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Appléter, faire vite

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Le matin, on nous réveille à cinq heures et demie; nous nous levons engourdies; je me noie . dans l'eau froide pour me secouer un peu. Pendant que je barbote, Luce et la grande Anaïs viennent emprunter mon-savon parfumé, quêter un tire-bouton, etc. Marie me prie de lui commencer son chignon. Toutes ces petites, peu vêtues et ensommeillées, c'est amusant à voir.

Échange de vues sur les précautions ingénieuses à prendre contre les examinateurs : An°ïs a copié - toutes les dates d'histoire dont elle n’est pas certaine sur le coin de son mouchoir (il me faudrait une nappe, à moi!) Marie Belhomme a confectionné un minuscule atlas qui tient dans le creux de sa main ; Luce a écrit sur ses manchettes blanches des dates, des lambeaux de règnes, des théo- rèmes d’arithmétique, tout un manuel ; les sœurs Jaubert ont également consigné une foule de renseignements sur des bandes de papier minces qu'elles roulent dans le tuyau de Jeurs porteplumes. Toutes s’inquiètent beaucoup des examinateurs eux-mêmes; j'entends Luce dire : « En arithmétique, c’est Lerouge qui interroge; en sciences physiques et en chimie c’est Roubaud, une rosse à ce qu’il paraît ; en littérature, c’est le père Sallé.. ».J’interromps :

— Quel Sallé? l’ancien principal du collège ? — Oui, celui-là.

— Quelle chance!

Je suis ravie d’être interrogée par ce vieux

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de ma robe blanche rayée de bleu, et de ma grande

196 . CLAUDINE À L'ÉCOLE monsieur très bon, que papa et moi nous connaissons beaucoup; il sera gentil pour moi.

M'° Sergent jarait, concentrée et silencieuse, en ce moment de bataille. « Vous n'oubliez rien? Partons. » Notre petit peloton passe le pont, grimpe des rues, des ruelles, arrive enfin devant un vieux porche endommagé, sur la porte duquel une inscription presque effacée annonce /nstitution Rivoire; c’est l’ancienne pension de jeunes filles, abandonnée depuis deux ou trois ans pour cause de vétusté. (Pourquoi nous parque-t-on làdedans ?) Dans la cour à demi dépavée, une soixantaine de jeunes filles bavardent activement, en groupes bien scindés: les écoles ne se mêlent pas. Il y en a de Villeneuve, de Beaulieu, et d’une dizaine de chefs-lieux de canton ; toutes, massées en petits groupes autour de leurs institutrices respectives, abondent en remarques dénuées de bienveillance sur les écoles étrangères.

Dès notre arrivée, nous sommes dévisagées, … déshabillées ; on me toise, moi surtout, à cause

capeline de dentelle qui font tache sur le noir des uniformes ; comme je souris avec effronterie aux concurrentes qui mo regardent, on se détourne de la façon la plus méprisante qu’on sache. Luce et Marie rougissent sous les regards et rentrent dans leur coquille ; la grande Anaïs exulte de se. sentir ainsi épluchée. Les examinateurs ne sont pas encore arrivés ; on piéline; je m'ennuie.

Une petite porte sans loquet bâille sur un cor-

| ridor noir percé, à l'extrémité, d’une baïe lumineuse. Pendant que Mie Sergent échange de

- froides politesses avec ses collègues, je m’insinue

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dsucement dans le couloir : au bout, c’est une porte vitrée — ou qui le fut, du moins — je lève le loquet rouillé, et je me trouve dans une petite courette carrée, près d’un hangar. Là, des jasmins ont poussé à l’abandon, et des clématites, avec un petit prunier sauvage, des herbes libres et charmantes ; c’est vert, silencieux, au bout du monde. Par terre, trouvaille admirable, des frai-

- ses ont müri et embaument.…

Appelons les autres pour leur montrer ces mer. veilles ! Je rentre dans la cour sans attirer l’attention, et j'apprends à mes camarades l’existence de ce verger inconnu. Après des regards craintifs vers Mile Sergent qui cause avec une institutrice müre, vers la porte qui ne s'ouvre toujours pas sur les examinateurs (ils font la grasse matinée,

ces gens-là), Marie Belhomme, Luce Lanthenay

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et la grande Anaïs se décident, Les Jaubert s’abstiennent. Nous mangeons les fraises, nous ravageons les clématites, nous secouons le prunier,

quand, à un brouhaha plus haut dans la cour

d'entrée, nous devinons l’arrivée de nos tourmenteurs.

À toutes jambes, nous repassons le couloir ; nous arrivons à ternps pour voir une file de messieurs noirs, pas beaux, pénétrer dans la vieille

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CLAUDINE À L'ÉCOLE ES ts

maison, solennels et muets. À leur suite, nous franchissons l'escalier avec un bruit d’escadren, soixante et quelques que nous sommes, mais, dès le premier étage, on nous arrête au seuil d’une salle d’études délaissée : il faut laisser ces messieurs s'installer. Ils s’asseyent à une grande table, s'épongent et délibèrent. Sur quoi l'utilité de nous laisser entrer ? Mais non, je suis sûre qu'ils échangent des considérations sur la température et causent de leurs petites affaires, pendant qu’on nous contient difficilement sur le palier et sur l'escalier où nous débordons.

Au premier rang, je puis considérer ces sommités : un long grisonnant, l’air doux et grandpapa — le bon père Sallé, tordu et goutteux, avec ses mains comme des sarments ; — un gros court, le cou serré dans une cravate aux teintes chatoyantes, à l'instar de Rabastens lui-même, c'est Roubaud, le terrible, qui nous interrogera demain en « sciences ».

Enfin, ils se sont décidés à nous dire d’entrer. Nous emplissons cette vieille salle laide, aux murs de plâtre indiciblement sales, couturés d'inscriptions et de noms d’élèves ; les tables sont affreuses aussi, tailladées, noires et violettes d'encriers renversés autrefois. C’est honteux de nous interner dans un pareil taudis!

Un deces messieurs procède à notre placement; iltient à la main une grande liste et mêle soi- « gneusement toutes les écoles, séparant le plus …

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* possible les élèves d'un même canton, pour éviter les communications. (Il ne sait donc pas qu’on peut toujours communiquer!) Je me trouve à un bout de table, près d’une petite jeune fille en deuil, qui a de grands yeux graves. Où sont mes camarades ? Là-bas, j’aperçois Luce qui-m’adresse des signes et des regards désespérés; Marie Belhomme s’agite devant elle à une autre table ; elles pourront se passer des renseignements, ces

deux faibles... Roubaud circule, distribuant de

- grandes fouilles timbrées de bleu au coin gauche, et des pains à cacheter. Nous connaissons toutes

- Ja manœuvre : il faut écrire au coin notre nom, avec celui de l’école où nous avons fait nos études, puis replier et cacheter ce coin. (Histoire de ras-

surer tout le monde sur l’impartialité des appré-

ciations).

Cette petite formalité remplie, nous attendons qu’on veuille bien nous dicter quelque chose. Je regarde autour de moi les petites figures inconnues, dont plusieurs me font pitié, tant elles sont déjà tendues et anxieuses.

On sursaute, Roubaud a parlé dans le silence : « Épreuve d'orthographe, Mesdemoiselles, veuillez écrire ; je ne répète qu’une seule fois la phrase que je dicte. » Il commence la dictée en se promenant dans la classe.

Grand silence recueilli. Dame les cinq sixièmes de ces petites jouent leur avenir. Et penser que

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-tout ça va devenir des institutrices, qu’elles pei

| j'y suis aussi « pour l’honneur de l'École », pour | lui obtenir un brevet de plus, de la gloire de plus, . | à cette École unique, invraisemblable et déli- \cieuse…

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neront de sept heures du matin à cinq heures du soir, et trembleront devant une Directrice, la plupart du temps malveillante, pour gagner 75 francs par mois! Sur ces soixante gamines, quarante- . anq sont filles de paysans ou d’ouvriers; pour ne . pas travailler dans la terre ou dans la toile, elles : ont préféré jaunir leur peau, creuser leur poitrine et déformer leur épaule droite : elles s’apprêtent bravement à passer trois ans dans une École Normale (lever à 5 heures, coucher à 8 heures 1/2, deux heures de récréation sur vingt-quatre), et s'y ruiner l'estomac, qui résiste rarement à trois ans de réfectoire. Mais au moins elles porteront un chapeau, ne coudront pas les vêtements des autres, ne garderont pas les bêtes, ne tireront pas les seaux du puits, et mépriseront leurs parents ; elles n’en demandent pas davantage. Et qu'est-ce que je fais ici, moi, Claudine? Je suis ici parce que je n’ai pas autre chose à faire, parce que papa, pendant que je subis les interrogations de ces professeurs, peut tripoter en paix ses limaces;

Ils ont fourré des participes, tendu des embüches de pluriels équivoques, dans cette dictée qui arrive à n’avoir plus aucun sens, tant ils en ont …

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9 tortillé et hérissé toutes les phrases. C’est enfantin!

— Un point, c'est tout. Je relis.

Je crois bien ne pas avoir de fautes ; je n’ai qu’à veiller aux accents, car ils vous comptent des demi-fautes, des quarts de faute, pour des velléités d’accents qui traînent mal à propos audessus des mots. Pendant que je relis, une petite - boule de papier, lancée avec une adresse extrême, . tombe sur ma feuille ; je la déroule dans le creux * de ma main, c'est la grande Anaïs qui m’écrit : - «Faut-il unS à trouves, dans la seconde phrase? » Elle ne doute de rien, cette Anaïs ! Lui mentirai-je? Non, je dédaigne les moyens dont elle se sert familièrement. Relcvant la tête, je lui adresse un imperceptible « oui », et elle corrige, paisible- . ment.

- — Vous avezcinq minutes pour relire, annonce la voix de Roubaud ; l’épreuve d'écriture suivra. Seconde boulette de papier, plus grosse. Je re- - garde autour de moi : elle vient de Luce, dont les * yeux anxieux épient les miens. Mais, mais, elle: . demande quatre mots! Si je renvoie la boulette, je sens qu’on la pincera ; une inspiration me vient, tout bonnement géniale : sur la serviette de cuir noir qui contient les crayons et les fusains, (les candidates doivent tout fournir elles-mêmes) j’écris, un petit morceau de plâtre détaché du mur . me servant de craie, les quatre mots qui inquiètent Luce, puis je lève brusquement la serviette

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au-dessus de ma tête, le côté vierge tourné vers les examinateurs qui, d’ailleurs, s'occupent assez peu de nous. La figure de Luce s’illumine, elle corrige rapidement; ma voisine en deuil, qui a » suivi la scène, m'adresse la parole :

— Vrai, vous n’avez pas peur, vous |

— Pas trop, comrae vous voyez. Faut bien s’entr'aider un peu. |

— Ma foi... Oui. Mais je n’oserais pas. Vous vous appelez Claudine, n’est-ce pas ?

— Oui, comment le savez-vous ?

— Oh! il y a longtemps qu’on nous « cause »

de vous. Je suis de l’école de Villeneuve; nos

maîtresses disaient de vous : « C’est une jeune «

fille intelligente, mais hardie comme un page et dont il ne faut imiter ni les manières de garçon, ni la coiffure. Cependant, si elle veut s’en donner la peine, ce sera une concurrente redoutable pour l’examen. » À Bellevue aussi on vous connaît, on dit que vous êtes un peu folle, et passablement excentrique.

— Elles sont gentilles vos institutrices! Mais elles s'occupent de moi plus que je ne m'occupe d’elles. Dites-leur donc qu’elles ne sont qu’un tas de vieilles filles enragées de monter en graine, n’est-ce pas, dites-leur ça de ma part!

Scandalisée, elle se tait. D’ailleurs, Roubaud promène entre les tables son petit ventre rondelet et recueille nos copies qu’il porte à ses congénè . res. Puis il nous distribue d’autres feuilles pour .

l'épreuve d'écriture, et s’en va mouler au tableau noir, d'une « belle main », quatre vers :

Tu t’en souviens, Cinna, tant d’heur et tant de gloire, Etc. etc.

— Vous êtes priées, Mesdemoiselles, d’exécu-

ter une ligne de grosse cursive, une de moyenne cursive, une de fine cursive ; une degrosse ronde, une de moyenne ronde, une de ronde fine ; une de grosse bâtarde, une de moÿenne et une de line. . Vous avez une heure.

C’est un repos, cette heure-là. Un exercice pas fatigant, et on n’est pas très exigeant pour l’écriture. La ronde et la bâtarde, ça me va, car c'est du dessin, presque; mais ma cursive est détestable; mes lettres bouclées et mes majuscules arrivent difficilement à garder le nombre exigé de « corps » et de « demi-corps » d'écriture, tant pis ! Il fait faim quand on atteint le bout de l'heure!

Nous nous envolons de cette salle attristante et moisie pour retrouver, dans la cour, nos institutrices, inquiètes, groupées dans l’ombre qui n’est pas même fraîche. Tout de suite des flots de paroles jaillissent, des questions, des plaintes : « Ça a bien marché ? Quel sujet de dictée? Vous rappelez-vous les phrases difficiles ? »

« — C'était ceci — cela — j'ai mis « indication » au singulier — moi au pluriel — le participe était invariable, n'est-ce pas, Mademciselle? —

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tout pour l’honneur de l’École

vous montrer trop bêles tout à l'heure. Et vous,

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