‹ Claudine de FlorianChapitre 32 sur 38 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

HONORINE, Mad. DERNETTI.

Honorine, voyant venir madame Dernettu,

Son air est tranquille , enjoué même. Voilà l’état où elle doit être pour m’entendre. Madame paroît remise.

Mad. DERNETTI.

Mais je le crois.

HONORINE

Il étoit difficile de se défendre d’un moment d’humeur.....

Mad. DERNETTI.

Et cela fait un mal , mais un mal

HONORINE

Qui dure peu, qnand on a de la raison....

Mad. DERNETTI.

On pardonne un moment d’erreur, de foiblesse ....

HONORINE

Sans doute , ces messieurs sont faits ainsi.

Mad. DERNETTI.

"Mais se faire un jeu de la séduction, de la perfidie ; ériger les vices du cœur en principes; perdre, sans pitié, un enfouit de quatorze ans....

HONORINE

Oli! c’est affreux !

A propos ,/et Claudine ?

HONORINE

Elle se dispose à partir.

Mad. DERNETTI.

A-t-elle paru satisfaite de mes arrangemens ?

HONORINE

Elle n’a pas répondu , Madame , elle a pleuré.

Mad. DERNETTI.

Mais c’est répondre....

Sans rien dire ; des pleurs marquent également la surprise, la joie., la tristesse ; c’est tout ce qu’on veut que des pleurs. D’ailleurs, madame s’inquiète peu que ses ordres flattent;, ou non.

Mad. DERNETTI.

Pas du tout, Honorine : je voudrois la savoir heureuse. ... elle est vraiment à plaindre cette fille— là.

HONORINE

Mais., madame , je fais un raisonnement...

* Mad, D E R N E T T I.

Tu raisonnes donc ?. ..

HONORINE

[Rarement, cela fatigue ; mais que ne fait - on pas pour vous ?

Mad. DERNETTI.

Eh bien , ce raisonnement

HONORINE

Si un penchant décidé eut uni Belton à Claudine; si on avoit à craindre qu’il reprît ses premiers fers , il seroit prudent de les séparer pour jamais. Mais , si le premier miriois fripon a le droit de lui tourner la tête , si la fantaisie, le caprice l’entraînent sans cesse vers des objetsnouveaux ; si l’habitude lui fait un besoin de l’inconstance , qu’aurez -vous gagné, en éloignant cette fille: il trouvera mille Claudiue flans Turin , et vous n’exiîerez pas toute la ville.

* Mad. DERNETTI.

Tu as raison.

HONORINE

Il a déjà eu ici quelques petites aventures....

Mad. DERNETTI.

Je le sais, et tout cela est. effrayant.

HONORINE

Dans le fait , c’est une terrible chose, que le mariage.

Mad. DERNETTI.

Tous les dangers sont pour nous.

HONORINE

tin homme ne risque rien. ..

Mad. dernettt.

Que de faire le malheur de sa femme....

HONORINE

Qui a bien, à la vérité, certains petits moyens de consolation....

Mad. DERNETTI.

Honorine !

HONORINE

Mais qui ne s’en sert jamais , c’est convenu. Ainsi, une femme, jeune, aimable, sensible, que néglige un époux volage, est absolument sans ressources. Se plaint-elle....

Mad DERNETTI.

Il l’évite....

HONORINE

Et la voilà seule avec sa vertu

Mad. D E R N E T T t.

Qui fait supporter bien des choses...

HONORINE

Mais qui n’a rien de bien amusant.

Mad. DERNETTI,

C’est pourtant là le sort de la plupart des femmes.

Il seïoit dur d’en augmenter le nombre. Au reste, quand on a prévu le danger , il est facile de s’y soustraire.

Mad. DERNETTI.

Quand on n’aime pas.

Honorine, vivement »

Vous êtes sauvée.

Mad. DERNETTI.

Tu prétends....

HONORINE

Non , madame , vous ne l’aimez pas; vous avez desire ïa conquête d’un homme à la mode , qui ne devoit pas vous échapper. Quelques agrémens personnels ,mn caractère fapile, des attentions flatteuses , certains rapports d’esprit et de goût, ces entretiens si vifs , si variés ^ ces tableaux piquans , en fans d’une aimable folie, mais étrangers au sentiment ; tout cela vous a plu, vous, a amusée un moment , votre imagination

brillante a paré l’illusion des formes de la vérité. Que vous dirai-je enfin ? vous avez cru vous aimer, vous vous êtes trompés l’un et l’autre ; cela est si vrai , qu’en ce moment ïnême , votre cœur n’est pour rien dans les combats que vous vous livrez 5 ce n’est pas lui qui souffre , l’amour-propre seul est affecté. Le regret de n’avoir adopté qu’une chimère ; le désagrément d’en convenir; la crainte , l’embarras d’une rupture ; voilà ce qui vous agite. Mais de l’amour ? si vous en avez , vous en avez si peu , si peu , qu’en honneur , ce n’est pas la peine d’en parler.

Mad. D E r N E T T i.,\

Tu es bien sure de cela, iïonorine ?

HONORINE

Oh! très-sure, madame; je vois mieux que vous dans votre cœur. Vous avez du caractère, et sans effort, sans faiblesse, vous remercierez Belton avec cette gaîté, cette amabilité qui vous caractérisent.

Mad. D E R N E T T I.

Quoi! si brusquement? Sans réfléchir , sans attendre...

HONORINE

Qu’il n’y ait plus de remède? On vous épouse ce soir, et vous gémirez demain. Non, madame, vous ne vous sacrifierez pas au plaisir de faire un ingrat : vous conserverez votre repos et votre liberté. La société vous réclame, continuez d’en faire l’ornement et les délices. Vivez pour vous et pour ceux qui vous savent bon gré de vouloir bien être charmante.

Mad. DERNETTI.

Rompre avec Belton! c’est d’une bizarrerie, d’ilne extravagance...

HONORINE

L’épouser seroit d’une témérité , d’une déraison...

Mad. DERNETTI.

Mais le ridicule ?

HONORINE

On s’en moque. t

Mad. DERNETTI.

La malignité...

On la brave,

HONORINE

COMÉDIE. $7

Mad. D E R N E T T r.

Le monde...

HONORINE

Est un sot.

Mad. D E R N E T T I.

Qu’il faut ménager...

HONORINE

Quand on lui fait l’honneur de le craindre; avec un peu d’esprit, on en fait ce qu’on veut. Voici Belton.

les précédens, BELTON.

Mad. DERNETTI.

Il est vraiment bien, cet homme-là.

HONORINE

Où seroit le mérite de désoler un magot ?

belton, s'approchant.

Une conférence secrette !

Honorine , il me vient une idée.

HONORINE

U faut la suivre, madame.

Mad. DERNETTI, après lui avoir parlé bas.

Enfin, une mise élégante, mais simple.

HONORINE

Je vous devine. Charmant! délicieux!

Mad. D E R N E T T I.

N’est-il pas vrai? Va donc, va.

Comment donc ? du mystère ?

Honorine, sortant.

Pas d’impatience , on ne vous fera pas languir.

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