‹ Claudine à l'écoleChapitre 22 sur 58 · LA FA · texte numérisé non relu

LA FA

162 | CLAUDINE A L'ÉCOLE et je m'y couche. Des armées de petites bêtes courent par terre, sous mon nez (elles se conduisent même quelquefois très mal, mais c'est si petit!) et ça sent un tas d’odeurs bonnes, ça sent les plantes fraîches qui chauffent.. O mes chers boist

A l’école où j'arrive en retard (je m'endors difficilement, mes idées dansent devant moi sitôt que j'ai éteint la lampe) je trouve M’* Sergent au bureau, digne et froncée, et toutes les gamines arborent des figures convenables, pincées et cérémonieuses. Qu'est-ce que c’est que ça? Ah! la grande Anaïs, affalée sur son pupitre, fait de tels efforts pour sangloter que ses oreilles en sont bleues. On va s'amuser! Je me glisse à côté de la petite Luce qui me souffle dans l'oreille : « Ma chère, on a trouvé dans le pupitre d’un garçon toutes les lettres d’Anaïs; l’instituteur vient de les apporter ici pour que la Directrice les lise. »

Elle les lit, en effet, mais tout bas et pour elle seule. Quel malheur, mon Dieu, quel malheur! Je donnerais bien trois ans de la vie de Rabastens (Antonin, pour parcourir cette correspondance, Oh! qui inspirera à la rousse de nous en lire tout haut deux ou trois passages bien choisis! Hélas, hélas ! Me Sergent a fini. Sans rien dire à Anaïs, toujours vautrée sur sa table, elle se lève solennellement, marche à pas comptés vers le poêle,

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côté de moi; elle l’ouvre, y dépose les papiers

. scandaleux, pliés en quatre, frotte une allumette

et met le feu, puis referme la petite ‘porte. En se

redressant, elle dit à la coupable :

— Mes compliments, Anaïs, vous en savez plus

long que bien des grandes personnes: Je vous

garde ici jusqu'à l'examen, parce que vous êtes

inscrite, mais je vais déclarer à vos parents que je me décharge de toute responsabilité à votre égard. Copiez vos problèmes, Mesdemoiselles, et

ne vous occupez pas davantage de cette personne

qui ne le mérite pas.

Incapable de supporter le tourment d’entendre brûler la littérature d’Anaïs, j'ai pris, pendant

que la Directrice s’énonçait majestueusement, la

règle plate qui me sert pour le dessin; je l’ai pas-

. sée sous ma table, et, au risque de me faire pin-

cer, je m'en suis servie pour pousser la petite poignée qui fait mouvoir la rosace de tirage. On n’a rien vu; peut-être que la flamme, ainsi étouffée, ne brülera pas tout; je le saurai après la classe. J'écoute : le poêle tait son ronflement au bout de quelques secondes. Est-ce qu'onze heures ne vont pas bientôt sonner ? Comme je pense peu à ce que

je copie, aux « deux pièces de toile qui, après les-

sivage, se rétrécissent de 1/19 dans leur longueur et de 1/22 de leur largeur », elles pourraicnt rétrécir encore bien davantage sans m'intéresserl

Mie Sergent nous quitte et se rend dans la

classe d’Aimée, sans doute pour lui raconter la

164 GLAUDINE À L'ÉCOLE HR bonne histoireet en rire avec elle. Aussitôt qu’elle a disparu, Anaïs relève la tête ;'nous la considérons avidement, elle a les joues marbrées, les yeux gonflés à force de les frotter, et elle regarde son cahier obstinément. Marie Belhomme se penche vers elle et lui dit, avec une sympathie tumultueuse : « Ben, ma vieille, je crois qu’on va te râbâter chez toi. Tu disais-t-y beaucoup de cho: ses dans tes lettres? » Elle ne lève pas les yeux, et répond à haute voix pour que nous entendions toutes : « Ça m'est bien égal, les lettres ne sont pas de moi. » Les gamines échangent des regards indignés : € Crois-tu, ma chèrel ma chère, ce qu'elle est menteuse! »

Enfin l'heuresonne. Jamais sortie n’a été si lente à venir! Je m’attarde à ranger mon pupitre pour rester la dernière. Dehors, après avoir marché pendant une cinquantaine de mètres, je prélends avoir oublié mon atlas, et je quitte Anaïs pour voler à l’école : « Attends-moi, veux-tu? »

Je me rue silencieusement dans la classe vide et j'ouvre le poêle : j’y trouve une poignée de papiers à demi brülés, que je retire avec des précautions maternelles; quelle chance! Le dessus et le dessous sont perdus, mais l’épaisseur du milieu est à peu près intacte; c’est bien l'écriture d’Anaïs. J'emporte le paquet dans ma serviette pour le lire chez nous à loisir, et je rejoins Anaïs, calme, qui flâne en m’attendant; nous repartons ensemble ; elle me lorgne en dessous. Tout à coup,

elle s'arrête net et soupire d'angoisse. Je vois ses regards fixés sur mes mains, anxieusement, et je m'aperçois qu’elles sont noires des papiers brülés que j’ai touchés. Je ne vais pas lui mentir, bien sûr. Je prends l'offensive :

— Eh bien, quoi?

— Tu yes allée, hein, chercher dans le poéle?

— Bien sûr que j'y suis allée! Pas de danger que je laisse perdre une occasion pareille de lire tes lettres!

- — Elles sont brülées?

— Heureusement non; tiens, regarde là-dedans.

Je lui montre les papiers, en les tenant solidement. Elle darde sur moi des yeux vraiment meurtriers, mais n’ose pas sauter sur ma serviette, trop sûre que je la rosscraist Je vais la consoler un peu; elle me fait presque de la peine.

— Ecoute, je vais lire ce qui n’est pas brülé, parce que ça me fait trop envie; et puis je te rapporterai tout ce soir. Je ne suis pas encore oR mauvaise ?

Elle se méfie beaucoup.

— Tu les rapporteras? vrai? |

— Ma pure parole! Je te les remettrai à la récréation, avant de rentrer.

Elle s’en va, désemparée, inquiète, plus jaune et plus longue que de coutume.

À la maison, j'épluche enfin ces lettres. Grosse déception! Ce n’est pas ce que je pensais. Un mé.

lange de sentimentalités bébêtes et d'indications

pratiques : « Je pense à toi toujours quand il fait clair de lune... Tu feras attention, jeudi, d’apporter au champ de Vrimes le sac à blé que tu avais pris la dernière fois, si maman voyait ma robe verdie, elle me ferait un raffut ! » Et puis des allusions peu claires, qui doivent rappeler au jeune Gangneau des épisodes polissons... En somme, oui, une déception. Je lui rendrai ses lettres, bien moins amusantes qu’elle-même qui est fantasque, froide et drôle.

Je leë lui ai remises, elle n’en croyait pas ses yeux. Toute à la joie de les revoir, elle se moque pas mal que je les aie lues; elle a couru les jeter dans les cabinets, et maintenant elle a repris sa ‘figure close et impénétrable. Aucune humiliation. Heureuse naturel |

Zut, j'ai pincé un rhume! Je reste dans la bi-

bliothèque de papa, à lire la folle Histoire de France de Michelet, écrite en alexandrins. (J'exagère peutêtre un peu?) Je ne m'ennuie pas du tout, bien installée dans ce grand fauteuil, entouréedelivres, avec ma belle Fanchette, celte chatte intelligente entre toutes, qui m'aime avec tant de désintéressement malgré les misères que je lui inflige, mes morsures dans ses orcilles roses, et le dressaga compliqué que je lui fais subir.

- Fe.

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Elle m’aime au point de comprendre ce que je dis, et de venir me caresser la bouche quand elle entend le son de ma voix. Elle aime aussi les livres comme un vieux savant, cette Fanchette, et me tourmente chaque soir après diner pour que je retire de leur rayon deux ou trois des gros Larousse de papa; le vide qu’ils laissent forme une espèce de petite chambre carrée où Fanchette s’installe et se love ; je referme la vitre sur elle, et son ronron prisonnier vibre avec un bruit de tambour voilé, incessant. De temps en temps je la regarde, alors elle me fait signe avec ses sourcils, qu’elle lève, comme une personne. Belle Fanchette, que tu es intéressante, et compréhensivel (bien plus que Luce Lanthenay, cette chatte inférieure). Tu m’amuses depuis que tu es au monde; tu n’avais qu’un seul œil ouvert que, déjà, tu essayais des pas belliqueux dans ta corbeille, encore incapable de te tenir debout sur tes quatre allumettes; depuis tu vis joyeusement, et tu me fais rire, par tes danses du ventre en l'honneur des hannetons et des papillons, par tes appels maladroits aux oiseaux 21 que tu guettes, par tes façons de te disputer avec g. moi et de me donner des tapes sèches qui résonnent 4 dur sur mes mains. Tu mènes la conduite la plus indigne; cinq ou six fois l’an, je te rencontre dans L le jardin, sur les murs, l’air fou, ridicule, une trô- : lée de matous autour de toi. Je connais même ton favori, perverse Fanchette, c'est un matou gris sale, long, efflanqué, dépoilé, des oreilles de lapin

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et les attaches canailles, comment peux-tu te mésallier avec cet animal de basse extraction, et si souvent? Mais, même en ces temps de démence, quand tu m’aperçois, tu reprends un moment ta figure naturelle, tu me miaules amicalement quelque chose comme : « Tu vois, j'en suis là; ne me méprise pas trop, la nature a ses exigences, mais je rentrerai bientôt et je me lécherai longtemps pour me purifier de cette existence dévergondée ». 0 belle Fanchette blanche, ça te va si bien de te mal conduire!

Mon rhume fini, je constate qu’on commence à s’agiter beaucoup à l’École, à cause des examens proches ; nous voilà fin mai et «on passe » le 5 juillet t Je regrette de n’être pas plus remuée, mais les autres le sont assez pour moi, surtout la petite Luce Lanthenay qui a des crises de larmes quand elle reçoit une mauvaise note; quant à Mie Sergent, elle s’occupe de tout, mais, plus quo de tout, de la petite aux beaux yeux qui la fait « tourner en chieuvre ». Elle a fleuri, cette Aimée, d’une façon surprenante! Son teint merveilleux, sa peau de velours, et ses yeux « qu’on y frapperait des effigies ! » comme dit Anaïs, en font une petite créature maligne et triomphante. Elle est tellement plus jolie que l’année dernièret On ne prêterait plus attention maintenant au léger écrasement de sa figure, au petit cran de sa lèvre à gauche quand elle sourit; et quand même, elle a de si blanches dents pointues! Sa rousse amou-

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