‹ Claudine à l'écoleChapitre 21 sur 58 · ON OT NT FO EE LATE PE · texte numérisé non relu

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154 | CLAUDINE À ÉLNLE

— Rient oh! rien, Vois seulement des Poureds des dans les épaules, pour te former le cœur et l'esprit, et t’apprendre à ne pas croire aux alibis de la vertueuse Aimée.

Luce se roule sur la table avec un désespoir feint, ravie d’être rudoyée et meurtrie. Mais, j'y pense :

— Anaïs, qu'est-ce que tu racontais donc à Marie Belhomme pour lui faire piquer des fards, que ceux de la Bastille sont pâles à côté!

— Quelle Bastille ?

— Ça n’a pas d'importance. Dis vite.

— Approche-toi un peu. ;

Sa figure vicieuse pétille; ça doit être des choses très vilaines.

— Eh bien, voilà. Tu ne sais pas, au dernier : réveillon, le maire avait chez lui sa maîtresse, la belle Julotte, et puis son secrétaire avait amené une femme de Paris; au dessert, ils les ont fait déshabiller toutes les deux, sans chemise, et ils en ont fait autant, et ils se sont mis à danser comme ça un quadrille, ma vieillet

— Pas mal! Qui t'a dit ça?

— C'est papa qui l’a raconté à maman; j'étais couchée, seulement on laisse toujours la porte de ma chambre ouverte, parce que je prétends que j'ai peur, et alors j'entends tout.

— Tu ne t’embêtes pas. Il en raconte souvent comme ça, ton père ?

— Non, pas toujours d'aussi bien; mais quelquefois je me roule de rire dans mon lit.

- Elle me narre encore d’autres potins du canton assez sales; son père, employé à la mairie, connaît à fond la chronique scandaleuse du pays. Je l'écoute, et le temps passe.

Mie Sergent revient; nous n’avons que le temps de rouvrir nos livres au hasard; mais elle vient droit à moi sans regarder ce que nous faisons :

— (Claudine, pourriez-vous faire chanter vos. camarades devant M. Blanchot? Elles savent maintenant ce joli chœur à deux voix : Dans ce doux asile.

— Moi, je veux bien; seulement l'inspecteur a si mal au cœur de me voir les cheveux défaits qu’il n’écoutera pas!

— Ne dites pas de bêtises, ce n’est pas le jour; faites-les vite chanter. M. Blanchot paraît assez peu content de la deuxième classe, je compte sur la musique pour le dérider.

Je le crois sans peine qu’il doit être assez peu content de la deuxième classe! Mlle Aimée Lanthe nay s’en occupe toutes les fois qu’elle n’a pas autre chose à faire ; elle gorge ses gosses de devoirs écrits, pour pouvoir, pendant qu’elles noircissent du papier, causer tranquillement avec sa chère Directrice. Moi, je veux bien faire chanter les élèves, pour ce que ça me coûte!

Mie Sergent ramène l’odieux Blanchot ; je range

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en demi-cerele notre elasse et la première division de la seconde ; je confie les dessus à Anaïs, les | secondes à Marie Belhomme (infortunées secondes!) Et je chanterai les deux parties à la fois, c’est-à-dire que je changerai vite quand je sentirai faiblir un côté. Allez-yt une mesure pour rien : Une, deux, trois :

Dans ce doux asile Les sages sont couronnés, Venez!

Aux plaisirs tranquilles Ces lieux charmants sont destinés...

Veine! Ge vieux normalien racorni rythme la musique de Rameau avec sa tête (à contre mesure d’ailleurs), et paraît enchanté. Toujours l’histoire du compositeur Orphée apprivoisant les bêtes!

— C’est bien chanté. De qui est-ce? De Gounod, je crois ? |

(Pourquoi prononce-t-il Gounode?)

— Oui, Monsieur (Ne le contrarions pas).

— Il me semblait bien. C’est un fort joli chœur.

(Joli chœur toi-même!)

En entendant cette attribution inattendue d’un air de Rameau à l’auteur de Faust, Mike Sergent se pince les lèvres pour ne pas rire. Quant au Blanchot, rasséréné, il lâche quelques paroles aimables, et s’en va, après nous avoir dicté — la flèche du Parthel — ce canevas de composition française : 5

« Expliquer et commenter cette pensée de Franklin : L’oisiveté est comme la rouille, elle use plus que le travail. »

Allons-y ! A la clef brillante, aux contours arrondis, que la main vingt fois par jour polit et tourne dans la serrure, opposons la clef rongée de rouille rougeâtre. Le bon ouvrier qui travaille joyeusement, levé dès l’aube, dont les muscles solides, et tatatata.… mettons-le en parallèle avec l’oisif qui, languissamment couché sur des divans orientaux, regarde défiler sur sa table somptueuse... et tata-

tata... les mets rares... et tatata..… qui tentent vainement de réveiller son appétit... tatatata. Oht c’est bientôt bäclé!

Avec ça que ce n'est pas bon de paresser dans un fauteuil! Avec ça que les ouvriers qui travaillent toute leur vie ne meurent pas jeunes et épuisés! Mais quoi, faut pas le dire. Dans le « programme des examens » les choses ne se passent pas comme dans la vie.

La petite Luce manque d’idées et geint tout bas pour que je lui en fournisse. Je la laisse généreusement lire ce que j'ai écrit, elle ne me prendra pas grand’chose.

Enfin, quatre heures. On s’en va. Les pensionnaires montent prendre le goûter que prépare la mère de M”*° Sergent ; je pars avec Anaïs et Marie Belhomme, après m'être mirée dans les vitres pour voir si mon chapeau n’est pas de travers.

* En route, nous cassons un pain de sucre sur le

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CLAUDINE À L'ÉCOLE dos de Blanchot. Il m'ennuie, ce vieux, qui veut toujours-qu’on soit habillées avec de la toile à sac et les cheveux tendus

—'Je crois qu’il n’est pas très content de la deuxième classe, tout de même, remarque Marie Belhomme; si tu ne l’avais pas amadoué avec la musique |

— Dame, fait Anaïs, sa classe, M°° Lanthenay s’en occupe un peu... par-dessous la jambe.

— Tu as des mots! Elle ne peut pas tout faire, voyons! M'° Sergent l’a attachée à sa personne, c’est elle qui lui fait sa toilette le matin.

— Ça, c’est une blague! crient à La fois Anaïs et Marie. ;

— Pas le moins du mondet Si jamais vous allez au dortoir et dans les chambres des sous-maîtresses (c’est très facile, on n’a qu’à monter de l’eau avec les pensionnaires) passez la main au fond de la cuvette de M'° Aimée; et ne craignez pas de vous mouiller, il n’y a que de la poussière.

— Non, c’est trop fort tout de même! déclare Marie Belhomme.

La grande Anaïs n’ajoute rien, et s’en va son geuse; sans doute, elle racontera ces aimables détails au grand g gamin avec lequel elle flirte cette semaine. Je sais très peu de choses de ses fredaines; elle reste fermée et narquoise quand je la tâte là-dessus. :

Je m'ennuie à l’école, fâcheux symptôme, et . fout nouveau. Je ne suis pourtant amoureuse de personne (Au fait, c’est peut-être pour cela). Je fais mes devoirs presque exactement, tant j'ai la flemme, et je vois paisiblement nos deux institutrices se caresser, se bécotter, se disputer pour le plaisir de s’aimer mieux après. Elles ont les gestes et la parole si libres l’une avec l’autre, maintenant, que Rabastens;* malgré son aplomb, s’en effarouche, et bafouille avec entrain. Alors les yeux d’Aimée braisillent de joie comme ceux d’une chatte en malice et M"° Sergent rit de la voir rire. Elles sont étonnantes, ma parole! Ce que la petite est devenue « agouante ‘ » on ne peut pas se le figurer! L'autre change de visage sur un signe d’elle, sur un froncement de ses sourcils de velours.

Attentive devant cette intimité tendre, la petite. Luce guette, flaire, s’instruit. Elle s’instruit même beaucoup, car elle saisit toutes les occasions d’étre seule avec moi, me frôle, cäline, ferme presque ses yeux verts et ouvre à demi sa petite bouche fraîche; non, elle ne me tente pas. Que ne s’adresse-t-elle à la grande Anaïs qui s'intéresse, elle aussi, aux jeux des deux colombelles qui nous servent d’institutrices à leurs moments perdus, et

4, Exigeante.

qui s’en étonne fort, car elle a des coins de bêtise assez Curieux |

Ce matin, je l’ai battue comme plâtre, la petite Luce, parce qu’elle voulait m’embrasser dans le hangar où on range les arrosoirs ; elle n’a pas crié et s’est mise seulement à pleurer, jusqu’à ce que je la console en lui caressant les cheveux. Je lui ai dit :

— Bête, tu auras bien le temps d’épancher ton trop plein de tendresse plus tard, puisque tu vas entrer à l’École Normale!

— Oui, mais tu n’y entreras pas, toit

— Non, par exemple! Mais tu n’y seras pas depuis deux jours que deux « troisième année » se seront déjà brouillées à cause de toi, dégoûtant petit unimal |

Elle se laisse injurier voluptueusement, et me jette des regards de reconnaissance.

C'est peut-être parce qu’on m'a changé ma vieille école, que je m’ennuie dans celle-ci? Je n'ai plus les « rabicoins » où on se mussait dansla poussière, ni les couloirs de ce vieux bâtiment compliqué, dans lequel on ne savait jamais si on se trouvait chez les instituteurs ou bien chez nous, et où on débouchait si naturellement dans une chambre de sous-maître qu'on avait à peine besoin de s’excuser en rentrant à la classe.

c’est peut-être que je vieillis? Je me ressentirais donc des seize ans que j'atteins? Voilà une chose stupide, en vérité.

C’est peut-être le printemps? Il est trop beau, aussi, c'en est inconvenant ! Le jeudi et le dimanche, je file toute seule, pour retrouver ma sœur de lait, ma petite Claire, embarquée solidement dans une sotte aventure avec le beau secrétaire de la mairie qui ne veut pas l’épouser. Pardi, il en serait bien empêché; il paraît qu’il a subi, encore au collège, une opération pour une maladie bizarre, une de celles dont on ne nomme jamais le « siège »; et on prétend que, s'il a encore envie des filles, il ne peut plus guère « contenter ses désirs ». Je ne comprends pas très bien, je comprends même assez mal, mais je me tue à redire à Claire ce que j'ai vaguement appris. Elle lève au ciel des yeux blancs, secoue la tête, et répond, avec des mines extatiques : « Ah! qu’est-ce que ça fait, qu'est-ce que ça fait? Il est si beau, il a des moustaches si fines, et puis, les choses qu'il me dit me rendent assez heureuse! Et puis il m’embrasse dans le cou, il me parle de la poésie des soleils couchants, qu'est-ce que tu veux que je demande jamais davantage ? » Au fait, puisque ça lui suffit.

Quand j'ai assez de ses divagations, je lui dis, pour qu’elle me laisse seule, que je rentre chez papa; et je ne rentre pas. Je reste dans les bois, je cherche un coin plus délicieux que les autres,

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