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56 GLAUDINE À L'ÉCOLE en criant. Je cherchais à la secourir, mais Antonin Rabastens me retenait, vêtu de rose tendre, et : m'arrêtait par le bras en disant : « Ecoutez, écou- | tez donc, voici unc romance que je chante, et jen suis vraiment ravi ». Alors il barytonnait :
Mes chers amis quand je mourrai, Plantez un sole au cimetière.
sur l'air « Ah! qu'on es! fier d'être Français, quand on regarde la colonno! » Une nuit absurde et qu ne me repose guère! ?
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J'arrive en retard à l'école et je considère Mile Sorgent avec une surprise secrète do penser : que celle audacicuse rousse a réussi. Elle me | lance des regards malicieux, presque moqueurs; mais fatiguée, abattue, je n’ai pas le cœur à lui répondre.
A la sortie de la classe, je vois Me Aimée qui aligne en rang les petites (il me semblo que j'ai révé la soirée d'hier), Je lui dis bonjour en passant ; elle a l’air lasse, elle aussi. M! Sergent n "est pas à; je m'arrèle :
| — Vous allez bien, ce matin?
— Mais, oui, merci. Vous avez les yeux battus, Claudine?
— Possible. Quoi de nouveau? La scène n’a pas recommencé? On est {ouiours aussi aimable avec vous?
Elle rougit et perd contenance :
— Oui, oui, il n’y a rien de nouveau et elle est très aimable. Je... je crois que vous la connaissez mal, elle n’est pas du tout comme’ vous pensez...
Ecœurée, un peu, je la laisse bafouiller ; quand elle a bien emmêlé sa phrase, je l’arrète :
— Peut-être est-ce vous qui avez raison. Vous viendrez mercredi, pour la dernière fois?
— Oh! certainement, je l’ai demandé, c’est une chose assurée.
Comme les choses changent vite! Depuis la scène d'hier soir nous ne nous parlons déjà plus de la même façon, et je n’oserais pas aujourd'hui lui montrer le chagrin bruyant que j'ai laissé voir hier soir. Allons! Il faut la faire rire un peu :
— Et vos amours? Il va bien le beau Richelicu ?
— Qui donc? Armand Duplessis? Mais oui, il va bien; il reste quelquefois deux heures dans l'ombre, sous ma fenêtre; mais hier soir je lui ai fait comprendre que je m’en aperccvais, ct il est parti vile, sur ses jambes en compas. Et quand M. Rabastens a voulu l’amencr avant hier, il a refusé.
— Vous savez, Armand est sérieusement emballé sur vous, croyez-moi; j'ai entendu une conversalion entre les deux adjoints, dimanche dernier, par hasard, sur une route, et... je ne vous dis que çal Armand est très pincé; seulement, tâchez de l’apprivoiser, c’est un oiseau sauvage.
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Tout animée, elle voudrait des détails, mais je me sauve.
Tâchons de penser aux leçons de solfège du séduisant Antonin Rabastens. Elles commencent jeudi; je mettrai ma jupe bleue, avec la blouse à plis qui dessine ma taille, et mon tablier, pas le grand tablier noir de tous les jours à corsage ajusté (qui me va pourtant bien), mais le joli petit bleu clair, brodé, celui des dimanches à la maison. Et c’est tout; pas trop de frais pour ce monsieur, nes bonnes petites camarades s’en apercevraient.
Aimée, Aimée! C’est vraiment dommage qu'ulle se soit enfuie si vite, cette jolie oiselle qui m'aurait consolée de toutes ces oies! Maintenant je sens bien que la dernière leçon ne servira à rien du tout. Avec une petite nature comme la sienne, délicate, égoïste, et qui aime son plaisir en ménageant son intérêt, inutile de lutter contre Mie Sergent. J'espère seulement que cette grosse déception ne m'attristera pas longtemps...
Aujourd’hui en récréation, je joue éperdument pour me secouer et me réchauffer. Anaïs et moi, tenant solidement Marie Belhomme par ses « mains de sage-femme », nous la faisons courir à perdre haleine jusqu’à ce qu’elle demande grâce ; ensuite, sous peine d’être enfermée dans les cabinets, je la condamne à réciter, à haute et intelligible voix, le récit de Théramène.
Elle clame ses alexandrins d’une voix de martyre, et se sauve après, les bras en l'air. Les sœurs Jaubert me semblent impressionnées. C’est bon, si elles n'aiment pas le classique, on leur servira du moderne à la prochaine occasion!
La prochaine occasion ne tarde guère ; à peine rentrées, on nous attelle à des exercices de ronde et de bâtarde en vue des examens proches. Car nous avons des écritures en général détestables.
— Claudine, vous allez dicter les modèles pendant que je donne les places de la petite classe.
Elle s’en va chez les « seconde classe » qui, délogées à leur tour, vont être installées, je ne sais où. Ça nous promet une bonne demi-heure de s0litude. Je commence :
— Mes enfants, aujourd’hui je vous dicte quelque chose de très amusant.
Chœur : « Ah! » |
— Oui, des chansons guillerettes, extraites des Palais nomades.
— Ça a l'air tout à fait gentil, rien que ce titre là, remarque avec conviction Marie Belhommo.
— Tu as raison. Vous y êtes? Allez
Sur la même couche lente, Implacablement lente,
S'extasie, vacille et sombre
Le présent complexe des courbes lentes.
Je me repose. La grande Anaïs ne rit pas parce qu’elle ne comprend pas. (Moi non plus.) Et Marie
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60 | CLAUDINE À L'ÉCOLE Belhomme, toujours de bonne foi, s’exclame :
« Mais tu sais bien qu'on a déjà fait de la géomé:trie ce matin! Et puis celui-là a l’air trop difficile, je n'ai pas écrit la moitié de ce que tu as dit. »
Les jumelles roulent quatre yeux défiants. Je continue, impassible :
A l'identique automne les courbes s’homologuent,
Analogue ta douleur aux longs soirs d'automne, À
Et détonne la longue courbe des choses et Les brefs sau- [tillements.
Elles suivent péniblement, sans plus chercher à comprendre, ct j'éprouve une satisfaction bien douce à entendre Marie Belhomme se plaindre encore et m'arrêter : « Atlends donc, attends done, tu vas trop vite... La lente courbe des quoi? »
Je répète: « La lente courbe des choses el les brefs sautillements... Maintenant recopiez-moi ça en ronde d’abord, et en bâtarde après. »
C'est ma joie, ces leçons d’écriture supplémentaires, à dessein de salisfaire aux examens de la fin de juillet. Je dicte des choses extravaganies, et j'ai un grand plaisir à entendre ces filles d'épiciers, de cordonniers et de gendarmes réciter et écrire docilement des pastiches de l’École romane, ou des berceuses bredouillées par M. Francis Jam-
mes, tout ça recueilli à l’intention de ces chères.
petites camarades, dans les révues et les bouquins que reçoit papa, et il en reçoit! Depuis la Recue des Deux-Mondes jusqu'au Mercure de France
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tous les périodiques s'accumulent à la maison.
Papa me confie le soin deles couper, je m’octroie celui de les lire. Il faut bien que quelqu'un les lise! Papa y jette un œil superficiel et distrait, le Mercure de France ne traitant que bien rarement de malacologie. Moi, je m'y instruis, sans comprendre toujours, et j’avertis papa quand les abonnements touchent à leur fin. « Renouvelle, papa, pour garder la considération du facteur. »
La grande Anaïs qui manque de littérature — ce n’est pas sa faute — murmure avec scepticisme :
— Ces choses que tu nous dictes aux leçons d'écriture, je suis sûre que tu les inventes exprès.
— Si on peut dire! C’est des vers dédiés à notre allié le tzar Nicolas, ainsi!
Elle ne peut pas me blaguer et garde des yeux incrédules.
Rentrée de M°° Sergent qui jette un coup d’æœil sur nos écritures. Elle se récrie : « Claudine, vous n’avez pas honte de leur dicter des absurdités semblables ? Vous feriez mieux de retenir par cœur des théorèmes d’arithmélique, ça vaudrait mieux pour tout le mondelt » Mais elle gronde sans con-
viction, car, tout au fond, ces fumisteries ne lui
déplaisent pas. Pourtant je l’écoute sans rire, et
ma rancune revient, de sentir si près de moi celle
qui à forcé la tendresse de cette petite Aimée si peu sûre. Mon Dieu! Voilà qu'il est trois heures et demie, et dans une demi-heure elle viendra chez nous pour la dernière fois,
# D en #
M'° Sergent se lève et dit :
« Fermez vos cahiers. Les grandes du brevet, restez, j'ai à vous parler. »
Les autres s’en vont, s’affublent de leurs capuchons et de leurs fichus avec lenteur, vexées de ne pas rester pour entendre le discours, évidemment formidable d'intérêt, qu’on va nous adresser.
La rousse Directrice nous interpelle, et malgré
moi j'admire, comme toujours, la netteté de sa “voix, la décision et la précision de ses phrases.
— Mesdemoiselles je pense que vous ne vous | faites pas d'illusions sur votre nullité en musique, | toutes, sauf Mile Claudine qui joue du piano et déchiffre couramment ; je vous ferais bien donner des . leçons par elle, mais vous êtes trop indisciplinées | pour obéir à une de vos compagnes. À partir de ! demain, vous viendrez le dimanche et le jeudi à | neuf heures, vous exercer au solfège et au déchif- frage sous la direction de monsieur Rabastens, - l'instituteur adjoint, puisque je ne suis pas, non plus que Mie Lanthenay, en état de vous donner des leçons. Monsieur Rabastens sera assisté de Mile Claudine. Tächez de ne pas vous tenir trop mal. Et soyez ici à neuf heures, demain. »
J'ajoute à voix basse, un « Rompez! » saisi par
son oreille redoutable; elle fronce les sourcils,
pour sourire malgré elle, après. Son petit discours a été débité d'un ton si péremptoire qu’un salut militaire s'impose presque, elle s’en est aperçue. Mais vrai! on dirait que je ne peux plus la fâcher;