‹ Claudine à l'écoleChapitre 29 sur 58 · Bramant » : confortablement, à l'aise · texte numérisé non relu

Bramant » : confortablement, à l'aise

LE MST

* (petite rosse d’Aimée !) excite l’admiration de trois commis-voyageurs qui fument des cigares. et qui, amusés de ce départ d’un pensionnat, viennent dans la salle d’attente faire briller pour nous leurs bagues et leurs blagues, car ils trouvent charmant de lâcher d'énormes inconvenances. Je pousse le coude de Marie Belhomme pour l’avertir d’écouter; elle tend ses oreilles et ne comprend pas; je ne peux pourtant pas lui dessiner des figures à

l’appui! La grande Anaïs comprend bien, elle, et

. se fatigue en attitudes gracieuses, avec d'inutiles efforts pour rougir.

Le train souffle, siffle; nous empaignons nos valises, et nous nous engouffrons dans «'n wagon de seconde, surchauffé, suffocant ; heureusement le voyage ne dure que trois heures! Je me suis installée dans un coin pour respirer un peu, et tout le long du chemin nous ne causons guère, amusées de regarder filer les paysages. La petite Luce, nichée à côté de moi, passe tendrement son bras sous le mien, mais je me dégage : « Laisse, il fait trop chaud. » J'ai pourtant une robe de tussor écru, toute droite, froncée comme celle des bébés, serrée à la taille par une ceinture de cuir plus large que la main, et ouverte en carré; Anaïs ravivée par une robe de toile rouge, paraît à son avantage, de même que Marie Belhomme, en demi deuil, toile mauve à bouquets noirs; Luce Lanthenay conserve son uniforme noir, chapeau noir,

à nœud rouge. Les deux Jaubert continuent à ne

Éore 24 {

186 CLAUDINE A L'ÉCOLE pas exister et tirent de leur poche des questionnaires que M1: Sergent, dédaigneuse de ce zèle excessif, leur fait rengainer. Elles n’en reviennent pas!

Des cheminées d'usines, des maisons clairsemées et blanches qui se resserrent tout de suite et deviennent nombreuses, — voilà la gare. Nous descendons, Mile Sergent nous pousse vers un omnibus et nous roulons, sur de douloureux pavés en têtes de chat, vers l'hôtel de la Poste. Dans les rues pavoisées ‘des oisifs badaudent, car c’est demain la Saint je ne sais quoi — grande fête locale — et la Philharmonique sévira dans la soirée.

La gérante de l'hôtel, M*° Cherbay, une payse de M'e Sergent, grosse femme trop aimable, s’empresse. Des escaliers sans fin, un corridor et. trois chambres pour six. Je n’avais pas songé à çat Avec qui va-t-on me loger? C’est stupide; je déteste coucher avec des gens |

La gérante nous laisse, enfin. Nous éclatons en paroles, en questions ; on ouvre les valises; Marie a perdu la clef Je la sienne et se lamente; je m'assieds déjà lasse. Mademoiselle réfléchit : « Voyons, il faut que je vous case. » Elle s'arrête et cherche à nous appareiller de la meilleure façon; la petite Luce se coule silencieusement près

de moi et me serre la main : elle espère qu’on nous «

fourrera dans le même lit. La Directrice se décide; « Les deux Jaubert, vous coucherez ensemble; vous, Claudine, avec... (elle me regarde d’une façon aiguë, mais je ne bronche ni ne cille).. avec

Marie Belhomme, et Anaïs aver Luce Lanthenay.

Je crois que cela ira assez bien ainsi. » La petite

Luce n’est pas du tout de cet avis! Elle prend son

paquet d’un air penaud et s’en va tristement avec

la grande Anaïs dans la chambre en face de la

mienne. Marie et moi nous nous installons, je me déshabille vivement pour laver la poussière du train, et derrière les volets, clos à cause du soleil,

nous vagabondons en chemise, avec volupté. Le - voilà, le costume rationnel, le seul pratique !

MAArE

Dans la cour, on chante; je regarde et je vois

- ja crosse patronne assise à l’ombre avec des serda£g

vantes, des jeunes gens, des jeunes filles ; tout ça

bêle des romances sentimentales: « Manon, voici le soleil! » en confectionnant des roses en papier et des guirlandes de lierre pour décorer la façade, demain. Des branches de pin jonchent la cour; la table de fer peint est chargée de bouteilles de bière

et de verres; le paradis terrestre, quoil

On frappe : c’est Mlle Sergent ; elle peut entrer, elle ne me gêne pas. Je la reçois en chemise pen-

. dant que Marie Belhomme passe précipitamment . un jupon, par respect. Elle n’a pas !l’air de s’en

apercevoir, d’ailleurs, et nous engage seulement

. à nous dépêcher ; le déjeuner est servi. Nous des-

cendons toutes. Luce se plaint de leur chambre, éclairée par en haut, pas même la ressource de se mettre à la fenêtrel

Mauvais déjeuner de table d'hôte.

ol

L'examen écrit ayant lieu demain, Mie Sergent. nous enjoint de remonter dans nos chambres et d'y repasser une dernière fois ce que nous savons le moins. Pas besoin d’être ici pour ça! J'aimerais mieux rendre visite aux X..…. des amis de papa « charmants, excellents musiciens. Elle ajoute : . «Si vous êtes sages, ce soir, vous descendrez avec «

moi, après diner, et nous ferons des roses avec Me Cherbay et ses filles. » Murmures de joie; toutes mes camarades lexultent. Pas moi! Je ne. ressens aucune ivresse à l’idée de confectionner » des roses en papier dans une cour d'hôtel avec 4 cette obèse gérante, en graisse blanche. Je Le laisse » voir, probablement, car la Rousse reprend, tout : de suite excitée :

— Je ne force personne, bien entendu; si Mie Claudine ne croit pas ‘devoir se joindre à nous.

— C'est vrai, Mademoiselle, je préfère rester dans ma chambre, je crains vraiment d’être si inu-.

tile!

= — Restez-y, nous nous passerons de vous. Mais je me verrai forcée, dans ce cas, de prendre avec moi la clef de votre chambre; je suis responsable de vous. |

Je n’avais pas pensé à ce détail, et je ne sais : que répondre. Nous remontons là-haut, et nous. bâillons toute l’après-midi sur nos livres, énervées par l’attente du lendemain. Mieux aurait valu nous promener, car nous ne faisons rien de bon, . rien.

| GLAUDINE À L' ECOLE

* Et dire que ce soir je serai enfermée, enfermée - Tout ce qui ressemble à un emprisonnement me rend enragée; je perds la tête, sitôt qu’on m’enferme. (On n’a jamais pu me mettre en pension, gamine, parce que des pâämoisons de rage me prenaient à sentir qu’on me défendait de franchir la - porte. On a essayé deux fois; j'avais neuf ans; les deux fois, dès le premier soir, j'ai couru aux fenêtres comme un oiseau stupide, j'ai crié, mordu, griffé, je suis tombée suffoquée. Il a fallu me re- - mettre en liberté, et je n’ai pu « durer » que dans - cette invraisemblable école de Montigny, parce que là, au moins, je ne me sentais pas @ prise », et je couchais dans mon lit, chez nous.)

Certes, je ne le montrerai pas aux autres, mais - je suis malade d’agacement et d’humiliation. Je ne quémanderai pas mon pardon; elle serait trop contente, la mauvaise Rousse! Si elle voulait seulement me laisser la clefen dedans! Mais jenele lui demanderai pas non plus, je ne veux pas! Puisse la nuit être courte...

Avant dîner, M'e Sergent nous mène promener - le long de la rivière; la petite Luce, tout apitoyée, veut me consoler de ma punition :

— Écoute, si tu lui demandais de te laisser des- . cendre, elle voudrait bien, tu lui demanderais ça gentiment.

— Allons donc! J'aimerais mieux être enfermée - à triple tour pendant huit mois, huit jours, huit i heures, huit mi...

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| CLAUDIKE À L'ÉCOLE

— Tu as bien tort de ne pas vouloir! On va faire des roses, on chantera, on. Fe.

— Plaisirs purs! je"vous verserai de l’eau sur la tête. |

— Houchel tais-toit Mais vrai, tu as gâté notre journée; je ne serai pas gaie, ce soir, puisque tu ne seras pas là!

— Ne t’attendris pas. Je dormirai, je prendrai des forces pour le « grand jour » qu’est demain.

Redîner à table d'hôte, avec des commis-voya geurs et des marchands de chevaux. La grande Anaïs, possédée du désir de se faire remarquer, prodigue les gestes et renverse sur la nappe blanche son verre d’eau rougie. À neuf heures, nous remontons. Mes camarades se munissent de fichus contre la fraicheur qui pourrait tomber, et moi.

je rentre dans ma chambre. Oh! je fais belle contenance, mais j'écoute sans bienveillance la elcf

que M'e Sergent tourne dans la serrure et emporte dans sa poche... Voilà, on est toute seule. Presque tout de suite je les entends dans la cour, et je pourrais les voir très bien de ma fenêtre, mais pour rien au monde je n’avouerais mes regrets en montrant de la curiosité. Eh bien, quoi? | Je n'ai qu’à me coucher. È

J’enlève ma ceinture, déjà, quand je tombe en arrêt devant la commode-toilette... Non, pas devant la commode-toilette, devant la porte de communication qu'elle condamne. Cette porte s’ouvre sur la chambre voisine (le verrou est de mon côté)

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CLAUDINE A L'ÉCOLE et la chambre voisine donne dans le corridor. Je reconnais là le doigt de la Providence, il n’y a pas à le nier. Tant pis, il arrivera ce qui arrivera, mais je ne veux pas que la Rousse puisse triompher et se dire : « Je l’ai enfermée! » Je ragrafe ma ceinture, je remets mon chapeau. Je ne vais pas dans la cour, pas si bête, je vais chez les amis de papa, ces X..., hospitaliers et aimables, qui m'accueilleront bien. Ouf! Que cette commode est lourde! J'en ai chaud. Le verrou est dur à pousser, il manque d’exercice, et la porte s’ouvre en grinçant, mais elle s’ouvre. La chambre où je pénètre, la bougie haute, est vide, le lit sans draps ; je cours à la porte, la porte bénie qui n’est pas fermée, qui s'ouvre gentiment sur le délicieux corridor. Comme on respire bien, quand on n’est . pas sous clef! Ne nous faisons pas pincer ; personne dans l’escalier, personne dans le bureau de l'hôtel, tout le monde fait des roses. Faites des roses, bonnes gens, faites des roses sans moi Dehors, dans la nuit tiède, je ris tout bas; mais je dois aller chez les X... L'’ennui, c'est que je . ne connais pas le chemin, surtout la nuit. Bah! je * demanderai. Je remonte d’abord, résolument, le cours de la rivière, puis je me décide, sous un reverbère, à demander « la place du Théâtre, s’il vous plaît ? » à un monsieur qui passe. Il s’arrête, so penché pour me regarder : « Mais, ma belle enfant, permettez-moi de vous y conduire, vous ne sauriez trouver toute seule... » Quelle DE.

L , e S ee: »

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scie! Je tourne les talons et je fuis prestement . dans l'ombre. Ensuite, je m'adresse à un garçon épicier qui abaisse à grand bruit le rideau de fer de son magasin, et, de rue en rue, souvent pour- « suivie d’un rire ou d’un appel familier, j'arrive place du Théâtre, je sonne à la maison connue.

Mon entrée interrompt le trio de violon, vio- « loncelle et piano que jouent deux blondes sœurs et leur père ; on se lève en tumulte : « C’est vous? Comment? Pourquoi? Toute seulet — Attendez, laissez-moi dire et excusez-moi. » Je leur conte mon emprisonnement, ma fuite, le brevet de demain; les blondines s'amusent comme de petites folles : « Ah! que c’est drôle! IL n’y a que vous . pour inventer des tours pareils! » Le papa rit aussi, indulgent : « Allez, n’ayez pas peur, on vous reconduira, on obtiendra votre grâce ». Bra . ves gens! Ee

Et nous musiquons, sans remords. À dix heu-.

res, je veux partir et j'obtiens qu’une seule vieille bonne me reconduise... Trajet dans les rues as- « sez désertes, sous la lune levée. Tout de même, . je me demande ce que la Rousse coléreuse va bien que me dire?

La bonne entre avec moi à l'hôtel, et je constate que toutes mes camarades sont encore dans la cour, occupées à chiffonner des roses, à boire » de la bière et de la limonade. Je pourrais rentrer | dans ma chambre, inaperçue, mais je préfère me . payer un petit effet, et je me présente, modeste,

xd

duo < L'ÉCOLE

E van [Mademoiselle, qui bondit sur ses pieds à

ma vue : « D'où sortez-vous? » Du menton je dé- - signe la bonne qui m’accompagne et celle-ci dé- - bite sa leçon docilement : « Mademoiselle a passé . Ja soirée chez Monsieur avec ces demoiselles. »

Puis elle murmure un vague bonsoir et disparait. Je reste seule (un, deux, trois) avec... avec une fu-

rie! Ses yeux ragent, sessourcils se touchent et se

mêlent, mes camarades stupéfaites restent debout, des roses commencées dans les mains; je soup-

* çonne à voir les regards brillants de Luce, les

joues rouges de Marie, l’air fébrile de la grande Anaïs, qu’elles se sont un peu grisées; il n’y a »q Y pas de mal à ça, vraiment, Mie Sergent ne prononce pas un mot; elle cherche, sans doute; ou bien elle s’efflorce pour ne pas éclater. Enfin elle

parle; pas à moi : «Montons, il est tard ». C’est dans

ma chambre qu’elle fera explosion? Soit. Dans l'escalier, toutesles gamines me regardent comme une pestiférée ; la petite Luce me questionne de ses yeux suppliants.

Dans la chambre, il y a d’abord un silence so- lennel, puis la Rousse m'interroge avec une sO- Jlennité pesante :

— Où étiez-vous?

— Vous le savez bien, chez les X.., des amis.

de mon père.

— Comment avez-vous osé sortir?

— Dame, vous voyez, j'ai tiré la commode qui barrait c cette ions

— C’est d’une effronterie odieuset J'apprendrai cette conduite extravagante à Monsieur votre père, il ne manquera pas d’y prendre un grand plaisir.

— Papa? Il dira « Mon Dieu, oui, cette enfant a un grand amour de la liberté », et attendra avec impatience la fin de votre histoire pour se replonger avidement dans la Malacologie du Fresnois.

Elle s’aperçoit que les autres écoutent, et vire sur ses talons : & Allez toutes vous coucher! Si dans un quart d'heure toutes vos bougies ne sont pas éteintes, vous aurez affaire à moil Quant à Mlle Claudine, elle cesse d’être sous ma responsabilité et peut se faire enlever cette nuit, si cela Jui plait! »

Oh! shocking! Mademoiselle! Les gamines ont disparu comme des souris effrayées, et je reste seule avec Marie Belhomme qui me déclare :

— C’est.pourtant vrai qu’on ne peut pas l’enfermer ! Moi, je n’aurais pas eu l’idée de tirer la commode ! |

— Je me suis pas ennuyée. Mais « applette ‘ » un peu, pour qu'elle ne revienne pas souffler la bougie. he

On aort mal dans un lit étranger ; et puis, je me suis collée toute la nuit contre le mur pour ne pas frôler les jambes de Marie.

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