‹ Claudine à l'écoleChapitre 38 sur 58 · CU CORRE · texte numérisé non relu

CU CORRE

TP D RTE En des D'OR

pis À à

— Reposez-vous, Monsieur Sallé. Les troubadours, ça me connaît : je les vois {ous sous la forme du petit chanteur Florentin, eomme ça.

Je me lève et je prends la pose : le corps appuyé sur la jambe droite, l’ombrelle verte du père Sallé me servant de mandoline. Heureusement nous sommes seuls en ce coin; Luce me regarde de loin et bée de surprise. Ce pauvre homme goutteux, ça le distrait un peu; il rit.

—.… Ils ont une toque en velours, les cheveux bouclés, souvent même un costume mi-partie (en bleu et jaune ça fuit très bien) ; leur mandoline pendue à un cordon de soie, ils chantent la petite chose du Passant : (Mignonne, voici l’avril». C’est ainsi, Monsieur Sallé, que je me représente les troubadours. Nous avons aussi le troubadour premier empire.

— Mon enfant, vous êtes un peu folle, mais je me délasse avec vous. Qu'est-ce que vous pouvez bien appeler les troubadours premier empire, Dieu juste ? Parlez tout bas, ma petite Claudine, si ces messieurs nous voyaient.

— Chut! les troubadours premier empire, je les ai connus par des chansons que chantait papa. Écoutez bien.

Je fredonne tout bas :

Brûlant d'amour et partant pour la guerre, Le casque en tête et la lyre à la main,

Un troubadour à sa jeune bergère

En s’éloignant répétait ce refrain.

sh motte à Mir

Lac h ira vitae dl sat > ait 4.

CLAUVINE A L'ÉCOLE 239

Mon bras à ma patrie,

Mon cœur à mon amie, Mourir content pour la gloire et l'amour, C’est le refrain du joyeux troubadourl!

Le père Sallé rit de tout son cœur :

— Mon Dieu! que ces gens étaient ridicules !

Je sais bien que nous le serons autant qu'eux dans vingt ans, mais cette idée d’un troubadour avec un casque et une lyre !... Sauvez-vous vite, mon enfant, allez, vous aurez une bonne note ; mes amitiés à votre père, dites-lui que je l’aime bien, et qu’il apprend de belles chansons à sa fille!

— Merci, monsieur Sallé, adieu; merci encore de ne m’avoir pas interrogée ; je ne dirai rien, soyez tranquille ! ;

Voilà un brave homme! ça m'a rendu un peu de courage, et j'ai l’air si gaillard que Luce me demande : « Tu as donc bien répondu ? Qu’est-ce qu’il t’a demandé? Pourquoi prenais-tu son ombrelle ?

— Ah! voilà! Il m’a demandé des choses très difficiles sur les troubadours, sur la forme des instruments dont ils se servaient; une chance que je savais tous ces détails-là !

— La forme des instruments... non, vrai, je tremble en pensant qu'il pouvait me le demander! La forme des... mais ce n’est pas dans le programme! Je le dirai à Mademoiselle!

— Parfaitement, nous ferons une réclamation.

Tu as fini, toi?

— Oui, merci! J'ai fini. J’ai cent kilos de moins sur la poitrine, je t’assure ; je crois qu’il n’y a plus que Marie à passer.

— « Mademoiselle Claudine »! fait une voix derrière nous. Ah! ah! c’est Roubaud. Je m’assieds devant lui, réservée et convenable; il fait le gentil, il est le professeur mondain de l'endroit, je parie, mais il m’en veut encore, le rancunier, d'avoir trop vite écarté son madrigal botticellique. C’est d'une voix un peu grincheuse qu'il « me demande : 1

— Vous ne vous êtes pas endormie sous les frondaisons, aujourd’hui, Mademoiselle?

. — Est-ce une question qui fait Le du programme, Monsieur ?

(IL toussotte. J’ai commis une grosse maladresse pour le plaisir de le vexer. Tant pis!)

— Veuillez me dire comment vous vous y prendriez pour vous procurer de l'encre.

— Mon Dieu, Monsieur; il y a bien des manières ; la plus simple serait encore d'aller en demander chez le papetier du coin.

— La plaisanterie est aimable, mais ne suffirail pas à vous obtenir une note somptueuse. Tä-. chez de me dire avec quels ingrédients vous fabri- queriez de l’encre?

— Noix de galle..… tannin..… ‘oxyde de fer.

gemme..….

— Vous ne connaissez pas les Propre

— Non.

GLAUDINE A L'ÉCOLE 241

— Tant pis! Pouvez-vous me parler du mica?

— Je n’en ai jamais vu ailleurs que dans les petites vitres des Salamandres.

— Vraiment? Tant:pis encore! La mine des crayons, de quoi est-clle faite?

— Avec de la plombagine, une pierre tendre qu'on scie en bagueltes et qu’on enferme dans deux moitiés de cylindre en bois.

— C'est le seul usage de la plombagine?

— Je n’en connais pas d’autres.

— Tant pis, toujours ! On ne fait que des crayons avec?

— Oui, maison en fait beaucoup; il y a des mines en Russie, je crois. On consomme dans le monde entier une quantité fabuleuse de crayons, surtout les examinateurs qui croquent des por-

traits de candidates sur leur calepin…

(Il rougit, et s’agite.)

— Passons à l’anglais.

Et, ouvrant un petit recueil de Contes de Miss Edgeworth :

— Veuillez me traduire quelques phrases.

— Traduire, oui, mais lire. c'est autre chose!

— Pourquoi?

— Parce que notre professeur d'anglais prononce d’une façon ridicule; je ne sais pas prononcer autrement.

— Bah! qu'est-ce que ça fait?

— Ça fait que je n’aime pas être ridicule.

— Lisez un peu, je vous arrêterai tout de suite.

pe CEE tes “ec PC ht À

Je lis, mais tout bas, en esquissant à peine les syllabes, et je traduis les phrases avant d’avoir articulé les derniers mots. Roubaud, malgré lui, pouffe de tant d’empressement à ne pas montrer mon insuffisance en anglais, et j'ai envie de le griffer. Comme si c'était ma faute!

— C'est bien. Voulez-vous me citer quelques verbes irréguliers, avec leur forme au présent et au participe passé ?

— To see, voir, Zsatw, seen. To be, être, Z was, been. To drink, boire, ZI drank, drunk. To...

— ÀAssez, je vous remercie. Bonne chance, Mademoiselle.

— Vous êtes trop bon, Monsieur.

J'ai su le lendemain que ce tartufe bien mis m'avait collé une très mauvaise note, trois points au-dessous de la moyenne, de quoi me faire recaler, si les notes de l’écrit, la composition française surtout, n'avaient plaidé en ma faveur. Fiez-vous à ces sournois prétenticusement cravatés, qui lissent leurs moustaches et crayonnent votre portrait en vous coulant des regards! Il est vrai que je l’avais vexé, mais c’est égal; les bouledogues francs, comme le père Lacroix, valent cent fois mieux!

Délivrée de la physique et chimie ainsi que de l’anglais, je m’assieds et m’occupe de mettre un peu d’art dans le désordre de mes cheveux. Luce vient me trouver, roule complaisamment mes boucles sur son doigt, toujours chatte et frôleusel Elle a du courage, par cette température!

— Où sont les autres, petite?

— Les autres? Elles ont fini toutes, elles sont en bas dans la cour avec Mademoiselle, et toutes celles des autres écoles qui ont fini sont là aussi.

Le fait est que la salle se vide rapidement.

Celte grosse bonne femme de Me Michelot m'appelle enfin. Elle est rouge et fatiguée à faire pitié à Anaïs elle-même. Je m'’assieds ; elle me considère sans rien dire, d’un gros œil perplexe et débonnaire. Quoi ?

.— Vous êtes. musicienne, m’a dit Mie Sergent.

— Oui, Mademoiselle, je joue du piano.

Elle s’exclame en levant les bras :

— Mais alors, vous en savez bien plus que moit

(Ça luiest parti du cœur ; je ne peux pas m’empêcher de rire.)

— Ma foi, écoutez, je vais vous faire déchiffrer et puis voilà tout. Je vais vous chercher quelque chose de difficile, vous vous en tirerez toujours.

Ce qu’elle a trouvé de difficile, c’est un exercice assez simple, mais qui, tout en doubles croches, avec sept hbémols à la clef, lui a semblé « noir » et redoutable. Jele chante allegro vivace, entourée d’un cercle admiratif de petites filles qui soupirent d'envie. Mie Michelot hoche la tête et m'adjuge, sans insister davantage, un 20 qui fait loucher l'auditoire.

Ouf! C’est donc fini! On va rentrer à Montigny, an va retourner à l’école, courir les bois, assister

aux ébats de nos institutrices (pauvre pelite Aimée elle doit languir, toute seulet) Je dévale dans la cour, Mile Sergent n “attendait plus que moi et se lève à ma vue.

— Eh bien! c’est terminé?

— Oui, Dieu mercit J’ai 20 en musique.

— Vingt en musique!

Les camarades ont crié çaen chœur, n’en croyant pas leurs oreilles.

— Il ne manquerait plus que ça, que vous n’eussiez pas 20 en musique, dit Mademoiselle d’un air détaché, — flattée au fond.

— C'est égal, dit Anaïs, ennuyée et jalouse, 20 en musique, 19 en composition française. si tu as beaucoup de notes comme celles-là!

— Rassure-toi, douce enfant, l’élégant Roubaud m’aura chichemént notée!

— Parce que? demande Mademoiselle, tout de suite inquiète.

— Parce que je ne lui ai pas dit grand’chsse. Il m'a demandé de quel bois on fait les flûtes, non, les crayons, quelque chose comme ça, et puis des histoires sur l’encre... et sur Botticelli, enfin, ça ne « cordait » pas nous deux.

La Directrice s’est rembrunie.

— Je m'étonnerais bien si vous n’aviez pas fait quelque bêtise! Vous ne vous en prendrez pas à d’autres qu’à vous si vous échouez.

— Hé, qui sait? Je m'en prendrai à M. Antonin

F GLAUDINE A L'ECOLE 245

Rabastens; il m'avait inspiré une violente passion, et mes études en ont singulièrement souffert. Sur ce, Marie Belhomme déclare, en joignant ses mains de sage-femme, que « si elle avait un amoureux, elle ne le dirait pas si effrontément ». Anaïs me regarde en coin pour savoir si je plaisante ou non, et Mademoiselle, haussant les épaules, nous rentre à l'hôtel, trainardes, égrenées, si musardes qu’elle doit toujours en attendre quel-

qu'une au détour des rues. On dine, on bäille; —

. à neuf heures la fièvre nous reprend d'aller lire le

nom des élues, à la porte de ce laid paradis. « Je n’emmène personne, déclare Mademoiselle, j'irai seule, vous attendrez. » Mais un tel concert de gémissements s'élève qu’elle s’attendrit et nous laisse venir.

Nous nous sommes encore précautionnées de bougies, inutiles, cette fois, une main bienveillante ayant accroché une grosse lanterne au-dessus de l'affiche blanche où sont inscrits nos noms... ehi là! je m'avance un peu trop en disant nos... si le mien allait ne pas se trouver sur la liste? Anaïs s’évanouirait de bonheur! Au milieu des excla-

. mations, des poussées, des battements de mains,

je lis, heureusement : Anaïs, Claudine, etc. Toutes, donc? Hélas, non, pas Marie : « Marie est refusée » murmure Luce. « Marie n'y est pas »

- chuchote Anaïs, qui cache difficilement sa joie

mauvaise.

- La pauvre Marie Bclhomme reste plantée, toute

Page 1