‹ Claudine à l'écoleChapitre 33 sur 58 · Tu m’ennuies · texte numérisé non relu

Tu m’ennuies

j'ai rapporté mon brouillon pour le montrer à Ma-

Dans la. cour -encore tiède du soleil retiré,

ALAN AP) io à D + CE + AR PU RES an CROP SNS PO EL At D dde D RE CEE dé SET a NS ne Te po

— Mais non, Mademoiselle, je ne le crois pas mauvais.

— Ça vaut quoi? 17?

— 17? Oh! Mademoiselle, la modestie m'empè.

che... 17 c’est beaucoup... Mais enfin ils me donneront bien 181

Mes camarades me regardent avec une envieuse malveillance : « Cette Claudine, a-t-elle une chance de pouvoir prédire sa note! Disons bien vite qu’elle

n’a aucun mérite, disposition naturelle et voilà

tout ; elle fait des compositions françaises comme on ferait un œuf sur le plat... et patati, et patatal »

Autour de nous, les candidates babillent sur le mode aigu, et exhibent leurs brouillons aux institutrices, et s’exclament, et poussent des ah! de regret d’avoir oublié une idée... un piaillement d’oisillons en volière.

Ce soir, au lieu de me sauver en ville, étendue

dans le lit côte à côte avec Marie Belhomme, je

cause avec elle de cette grande journée :

— Ma voisine de droite, me raconte Marie, vient

d’une pension religieuse; figure-toi, Claudine, que » ce matin, pendant qu’on distribuait les feuilles « avant la dictée, elle avait sorti de sa poche un : chapelet qu'elle égrenait sous la table, oui, ma .

chère, un chapelet avec des gros grains tout ronds, quelque chose comme un boulier-compteur de poche. C'était pour se porter bonheur.

LES ne WE Co D F4

— Bah! Si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal non plus... Qu'est-ce qu’on er tend ?

On entend, il me semble, un grand rabâtement dans la chambre en face de la nôtre, celle où couchent Luce et Anaïs. La porte s’ouvre violemment; Luce, en chemise courte, se jette dans la chambre, éperdue :

— Je t'en prie, défends-moi, Anaïs est si méchante 1...

— Elle t'a fait quoi?

— Elle m'a versé de l’eau dans mes. bottines, d’abord, et puis dans le lit elle m'a donné des coups de pied et elle m’a pincé les cuisses, et quand je me suis plainte elle m'’a dit que je pou- : vais coucher sur la descente de lit si je n'étais pas contente!

— Pourquoi n’appelles-tu pas Mademoiselle ?

— Oui! appeler Mademoiselle! Je suis allée à la porte de sa chambre, elle n’y est pas; et la fille qui passait dans le corridor m'a dit qu’elle était sortie avec la gérante.. Maintenant, qu'est-ce que je vais faire?

Elle pleure. Pauvre gosse! Si menue dans sa chemise de jour qui montre ses bras fins et ses jolies jambes. Décidément, toute nue, et la figure voilée, elle serait bien plus séduisante. (Deux trous pour les yeux, peut-être?) Mais le temps n’est pas de délibérer là-dessus : je saute à terre, je cours à la chambre d’en face. Anaïs occupe le milieu du

lit, la couverture tirée jusqu'au menton; elle a sa plus mauvaise figure. À |

— Eh bien, qu'est-ce qui te prend? Tu ne veux pas laisser Luce coucher avec toi? |

— Je ne dis pas ça; seulement elle veut prendre toute la place, alors je l’ai poussée.

— Des blagues! Tu la pinces, et tu lui as versé de l’eau dans ses bottines.

— Couche-la avec toi, si tu veux, moi je n'y tiens pas.

— Elle a pourtant la peau plus fraîche que toit Il est vrai que ce n’est pas difficile.

— Va donc, va donc, on sait que la petite sœur te plaît autant que la grande!

— Attends, ma fille, je vais te changer les idées.

Tout en chemise, je me jette sur le lit, j'arrache les draps, je saisis la grande Anaïs par les deux pieds, et malgré les ongles silencieux dont

elle s'accroche à mes épaules, je la tire en bas du

lit, sur le dos, avec ses pattes toujours dans les mains, et j'appelle : « Marie, Luce, venez voir! »

Une petite procession de chemises blanches accourt sur des pieds nus, et on s’effare : « Eh là,

* mon Dieu, es-tu folle, Claudine? Eh là, séparez-

les! Appelez Mademoiselle! » Anaïs ne crie pas, agite ses jambes et me jette des regards dévorants, acharnée à cacher ce que je montre en la traînant par terre : des cuisses jaunes, un derrière en poire. f'ai si envie de rire que j'ai peur de la lâcher. J’explique : |

—Il y a que cette grande Anaïs que je tiens ne - veut pas laisser la petite Luce coucher avec elle, ; qu’elle la pince, qu’elle lui met de l’eau dans ses . chaussures, et que je veux la faire tenir tranquille. Silence et froid. Les Jaubert sont trop prudentes - pour donner tort à l’une de nous deux. Je lâche enfin les chevilles d’Anaïs qui se relève et baisse sa chemise précipitamment.

— Va te coucher, à présent, et tâche de laisser cette gosse tranquille, ou tu auras une taraudée… qui te cuira la peau.

Toujours muette et furieuse, elle court à son lit, s’y musse le nez au mur. Elle est d’une incroyable lâcheté et no craint au monde que les coups. * Pendant que les petits fantômes blancs regagnent leurs chambres, Luce se couche timidement à eôté - de sa persécutrice, qui ne remue pas plus qu’un sac maintenant. (Ma protégée m'a dit le lendemain qu’Anaïs n’avait bougé, de toute la nuit, que pour faire sauter son oreiller par terre, de rage.)

Personne ne parla de l’histoire à Mie Sergent. + Nous étions bien assez occupées de la journée qui { | allait s'écouler ! Épreuves d’arithmétique et de l dessin, et, le soir, affichage des concurrentes admi- - ses à l’oral. 3

Chocolat rapide, départ précipité. IL fait déjà chaud à sept heures. Plus familiarisées, nous pre- . nons nos places nous-mêmes, et nous jabotons, en * attendant ces messieurs, avec décence et modéra-

5 FRENr af 2e Dan yes à :

244 CLAUDINE À L'ÉCOLE eric

tion. On est déjà plus chez soi, on se faufile sans | se cogner entre le banc et la table, on range de- . vant soi les crayons, porte-plumes, gommes et “

…, grattoirs d’un air d'habitude ; c’est très bien porté

d’ailleurs. Pour un peu, nous afficherions des ma- : nies. .

Entrée des maîtres de nos destinées. Ils ont déjà perdu une partie de leur prestige : les moins timi- « des les regardent paisiblement, d’un air de con- « naissance. Roubaud, qui arbore un pseudo-panama . sous lequel il se croit très chic, s’impatiente, tout " frétillant : « Allons, Mesdemoiselles, allons! Nous sommes en retard, ce matin, il faut rattraper le temps perdu. » J'aime bien çat Tout à l'heure ce « sera notre faute, s'ils n’ont pas pu se lever de. bonne heure. Vite, vite, les feuilles jonchent les tables; vite, nous cachetons le coin pour cacher « notre nom; vite, l’accéléré Roubaud rompt le sceau « de la grande enveloppe jaune, timbrée de l’Inspection académique, et en retire l'énoncé redoutable « des problèmes :

« Première question. — Un particulier a acheté de la rente 3 1/2 0/0 au cours de 94 fr. 60. etc. » « Puisse la grêle transpercer son pseudo-panamat Les opérations de Bourse me navrent : il y a des courtages, des 1/800 0/0 que j'ai toujours toutes les peines du monde à ne pas oublier.

Deuxième question. — « La divisibilité par 9. » Vous avez une heure. | 1 Ce n’est pas trop, ma foi. Heureusement, la divi- «

GLAUDINE À L'ÉCOLE 245

. sibilité par 9, je l’ai apprise si longtemps que j'ai

fini par la retenir. Encore il faudra mettre en ordre toutes les conditions nécessaires et suffisantes, quelle scie!

Les autres concurrentes sont déjà absorbées, attentives ; un léger chuchotement de chiffres, de calculs faits à voix basse, court au-dessus des nuques penchées.

…. Il est fini, ce problème. Après avoir recommencé chaque opération deux fois (je me trompe si souvent!) j'obtiens un résultat de 22.850 francs, comme bénéfice du monsieur ; un joli bénéfice! J'ai confiance en ce nombre rond et rassurant, mais je veux tout de même m’étayer de Luce, qui joue avec les chiffres d’une façon magistrale. Plusieurs concurrentes ont fini, et je ne vois guère que des visages contents. La plupart de ces pelites, filles de paysans avides ou d’ouvrières adroites, ont d’ailleurs le don de l’arithmétique à un point qui m'a souvent stupéfaite. Je pourrais interroger ma brune voisine, qui a fini aussi, mais je me méfie de ses yeux sérieux et discrets ; je confectionne donc une boule, qui vole et tombe sous le nez de Luce, portant le chiffre 22.850. La gamine, joyeusement, m'envoie un « oui» de la tête; ça va bien. Satisfaite, je demande alors à ma voisine : € Vous avez combien? » Elle hésite et mure mure, réservée : € J'ai plus de 20.000 francs ».

— Moi aussi, mais combien plus?

— Dame... plus de 20.000 francs.

— Eht Je ne vous demande pas de me les pré-.

ter! Gardez vos 22.850 francs, vous n'êtes pas la seule à avoir le bon résultat, vous ressemblez à une fourmi noire, pour diverses raisons! 1

Autour de nous, quelques-unes rient; mon interlocutrice, pas même offensée, croise ses mains et baisse les yeux. 4

— Vous y êtes, Mesdemoiselles ? clame Roubaud. Je vous rends votre liberté, soyez exactes pour « l'épreuve de dessin.

Nous revenons à deux heures mois cinq à l’ex- Institution Rivoire. Quel dégoût, et quelle envie” de m'en aller me communique la vue de cette geûle « délabrée ! 4

A l'endroit le plus éclairé de la classe, Roubaud a disposé deux cercles de chaises; au centre de. chacune, une sellette. Que va-t-on poser là-dessus 2 nous sommes tout yeux. L’examinateur factotum É disparait et revient porteur de deux cruches de verre à anse. Avant qu'il les pose sur les sellettes, toutes les élèves chuchotent : « Ma chère, ce que ça va être difficile, à cause de la transparence! ».

Roubaud parle :

— Mesdemoiselles, vous êtes libres, pour l'é-" preuve de dessin, de vous placer comme vous l’entendrez. Reproduisez ces ‘deux vases (vase toimême!) au trait, l'esquisse au fusain, le repassé” au crayon Conté, avec interdiction formelle de se.

servir d'une règle ou de quoi que ce soit qui y.

Ca +

ressemble. Les cartons que vous devez toutes avoir

- apportés vous serviront de planche à dessin.

Il n’a pas fini, que je me précipite déjà sur la chaise que je guigne, une place excellente, d’où l’on voit la cruche de profil, avec l’anse de côté; plusieurs m'imitent, et je me trouve entre Luce et Marie Belhomme. « Interdiction formelle de se servir d’une règle pour les lignes de construction? » Bah! on sait ce que ça veut dire! Nous avons en réserve, mes camarades et moi, des bandes de papier raide, longues d’un décimètre et divisées en centimètres, très faciles à cacher.

Il est permis de causer, on en use peu; on aime mieux faire des mines, le bras tendu, l’œil fermé, pour prendre des mesures avec le porte-fusain. — Avec un peu d’adresse, rien de plus simple que de tracer à la règle les lignes de construction (deux traits qui coupent la feuille en croix etun rectangle

- pour enfermer le ventre de la cruche.)

Dans l’autre cercle de chaises, une petite rumeur soudaine, des exclamations étouffées et la voix de Roubaud sévère : «Il n’en faudrait pas davantage,

. Mademoiselle, pour vous faire exclure de l’examen! » C’est une pauvre petite, étriquée et chétive, qui s’est fait pincer un double-décimètre entre les mains, et sanglote maintenant dans son mouchoir. Du coup, Roubaud devient très fouineur et nous épluche de près; mais les bandes de papier à di-

» visions ont disparu comme par enchantement, D'ailleurs, on n’en a plus besoin,

Es

Ma cruche vient à ravir, bien ventrue. Pendant

que je la considère complaisamment, notre surveil- «

lant, distrait par l'entrée timide des institutrices qui viennent savoir « si les compositions sont bonnes en général » nous laisse seules, et Luce me tire tout doucement: « Dis-moi, je t’en prie, #i

mon dessin est bien; il me semble qu'il y a quel- .

que chose qui cloche. »

Après examen, je lui explique :

— Pardi, elle a l’anse trop basse; ça lui donne

l'air d’un chien fouetté qui baisse la queue.

— Et la mienne ? demande Marie de l’autre côté. -

— La tienne, elle est bossue à droite; mets-lui un corset orthopédique.

— Un quoi?

— Je dis que tu dois lui mettre du coton à gau-

che, elle n’a des « avantages » que d’un côté; demande à Anaïs de te prêter un de ses faux nénés (car la grande Anaïs introduit deux mouchoirs dans les goussets de son corset, et Loutes nos moqueries n’ont pu la décider à abandonner ce puéril rembourrage.)

Ce bavardage jette mes voisines dans une gaiïté immodérée : Luce se renverse sur la chaise, riant de toutes les dents fraîches de sa petite gueule fé-

line, Marie gonfle ses joues comme des poches de

cornemuse, puis toutes deux s'arrêtent figées au milieu de leur joie, — car la terrible paire ‘d'yeux | brasillants de Mie Sergent les méduse du fond de:

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