ce qu’elle va dire ?

— Mes compliments, M°° ide vous donuez à cette enfant de jolis conseils.

— Et vous de jolis exemples!

Luce est terrifiée de ma réponse. Moi, ça m'est bien égal, les yeux de braise de la Directrice scin-. tillant de colère et d'émotion ! Mais cette fois, trop fine pour s’emballer, elle secoue la tête et dit seulement :

« Il est heureux que le mois de juillet approche, M'° Claudine; vous sentez, n'est-ce pas, que je peux de moins en moins vous garder ici?

— ]1 me semble. Mais, vous savez, c'est faute de s’entendre, nos rapports ont été mal engagés.

— Allez en récréation, Luce », dit-elle sans me 4 répondre. 4

La petite ne se le fait pas répéter deux fois, elle sort en courant et en se mouchant. Mie Sergent continue :

— C'est bien votre faute, je vous assure. Vous vous êtes montrée pleine de mauvais vouloir pour moi, à mon arrivée, et vous avez repoussé mes avances, car je vous en ai fait, bien que ce ne füt pas mon rôle. Vous m’aviez pourtant paru assez intelligente et assez jolie pour m’intéresser, moi qui n’ai ni sœur ni enfant...

(Du diable si j'aurais jamais pensé... On ne peut pas me déclarer plus nettement que j'eusse été « sa petite Aimée » si j'avais voulu. Eh bien! non, ça ne me dit rien, même rétrospectivement. Pourtant, c’est de moi que Ml Lanthenay serait jalouse, à cette heure-ci... Quelle comédie!)

— C'est vrai, Mademoiselle. Mais, fatalement, ça aurait mal tourné tout de même, à cause de Mie Aimée Lanthenay; vous avez mis une telle ardeur à... conquérir son amitié, et à détruire

celle qu’elle pouvait me portert

Elle détourne les yeux :

— Je n’ai pas cherché, comme vous le prétendez, à détruire... Mlle Aimée aurait pu vous continuer ses leçons d'anglais sans que je l’en empêchasse…

— Ne dites donc pas ça! Je ne suis pas encore idiote, et il n’y a que nous deux ici! J'en ai été longtemps furieuse, désolée même, parce que je suis presque aussi jalouse que vous... Pourquoi l’avez-vous prise? J'ai eu tant de peine, oui, là,

soyez contente, j'ai eu tant de peinel!.. Mais j'ai. vu qu'elle ne tenait pas à moi, à qui tient-elle 2. J'ai vu aussi qu’elle ne valait réellement pas cher: ça m’a suffi. J’ai pensé que je ferais assez de bê-w tises sans commettre celle de vouloir l’emporter « sur vous. Voilà. Maintenant tout ce que je désire, . c’est qu’elle ne devienne pas trop la petite souveraine de cette École, et qu'elle ne tourmente pas” exagérément cette petite, sa sœur qui, au fond, ne vaut pas mieux qu’elle, ni moins, je vous as-* sure... Je ne raconte rien chez nous jamais, dem ce que je peux voir ici; je ne reviendrai plus après les vacances, et je me présenterai au brevet parce que papa se figure qu'il y tient, et qu'Anaïs serait trop contente si je ne passais pas l'examen Vous pouvez me laisser tranquille jusque-là, je” pe vous tourmente guère maintenant... | Je pourrais parler longtemps, je crois, elle ne“ m’écoute plus. Je ne lui disputerai pas sa petite, c'est tout ce qu’elle a entendu ; elle regarde en dedans, suit une idée, et se réveille pour me dire,“ subitement redevenue Directrice, au sortir DE cette causerie sur pied d'égalité : ; — Allez vite dans la cour, Claudine, il est huit heures passées, il faut vous mettre en rang.

— Qu'est-ce que lu causais si longtemps làare avec Mademoiselle ? me demande la grande Anaïs. Tu es donc bien avec elle, maintenant ? — Une paire d’amies, ma chère! | En classe, la petite Luce se serre contre moi, -

me lance des regards affectueux et me prend les

mains, mais ses caresses m’agacent; j'aime seulement la battre, la tourmenter, et la protéger quand les autres l’embêtent.

Mike Aimée entre en coup de vent dans la classe en criant tout bas « L’inspecteur! l'inspecteur! ,» Rumeur. Tout est prétexte à désordre, ici; sous couleur de ranger nos livres irréprochablement, nous avons ouvert tous nos pupitres et nous bavardons avec rapidité derrière les couvercles. La grande Anaïs fait sauter en l’air les cahiers de

Marie Belhomme toute désemparée, et enfouit

prudemment dans sa poche un Gi Blas Illustré qu’elle abritait entre deux feuilles de son histoire de France. Moi je dissimule des histoires de bêtes merveilleusement contées par Rudyard Kipling (en voilà un qui connaît les animaux!) — c’est pourtant pas des lectures bien coupables. — On bourdonne, on se lève, on ramasse les papiers, on retire les bonbons dissimulés dans les pupitres, car ce père Blanchot, l'inspecteur, a des yeux louches mais qui fouinent partout.

M'e Lanthenay, dans sa classe, bouscule les gamines, range son bureau, crie et voltige, et voici que, de la troisième.salle, sort la pauvre Griset, offarée, qui demande aide et protection : « Mie Sergent, est-ce que Monsieur l’Inspecteur me demandera les cahiers des petites? Ils sont bien sales, les toutes petites ne font que des bâ-

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tons... » La mauvaise Aimée lui rit au nez; la. Directrice répond en haussant les épaules : « Vous montrerez ce qu’il vous demandera, mais si vous « croyez qu'il s’occupera des cahiers de vos gamines ! » Et la triste ahurie rentre dans sa classe où ses petits animaux font un vacarme terrible, car elle n’a pas pour vingt-cinq centimes d'autorité!

Nous sommes prêtes, ou peu s’en faut. Mile Sergent s’écrie : & Vite, prenez vos morceaux choisis! Anaïs, crachez immédiatement le crayon à ardoise M que vous avez däns la bouche! Ma parole d’hon- « neur, je vous mets à la porte devant Monsieur

‘ Blanchot si vous mangez encore de ces horreurslà! Claudine, vous ne pourriez pas cesser un instant de pincer Luce Lanthenay? Marie Belhomme, quittez tout de suite les trois fichus que vous avez sur la tête et au cou; et quittez aussi l'air bête qui est sur votre figure. Vous êtes pire que les petites de la troisième classe et ne valez pas chacune la corde pour vous pendre! »

Il faut bien qu'elle dépense son énervement.

Les visites de l'inspecteur la tracassent toujours, parce que ce Blanchot est en bons termes avec le député, qui déteste à mort son remplaçant possible, Dutertre, lequel protège Mie Sergent. (Dieu, que la vie est compliquée!) Enfin, tout se trouve à peu près en ordre; la grande Anaïs se lève,

inquiétante de longueur, la bouche encore sale du crayon gris qu’elle croquait, et commence {a Robe du pleurard Manuel :

Dans l’étroite mansarde où glisse un jour douteux La femme et le mari se disputaient tous deux...

Il était temps! Une grande ombre passe sur les vitres du corridor, toute la classe frémit et se lève, — par respect — au moment où la porte

“s'ouvre devant le père Blanchot. Il a une figure solennelle entre deux grands favoris poivre-ct-sel, et un redoutable accent franc-comtois. Il pontifie,

il mâche ses paroles avec enthousiasme, comme Anaïs les gommes à effacer, il est toujours vêtu avec une correction rigide et démodée ; quel vieux bassin! En voilà pour une heure! Il va nous poser des questions idiotes et nous démontrer que nous devrions toutes, « embrasser la carrière de l’enseignement ». J'aimerais encore mieux ça que de l’embrasser, lui.

— Mesdemoiselles 1... Mes enfants, asseyezvous.

« Ses enfants » s'asseyent modestes et douces.

- Je voudrais bien m'en aller. Mie Sergent s’est empressée au-devant de lui, d’un air respectueux et malveillant, pendant que son adjointe, la vertueuse Lanthenay, s’est enfermée dans sa classe.

Monsieur Blanchot pose dans un coin sa canne à béquille d'argent, et commence”par horripiler, tout d’abord, la Directrice (bien fait!) en l’entrainant près de la fenêtre, pour lui parler program- . mes de brevet, zèle, assiduité, et allez donc! Elle

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