‹ Claudine à l'écoleChapitre 7 sur 58 · Envornement, l’étourdissement · texte numérisé non relu

Envornement, l’étourdissement

se Los Ru de rl ie REÉESEN

sœur de lait, qui ne vient plus en classe, elle, de.

puis un an déjà. Nous descendons le chemin des Matignons, qui donne sur la route de la gare, ur chemin feuillu et sombre de verdure-en été; en ces mois d'hiver il n’a plus de feuilles, bien entendu, maison estencore assez caché, dedans, pour | pouvoir guetter les gens qui s’asseyent sur les bancs de la route. Nous marchons dans la neige qui craque. Les petites mares gelées geignent musicalement sous le soleil, avec le joli son, pareil à nul autre, de la glace qui se fend. Claire me chuchote ses amourettes ébauchées avec les gars, au bal du dimanche chez Trouillard, de rudes et brusques gars; et moi, je frétille à l'entendre :

— Tu comprends, Claudine, Montassuy était là aussi, et il a dansé la polka avec moi, en me serrant fort contre lui. À ce moment-là Eugène, mon frère, qui dansait avec Adèle Tricotot, lâche sa danseuse et saute en l'air pour donner un coup de tête dans une des deux lampes qui sont pendues ;

- le verre de la lampe, il chavire, et ça éteint la

lampe. Pendant que tout le monde regardait, fait

des « Ah! » voilà {’y pas que le gros Fcfed tourne

le bouton. de l’autre lampe, et que tout est noir, noir ; plus rien qu'une chandelle tout au fond de la petite buvette. Ma chère, le temps que la mère Trouillard apporte des allumettes, on n’entendait rien que des cris, des rires, des bruits de baisers. Mon frère tenait Adèle Tricotot à côté de moi et elle faisait des soupirs. des soupirs, en disant :

« Lâche-moi, Eugène » d’une voix étouffée comme si elle avait eu ses jupes sur sa tête; et le gros Fefed avecsa «cavalière » étaient tombés parterre ;

ils riaient, ils riaient qu’ils n’en pouvaient plus se

relever!

— Et toi avec Montassuy ?

Claire devint rouge d’une pudeur tardive :

— Ah! justement voilà... Dans le premier mo-

ment, il a été si surpris de voir les lampes étein-

tes qu'il a gardé seulement ma main qu’il tenait; et puis, il m’a reprise par la taille et m'a dit tout bas : « N'ayez pas peur. » Je n’ai rien dit et j'ai senti qu'il se penchait, qu’il m’embrassait les joues

tout doucement, à tâlons, et même il faisait si.

noir qu'il s’est trompé (petite Tartufe!) et qu'il m'a embrassé la bouche ; ça m’a fait tant de plaisir, tant de bien et tant d’émotion que j'ai man-

qué tomber et qu’il m’a retenue en me serrant

davantage. Oh! Il est gentil, je l’aime.

— Et après, coureusce?

— Après, la mère Trouillard a rallumé les lampes, en rechignant, et elle a juré que si une pareille chose recommençait jamais, elle porterait plainte, et on fermerait le bal.

— Le fait est que c’élait tout de même un peu raide! Houch ! tais-toi; qui vient là ?

Nous sommes assises derrière la haïe de ronces,

tout près de la route qui passe à deux mètres au-

dessous de nous, avec un banc au bord du fossé. Une

merveilleuse cachette pour écouter sans être vues.

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z CLAUDINE À L'ÉCOLE

— C'est les sous-maïîtres!

Oui, c’est Rabastens et le sombre Armand Duplessis qui marchent en causant, veine inespérée ! L'avantageux Antonin veut s'asseoir sur ce banc, à cause du soleil pälot qui le tiédit un peu. Nous allons entendre leur conversation et nous frétillons de joie dans notre champ, au-dessus de leurs têtes.

— Ah! soupire le méridional avec satisfaction, on se choffe un peu, ici. Vous ne trouvez pas?

Armand grogne quelque chose d'indécis. Le Marseillais repart ; il parlerait tout seul, j'en suis sûre |)

— Moi, voyez-vous, Je me trouve bien en ce pays : ces dames les institutrices sont très aimables. Mie Sergent est laide, par exemple! Mais la petite Mike Aimée est si brave! Je me sens plus fier quand elle me regarde.

Le faux Richelieu s’est redressé, sa langue se délie :

— Oui, elle est attrayante, et si mignonne Elle sourit toujours et bavarde comme une fauvette.

Mais il se repent tout de suite de son expansion et ajoute, d’un autre ton : « C’est une gentille demoiselle, vous allez bien sûr lui tourner la tête, don Juan! »

J'ai failli éclater. Rabastens en Don Juant Je l'ai Vu avec un feutre emplumé sur sa tête ronde et ses joues pleines. Là-haut, tendues vers la route, nous nous rions des yeux, toutes deux, sans bouger d’une ligne,

— Mais, ma foi, reprend le casse-cœurs de lenseignement primaire, il y a d’autres jolies filles

{ ; ST 4 . qu’elle ; on dirait que vous ne les avez pas vues ?-

L'autre jour, dans la classe, Mile Claudine vint £hanter d’une façon charmante (je peux dire que je m’y connais un peu, h6?). Et elle n’est pas pour passer inaperçue, avec ses cheveux qui roulent sur ses épaules et partout autour d'elle; et des yeux bruns d’une malice ! Mon cher, je crois que cette enfant sait plus de choses qu'elle devrait ignorer que de Géographie!

J'ai eu un petit tressaut d’étonnement, et nous avons bien failli nous faire surprendre, parce que Claire a lâché un rire en fuite de gaz qui aurait pu être entendu. Rabastens s’agite sur son bane, près de Duplessis absorbé, et lui chuchote quelque chose à l'oreille, en riant d'un air égrillard. L’au-

tre sourit ; ils se lèvent ; ils s'en vont. Nous deux,

là-haut, nous sommes enchantées, et nous dan-

sons la € chicuvre » de joie, autant pour nous ré-.

chauffer que pour nous congratuler de cet espionnage délicieux. ;

En rentrant, je rumine déjà des coquetteries pour allumer ce gros Antonin ultra-combustible, de quoi faire passer le temps en récréation quand il pleut. Moi qui le croyais en train de projeter la séduction de Mie Lanthenay! Je suis bien contente qu'il ne cherche pas à lui plaire, car cette petite Aimée me semble si aimeuse que même un

Rabastens aurait pu réussir, qui sait? Il est vrai .

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que Richelieu est encore plus pincé par elle que je ne pensais.

Dès sept heures du matin, j’entre à l'école ; c’est mon tour d'allumer le feu, zut! Il va falloir casser du petit bois dans le hangar, et s'abimerles mains, et porter des büches, et souffler, et recevoir dans les yeux de la fumée piquante. Tiens, mais le premier bâtiment neuf s'élève déjà haut, et sur celui des garçons, symétrique, le toit est presque achevé; notre pauvre vicille école à moitié démolie semble une minime masure près de ces deux bâtiments qui sont si vite sortis deterre. La grande Anaïs me rejoint et nous allons casser du bois ensemble.

— Tu sais, Claudine, il vient une seconde adjointe aujourd'hui, et nous allons être forcées de déménager toutes; on nous fera la classe dans l’école maternelle.

— fameuse idée! On y attrapera des puces et des poux; c'est d’une salcté, là-dedans!

— Oui, maïs on est plus près de la classe des garçons, ma vieille.

(Quelle dévergondée, Anaïs! Au fait, elle a rai. Son.)

— Ça, c’est vrai. Eh bien, feu de deux sous, prendras-tu? Voilà un quart d’heure que je m'époumonne. Ah ! que Monsieur Rabastens doit flamber plus facilement !

Peu à peu, le feu se décide, les élèves arrivent Mie Sergent est en retard (pourquoi? c’est la pre mière fois). Elle descend enfin, nous répond « Bon … jour » d’un air préoccupé, puis s’assied à son bureau en nous disant & À vos places » sans nous regarder, et visiblement sans penser à nous. Je copie mes problèmes en me demandant quelles « pensées la travaillent ct je m'aperçois avec une surprise inquiète qu’elle me lance de temps en temps des regards rapides, à la fois furieux et vaguement satisfaits. Qu'est-ce qu'il y a donc? Je « ne suis pas tranquille du tout, du tout. Voyons. que je me rappelle. Je ne vois rien, sinon qu’elle nous a regardées partir pour notre leçon d’anglais, M Lanthenay et moi, avec une colère presque douloureuse, à peine dissimulée. Ah! la, la, la, la, on ne nous laissera donc pas tranquilles, . ma petite Aimée et moi? Nous ne faisons rien de « mal, pourtant! Notre dernière leçon d’anglais a. été si douce! Nous n’avons pas même ouvert le. dictionnaire, ni le « choix de phrases usuelles » “ni le cahier. 4

Je songe ct je rage en copiant mes problèmes, “ d'une écriture échevelée; Anaïs me guette en dessous et devine qu’il y a « quelque chose ». Je regarde encore cette terrible rousse aux yeux jaloux, en ramassant le porte-plume que j'ai jeté à. terre avec une heureuse maladresse. Mais, mais.

va pas du tout, il faut absolument que je questionne Aimée aujourd'hui. Je ne pense guère au problème à transcrire :.

«.. Un ouvrier plante des piquèts peur faire une palissade. Il les enfonce à une distance telle les uns des autres que le seau de goudron dans lequel il trempe l'extrémité inférieure jusqu’à une hauteur de trente centimètres se trouve vide au

bout de trois heures. Etant donné que la quantité de goudron qui resle attachée au piquet égale dix centimètres cubes, que le seau est un cylindre de 0 m. 15 de rayon à la base et de 0 m. 75 de hauteur, plein aux 3/4, que l'ouvrier trempe quarante piquets par heure et se repose huit minutes envi-

. ron dans le même temps, quel est le nombre des piquets, et quelle est la surface de la propricté, qui a la forme d’un carré parfait ? Dire également quel serait le nombre de piquets nécessaire si on les plantait distants de dix centimètres de plus. Dire aussi le prix de revient de cette opéralion dans les deux cas, si les piquets valent 3 fr. le

cent, et si l’ouvrier est payé 0,50 de l'heure. »

| Faudrait-il pas, aussi, dire si l’ouvrier est heu.

,reux en ménage? Oh! quelle est l'imagination malsaine, le cerveau dépravé où germent ces problèmes révollants dont on nous torture? Je les exècre! Et les ouvriers qui se coalisent pour compliquer la somme de travail dont ils sont capables, qui se divisent en deux escouades dont l’une dépense 1/3 de force de plus que l’autre, tandis

que l’autre, en revanche, travaille deux heures de plus! Et le nombre d’aiguilles qu’une coutu-

rière use en vingt-cinq ans, quand elle se sert.

d’aiguilles à 0 fr. 50 le paquet pendant onze ans, et d’aiguilles à 0 fr. 75 pendant le reste du temps, mais que celles de 0 fr. 75 sont... elc., etc., etc. Et les locomotives qui compliquent diaboliquement

leurs vitesses, leurs heures de départ et l’état de

santé de leurs chauffeurs ! Odicuses suppositions, hypothèses invraisemblables, qui m'ont rendue réfractaire à l’arithmétique pour toute ma viet

— Anaïs, passez au tableau.

La grande perche se lève, et m'adresse en eachette une grimace de chat incommodé; personne n’aime « passer au tableau » sous l’œil noir et guetteur de M°° Sergent.

— Faites le problème.

Anaïs Le « fait » ct l’explique. J’en profite pour

examiner l'institutrice tout à mon aise : ses re-

gards brillent, ses cheveux roux flamboient.. Si, au moins, j'avais pu voir Aimée Lanthenay avant la classe! Bon, le problème est fini, Anaïs respire et revient à sa place.

— Claudine, venez au tableau. Ecrivez les frac-

ss #6 4 2 (Mon Dieul préservez-moi des

tions 572% 9259 56» 1062 * fractions divisibles par 7 et par 11, de même que celles par 5, par 9, et par 4 ct 6, et par 4127 1) et trouvez leur plus grand commun diviscur.

Voilà ce que je craignais! Je commence mélan coliquement ; je lâche quelques bêtises parce que

je n'ai pas la tête à ce que je fais. Qu'elles sont vite réprimandées d’un geste sec de la main ou d'un froncement de sourcils, les petites bourdes que je m'accorde! Enfin je m'en tire et reviens à ma place, emportant un : « Pas de traits d’esprit ici, n'est-ce pas? », parce qu’à son observation : «Vous oubliez d’abaisser les zéros », j'ai répondu:

— Il faut toujours abaisser les zéros, ils le méritent.

Après moi, Marie Belhomme vient au tableau et accumule des énormités de la meilleure foi du monde, selon son habitude; volubile et sûre d’elle quand elle patauge, indécise et rouge quand elle se souvient à peu près de la leçon précédente.

La porte de la petite classe s'ouvre, M'° Lanthenay entre. Je la regarde avidement : oh! les pauvres yeux dorés qui ont pleuré et sont gonflés en dessous, les chers yeux qui me lancent un regard effaré et se détournent vite! Je reste cons-: ternée; mon Dieu qu'est-ce qu’Elle a bien pu lui faire. J'ai rougi de colère, de telle façon que la grande Anaïs le remarque et ricane tout bas. La dolente Aimée a demandé un livre à Mlle Sergent qui le lui a donné avec un empressement marqué et dont les joues sont devenues d’un carmin plus sombre. Qu'est-ce que tout ça veut dire? Quand je pense que la leçon d'anglais n’a lieu que demain, je m’angoisse davantage. Mais quoi ? Je ne peux rien faire. M°° Lanthenay rentre dans sa classe.

mi Mesdemoiselles, annonce la mauvaise rousse,

Lk CLAUDINE À L'ÉCOLE

sortez vos livres ct vos cahiers, nous allons être forcées de nous réfugier à l’école maternelle, provisoirement.

Aussitôt toutes les gamines s’agitent comme si Le feu était à leurs bas ; on se pousse, on se pince, on remue les bancs, les livres tombent, nous les empilons dans nos grands tabliers. La grande Anaïs me regarde prendre ma charge, portant elle-même son bagage dans ses bras, puis elle tire lestement le coin de mon tablier ct tout croule.…. Elle conserve son air absent et considère attentivementtrois maçons qui se lancent des tuiles dans la cour. On me gronde, pour ma maladresse, et, deux minutes après, celte peste d’Anaïs recommence la même expérience sur Marie Belhomme qui, elle, s’exclame si bruyamment qu'elle reçoit quelques pages d'histoire ancienne à copier. En- {in notre meute bavardante et piétinante traverse la cour et entre à l'école maternelle. Je fronce le nez : c’est sale, nettoyé à la hâte pour nous, ça sent encore l'enfant mal tenu. Pourvu que ce « provisoire » no dure pas trop longtemps!

Anaïs a posé ses livres et s’est assurée immédiatement que les fenêtres donnent sur le jardin de l’instituteur. Moi je n’ai pas le temps de contempler les sous-maitres, trop inquiète des ennuis que je pressens.

Nous retournons à l'ancienne classe, avec le bruit d’un troupeau de bœufs échappés, et nous transportons les tables, si vieilles, si lourdes, que

nous heurtons et accrochons un peu partout, dans

l'espoir qu’une d'elles au moins se disloquera complètement et tomberaen morceaux vermoulus. Vain espoir! Elles arrivent entières ; ce n’est pas notre faute.

On n’a pas beaucoup travaillé ce matin, c’est autant de gagné. À onze heures, quand nous sortons, je rôde pour apercevoir M'* Lanthenay, mais sans succès. Elle l'enferme donc? Je m'en vais déjeuner, si grondante de colère rentrée, que papa lui-même s'en aperçoit et me demande si j'ai la fièvre. Puis je reviens très tôt, à midi un quart, et je m'énerve, parmi les rares élèves qui sont là, des gamines de la campagne déjeunant dans l’é-

cole avec des œufs durs, du lard, de la mélasse

sur du pain, des fruits. Et j'attends inutilement et je me tourmente!

Antonin Rabastens entre (une diversion comme une autre) et me salue avec des grâces d’oursdansant. ;

— Mille pardons, Mademoiselle ; et autremint,

. ces dames ne sont pas encore descendues ?

— Non, Monsieur, je les attends ; puissent-elles ne pas tarder, car « l’absence est le plus grand des maux ! » Voilà déjà sept fois que je commente cet aphorisme d’après La Fontaine, en des com-

positions françaises qui furent remarquées.

J'ai parlé avec une gravité douce; le beau Marseillais a écouté, de l'inquiétude sur sa bonne

Ho

figure de lune. (Lui aussi il va penser que je suis un peu folle.) II change de conversation :

— Mademoiselle, on m'a dit que vous lisez beaucoup. Monsieur votre père possède une nombreuse bibliothèque ?

— Oui, Monsieur, deux mille trois cent sept volumes, pas un de plus.

— Vous savez bien des choses intéressantes, sans doute, et jai vu tout de suile l’autre jour — quand vous avez si gracicusement chanté — que vous aviez des idées bien au-dessus de votre âge.

(Dicu, quel idiot! est-ce qu'il ne va pas s’en: aller? Ah! j'oubliais qu'il est un peu amoureux de moi. Soyons plus gentille.)

— Mais vous-même, Monsieur, vous possédez une belle voix de baryton, m'a-t-on dit. Nous vous entendons quelquefois chanter dans votre chambre quand les maçons ne font pas rage.

Il devient ponceau de joie et proteste avec une modestie enchantée. Il se tortille :

— Oh t Mademaiselle !.. D'ailleurs vous pourrez en juger bientôt, car M'le Sergent m'a demandé de donner des leçons de solfège aux grandes élèves du brevet, le jeudi ct le dimanche, et nous commencerons la semaine prochaine.

Quelle chance! Si je n'étais pas aussi préoccupée, je serais enchantée d'apprendre la nouvelle aux autres qui ne savent encore rien. Ce qu’Anaïs va s’inonder d’eau de Cologne, et mordre ses lè

vres, jeudi prochain, et serrer sa ceinture de cuir, et roucouler en chantant!

— Comment? Mais jo n’en savais rien du tou À Me Sergent ne nous en a pas dit un mot.

— Oht je n’aurais pas dû le dire, peut-être?

Soyez assez bonne pour feindre de l'ignorer!

Il me supplie, avec des effets de torse, et moi je secoue la têle pour chasser des boucles qui ne me gènent pas du tout. (Ce semblant de secret entre nous deux le met en joie, et va lui servir de thème à des coups d'œil d'intelligence, d'intelligence très ordinaire). 11 se retire, portant beau, avec un adieu déjà plus familier. « Adieu, Mademoiselle Claudine. — Adieu, Monsieur. »

Midi et demi, les élèves arrivent, et toujours pas d'Aimée! Je refuse de jouer sous prétexte de migraine, el je me chauffe.

Oh! oh! Qu'est-ce que je vois? Les voilà qui sont descendues, Aimée et sa redoutable supéricure ; elles sont descendues et traversent la cour, el la Rousse a passé le bras de Mile Lanthenay sous le sien, événement inouïl M'e Sergent parle, et très doucement, à son adjointe, qui, encore un peu eflarée, lève des yeux déjà rassurés et jolis vers l'autre bien plus grande qu’elle. Le spectacle de celte idylle tourne mon inquiétude en chagrin, Avant qu’elles soient tout près de la porte, je me précipite dehors au milicu d’une folle partie de loup, en criant : « Je joue! » comme je cricrais « au feul » Et jusqu’à l'heure où l’on sonne la

rentrée, je m’essouffle et je galope, poursuivie et! . poursuivante, me retenant de penser le plus que je peux.

Pendant la partie, j’ai aperçu la tête de Rabastens ; il regarde par dessus le mur et prend plaisir à voir courir ces grandes filles qui montrent, inconsciemment les unes, comme Marie Belhomme, et très sciemment d’autres, comme la grande Anaïs, des mollets jolis ou ridicules. L’aimable Antonin me dédie un gracieux sourire, extrêmement gracieux ; je ne crois pas devoir y répondre à cause de mes camarades, mais je cambre ma taillo et je secoue mes boucles. Il faut bien amuser ce garçon. (D'ailleurs, il me semble né gafleur et metteur de pieds dans tous les plats.) Anaïs qui l'a, elle aussi, aperçu, court en donnant des coups de genoux dans ses jupes pour faire voir des jambes, pourtant sans attraits, et rit, et pousse des cris d'oiseau. Elle ferait de la coquetteric devant un bœuf de labour.

Nous rentrons et nous ouvrons nos cahiers, encore essoufflées. Mais, au bout d’un quart d'heure, la mère Sergent vient prévenir sa fille, en un patois sauvage, que deux pensionnaires arrivent. La classe ébullitionne; deux « nouvelles » à taquiner! Et Mademoiselle sort en priant, à voix douce, Mlle Lanthenay de garder la classe. Aimée arrive, je cherche ses yeux pour lui sourire de toute ma tendresse anxieuse, mais elle me rend un regard assez mal assuré, et mon cœur se gonfle

© GLAUDINE À L'ÉCOLE 49 stupidement pendant que je me penche sur mon tricot diamant. Je n'ai jamais laissé tomber tant de mailles! J'en laisse tomber un nombre si considérable que je suis obligée d'aller demander secours à Mlle Aimée. Pendant qu’elle cherche un remède à mes maladresses, je lui chuclyite « Bonjour, chère petite demoiselle mignonne, qu'est-ce qu’il y a donc, mon Dieu? Je me ronge de ne pas pouvoir vous parler ». Elle jette des yeux inquiets autour d'elle, et me répond très bas :

— Je ne peux rien vous dire maintenant; demain à la leçon.

— Je ne pourrai jamais attendre jusqu’à demain! Si je prétendais que papa a affaire dans sa bibliothèque demain, et si je demandais que vous me donniez ma leçon ce soir ?

— Non... oui... demandez-le. Mais retournez vite à votre place, les grandes nous regardent.

Je lui dis « Merci » tout haut, et me rassieds. Elle a raison : la grande Anaïs nous guotto, cherchant à deviner ce qui se passe depuis deux ou trois jours.

Mie Sergent rentre enfin, accompagnée de deux jeunesses insignifiantes dont la venue provoque une petite rumeur sur les bancs.

Elle installe ces nouvelles à leurs places. Les minutes s'écoulent lentement.

Quand sonnent quatre heures, enfin, je vais tout de suite trouver M'° Sergent, et lui demande d’un trait :

— Mademoiselle, vous seriez bien bonne de permettre à Mle Lanthenay de me donner ma leçon ce soir au lieu de demain, parce que, demain, papa reçoit quelqu'un pour affaires, dans sa bibliothèque, et nous ne pourrions pas y rester.

Ouft J'ai débité ma phrase sans respirer. Mademoisclle fronce ses sourcils, me dévisage une seconde et se décide : « Oui, allez prévenir Mie Lanthenay ».

J'y cours, elle met son chapeau, son manteau, el je l'emmène, trépignante de l’anxiété de savoir.

— Ah! que je suis contente de vous avoir un peut Dites, vite, qu'est-ce qu’il y a de cassé?

Elle hésite, tergiverse :

— Pas ici, attendez, c’est difficile de raconter ça dans la ruc ; dans une minute nous serons chez vous.

En attendant, je serre son bras sous le mien, mais elle n'a pas son sourire gentil des autres fois. La porte de la bibliothèque tirée sur nous, je la prends dans mes bras ct je l’embrasse; il me semble qu'on l’a enfermée un mois loin de moi, celte pauvre petite Aimée aux yeux cernés, aux joues pâlies! Elle a donc eu bien du chagrinf Pourtant, ses regards me paraissent surtout cmbarrassés et elle est plus fébrile que triste. Et puis elle me rend mes baisers vile;... je n’aime pas du tout qu'on m’embrasse à la six-quatre-deux!

— Allons, parlez, racontez depuis le commen:cement.

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— Mais ce n’est pas bien long; il n’y à pas eu grand'chose, en somme. C’est M"° Sergent, oui, qui voudrait. enfin elle aime mieux... elle trouve que ces leçons d’anglais m’empêchent de corriger les cahiers, et que je suis forcée de me coucher trop tard...

— Allons, voyons, ne perdez donc pas de temps, et soyez franche : elle ne veut plus que vous veniez?

J'en tremble d'angoisse, je serre mes mains entre mes genoux pour les faire tenir tranquilles. Aimée tourmente la couverture de la grammaire et la décolle, en levant sur moi ses yeux qui redeviennent eflarés.

— Oui, c’est cela, mais elle ne l’a pas dit comme vous le dites, Claudine; écoutez-moi un peu... |

Je n’écoute rien du tout, je me sens fondue de chagrin; je suis assise sur un petit tabouret par terre, et, sa taille mince entourée de mon bras, je la supplie :

— Ma chérie, ne vous en allez pas; si vous saviez, j'aurais trop de chagrin! Oh! trouvez des prétextes, inventez quelque chose, revenez, ne me laissez pas! Vous m'inondez de plaisir, rien qu’à être près de moil Ça ne vous fait donc pas de plaisir à vous? Je suis donc comme une Anaïs ou une Marie Belhomme pour vous? Ma chérie,, revenez, reven®z encore me donner des leçons d'anglais Je vous aime tant. je ne vous le disais

pas, mais maintenant vous le voyez bien! Reve-' nez, je vous en prie. Elle ne peut pourtant pas vous battre, cette rousse de malheur!

La fièvre me brûle, et je m'énerve plus encore de sentir qu’Aimée no vibre pas à l’unisson. Elle caresse ma tête qui repose sur ses genoux, et ne m'interrompt guère que par des tremblants « ma petite Claudine! ».. A la fin ses yeux se trempent et elle se met à pleurer en disant :

— Je vais tout vous raconter, c’est trop malheureux ; vous me faites trop de chagrin! Voilà : samedi dernier, j'ai bien remarqué qu’elle me faisait plus de gentillesses que de coutume, et, moi, croyant qu’elle s'habituait à moi et qu’eile nous laisserait tranquilles toutes deux, j'étais contente et toute gaie. Et puis, vers la fin de la soirée, comme nous corrigions des cahiers sur la même table, tout d’un coup, en relevant la tête, je vois qu'elle pleurait, en me regardant avec des yeux si bizarres que j'en suis restée interdite; elle a tout de suite quitté sa chaise et est allée se coucher. Le lendemain, après une journée remplie de prévenances pour moi, voilà que, le soir, seule avec elle, jeme préparais à lui dire bonsoir, quand elle me demande : « Vous aimez donc bien Claudine? Elle vous le rend sans doute? » Et avant que j aie eu le temps de répondre elle était tombée assise près de moi en sanglotant. Et puis elle m'a pris les mains, et m’a dit toutes sortes de choses . dont j'étais ébahie.….

— Quelles choses ?

— Eh bien! Elle me disait : « Ma chère petite, vous ne voyez donc pas que vous me crevez le cœur avec votre indifférence ? Oh! ma chère mignonne, comment ne vous êtes-vous pas aperçue de la grande affection que j'ai pour vous? Ma pelite Aimée, je suis jalouse de Ja tendresse que vous témoignez à cette Claudine sans cervelle qui est sûrement un peu détraquée.…. Si vous vouliez seulement ne pas me détester, oh! si vous vouliez seulement m’'aimer un peu, je serais pour vous une amie plus tendre que vous ne pouvez l'imaginer. » Et cile me regardait jusqu'au fond de l’âme avec des yeux comme des tisons.

— Vous ne lui répondiez rien?

— Bien sûr! Je n'avais pas le temps! Elle disait encore : & Croyez-vous que ce soit bien utile pour elle et bien gentil pour moi, ces leçons d’anglais que vous lui donnez? Je sais trop que vous ne faites guère d'anglais pendant les leçons, et ça me déchire äe vous voir partir chaque fois! N’y allez pas, n’y allez plus! Claudine n’y pensera plus au bout d’une semaine, el je vous donnerai plus d’affection qu’elle n’est capable d'en éprouver! » Je vous assure, Claudine, je ne savais plus ce que je faisais, clle me magnétisait avec ses yeux fous ct tout à coup, la chambre tourne autour de moi, et ma têle chavire, et je n'ai plus rien vu pendant deux ou {rois secondes, pas plus; j'entendais seu-

. lement qu’elle répétait tout effrayée. « Mon Dieul

FE à TR PL A

Ma pauvre petite! Je l’'épouvante, elle est pâle, ma petite Aimée, ma chérie! » Et tout de suite après elle m’a aidée à me déshabiller, avec des manières caressantes, et j'ai dormi comme si j'avais marché toute la journée. Ma pauvre Claudine, vous voyez si j'y puis quelque chose!

Je suis abasourdie. Elle a des amitiés plutôt violentes, celte rousse volcanique! Au fond, je ne m'en étonne pas énormément ; ça devait finir ainsi. En attendant, je reste là, atterrée, et devant Aimée, petite créature fragile ensorcelée par cette furie, je ne sais que dire. Elle s’essuie les yeux. 11 me semble que son chagrin finit avec ses larmes. Je la questionne :

— Mais vous, vous ne l’aimez pas du tout?

Elle répond sans me regarder :

— Non, bien sûr; mais, réellement, elle semble m’aimer beaucoup, et je ne m'en doutais pas.

Elle me glace, sa réponse, parce qu'enfin je ne suis pas encore idiote, et je comprends ce qu’on veut me dire. Je lâche ses mains que je tenais et je me relève. Il y a quelque chose de cassé. Puisqu’elle ne veut pas m’avouer franchement qu’elle n’est plus avec moi contre l’autre, puisqu'elle cache le fond de sa pensée, je crois que c’est fini. J’ai les mains gelées et les joues qui me brûlent. Après un silence désagréable, c'est moi qui reprends :

— Ma chère Aimée aux beaux yeux, je vous supplie de revenir encore une fois pour finir le mois; pensez-vous qu'Elle veuille bien ?

\ Ne) | © CLAUDINE A L'ÉCOLE 65

— Oh! oui, je le lui demanderai.

Elle a dit ça vite, spontanément, déjà sûre d’obtenir de M'° Sergent, maintenant, tout ce qu’elle voudra, Comme elle s'éloigne vite de moi, et comme l’autre a vile réussi! Lâche petite Lanthenay ! Elle aime le bien-être comme une chatte qui a froid, et comprend que l’amilié de sa supérieure lui sera plus profitable que la mienne! Mais je ne veux pas le lui dire, car elle ne reviendrait pas pour la dernière leçon, et je garde encore un vague espoir... L'heure est passée, je reconduis Aimée, et, dans le corridor, je l’embrasse violemment, avec un petit désespoir.

Une fois seule, je m'étonne de ne pas me sentir aussi trisle que je le croyais. Je m'attendais à une grosse explosion ridicule ; non, c’est plutôt un froid qui me gèle.…..

À table, je coupe le rêve de papa :

— Tu sais, papa, mes leçons d'anglais ?

— Oui, je sais, tu as raison d'en prendre...

— Ecoule-moi donc, je n’en prendrai plus

— Ah! ça te fatigue?

— Oui, ça m'énerve,

— Tu as raison.

El sa pensée revole vers les limaces ; les a-t-ello quitlées?

Nuit traversée de rêves stupides. M'° Sergent, en Furie, des serpents dans ses cheveux roux, voulait embrasser himée Lanthenay qui se sauvait

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