Terme de mépris ; outil en mauvais état
— Alors ne me demande rien. Si tu es sage, je te donnerai ma belle règle en ébène, ee a des filets en cuivre.
—Oh! tu es gentille! Je t’embrasserais bien, mais ça te déplait…
— Assez; je te la donnerai demain — si je veux |
[Car la passion des « articles de bureau » s’apaise en moi, ce qui est encore un bien mauvais symptôme. Toutes mes camarades (et j'étais naguère comme elles) raffolent des « fournitures scolaires », nous nous ruinons en cahiers de papier vergé, à couvertures de « moiré métallique »,
en crayons de bois de rose, en plumiers laqués,
vernis à s’y mirer, en porte-plumes de bois d’olivier, en règles d’acajou et d'ébène comme la mienne qui a ses quatre arêtes en cuivre, et devant laquelle pâlissent d’envie les pensionnaires trop peu fortunées pour s’en payer de semblables. Nous avons de grandes serviettes d'avocat en maroquin plus ou moins du Levant, plus ou moins écrasé. Et si les gamines ne font pas, pour leurs étrennes, gaïner de reliures voyantes leurs bouquins de classe, si je ne le fais pas non plus, c’est uniquement parce qu’ils ne sont pas notre propriété. Ils appartiennent à la commune, qui nous les fournit généreusement, sous obligation de les laisser à l'École quand nous la quittons pour n’y ‘point revenir. Aussi, nous haïssons ces livres ad-
ministratifs, nous ne les sentons pas à nous, et
nous leur jouons d'horribles farces ; il leur arrive des malheurs imprévus et bizarres; on en a vu tomber dans les cabinets, on en a vu prendre feu au poêle, l'hiver; on en a vu sur qui les encriers se renversaient avec une rare prédilection; ils attirent la foudre, quoi ! Et toutes les avanies qui surviennent aux tristes « Livres de la commune » sont le sujet de longues lamentations de Me Lanthenay et de terribles semonces de Mie Sergent.]
Dieu, que les femmes sont bêtes! (Les petites filles, la femme, c’est tout un.) Croirait-on que : depuis les « coupables tentatives » de cet enragé - coureur de Dutertre sur ma personne, j'éprouve comme qui dirait une vague fierté? Bien humiliante pour moi, cette constatation. Mais je sais pourquoi; au fond, je me dis : « Puisque celui-là, qui a connu des tas de femmes, à Paris et par- tout, me trouve plaisante, c’est donc que je ne suis pas très laide! » Voilà. C'est plaisir de vanité. . Je me doutais bien que je ne suis pas repoussante, mais j'aime à en être sûre. Et puis, je suis contente d’avoir un secret que la grande Anaïs, Marie Belhomme, Luce Lanthenay et les autres ne soupçonnent pas.
La classe est bien dressée, maintenant. Toutes les gosses, jusqu’à la troisième division incluse, savent qu'il ne faut jamais pénétrer pendant la récréation dans une classe où les institutrices se sont enfermées. Dame, l'éducation ne s’est pas
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faite en un jour! On est entré plus de cinquante »
fois, l’une, l’autre, dans la classe où se cachait le
tendre couple, mais on les trouvait si tendrement enlacées, ou si absorbées dans leur chuchotement, ou bien Mi Sergent tenant sur ses genoux sa petite Aimée avec tant d'abandon, que les plus bêtes en restaient interdites, et se sauvaient vite sur un « Qu'est-ce que vous voulez encore? » de
la rousse, épouvantées par le froncement féroce
de ses sourcils touffus. Moi comme les autres j'ai.
fait irruption souvent, et même sans intention, quelquefois : les premières fois, quand c’était moi, et qu’elles se trouvaient par trop rapprochées, on se levait vivement, ou bien l’une feignait de retordre le chignon défait de l’autre, — puis elles ont fini par ne plus se gêner pour moi. Alors, on ne m'a plus amusée.
Rabastens ne vient plus; ils’est déclaré à maiu- .
tes reprises « trop intimidé de cette intimité », et
et cette façon de dire lui semblait une sorte de jeu.
de mots qui l’enchantait. Elles, elles ne songent
plus à autre chose qu'à elles-mêmes. L'une vit
sur les pas de l’autre, marche dans son ombre, clles s’entr’aiment si absolument que je ne songe plus à les tourmenter, près d'envier leur délicieux oubli de tout le reste.
Là! Ça y est; ça devait arriver ! Lettre de la petite Luce que je trouve en rentrant à la maison, dans une poche de ma serviette.
Ma Claudine chérie,
Je l'aime beaucoup;'tu as l’air toujours de n'en rien savoir, etj'en dépéris de chagrin.Tu es bonne ‘et méchante avec moi, tu ne veux pas me pren- “dre au sérieux, (u es pour moi comme pour un
petit chien ; j’en ai une peine que lu ne peur pas
“te figurer. Vois pourtant comme on pourrait être : contentes toutes les deux ; regarde ma sœur Ai- - mée avec Mademoiselle, elles sont si heureuses qu’elles ne pensent plus à rien. Je te prie, si tu n'es pas fâchée de cette lettre, de ne rien me : dire demain matin à l'école, je serais trop embarrassée sur le moment. Je saurai bien, rien que par la manière que tu auras de me parler dans la journée, si lu veux ou si tu ne veux pas être ma grande amie.
. Je t'embrasse de tout mon cœur, ma Claudine chérie, et je compte aussi sur toi pour brûler cette lettre, car je sais que tu ne voudrais pas la montrer pour me faire arriver des ennuis, ce n’est pas ton habitude. Je t'embrasse encore bien tendrement et j'attends d’être à demain avec tant d'impatience ! |