‹ Claudine à l'écoleChapitre 6 sur 58 · TL · texte numérisé non relu

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mais c’est tout de même désagréable, quand on est si peu à son aise ensemble. |

— Oh! ça me blesse pour vous, énormément!

Comme ça doit vous assominer de vous habiller devant elle, le matin! Je détesterais me montrer en chemise à des gens que je n’aime pas!

M'° Lanthenay sursaute en tirant sa montre :

— Mais enfin, Claudine, nous ne faisons rient Travaillons donc!

— Oui... Vous savez qu’on attend de nouveaux sous-maîtres ? |

— Je sais, deux. Ils arrivent demain.

— Ça va être amusant ! Deux amoureux pour vous!

— Oh! taisez-vous donc. D'abord tous ceux que. j'ai vus étaient si bêtes que ça ne me tentait guère; je sais déjà leurs noms, à ceux-ci, des noms ridicules : Antonin Rabastens et Armand Duplessis. 2e

— Je parie que ces pierrots-là vont passer vingt fois par jour dans notre cour, sous prétexte que l'entrée des garçons est encombrée de démolitions.

— (Claudine, écoutez, c'est honteux, nous n’avons rien fait aujourd’hui!

— Oh! c'est toujours comme ça le premier jour. Nous travaillerons beaucoup mieux vendredi prochain ; il faut bien le temps de se mettre

en train,

s.* a d'or mi à

Malgré ce raisonnement remarquable, M°° Lanthenay, impressionnée de sa propre paresse, me fait travailler sérieusement jusqu’à la fin de l'heure; après quoi je la reconduis au bout de la rue. Il fait nuit, il gèle, ça me fait peine de voir cette petite ombre menue s’en aller dans ce froid et dans ce noir, pour rentrer chez la Rousse aux yeux jaloux.

äette semaine nous avons goûté des heures de joie pure, parce qu’on nous employa, nous, les grandes, à déménager le grenier, pour en descendre les livres et les vieux objets qui l’encombraient. Il a fallu se presser; les maçons attendaient pour démolir le premier étage. Ce furent des galopades insensées dans les greniers et les escaliers; au risque d’être punies, nous nous aventurions, la grande Anaïs et moi, jusque dans l'escalier conduisant aux chambres des instituteurs, dans l'espoir. d’entrevoir enfin les deux nouveaux sous-maîtres demeurés invisibles deauis leur arrivée.

Hier, devant un logis entre-bâillé, Anaïs me pousse, je trébuche et j'ouvre la porte avec ma tète. Alors nous pouffons et nous restons plantées sur le seuil de cette chambre, justement une chambre d’adjoint, vide, par bonheur, de son locataire; nous l’inspectons rapidement. Au mur et sur la cheminée, de grandes chromolithographies banalement encadrées : une Italienne avec des

ik

16 ee CLAUDINE A L'ÉCOLE us VE

cheveux foisonnants, des dents éclatantes et la bouche trois fois plus petite que les yeux; comme pendant, une blonde pâmée qui serre un épagneul sur son corsage à rubans bleus. Au-dessus du lit d’Antonin Rabastens (il a fixé sa carte sur la porte avec quatre punaises) des banderolles s’entrecroisent, aux couleurs russes et françaises. Quoi encore ? une table avec une cuvette, deux chaises, des papillons piqués sur des bouchons de liège, des romances éparpillées sur la cheminée,

et rien de plus. Nous regardons tout sans rien

dire, et tout d'un coup nous nous sauvons vers le grenier en courant, oppressées de la crainte folle

que le nommé Antonin (on ne s'appelle pas Anto-

nin!) ne vienne à monter l'escalier; notre piétinement, sur ces marches défendues, est si tapageur qu’une porte s'ouvre au rez-de-chaussée, la porte de la classe des garçons, et quelqu'un se montre, en demandant avec un drôle d’accent marseillais : « Qu'est-ce que c’est, pas moins ? Depuis demi-heure j'entends des chevox dansl’escalier ? » Nous avons encore le temps d’entrevoir un gros garçon brun avec des joues bien portantes... Là-haut, en sûreté ma complice me dit en soufflant :

— Ilein, s'il savait que nous venons de sa chambre !

— Oui, il ne se consolerait pas de nous avoir ratécs.

— Ratées? reprend Anaïs avec un sérieux de

CLAUDINF A L'ÉCOLE 47

glace, il a Pair d’ur gars solide qui ne doit pas vous rater.

— Grande sale, val Et nous poursuivons le déménagement du grenier; c'est un enchantement de farfouiller dans cet amas de livres et de journaux à emporter, qui appartiennent à M'° Sergent. Bien entendu, nous feuilletons le tas avant de les descendre et je conslate qu’il y a là l’Aphrodite de Pierre Louys avec de nombreux numéros du Journal Amusant.

Nous nous régalons, Anaïs et moi, émoustillées d'un dessin de Gerbault : Bruits de couloirs, des messieurs en habit noir occupés à chatouiller de gecntilles danseuses d’Opéra, en maillot et en jupe courte, qui gesticulent et criaillent. Les autres élèves sont descendues ; il fait sombre dans le grenier, et nous nous altardons à des images qui nous font rire, des Albert Guillaume, d'un raidet Tout d’un coup nous sursautons, car quelqu'un ouvre la porte en demandant d’un ton à l'ail : . «Hé! qui peut faire cet infernal tapage dans l’es- - calier? » Nous nous levons, graves, les bras char- - gés de livres, et nous disons posément : « Bonjour . Monsieur » maîtrisant une envie de rire qui nous tord. C’est le gros sous-maître à figure réjouie de tout à l'heure. Alors, parce que nous sommes de grandes filles paraissant bien seize ans, ils’excuse et s’en va en disant : « Mille pardons, Mesdemoiselles ». Et derrière son dos nous dansons silencicusement, en lui faisant des grimaces comme

des diables. Nous descendons en retard; on nous gronde; Mie Sergent me demande : « Qu’est-ce que vous pouviez bien faire là-haut? — Mademoiselle, nous metlions en tas des livres pour lesdescendre. » Et je pose devant elle, ostensiblement, la pile de livres, avec l'audacieuse Aphrodite et les numéros du Journal Amusant pliés dessus, l'image en dehors. Elle voit tout de suite ; ses joues rouges deviennent plus rouges, mais, vite raccrochée, elle explique : « Ah! ce sont les livres de l'instiluteur que vous avez descendus, tout est si mêlé dans ce grenier commun, je les lui rendrai. » Et la semonce s’arrête là; pas la moindre punition pour nous deux. En sortant, je pousse le coude d’Anaïs dont les yeux minces sont plissés de rire :

— Jlein, il a bon dos, l’instituteur! —

— Tu penses, Claudine, comme il doit collectionner des « bêtises ! » cet innocent! S'il ne croit pas que les enfants naissent dans les choux, c'est tout juste. |

Car l’instituteur est un veuf triste, incolore, on sait à peine s’il existe, il ne quitte sa classe que pour s’enfermer dans sa chambre.

Je prends le vendredi suivant, ma deuxième leçon avec Mlle Aimée Lanthenay. Je lui demande :

1. Salelés dans le patois d’ici. Exemple : Si l’on va au pois des Fredonnes, le soir, on peut y rencontrer les gars et les « gobettes » y faire leurs bélises.

— Est-ce que les sous-maîtres vous font déjà la cour ? J

— Oh! justement, Claudine, ils sont venus hier nous « rendre leurs devoirs ». Le bon enfant et qui fait le beau, c’est Antonin Rabastens.

— Dit « la perle de la Canebière » ; et l’autre, comment est-il ?

— Maigre, beau, intéressant de figure, il s’appelle Armand Duplessis.

— Ce serait un péché de ne pas le surnommer « Richelieu ».

Elle rit :

— Un nom qui va lui rester parmi les élèves, -

méchante Claudine. Mais quel sauvaget Il ne dit rien que oui et non.

Ma maitresse d'anglais me semble adorable ce soir-là, sous la lampe de la bibliothèque; ses yeux de chat brillent tout en or, malins, câlins, et je les admire, non sans me rendre compte qu’ils ne . sont ni bons, ni francs, ni sûrs. Mais ils scintil-

lent d’un tel éclat dans sa figure fraîche, et elle semble se trouver si bien dans cette chambre chaude et assourdie que je me sens déjà prête à l'aimer tant el tant, avec tout mon cœur déraisonnable. Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j'ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m'’arrête pas du tout.

— Et Elle, la Rousse, elle ne vous dit rien, ces jours-ci?

— Non, elle est même assez aimable, je ne la crois pas si fâchée que vous le pensez, de nous voir bien ensemble.

— Poüoûüoüh! Vous ne voyez pas ses yeux! Ils sont moins beaux que les vôtres, mais plus méchants... Jolie petite Mademoiselle, que vous êtes mignonne |...

Elle rougit beaucoup, et me dit sans aucune conviclion :

—- Vous êtes un peu folle, Claudine, je commence à le croire, on me l’a tant dit!

— Oui, je sais bien que les autres le disent, mais qu'est-ce que ça fait? Je suis contente d’être avec vous; parlez-moi de vos amoureux.

— Je n’en ai pas! Vous savez, je crois que nous verrons souvent les deux adjoints; Rabastens me semble très « mondain », et traîne”son collègue Duplessis avec lui. Vous savez aussi que je ferai sans doute venir ma petite sœur comme pensionnaire, 1C1?

— Votre sœur, je m’en nos pas mal. Quel

ge a-t-clle?

— Votre âge, quelques mois de moins, quinze ans ces jours ci.

— Elle est gentille?

— Pas jolie, vous verrez; un peu timide et sauvage.

— Zut pour votre sœur! Dites donc, j'ai vu Rabastens dans le grenier, il est monté exprès. Il

possède un solide accent de Marseille, ce gros Antonin!

— Qui, mais il n’est pas trop laid... Voyons Claudine, travaillons donc, vous n’avez pas honte? Lisez ça et traduisez.

Elle a beau s’indigner, le travail ne marche guère.

Je l’embrasse en lui disant au revoir.

Le lendemain, pendant la récréation, Anaïs était en train, pour m’abrutir, de danser devant moi une danse de possédée, tout en gardant sa. figure fermée et froide, quand voici que Rabastens et Duplessis surgissent à la porte de la cour.

Comme nous sommes là, Marie Belhomme, la grande Anaïs et moi, ces messieurs saluent, et nous répondons avec une correction froide. Ils entrent dans la grande salle où Mesdemoiselles corrigent les cahiers, et nous les voyons causer et rire avec elles. Alors, je me découvre un besoin urgent et subit de prendre mon capuchon, resté sur mon pupitre, et je me précipite dans la classe, poussant la porte, comme si je n’avais jamais supposé que ces messieurs pussent s’y trouver; puis je m’arrête, jouant la confusion, sur le seuil. Mlke Sergent ralentit ma course par un « Soyez plus calme, Claudine », à frapper une carafe, et je me retire à pas de chat; mais j'ai eu le temps de voir que Mlle Aimée Lanthenay rit en bavardant avec Duplessis, et fait des grâces pour lui,

CR mi

SEE CLAUDINE A'IPÉCOLE

| "4 Attends, beau ténébreux, demain ou après, il Yaura une chanson sur toi, ou des calembours faciles, ou des sobriquets, ça t'apprendra à séduire Mie Aimée. Mais... eh bien, quoi donc? On me rappelle? Quelle chance! Je rentre, d’un air docile :

— Claudine, explique M'e Sergent, venez déchiffrer ça; Monsieur Rabastens est musicien, mais pas tant que vous. z

Qu'elle est aimable! Quel revirement! Ça, c’est un air du Châlet, ennuyeux à pleurer. Moi, rien ne me coupe la voix comme de chanter devant des gens que je ne connais pas; aussi je déchiffre proprement, mais avec une voix ridiculement tremblante qui se raffermit, Dieu merci, à la fin du morceau.

— Ah! Mademoiselle, permettez-moi de vous féliciter, vous ettes d’une force!

Je proteste en lui tirant intérieurement la langue, la lanngue, dirait-il. Et je m'en vais retrouver les otres (ça se gagne) qui m’accueillent avec des compliments au vinaigre.

— Ma chère! grince la grande Anaïs, j'espère que te voilà dans les bonnes grâces! Tu as dû preduire un effet foudroyant sur ces Messieurs, et nous les verrons souvent. -

Les Jaubert ricanent en dessous, jalousement.

— Laissez moi done tranquille, il n’y a vraiment pas de quoi mousser parce que j'ai déchiffré quelque chose. Rabastens est du midi, du midi et

demi, et c'est une race que exècre; quant à Richelieu, s’il revient souven je sais bien qui l'attirera.

— Qui donc?

— Mademoiselle Aimée, tiens! Il la mange des - yeux.

— Dis donc, chuchote Anaïs, ce n’est pas de lui que tu seras jalouse, alors, c’est d’elle…

(Peste d’Anaïs! Ça voit tout, et ce que ça ne voit pas, ça l'invente!)

Les deux adjoints rentrent dans leur cour, Antonin Rabastens expansif el salucur, l’autre intimidé, presque farouche. Il est {temps qu’ils s’en aillent, la rentrée va sonner et leurs gamins font autant de bruit, dans la cour voisine, que si on les avait plongés tous ensemble dans une chaudière d’huile bouillante. On sonne pour nous, et je dis à Anaïs :

— Dis donc, il y a longtemps que le délégué cantonal n’est venu; ça m'étonne bien si nous ne le voyons pas celle semaine.

— Il est arrivé hier, il viéndra sûrement fouiner un peu par ici,

Dutertre, délégué cantonal, est en outre médeein des enfants de l’hospice qui, pour la plupart, fréquentent l'école; cette double qualité l’autorise à venir nous visiter, et Dieu sait s’il en use! Des gens prétendent que M! Sergent est sa maîtresse, je n’en sais rien. Qu'il lui doive de l'argent, oui, je le parierais; les campagnes électorales coûtent

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cher et Dutertre, ce sans-le-sou, s’obstine, avecun

insuccès persistant, à vouloir remplacer le vieux crétin muct mais millionnaire qui représente à la

Chambre les électeurs du Fresnois. Que cette

rousse passionnée soit amoureuse de lui, j’en suis sûre! Elle tremble de rage jalouse quand elle le

voit nous frôler avec trop d’insistance.

Car, je le répète, il nous honore fréquemment de ses visites, s’assied sur les tables, se tient mal, s’attarde auprès des plus grandes, surtout de moi,

lit nos devoirs, nous fourre ses moustaches dans les orcilles, nous caresse le cou et nous tutoie :

toutes (il nous a vues si gamines!) en faisant briller ses dents de loup et ses yeux noirs. Nous le trouvons fort aimable ; mais je le sais une telle canaille que je ne ressens devant lui aucune timidité, ce qui scandalise les camarades.

Gest jour de leçon de couture, on tire l'aiguille paresseusement en causant à voix insaisissable. Bon, voilà les flocons qui commencent à tomber. Quelle chance! On fera des glissades, on tombera beaucoup, et on se battra à coups de boules de

neige. Mile Sergent nous regarde sans nous voir,

l'esprit ailleurs.

Toct Toc!aux vitres. Atravers les plumes tournoyantes de la neige, on aperçoit Dutertre qui frappe, tout enveloppé et coiffé de fourrures, beau

garçon là-dedans, avec ses yeux luisants et ses

dents qu'on voit toujours. Le premier banc (moi,

e cd | CLAUDINE À L'ÉCOLE 25

Marie Belhomme et la grande Anaïs), se remue ; j'arrange mes cheveux sur mes tempes, Anaïs se mord les lèvres pour les rendre roùges et Marie resserre sa ceinture d’un cran ; les sœurs Jaubert joignent les mains, comme deux images de première communion : « Je suis le temple du Saint- Esprit ».

M Scrgent a bondi, si brusquement qu’elle a renversé sa chaise et son tabouret pour courir ouvrir la porte; devant tant d’affolement je me roule, et Anaïs profite de cet émoi pour me pincer, pour me faire des grimaces démoniaques en croquant du fusain et de la gomme à effacer. (On a beau lui interdire ces nourritures extravagantes, tout le long du jour elle a les poches et la bouche pleines de bois de crayons, de gomme noire et infecte, de fusain et de papier buvard rose. La craie, la plombagine, tout ça bourre son estomac de façon bizarre; c’est ces nourritures-là, sans doute, qui lui font un teint couleur de bois et de plâtre gris. Au moins, moi, je ne mange que du papier à cigarette, et encore d’une certaine marque. Mais la grande Anaïs ruine la commune qui nous donne la papeterie scolaire, en demandant des « fournitures » nouvelles toutes les semaines, si bien qu’au moment de la rentrée, le conseil municipal a fait une réclamation.) Dutertre secoue ses fourrures poudrées de

neige, on dirait que c’est son pelage naturel; Mie Sergent étincelle d’une telle joie à le voir À

“#4 dE | RP

qu’elle ne pense même pas à vérifier si je la sure veille ; il plaisante avec elle, son accent de montagne sonore et rapide réchaufle la classe. J’inspecte mes ongles et je mets mes cheveux en évidence, car le visiteur regarde surtout de notre côté ; dame! on est de grandes filles de quinze ans, et si ma figure est plus jeune que mon âge, ma taille a bien dix-huit ans. Et mes cheveux aussi valent d’être montrés, puisqu'ils me font une toison remuante de boucles dont la couleur change selon letemps entre le châtain obscur et l’or foncé, et qui contraste avec mes yeux brun-café, pas vilainement ; tout bouclés qu'ils sont, ils me descendent presque aux reins ; je n’ai jamais porté de nattes ni de chignon, les chignons me donnent la migraine et les nattes n’encadrent pas assez ma figure; quand nous jouons aux barres, je ramasse le tas de mes cheveux, qui feraient de moi une proie trop facile, et je la noue en queue de che. val. Et puis, enfin, est-ce que ce n’est pas plus joli comme ça ? |

M'e Sergent interrompt enfin son dialogue ravi avec le délégué cantonal et lance un: « Mesdemoiselles, vous vous tenez fort mal ». Pour Paffirmer dans cette conviction, Anaïs trouve utile de laisser échapper le «Hpp .. » des fous-rires contenus, sans qu’un trait bouge dans sa figure, et c’est à moi que Mademoiselle jette un regard de colère qui promet une punilion.

Enfin M. Dutertre hausse la voix, ‘et nous l’en-

tendons demander : « On travaille bien, ici? on se porte bien? » |

— On se porte fort bien, répond Mie Sergent, mais on travaille assez peu. Ces grandes filles sont d’une paresse!

Aussitôt que nous avons vu le beau docteur se tourner vers nous, nous nous sommes penchées sur nos cahiers, avec un air appliqué, absorbé, comme : si nous oubliions soudainement sa présence.

— Alt Aht fait-il en s’approchant de nos bancs, on ne travaille pas beaucoup ? Quelles idées a-t-on en tèle? Est-ce que Mie Claudine ne serait plus la première en composition française ?

Ces compositions françaises, je les ai en horreur! Des sujets stupides et abominables : « Imaginez les pensées et les actions d’une jeune fille aveugle » (Pourquoi pas sourde-muette en même temps ?) Ou encore : « Ecrivez, pour faire votre portrait phÿsique et moral, à un frère que vous n'avez pas vu depuis dix ans ». (Je n’ai pas la corde fraternelle, je suis fille unique.) Non, ce qu'il faut que je me retienne pour ne pas écrire des blagues et des conseils subversifs, on n’en saura jamais rien! Mais quoi, mes camarades — sauf Anaïs — s’en tirent si mal, toutes, que je suis, malgré moi, « l'élève remarquable en composition littéraire ».

Dutertre en est venu là où il souhaitait en ve-

nir, ct je lève la tête pendant que Mie Sergent lui répond :

— Claudine? oh, sit Mais ce n’est pas sa faute, elle est douée pour cela et ne se fatigue pas.

I est assis sur la table, une jambe pendante, et me tutoie, pour ne pas en perdre l'habitude :

— Alors, tu es paresseuse ?

— Dame, c’est mon seul plaisir sur la terre.

— Tu n’es pas sérieuse ! Tu aimes mieux lire, hein ? Qu'est-ce que tu lis? Tout ce que tu trouves? Toute la bibliothèque de ton père?

— Non, Monsieur, pas les livres qui m'ennuient.

— Tu te fais une jolie instruction, je pariel Donne-moi ton cahier. |

Pour lire plus commodément, il appuie une main sur mon épaule et roule une boucle de mes cheveux. La grande Anaïs en jaunit plus que de raison; il ne lui a pas demandé son cahier à ellet Cetle préférence me vaudra des coups d'épingle en dessous, des rapports sournois à Mile Sergent, et des espionnages quand je causerai avec Mile Lanthenay. Elle est près de la porte de la petite classe, cette gentille Aimée, et me sourit si tendrement, de ses yeux dorés, que je suis presque consolée de n’avoir pu, aujourd'hui ni hier, causer avec elle autrement que devant mes camarades. Dutertre pose mon cahier et me caresse les épaules d’un air distrait. Il ne pense pas du tout à ce qu’il fait, évidemment, Re |

— Quel âge as-tu ?

— Quinze ans.

ble attire. # Dé ot, dit, Do SR D) on tr An net nt ds

— Drôle de petite fille ! Si tu n’avais pas l'air si toqué, tu paraîtrais davantage, tu sais. Tu te présenteras pour le brevet au mois d’octobre prochain ? |

— Qui, Monsieur, pour faire plaisir à papa.

— Aton père? Qu'est-ce que ça peut lui fichet Mais toi, ça ne te remue pas beaucoup, donc ?

— Si; ça m'amuse de voir tous ces gens qui nous interrogeront ; et puis s’il y a des concerts au cheflieu à ce moment-là, ça se trouvera bien.

. — Tu n’entreras pas à l’École normale?

Je bondis :

— Non, par exemple!

— Pourquoi cet emballement, jeune fille exubérante ?

— Je ne veux pas y aller, pas plus que je n’ai

voulu aller en pension, parce qu’on est enfermé.

— Oh! oh! tu tiens tant à ta liberté ? Ton mari | | ne fera pas ce qu'il voudra, diable ! Montre-moi}

ns

celte figure. Tu te portes bien ? Un peu d’anémie,

peut-être ?

Ce bon docteur me tourne vers la fenêtre, de son bras passé autour de moi, et plonge ses regards de loup dans les miens, que je fais candides et sans mystère. Mes yeux sont toujours cernés, et 1l me demande si j’ai des palpitations et des essoufflements.

— Non, pas du tout.

Je baisse les paupières parce que je sens que je

rougis bêtement. Il me regarde trop, aussit Et je devine M°* Sergent qui se crispe derrière nous.

— Dors-tu toute la nuit?

J’enrage de rougir davantage en répondant :

— Mais oui, Monsicur, toute la nuit.

Ïl n'insiste pas et se redresse en me lächant la taille.

— Bah! tu es solide au fond.

Une petite caresse sur ma joue, puis il passe à la grande Anaïs qui sèche sur son banc.

— Montre-moi fon cahier.

Pendant qu'il le feuillette, assez vite, M°° Sergent foudroie à voix basse la première division (des gamines de douze et quatorze ans qui commencent déjà à se serrer la taille et à porter des chignons) car la première division a profité de l'inattention directoriale pour se livrer à un sabbat de tous les diables ; on entend des tapes de règles sur des mains, des gloussements de gamines qu'on pince; elles vont se faire orner d’une retenue générale, sûr!

Anaïs étranglede joie en voyant son cahier dans de si augustes mains, mais Dutertre la trouve sans doute assez peu digne d’altention et passe, après quelques compliments et un pinçon à l'oreille. Il resle quelques minutes près de Marie Belhomme Jont la fraîcheur brune et lisse lui plait, mais, tout de suite affolée de timidité, elle baisse la tête comme un bélier, répond oui pour non et appelle Dutertre « Mademoiselle ». Quant aux deux

CLAUDINE À L’ÉCOLÉ 31

sœurs Jaubert, il les complimente sur leur belle écriture, c'était prévu. Enfin, il sort. Bon vent!

Il nous reste une dizaine de minutes avant la fin dela classe; comment les employer ? Je demande à sortir pour ramasser furtivement une poignée de la neige qui tombe toujours; je roule une boule et je mords dedans: c’est bon et froid, ça sent un peu la poussière, cette première tombée. Je la cache dans ma poche et je rentre. On me fait signe autour de moi, et je passe la boule de neige, où chacune, à l'exception des jumelles impeccables, mord avec des mines ravies. Zutl voilà celte niaise Marie Belhomme qui laisse tomber le dernier morceau, et Mile Sergent le voit.

— Claudine! vous avez encore apporté de la neige ? Ça passe les bornes, à la fin!

Elle roule des yeux si furieux que je retiens un «c’est la première fois depuis l’an dernier », car J'ai peur que Mie Lanthenay ne pätisse de mes insolences, et j'ouvre mon Histoire de France sans répondre. |

Ce soir je prendrai ma leçon d’ anglais, ct ça me consolera de mon silence.

À quatre heures, M'e Aïmée vient, et nous filons, conlentes.

Qu'il fait bon avec elle, dans la bibliothèque chaude! Je serre ma chaise tout près de la sienne,

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et je pose ma tête sur son épaule; elle passe son bras autour de moi; je presse sa faille qui plie.

— Oh! petite mademoiselle, il y a longtemps que je ne vous ai vue!

— Mais. il n’y a que trois jours...

— Ça ne fait rien... taisez-vous et embrassezmoi! Vous êtes une méchante, et le temps vous semble court loin de moi... Ça vous ennuie donc bien, ces leçons?

? — Oh! Claudinet Au contraire, vous savez bien que je ne cause qu'avec vous, et que je ne me plais qu'ici. |

Elle m’embrasse et je ronronne, et tout d’un : coup je la serre si brusquement dans mes deux bras qu’elle en crie un peu.

— Claudine, il faut travailler.

Eh! Que la grammaire anglaise soit au diable! J'aime bien mieux me reposer la tête sur sa poitrine ; elle me caresse les cheveux et le cou, et j'entends sous mon oreille son cœur qui s'essouffle. Que je suis bien, avec elle! Il faut pourtant prendre un porte-plume et faire semblant au moins de travailler 1... Au fait, à quoi bon? Qui pourrait entrer? Papa? Ah bien oui!

Dans la chambre la plus incommode du premier étage, celle où il gèle en hiver, où l’on rôtit en été, papa s’enferme farouchement, absorbé, aveugle et sourd aux bruits du monde, pour... Ah! voilà... vous n’avez pas lu, parce qu'il ne sera jamais terminé, son grand travail sur la Malacolo-

gie du Fresnois, et vous ne saurez jamais que, des expériences compliquées, des attentions angoissées qui l'ont penché des heures et des heures sur d'innombrables limaces encloses dans de petites cloches de verre, dans des boites de treillages métalliques, papa atiré cette certitude foudroyante: un limaæ flavus dévore en un jour jusqu’à 0 gr. 24 de nourriture, tandis que l’heliæ ventricosa n’en consomme que 0 gr. 19 dans le même temps!

Comment voulez-vous que l’espoir renaissant de pareilles constatations laisse à un passionné malacologiste le sentiment de la paternité, de sept heures du matin à neuf-heures du soir? C’est le meil-

‘leur homme, et le plus tendre, entre deux repas

de limaces. II me regarde vivre, quand il a le temps, avec admiration, d’ailleurs, et s'étonne de me voir exister, «comme une personne naturelle ». Il en rit de ses petits yeux embusqués, de son noble nez bourbon (où a-t-ilété pècher ce nez royal?) dans sa belle barbe panachée de trois couleurs, roux, gris et blanc... n'y ai-je pas vu briller souvent de petites baves de limaces?

Je demande à Aimée, avec indifférence, si elle à revu les deux. copains, Rabastens el Richelieu. Elle s'anime, ce qui me surprend :

— Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas dil... vous savez, nous couchons maintenant à l'école maternelle, puisqu'on démolit tout; eh bien, hier soir, je travaillais dans ma chambre vers dix heures, et en fermant les volets pour me coucher j’ai vu une

su

grande ombre qui se promenait sous ma fenêtre, dans ce froid; devinez qui c'était?

— Un des deux, pardi.

— Ouit mais c'était Armand; l’auriez-vous cru, de ce sauvage?

Je réponds que non; mais je l'aurais très bien cru, au contraire, de ce grand êlre noir, aux yeux sérieux et sombres, qui me paraît beaucoup moins nul que le joyeux Marseillais. Cependant je vois la tête d'oiseau de Mlle Aimée déjà envornée ! sur cette mince aventure et j’en suis un peu triste. . à lui demande :

— Comment? Vous le trouvez déjà digne d’un si vif intérêt, ce corbeau solennel ?

— Mais non, voyons! ça m'amuse seulement.

C'est égal, la leçon se termine sans autre expansion. En sortant, seulement, aans le corridor noir, je l’'embrasse de toute ma force, sur son cou mignon et blanc, dans ses petits cheveux qui sentent bon. Elle est amusante à embrasser comme un pelit animal chaud et joli, et me rend mon baiser tendrement. Ah! je la garderais bien tout le temps près de moi, si je pouvais!

Demain, c’est dimanche, pas d'école, quelle scie t je ne m’amuse que là.

Ce dimanche-là, je suis allée passer l'après-midi à la ferme qu'habite Claire, ma douce et gentille

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