AT CS AN USE
c’est enragcant; faut-il qu’elle soit sûre de son triomphe pour se montrer si bonne!
Elle part, et toutes éclatent en rumeurs. Marie Belhomme n’en revient pas:
— C'est égal, vrai, nous faire donner des leçons par un jeune homme, c’est un peu fort! Mais ça sera amusant tout de même, crois-tu, Claudine ?
— Qui. Faut bien se distraire un peu.
— Ça ne va pas t’intimider, toi, de nous donner des leçons de chant avec le sous-maître ?
— Tu n’imagines pas ce que ça m'est égal.
Je n’écoute pas beaucoup et j'attends, en trépignant à l'intéricur, parce que M°° Aimée Lanthenay ne vient pas tout de suite. La grande Anaïs, ravie, ricane, et serre les côtes comme si le rire la tordait, et houspille Marie Belhomme, qui gémit sans savoir se défendre: « Hein! tu vas faire la
conquête du bel Antonin Rabastens : il ne résis- tera pas longtemps à tes mains fines et longues, à tes mains de sage-femme, à ta taille mince, à tes yeux éloquents ; hein! ma chère, voilà une histoire qui finira par un mariage ! » Elle s’excite et danse devant Marie qu’elle a acculée dans un coin et qui cache ses malheureuses mains en criant à l’inconvenance.
Aimée n'arrive toujours pas! Énervée, je ne tiens pas en place et vais rôder jusqu’à la porte de l’escalier qui conduit aux chambres « provisoires » (toujours!) des institutrices. Ah! j'ai bien fait de venir voir ! En haut, sur le palier, Mle Lanthenay
est toute prête à partir. M'° Sergent la tient par la taille et lui parle bas, avec l’air d’insister tendrement. Puis elle embrasse longuement la petite Aimée vonée, qui se laisse faire et se prête, gentiment, et même, s’attarde et se retourne en descendant l'escalier. Je me sauve sans qu’elles m’aperçoivent, mais j'ai, encore une fois, un gros chagrin. Méchante, méchante petite, qui s’est vite détachée de moi, pour donner ses tendresses et ses yeux dorés à celle qui élait notre ennemie! Je ne sais plus que penser. Elle me rejoint dans la classe où je suis restée, figée dans mes songeries. ,;
— Vous venez, Claudine ?
— Oui, Mademoiselle, je suis prête.
Dans la rue je n’ose plus la questionner ; qu’estce qu’elle me répondrait? J'aime mieux attendre d'être installée à la maison, et, dehors, lui parler banalement du froid, prédire qu’il va neiger en:core, que les leçons de chant du dimanche et du jeudi nous amuseront;... mais je parle sans conviclion et elle sent bien, elle aussi, que tout:ce bavardage ne comple pas.
Chez nous, sous la lampe, j'ouvre mes cahiers et je la regarde : elle est aussi jolie que l’autre soir, un peu plus pâle, avec des yeux cernés qui paraissent plus grands :
— Vous êtes fatiguée, on dirait?
Elle s'embarrasse de toutes mes questions, pourouoi donc ? La voilà qui devient rose, qui regarde
autour d’elle. Je parie qu’elle se sent vaguement coupable envers moi. Continuons :
— Dites, elle vous témoigne toujours autant d'amitié, l'horrible rousse? Est-ce que les rages et les caresses de l’autre soir ont recommencé?
— Mais non... elle est très bonne pour moi... Je vous assure qu’elle me soigne beaucoup.
— Elle ne vous a pas « magnétisée » de nouveau?
— Oh! non, il n'est pas question de ça... Je crois que j'ai exagéré un peu, l’autre soir, parce que j'étais énervée.
Eh là! la voilà tout près de perdre contenancel Tant pis, je veux savoir. Je me rapproche d'elle et lui prends ses mains, ses toutes petites mains.
— Oh! chérie, racontez moi ce qu’il y a encoret Vous ne voulez donc plus rien dire à votre pauvre Claudine qui a eu tant de peine avant-hier ?
Mais on dirait qu’elle vient de se ressaisir, brusquement décidée à se taire; elle prend par degré un petit air calme, faussement naturel, et me regarde de ses yeux de chat, menteurs et clairs.
- — Non, Claudine, voyons, puisque je vous as-
- sure qu’elle me laisse tout à fait tranquille, et que
. même elle se montre très bonne. Nous la faisions plus mauvaise qu’elle ne l’est, vous savez.
Qu'est-ce que c’est que cette voix froide, et ces yeux fermés, tout larges ouverts qu'ils sont? C'est sa voix de classe, ça, je n’en veux pas! Je renfonce mon envie de pleurer pour ne pas paraître