KK
— Dis, maman, fais-moi une réussite... Yeux-tu? Madame Lamour allait retirer du tiroir les tarots
graisseux, les battait, les hà offrait à <oot»per.
— De la main gauche, puisopnc tu es jeune Me... Bon.
Très grave, «son gros nez penché en avant, ramassée en "hoirie par-dessu6 la table, de la mouillure du pouce et de l'index: À sa balèvre elle prenait au jeu les cartes de cinq paquets, les déposait devant elle, la couleur en dessous. Et sourdement, rapidement :
— Pour vous-même... pour la maison... pour ce que «vous n'attendez pas... pour oe que vous attendez... pour votre surprise.
A chaque énumération, Claudine touchait du doigt l'un des paquets qui, par ce choix, devenait Tune des formes de sa chance. Puis madame Lamour
prenait deux cartes dans chacun des paquets, les retournait.
— Pour vous-même... Tiens ! La dame de pique !... Une vieille femme qui te fera des ennuis.
— Bon ! bon ! va toujours.
— Pour la maison... As de carreau... As de trèfle... Tu recevras une lettre venant d'une ville étrangère qui te fera plaisir.
— Non, c'est pas ça... Va toujours, je te dis.
— Pour ce que vous n'attendez pas... Ah ! ah ! le neuf de carreau... Bonne nouvelle, tu recevras de l'argent.
— Mais je m'en fiche de l'argent... Est-ce que je n'en gagne pas assez comme ça ?
Sa mère lui coulait un regard froid, presque méprisant.
— Je ne peux pas pourtant te dire autre chose qoe ce que disent les cartes!... Pour ce que vous attendez... Ah ! le neuf de cœur... Une réussite en amour.
— Tu es sûre ?
— Pardi! Y a pas d'erreur... Pour votre surprise... Ah! ma chère, le roi de carreau, ton homme brun... Neuf de trèfle, réussite... Tu l'auras.
Claudine frappa des mains.
— Rosarès !
— Paremment ! laissa tomber la voix négligente de madame Lamour.
Sur ce mot, elle s'appuyait des mains aux accoudoirs du fauteuil, se tournait vers Claudine.
— Prends garde à celui-là, ma fille.... Sa tête ne
me revient pas, il a un air noir qui n'est pas ça
Doit être un homme du pays des singes. Mais oui, là-bas, un pays, je ne sais plus le nom, où ils ont des poils longs comme ça en venant au monde... Ah ! ça me revient, un Brésilien. Et, tu sais, ces gens-là sont effrayants... Ton père me racontait l'histoire d'un Brésilien qui avait mangé le cœur de sa maltresse... Et cru encore ! Ah ! le vicomte était bien plus gentil 1 Un homme de notre monde, celuilà !... Et puis, Rosarôs, qu'est-ce que ça veut dire? C'est pas un nom de chrétien... Doit avoir tué' quelque part des femmes.
— Tu es bête, maman.
Mentalement, Claudine se répétait :
— Il doit avoir tué quelque part des femmes.
Et le mot rude de Rosarès, le petit frémissement qui lui avait sillé par le visage revint :
— S'il vous plaît, laissons les morts.
190 , CLACJWNB IAMODfi
XKXI
A la longue, flans cette vogue de son talent qu la dispersait comme matériellement à travers les adorations de Paris, il se détachait une part d'elfe vivant très haut, très loin, en une assomption de songe et de clarté, par delà -sa vie puremetft sensorielle. Elle se perçât double, à la fois substance et illusion, être de chimère et de réalité, projetée *am mirage, diffusée aux espaces, entraînée en des orbes vers les étoiles, en la -volupté d'eaux profondes et rapides. De la bonne fille peu libertine s'aliéna l'artificiel d'une Claudine épousée toutes les nuits par la passion des fouies.
— Mais, mon petit, que Yoriez-vous-que je fasse d'un amant ? disait-elle un jour à Saint-Jean Dulac qui, lui aussi, après Xanrailles, Roilly et Pfaffein, la pressait de ses postulations amoureuses, un amant, c'est bien peu pour une fille qui en a tous les soirs quinze cents !
Et c'était, dans ce mot dont elle se défendait, la perception confuse d'une possession qui la faisait maîtresse d'un multiple amant impersonnel, d'un
CLAUDINE LAUODR 191
-amant infiniment soypiraot et tiiaankweux, aux volupté» 4e ht œaân *t <du regard errant le long de sa chair,, cueillant à sa peau les frissons du désir, se pâmant au frôlement de ce <qn'<eHe laissait sortir de sa nudité «ou» ses robes, enroulé autour d'elle de la caresse et du «hatoniileaient épaus d'»n homme aottKHirensfimeiitJSoaaMB et «xigeant.
Tom les soirs, elle vivait là dans le baiser et l'attouchement d'un public épris 4e «a forme de femme sous le dégmeanent -de l'artiste, -attiré à la «curiosité eu secret de «on sexe à travers le prestige et l'enveloppe de la jolie poupée l'excitant «du montant de ses gestes >ét de «a diction.
Une lasciveté, l'ardeur tenace «de touteB les pétitions du désir, èes froids mois libertins, de tendres appels solitaires s'éveillaient ; «lie sentait glisser le vent «chaud des baleines aux froides cft bleues coulées 4e la clarté 'des lampeBâ ses bras et à sa gorge, mordre les ventouses du iregard élancé du trou noir -des lorgnettes, errer «et piquer le dard des prunelles cammt un vol 4e ça/ntbarides dardé du hallier to*ffu des têtes» Un très «mol et 'délicieux abandon, une effusion de la charité de son être aux magnétiques appels -de l'iairdroïsme ambrant lui versaient la douceur de s'enfoncer au* ondes d'un grand lac, d'être bercée par les courants tièdes d'une mer humaine.
Dans les secrètes incitations de sa virginité, elle en arriva à ressentir vraiment aussi, aux fermenta-
192 CLAUDINE LAMODR
Uons pétulantes de ces étuves de lubricité, le mensonge d'un amour presque physique la mariant aux sensualités de l'amant collectif, s'offrant sur des lits préparés par un culte d'adonisme.
Paris tout entier maintenant l'exigeait, le Paris des soirs de musique et du gaz des grand boulevards aussi bien que le Paris des coins de rue bariolés du tatouage des affiches, le Paris des palissades de banlieues arrêtant au tordion de ses hanches le vice fouilleur du voyou. Paris entier, par l'échelle de soie tombée de ses gants noirs, montait aux attirances de son étrange sourire ensorceleur, à l'appel de la friponnerie et de l'ingénuité de ses yeux sous le crépitement rouge du petit toupet, montait à l'assaut de son corps, la possédait dans l'offrande publique de l'irritant de l'image. Elle subit la monstruosité de l'adulation d'une capitale pour ses vierges bouffonnes et ses mimes, les stupres du trottoir s'assouvissant sur la passivité des enluminures.
L'apogée apparut, son règne radia dans les feux et la gloire. Elle devint, à travers le dorlotement cajoleur des cohues, la circulation et l'omniprésence de l'Idole, de l'icône hilare et badine persuadant aux agonies des Byzances les perversions joyeuses. Dès lors, la petite fêlure grandit. Elle eut le faux des idées, l'irritable vanité, la mesquinerie des susceptibilités de toutes les idoles. Une nuance de lassitude, le rien de la tiédeur d'un public, le plissement d'une ride aux visages comme un frisson d'automne
CLAUDINE LAMODR 193
sur un étang, lui pinçaient les nerfs, ia ravageaient. Elle exigeait à présent de Gérardy, par dépit d'un peu de lenteur des fauteuils à s'allumer, une claque formidable, cent paires de battoirs en batterie dans tous les coins et cassant des bruits de niagaras sur ses entrées.
Un soir de foule clairsemée, un soir languissant des printemps précoces de Paris vidant les théâtres, la traînée prit négligemment, le ' dernier rappel s'étouffa dans une fin de salves molle, une mousqueterie crépitant dans un air humide.
Elle regagna sa loge, trépignante, les dis en pleurs, cria à Saint-Jean Dulac :
— Hein ! vous avez vu ! Quels mufles î Non, mais là, vrai, hein ! le sont-ils assez, mufles I
Il risqua un mot condoléant. Aussitôt elle se montait :
— Oh ! vous l Qu'est-ce que vous y comprenez ? Mais, mon cher, il faut être une artiste comme moi pour sentir ça !
Et tout à coup, tandis que Rosine la dégrafait, elle tendait d'un grand geste le poing vers la salle :
— Ah I mais ! Un petit peu que je te les plaque quand j'aurai seulement fait ma pelote !
Chez elle, sa colère lui restait. Elle se mettait à bousculer les meubles, rudoyait sa mère, envoyait à la volée une gifle à La Pipe.
Des larmes d'enragement jaillirent. Elle se planta devant la glace et s'injuria :
194 CLAUDINE LA.UOUR
— Mata je m'ai donc plus <de talent 1 je ae Bais plat qu'un sabot comme Canon et les autres 1.., Ak 1 la grue 1 la gruel
Marthe Touque un midi se ruait, lui collait dans le cou un baiser de touche humide et sexuel laissant à la chair la cuisson (Tune petite rougeur.
— Mais laisse-donc, tu me fais tonte froide !-se défendait Claudine.
Elle arrivait en un de ses bons jours, un rire de grosse femme joyeuse à l'usure -de ses dents mauvaises sons Fëcarquemeirt de ses lèvres charmelues.
— J'avais besoin de te voir, je suis accourue. At I j'ai dn soleil tout plein le cœur... Figure-toi, ma fille, j'ai lâché mon petit singe... 'Ce qu'il me volait, celui-là... Ah oui, danb les grands prix ! Et le pis, je l'ai su trop tard, c'est que mon argent filait cheï la mère. Non, mais compremk)n tme pareille rosserie ! Ce petit, avec ses airs de petât Jésus en sucre de pomme, avait du vice jusqu'au bout Ses doigts I Une fois, je n'ai plus retrouvé ma pendule... J'ai demandé à la loge si quelqu'un était monfté pendant
GLAUDINB LAMOUll 195
mon absence. La mère a levé les bras au ciel : — « Cewment, vrai, mademoiselle Touque, on vous a volé votre pendule ?... Ah ! voyez-vous, on ne peut plus «e fier à rien ». Et une semaine après, ja la retrouvai*, ma pendule, cher le fripier du coin qui me disait tout, <et que Ja vieille .était venue la lui vendre.». Ce petitsalaud-là mtà 'Chipait juBqa'à mes jupons... Je lui aurais pardonné tout de même. Mais voilà qu'on malin Bibi me tombe «a lit ; elle •avait lâché «on type qui la flouait, tu vois d'ici la scène...
« Des «cris, des larmes, elle se Toulait, ma suppliait. Alors, comme ça... Eh bien eiri ! queveux- Uà?...le plus drôle, c'est <pue, depuis, ma concierge, furieuse de ce que j'ai fichu son moutard à la porte, m'injurie quand je passe devant la loge... Tu comprends, je hii ai donné oongé... Nous déménageons ie 15... Seulement...
Elle traira sur te mot, coûta vers Claudine le re gard d'yeux mendiants, très dmx et gftné, qui signalait chacune de ses pétitions. La dîvette, agacée, eut un geste :
— .Non, tu sais. Je ne peux pas.
— 0e quoi ? Mais* grande dinde, je ne viens pas te demander d'argent... J'ai «décroché à Renaudin quinze louis, la Marmite bat son plein...
— C'est juste, s'interrompit-elle comme au rappel de ses succès dans ces trois actes, d'un cynisme crapuleux et funèbre, traînant les mœurs infâmes
des nuits de la Chapelle au gaz de la rampe. C'est juste, tu devrais bien venir me voir ! Du nanan, du caramel roulé dans du bran, ma chère !
— Oui, dit Claudine négligemment, j'ai vu dans les journaux, je suis joliment contente pour toi, va!
— Oh ! tu sais, moi, je ne me gobe pas ! Alors, tu comprends, cet homme ne pouvait pas me refuser, je lui ai demandé une avance, à Renaudin... Ajoute que mon gargot m'a rouvert un œil...
Enfin tous les bonheurs. Seulement je voulais te dire, c'est fini pour Bibi de son autruche au Châtelet. La pièce n'allait plus, on a fermé... Et voilà, mon petit, je venais te demander de lui trouver un bout de figuration dans les Fleurs d'amour, à ton Casino... Oh I tu les mènes là-bas par le bout du nez, on ne te refusera pas... Quand ça ne serait qu'un cachet de cent sous... Elle n'est pas exigeante, Bibi... Et puis vrai, tu sais, elle était moins béte que son rôle dans son autruche... Elle avait un petit croupionnement très drôle... Tiens, comme ça... Le gros Rollion lui a mis trois lignes dans son feuilleton.
Elle parlait très vite, toute remontée de passion pour la gentillesse délurée du petit animal que son péché nourrissait, imitant du dandinement de ses lourdes hanches le tordion de croupe sous les plumes de la fausse autruche.
— Mais, s'écria Claudine, je ne sais pas si Gérardi voudra... Sa figuration est au complet.
CLAUDINE LAMODR 197
La Touque eut un de ses gestes de scène, la bourra d'un coup de coude léger en la regardant de côté, de la malice de son petit œil en tire-lire.
— Laisse-donc, c'est pas à faire avec moi... Mais Gérardi ramasserait ton crottin, ma fille... Us sont tous à tes pieds dans la boîte.
Et lui prenant les mains, appuyant sur elle les humides supplications de ses gros yeux câlins.
— Là, hein ? rien qu'un petit mot, tu me promets ?
— Grosse béte, va ! fit Claudine en riant, amusée. Eh bien, j'essaierai, je ne peux pas te dire autre chose.
Elle se retourna. Rosine entrait déposer sur la table un léger emballage.
— De la part de qui ?
— Le commissionnaire n'a rien dit.
Elle faisait sauter le couvercle et, sous une grosse terrine de foie gras que renfermait la caisse, elle dénichait un écrin qu'elle ouvrait. Sous la coulée de soleil blutée d'entre les rideaux, tremblota le lumerolement d'un fin bijou, un petit scarabée en brillants et en émeraudes.
— Tiens, c'est gentil... Mais qui peut bien m'envoyer ça ?
Elle fouillait dans les rubans de papier :
— Pas de carte... Le monsieur désire garder L'anonyme.
— Ton prince, peut-être, l'homme brun ! s'écria
198 OLAJJDlNfî L4M00JR
M me Lamour qui, avertie par Rosine, arrivait voir. Claudine se frappait le front :
— Bon, je sais... C'est -de Pfaffeîa... L'autre soir, il me vantait les pâtés 4e Tfeiviera... Des bédides bàdés gomme et la gréme... Eh bien, mes enfants, nous allons nous en payer, de son tadide àâdé.
De la lecture des Mémoire* de la Clairon, tout à coup lai remontait un sowwufe, le marquis de Ximénè8 envoyait à t'aitirte un pâté où ette trouvait 500 ducats et qu'elle donnait avec les ducats à des femmes de son entourage.
Un petit vent passa, sa narine ftâtfit. N'était-elle pas la grande Claudine, comme l'autre la grande Clairon ?
— Tiens, ma chère, dit-elle à la Ttyuque, je te le donne... Tu pourras le mettre au don.
Et dans la main de la grosse fifle regardant, extasiée, le bijou, d'une joie qui lui mouillait la bouche, elle glissaît l'écrin.
— Vrai...'? C'est bien vraiï
— Ma fille ! intervint madame Lamour.
— Puisque je te dis... D'ailleurs...
Un petit remords, pour le scarabée et les brillants aux doigts de la Touque, à présent la jetait à la bravade d'une colère dont elle se libérait de ses regrets, à une comédie de dépit pour ce Pfaflein qui essayait de l'amorcer avec ce cadeau.
— Est-ce qu'il croit m'acheter avec des arrhes,
CLAUDINE LÀMOTJR 199
cet imbécile! J'en veux pas, j'en veux pas... Emporte-le, je te dis.
Mais madame Lamour prsrtesteit, outrée.
— Ta aurais bien pu me le donner à moi, ta mère. Ça sauvait tout... Tu disais à ton monsieur : Totre bijou, vous savez c'est maman qui le porte. Il n'aurait pas demandé à coucher avec moi, je suppose... fth bien, .atars ?-- T*, ta «'«auras jamais pour nm sou de conduite 1
Claudine haussa les épaules.
— ©es Ptfaffein î... Mais, si je voûtais, j'en aurais à la pelle, tu m'entends?.., à la pelle, à la pelle...
XXXHî
Ce ballet des Fleurs *T amour, où Claudine obtenait de Gérardi, dans le chœur des Magiciennes, un bout ée figuration pour la Bibi, clôturait chaque soir avec succès 'te programme.
Gangoux, lie musicien, avait plaqué sur le Hvret de Lantinier et les pas de danse -de Biscaret, le maître de haftets, l'espèce de musique dont, à Fernando, cm il régissait l'orchestre, avec des racas de cymbales et de trompetteB il héroïsaii
200 CLAUDINE LAMOUE
le saut des cercles de papier et les exercices de haute école.
Les Génies infernaux, au premier tableau, arrivaient rober les jeunes vierges d'une lie, un bataillon de jouvencelles aux voiles blancs pailletés d'or. A travers des saltations d'apaches, leurs visages cuivrés grimaçant sous des touffes de poils, l'air de singes frénétiques à longues queues, ils les emmenaient s'épiorer dans les farouches paysages du second tableau. C'étaient d'affreux rocs pelés aux contins de la terre où tout à coup on les apercevait échouées en des attitudes d'affliction, dépouillées de la candeur et de l'innocence des voiles, par un symbole de l'évanouissement de leur virginité le» laissant presque nues, d'une nudité de péché, dans la plastique et le collant des maillots.
Surgissait une figure en robe constellée d'astérioles, les bras et les jambes cerclés d'anneaux d'or et qui, après des gestes de colère dont elle mimait son ressentiment pour le rapt des belles vierges, leur dénonçait par des signes l'arrivée de ses sœurs, les Magiciennes libératrices. Elles accouraient, guerrières et virulentes, dans le vol de leurs tuniques étoilées, sans nulles armes que les fluides de leurs sourires dont elles se mettaient à repousser la horde infernale:
Tandis que les conquérants s'efforçaient de défendre leur rose butin pâmé aux ondulations de bras en tresses et en algues, elles les vouaient aux
CLAUDINE LAMODR 201
sortilèges de leur beauté, les contraignaient à rétrocéder sous le charme des mains cueilleuses à leurs bouches des baisera qu'elles leur lançaient.
Et c'était au tableau final le changement à vue des grands rochers désolés en un décor d'eaux jaillissantes et de lointaines montagnes bleues, le décor d'une féerie de fleurs immenses balancées au mouvement des bras d'une théorie de jeunes femmes plongeant aux vasques des fontaines. Sous le geste des Magiciennes arrachant de leurs corsages des cœurs de roses et les leur jetant, les Vierges nouaient des rythmes de danses heureuses, avec des sourires et des baisers pour l'enchantement qui les délivrait du songe impur ; et les roses, pour chacune, devenaient à l'effeuillement ancien de leur virginité, le parfum et la vertu d'un baptême qui les revirginisait.
Le chœur des Magiciennes alors s'avançait au- devant delà scène, voilant d'un vivant rideau l'accomplissement du mystère qui tout à coup les égalait à leurs sœurs aînées, les fleurs immenses des vasques, les montrait s'enroulant aux volutes et aux spires d'une liane d'apothéose, reconquises à leurs voiles d'innocence que, du bout des doigts, elles entrouvraient sur leurs roses maillots de belles fleurs humaines, avec le frisson frêle d'un nuage vert d'eau aux mousselines des tutus, comme les corolles d'où jaillissait leur forme de femmes et de roses.
202 CLAUDINB LAMOOE
L'aphrodisiaque de ces voluptueux tableaux, aux mousseuses indiscrétions des nudités, aux caliipygies irritantes sous le soupçon des tuniques, le libertinage de ee grand déshabillèrent de kc figuration donnant aux figurantes et an coryphées l'air de femme» en peau? d'une bydrotérapie turque* leurs gtgottement* de jambe» grêles de trottina, montés aux assomptions des chorégraphies, leurs* ébat* die petits, animaux lascif» ei piaffante, allumaient la htacure de la salle. Mm, temte menue, la frimousse et la gentillesse agile des petites faunoct sous l'envoiement de sa robe de magicienne ouverte jusqu'à la ceinture, s'apercerait nue cotmoie par l'&chajtcrure d'un peignoir.
Claudine, dans l'affairement des derniers mois
d'hiver, n'arrivait à créer qu'une chanson, — huit couplets de Large, une bétasaerie eentimentake et graveleuse, l'histoire d'une petite tatlleuse de village écrivant à son amoureux, le fusilier Leonâdas Tapin, le fourmillement de son désir et de son attente.
Cette chanson, elle en préparait la musique et la diction, en dosait les effets avec le nuancement de finesse et de candeur, avec les condiments de drôlerie et de sensibilité qui dans son art salaient d'un rien d'égrillarderie blagueus* l'indication discrète de l'émotion.
Et la rogne,, encore une fois, rendait tout de suite célèbre l'indigeste rknaillerie de Lorge, ce retapage du vieux, poncif de la lettre de la payse au petit soldat nostalgique là-bas dans sa caserne. Elle allait la dire à ses soirs. d a Casino, la colportait aux soirées de musique de M B * de Hautfays, aux five o'cloek. de M m * Masser, aux réunions de lf" e d'Effrangés* la répandait à travers l'enthousiasme des spectacles à bénéfices et des fête» de charité. Pfaffein, qui s'était vanté de ravoir pour lien à son Cercle, lui pavait de sa poche «a gros cachet pour qu'elle y chantât six de se» chansons. D'autres Cercles la demandaient ; elle acceptait de chanter en matinées aux Mant&gnea-Busses.
Il Ini aima, cet hiver-là,, de quitter un salon pour monter dans la voiture des maîtres de la maison qui l'attendait au bas du perron, de là sauter à sa loge et y rester juste le temps de refaire sa tète, se mettant tout de suite après à dire en scène ses numéros et, sans changer de rôle, une pelisse aux épaules., grimper ensuite dans un fiacre qui la descendait vers minuit sous le porche d'an hàtel où elle avait promis une demi-heure da son répertoire.
En s'en allant, à travers les rires légers, les serrements de mains reconnaissants de l'adieu, des doigts lai inséraient dans l'échancrure du gant une bank-note.
Ce fut pendant les trois mois de la saison l'enfièvrement d'une vie qui, à de certains jours, lai prenait ses après-midis entières et ne la libérait qu'au recommencement du matin. Toute rompue»
sans voix, elle se traînait dans la nuit de son escalier, les jambes veules, se dégrafant dès le palier pour que Rosine n'eût plus qu'à lui ôter sa robe et lui passer son peignoir de nuit, ensuite s'abattait sur son lit de tout le brisement de ses huit heures de chansons pour l'amusement des épaules blanches et des habits noirs.
Un peu après le déjeuner, arrivait Chantavène. Elle s'était décidée à répéter presque chaque jour, travaillant avec lui son solfège pendant une demiheure, et au bout de la demie, s'asseyant à son tour au tabouret et piochant son clavier, toute rebroussée par bouffées contre la bonasserie du pauvre homme timide, lui criant :
— Sacré nom d'un chien, peut-on être cornichon comme vous, Chantavène... Faites-moi donc recommencer, vous voyez bien que je ne fais que des anicroches.
— Mais oui, mademoiselle, sans doute. Tenez, reprenons là.
Et battant la mesure du pied :
— Si, sol, la, mi, do... Bien, parfait...
Elle le congédiait ensuite, en le bourrant de petits cadeaux pour les petites Chantavène.
— Serviteur, mesdames.
Mais elle l'arrêtait sur le seuil.
— Dites donc, mon petit Chantavène, vous seriez bien gentil... M me Phar, la corsetière, m'attend pour deux heures... Vous lui direz que je ne peux pas, qu'elle vienne elle-même demain matin, un peu avant midi. Attendez donc, il doit venir aussi quelqu'un, je crois... Rosine 1 qui doit venir demain avant midi ?... Ah ! c'est juste, un petit monsieur pour une interview... Voyons, Chantavène, à quelle heure croyez-vous que je sois libre demain ?... Ah ! mais, voyez-le donc, il est là à me regarder, en tortillant son chapeau... Eh bien, ce sera pour demain trois heures. Je l'attendrai.
— Parfait, bien volontiers... Serviteur, mesdames. Elle le rattrapait dans l'antichambre.
— Ahl dites donc, Chantavène... Il y a aussi Ghaudieu, à qui j'ai promis d'aller poser cette aprèsmidi... Ça ne se peut pas, je suis trop patraque... Vous passerez lui dire que j'irai après-demain, n'est-ce pas ?
Et quelquefois, repentante de ses rebuffades les jours où elle le battait de petites claques sur les mains ou lui jetait à la tète ses musiques, elle lui disait à travers le geste de lui montrer sa joue :
— Ah I mon petit papa, vous n'avez pas de veine..'
J'ai encore une fois aies nerfs aujourd'hui... Eh bien 1 je vous pardonne, embrassez-moi.
Le dorlotement de passion de& grands publics la suivait dans ses auditions intimes, devenait l'émoi et la cajolerie des froufrous de jupes autour d'elle, Pénamourement des coins de salon où des femmes lui frôlaient les bras de la douceur de leurs ganta, goûtaient comme un léger fumet de vice à flairer son odeur tiède de rousse, chatouillées et toutes titillantes pour le sans -gêne de la gaminerie de ses mots. Leurs lettres, en des câlineries voluptueuses, des chuchotements de tendresses discrètes derrière les portes, se nuançaient de péché, effuaaient d'ingénus désirs et de troubles attirances.
M me de Hautfays surtout, dans ses billets, sa grisait d'une ardeur mystique et sensuelle ; ceUerci lui restait à l'appuiement des lèvres dont elle la baisait près de la bouche, dans la petite caresse des adieux.
Le mystère de la. vie de la Saint-Claire, de cette vie où, à part un vieil avoué de province arrivant deux foi& le mois et qu'elle appelait son oticle, aucun homme ne pénétrait, s'élucida. Sa liaison avec la marquise courait Paris. ; elles étaient aperçues ensemble au Bois, aux concerts, aux fêtes. Quelquefois, la grande lyrique se condamnait des semaines, devenait invisible, évanouie aux aliénées de son petit hôtel dans les verdures, cet hôtel aux rideaux clos et aux chambres en langueur d'une petite maisoa galante d'un autre âge. On constatait
que la marquise, très dévote, toujours occupée d'oeuvres évangéliques, se partageant entre de religieux flirts d'ecclésiastiques et des patronages d'artistes, prétextait vers le même temps des retraites, des départs, un séjour dams un de ses châteaux pour s' éclipser de la vie parisienne.
Ciaadine en arriva à soupçonner une chapelle d'amour clandestine, des rites d'amitié libertine et faisandée. La froideur de Saint- Glaire pour les hommes, l'absence d'un amant -connu dans le coûteux de «on train de princesse de théâtre, le petit vertige ordurier s'éveillant par moments de ses longues paix taciturnes dès lors s'expliquaient. Mais la silhouette du vieil oncle passant à la cantonade restait énigmatique.
— Àh I leurs aaletëB à toutes celles-là I dit-elle un jour à Poiron 1 Je les ai vaes l'autre jour se bécoter sur l'escalier de la Hautfay*... Et le plus drôle, c'est que Saint-Glaire n'apparaît jamais aux fêtes de la marquise... Au fond, ça n'est pas plus propre que la Touque avec la Bibi.
La philosophie gouailleuse de Poiron se déploya ;
— Dis que c'est la même «hose... Ah 1 ma pauvre Claudine, tu trouves encore la candeur de t'étonner, toi... Mais c'est ainsi d'un bout à l'autre de Paris. Des femmes qui n'ont pas d'amants gardent leur vertu pour une amie... Une femme s'aime bien mieux à travers une autre femme parce que 1° c'est de l'adonisme de soi-même, ce culte-là, 2° il n'y a
pas l'incompatibilité des sexes comme entre l'homme et la femme ; 3° cette adullérette se conjugue à la première et à la seconde personne sans le danger de la troisième qui est l'enfant... Mais il y a des degrés... La Touque, c'est le bouiboui, la marquise, c'est le Conservatoire... Et remarque comme c'est intelligent, il y a là un vieux qui arrive pour maintenir les bienséances. Moi, vois-tu, je crois bien que ça pourrait être un mari, un mari qu'on tire du coin périodiquement... Car enfin, elle a été mariée, cette Saint-Claire, qui s'appelle Brugnon, et on n'a jamais dit que son mari était mort.
Saint-Claire, à trois jours de là, arrivait voir Claudine. Elle s'abattait dans un fauteuil, avec son dégingandé de gestes, ses grandes mains maigres pendant au bout de ses longs bras qui, à la scène, se mouvaient en belles plastiques.
— Ce que je m'embête 1 J'ai là un vide, un vide... Dites donc, madame Lamour, vous seriez bien aimable de me tirer les cartes... J'ai 4eê ennuis, oui, de l'argent qui ne vient pas.
C'était, dans ses torpeurs, à peu près l'unique secousse de sa vie, cet argent qui à ses fines lèvres pâles, quand elle en . parlait, faisait monter une bruine de sang frais et remuait d'un petit tremblement des paupières son dur visage de juive avare, mettant ses épargnes de sous en papillotes dans des cachettes.
Madame Lamour, éveillée à sa passion de l'in-
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connu des tarots, alla prendre le jeu dans le tiroir.
— Le grand jeu, pas, madame Lamourî
— Coupez... Mais non, pas de la main gauche... Les gens mariés, c'est de la main droite... Et qu'estce que vous me donnerez si je vous le fais, le grand jeu?... Tenez, ça sera une discrétion.
— Une discrétion, oui.
— Bon... voilà mes vingt et une cartes.
Et promenant le bout du doigt sur les cartes en cercle, M me Lamour se mettait à compter.
— Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept... La dame de carreau, c'est vous... Une, deusse, trois, quatre, cinq, six, sept... Tiens, il n'y a pas d'homme dans votre jeu... Attendez, la dame de trèfle, une dame noire, une amie qui joue un grand rôle dans votre vie... Une, deusse, trois, quatre, cinq, six sept... Le neuf de carreau, vous recevrez de l'argent
Saint-Glaire s'émut.
— De l'argent... Ah 1 bien, je suis heureuse alors... Quant aux hommes, je suis comme Claudine, ça ne me dit rien.
— Oh I moi, fit Claudine un peu méprisante, agacée par la comparaison qui l'égalait aux pratiques de leur secret libertinage... Non, vrai, ce n'est pas la même chose.
D'un mouvement circulaire, M mt Lamour rapidement raflait les cartes. Ellf les battait, les faisait couper, cette fois disposait en croix les vingt et une cartes qu'elle tirait du jeu, et de nouveau elle comptait :
— Une, deosse, trois, quatre, cinq, six, sept.*. Tiens, eneore la dame de trèfle.
Puis cueillant Tas de pique :
— Oh ! oh 1 mais voyez donc... L'as de pique !... Et vous savez, ça signifie amour malheureux.
— Qu'esl-ce que vous me difces-là, marne Lamour ? s'écria la Saint-Glaire en s'agitent dans son fauteuil.
— Mais, oui... Une, deusse, trois, quatre, cinq, six, sept... vous vous brouillerez avec votre amie... C'est le grand jeu, hein, qu'il vous faut... Alors, je vais faire les petits paquets... A» de carreau, une lettre... La dame de pique... C est votre amie, la dame brune, qui vous l'écrira... Du pique, mauvaises nouvelles... Tiens, le neuf de cœur... Une réussite. Vous vous remettrez ensemble aprèsune querelle.
— Madame de Hautfays, insinua Claudine.
— Oui, fît Saint-Glaire, retombée à son impassibilité, Bans un pli du visage pour ce nom qui ébruitait sa liaison avec la marquise.
Claudine, nerveuse, sentit se démanger ses griffes àe chatte.
— Oh ! celle-là... Dites-moi, Saint-Claire, est-ce qu'elle vous attrape aussi dans les coins pour vous baiser la bouche comme un homme? Moi, tous savez, je ne *«is pas de cette paroisse-là.
La chanteuse se pmça les lèvres et tout à coup riant, les yeux durs et froids :
— Mais je vous assure qu'elle est tout à fait char-
mante, U mê de Hautefays. Oui, c'est vraiment une très bonne amie pour moi.
— Et voilà, fit M" - Lamonr en ramassant les cartes, étes-voos contente, ma petite madame •Saiwt-Olair?... Ce serait un louis pour une autre, vous savez.
« Moi aussi, je voudrais te faire ta binette, ma petite Glaudinette. Pas pour 1e Salon, le voisinage de Cfturadieu me tuerait, maïs pour une exposition cbefc Boussod «t Valadon. Viens aussitôt que tu pourras. Et puis, je t' apprendrai Bur ton scheffield de Rosarès quelque chose qui t'amusera.
« Ton Poiron. »
Sa curiosité ramenait,raprès-mid1 même de l'envoi du petit bleu, à l'atelier du boulevard de Clichy, une soupente de photographe au bout d'une terrasse entre deux toits, avec l'ouverture d'une trappe au haut d'une échelle de meunier et qui, sur cette plate-forme en plein air, dans le raffalement des fumées de cheminées, donnait l'illusion de grimper aux hunes d'un navire.
— Es-tu là, Poiron? cria-t-elle du dernier éche-
212 CLACDIN8 LÀMOUR
Ion, n'osant se risquer toute seule dans le coup de vent qui souillait à cette altitude.
11 arrivait lui tendre la main, la hissait jusqu'au zinc gondolé de la terrasse : delà, en se retenant à la rampe de bois ramusculée d'un cep de vigne-vierge, elle put apercevoir comme au fond d'un puits, avec des rampants de toits pour margelles, le grouillement d'une fin de marché à vau les trottoirs, les éventaires des camelots, les roulottes des marchands de saison, le scintillement humide de la marée dans les maniveaux, le rose de l'éventrement des lapins ouverts en croix et brandillant au poing des vendeurs.
C'était une des joies de Claudine, la petite peur de se griser là-haut, toute secouée de vent, de la lumière et du bourdonnement de Paris. En s'enfermant dans l'atelier les jours de gros temps, ils avaient la sensation d'être séparés du reste du monde, perdus sur un radeau aux écumes des hautes eaux .
Cet atelier ? Une cambuse en bois, ajourée d'un lanterneau au vitrage rejointoyé de papier, méandre de la salissure des rigoles d'eau à travers les suies ; une cambuse peinturlurée de vert poireau à l'extérieur et charbonnée en dedans d'écrasis de fusain, de croquades de Poiron ébauchant sur le raboteux des planches ses dessins pour les feuilles à gravures, d'écritures de légendes faites de mots surpris à la rue et griffonnés là pour mémoire ; une cambuse
qui, avec ces notations de la vie roulant en bas, avait l'air d'une chambre d'entomologiste épinglant au mur le butin de ses chasses. Pour meubles une table chargée de crayons, de rouleaux de papiers, de journaux, l'éraillure d'une moleskine de divan encombré de portefeuilles, des pliants, un fauteuil, un chevalet, dans l'angle un poêle en fonte. Poiron logeait au cinquième, sous l'échelle.
— Oui, dit-il en déblayant un coin du divan pour l'asseoir, je voudrais faire de toi un pastel ,pas comme celui de Koyat, rien qu'une tète, cette fois, mais qui serait la vraie Claudine... Oh ! pas d'huile, c'est bon pour les fritures de Passelecq... Quand je penne que ce croûtard-là t'a mise en robe de scène sur un fond de Gobelins ! Tu as l'air d'un papillon sous verre... Quant à Ghaudieu, celui-là est bien, après Bouguereau, le plus sale confiseur que je connaisse... Tu n'en sortiras pas vivante, ma fille, il va t'emmarmelader dans ses jus et ses sirops... Vois-tu, il te faut à toi des tons de lumière et de soie de Chine, des tons qui jouent l'arc-en-ciel, la nacre des coquillages, qui aient ta fleur de peau, les dessous roses de ton sang... Des piments finements pulvérisés, légers, volatiles... de la poussière de Paris dans un rêve... Quand veux-tu commencer?
— Mais tout de suite... Seulement ne va pas me prendre trop de séances. Je pourrais pas... Ah 1 Poiron, quelle vie 1 Je n'aurai bientôt plus le temps de changer de chemise !
— Ta viendras cinq ou^six fois... ôeotii, hein? J'ai justement là un châssis tout prêt.
D'un coup de pied, il envoyait routa* le chevalet au milieu de l'atelier, emboîtait te châssis, prenait sue craie.
— Et Etosarès ? fit dandine négligemment, en tapotant les plis de sa robe à «es jambes.
— Àh ! c'est vrai, Rosarès. Eh bien, voilà... C'est lui qui fait le lutteur masqué à la Foire aux pains d'épîces. Mais oui, le tombeur d'Akides dont parlent les journaux !.... Tourne un peu la tète, encore... €'est ça,.. Oui, ma «hère, c'est ton laid ténébreux en personne.
— Comment, vrai ?
— Lui-même. Laquem le tient de son gigolo...
Mais non, tu baisses le nés... Parait qu'il a tombé l'autre soir le Petit Bordeaux, un roublard qui n'avait jamais touché... On lui a offert de venir lutter à l'£den, avec Toison-d'Or et les lutteurs de la troupe, mais il ne veut pas, il lutte pour l'honneur. On le dit très bien en maillot noir, un maillot qui lui va des pieds à la tête.
— Mais alors, s'écria Claudine en s'agitant toute rouge sur le divan, cet homme-là veut donc être tous les mystères à la fois ?
— Si oe n'était que cela... Mai*, crédié, ne bouge donc pas... Tu ne tiens pas la pose un instant... Rosarès^ figure-toi, c'est toute une légende. Laquem s'est mis en tête de faire une enquête. Roilly, qui
CLAUDINE LAWODR fctfr
est le cousin du préfet de police, a travaillé de son côté... Eh bien, figure-toi...
En massant les dessous du portrait de frottis jaune paille très tendre, Poiron lai révéla un Rosacés inédit. C'était originalité du sport d'un homme dv monde passionné de sa force, merveilleusement seupJeà tous les exercices du corps, d'une puissance musculaire de félin et d'une finesse nerveose de singe, grimpant une nuit d'incendie à l'aide des genoux et des poignets le long d'une façade jusqu'au second étage d'où, par une échelle, il descendait un ménage de vieilles gens, arrêtant un midi aux Champs-Elysées l'emballement furieux d'un cheval, pariant un jour au comte de Bloussoff qu'il dépasserait au bout d'une heure le galop de sa jument et sur la route de Versailles gagnant son pari, nageant à travers les minuits de Paris, par volupté de l'enveloppement ténébreux des eaux, ses deux heures de Seine, souffletant un sorr en pleine rue un monsieur qui invectivait une fille et se battant ensuite à Pépée avee Pinsulteur, qui! blessait.
— Crois-tu hein T s'exdamaït-elle, les yeux ardents, au bout du dévrdement de ce chapelet d'anecdotes... Epatant, ce Kosarès !... L'homme masqué surtout...
Un rire de blague lui monta aux dents :
— Vraî r ça ne le change pas:
— Tu Tas dît... un domino qui se met en maillot.
216 CLAUDINE LAMODR
Encore une fois Poiron était obligé de la rappeler à la pose. Elle se raidissait, demeurait un petit temps immobile, tout à coup levait le nez :
— Dis donc, Poiron, j'oubliais... Senevez, du concert Marigny, m'offre cinq cents de cachet pour jouer Tété, deux fois la semaine.
— Mince !
Il caressait d'une touche de rose gras les pommettes du portrait, ajoutait :
— Maman Lamour va donc pouvoir enfin se payer du coupé.
XXXVT
— Mais entrez donc, monsieur l'abbé, il y a là des dames qui ne demandent pas mieux que de participer à vos bonnes œuvres.
Et soulevant la portière, elle poussa dans sa petite assistance de visiteurs du jeudi l'abbé Gottin, arrivé quêter pour ses asiles de filles-mères dont il était le fondateur, un vieux prêtre remuant et ascétique, des yeux en clous d'acier sous Tébouriffement velu d'une taroupe couleur toile d'araignée, la caroncule massive d'une verrue jouant à la joue près du nez, et qui, dans l'usure luisante de sa soutane
CLAUDINE LAMOUB 1217
élimée et ses larges souliers carrés, avait l'humilité d'un vicaire venu des campagnes.
— Je suis vraiment confus, mesdames...
Il s'inclinait, précipitait de petits saluts, son chapeau à deux mains contre sa ceinture, souriant d'une grande bouche mince et dure.
Madame de Hautfays fit un pas.
— Oh ! monsieur l'abbé, nous sommes d'anciennes connaissances.
— En effet, madame... Je n'oublierai jamais laide précieuse que vous avez apportée à nos pauvres sœurs dans l'affliction.
Sa petite taille en sarment noueux se redressa, il plissa les yeux, considéra les têtes Tune après l'autre, très maître de lui, raidi en sa passion de charité militante, prenant possession de son auditoire dans l'acèrement scrutateur des prunelles. Son sourire à présent voltigeait, insinuant et spirituel.
— C'est bien monsieur l'académicien Fouret crue j'aperçois ?
Et se tournant vers Claudine :
— Oh ! bien, mademoiselle, vous avez chez vous les plus hauts esprits et les plus nobles âmes de notre cher Paris... Je ne m'attendais pas à une pareille fortune, c'est Dieu qui m'a conduit certainement.
Ses lèvres s'effilèrent, ne furent plus que le liséré d'une estafilade violâtre dans les os de la face ; il se conféra subitement l'air madré et froid d'une sorte d'avoué de la Providence, traitant une affaire qu'il
218 CLAUDINE LAMOUfi
sentait aboutir à travers les respects et la bienveillance des visages,
— Nos frais sont immenses... Rien qu'à nos courtiers, à nos raccoleurs de pauvres filles-mères nous payons déjà cinq francs par brebis qu'ils nous amènent... Ah ! je sais, cela vous étonne; mais nous faut des chiens de berger pour suppléer à la paresse des âmes. Et puis, le bu t ne sanctifie-t-il pas tout ? Nous sauvons des âmes en détresse. C'est le salut qu'elles trouvent chez nous... Nous leur élevons leurs enfants, elles s'engagent à rester chez nous au moins trois ans. Sur les trois francs de salaire que nous leur allouons nous prélevons seulement la moitié pour leur nourriture, leur blanchissage, Télève des petits, n'est-ce pas admirable? Et à leur sortie, elles reçoivent encore une petite dot, nous cherchons à les placer chez des personnes r ecommandables... Ah ! monsieur l'académicien, si le prix Montyon jamais pouvait s'égarer jusqu'à notre œuvre, ce serait un joli capital placé en Dieu... Dieu vous en ferait la rente.
A mesure, une légère roséole lui échauffait les joues ; ses yeux se minéralisaient d'un éclat dur de pierres fines dans l'enchâssement d'un reliquaire à tète desaint gothique ; l'ardeur de l'apostolat descendait au pétulement de grosse mouche de sa verrue.
Et il mêlait les chiffres aux paroles chrétiennes, feur ouvrait son grand-livre, déplorait un déficit annuel avec la lucidité et la correction d'un comptable
sûr de ses écritures. Il évitait tout appel direct à leur miséricorde, mais finissait par se l'attribuer dans cette parole diteen douceur et en conviction infinies : , — Ah ! elles seront bien heureuses ce soir, nos pauvres filles, quand elles apprendront du Comité ce que vous faites pour elles 1
En un élan, la baronne d'Effanges et M ae de Hautfays souscrivirent chacune cinq cents francs qu'elles le priaient de faire toucher le lendemain.
— Soyez toutes remerciées... Vous êtes dans nos sociétés perverses les cimes où s'attarde le rayon divin, reprenait l'abbé. Ah! je sais bien où je m'adresse, — les disques tournoyants de son regard virèrent vers Claudine — je savais que vous ne fermeriez pas votre porte à Dieu qui vous fut libéral et vous prodigua le talent et la gloire.
Un murmure traîna, un applaudissement discret à ce grand cœur évangélique. Très simplement la divette alla prendre dans un coffret deux billets décent francs.
— Tenez, monsieur l'abbé, joignez-les au reste...
— Ah oui, bien heureuses ! dit l'ecclésiastique en tirant de sa poche un gros portefeuille graisseux et y glissant les papillotes. Soyez sûres que vous serez toutes bénies ce soir.
Des évocations, un lointain d'images, à la senteur d'encens finement montée du remuement des plis de la soutane, ressuscitèrent en la mémoire de Claudine.
— - Ah ! monsieur l'abbé, j'ai gardé la vision d'une
église quelque part, d'une blanche chapelle vue toute enfant... Oui, des communiantes en robes blanches, une peinture de bon Dieu sur l'autel, très doux, sonnant dans sa barbe, avec des yeux couleur de paradis, je ne sais pas, des yeux où Ton voyait à travers tourner les étoiles, des yeux de musique de violon... Oui, c'est ainsi qu'ils réapparurent.. . Etait-ce bien ainsi?
Elle s'évanouit un instant aux ombres intérieures. Pois, derrière le battement de ses cils, un autre souvenir passa.
— Ah ! ma communion aussi ! Figurez-vous, monsieur l'abbé, je m'y étais préparée comme une petite sainte, je ne mangeais plus, je passais des heures en prières... Mais voilà que le matin môme, en allant à 1 église.je vois un prêtre qui pissait, contre un mur... Ça ne m'est plus sorti de la tête, ça a tout gâté, En communiant, j'ai repensé au prêtre, j'aurais voulu mourir... Voyez-vous, ça a été la grande désillusion de mon enfance.
Et la gaminerie de l'histoire qu'elle racontait sérieusement, avec une crudité de mots faisant inopinément remonter de l'éveil d'un prestige candide l'incorrigible Claudine des hardiesses de son vocabulaire, tout à coup amenait au visage amusé des dames la contrainte et le pincement d'un sourire qu'elles arrêtaient au coin de la bouche.
— Nous sommes de pauvres hommes, de très pauvres hommes, murmura l'abbé, gêné, redevenu,
CLAUDINE LAMOUB 221
à travers les petits saints dont il battait en retraite, le vicaire de la charité entrant humblement quêter chez la chanteuse fin de siècle.
Elle l'accompagnait jusqu'au palier; mais là l'œuvre le ressaisissait. Les yeux injonctifs et doux, d'un chuchotement lent de confessionnal, comme s'associant pour un providentiel dessein à sa vie de péché et de perdition, il se risquait à une dernière pétition :
— Ah! mademoiselle, si j'osais... Nous aurons bientôt un concert au profit de nos chères filles... M me Oaron, M me Deschamps, M. Ooquelin ont déjà accepté. Votre nom sur l'affiche serait un succès. Pouvons-nous espérer ?
Leurs voix s'attardèrent ; puis la porte battit ; elle rentra, leur dit en riant :
— Dame ! je n'ai pas voulu décourager le bon Dieu... J'ai accepté comme les autres. Mais tout de même c'est drôle : les curés me demandent à chanter pour leurs histoires... 1
Quatre poses chez Poiron faisaient venir au bout de l'affleurement des touches de pastel, dans un léger nuage poudroyé de veloutine, dans la clarté
222 CLAUDINE LAMODE
grasse et pulpeuse d'un cœur de rose-thé, l'artificiel et le mousseux de sa tête des soirs de grimage.
Un duvet d'ombre dorait la malice du retroussis des lèvres, son rire de mime ingénue et hardie ; elle avait, sous le bleu électrique du front, vaporisé comme par de lointains électrophores, les clairs yeux pétillants d'une ménade dormant au clair de lune. Les pommettes, dans le crépitement du maquillage, se vermillonnaient d'une chaleur de sang, semblaient s'allumer aux rousses broussailles des cheveux.
Poiron avait réclamé une dernière séance. Et une après-midi, ennuyée d'une scène avec M me Lamour qui, la veille, s'était horriblement grisée à un punch de concierge, la chanteuse devançait l'heure fixée pour la séance, grimpait à pied le boulevard de Clichy.
Poiron n'était pas à l'atelier : elle redescendit les cinq étages, se retrouva à la rue avec le désœuvrement de l'heure qu'il lui fallait attendre. En tournant l'angle du boulevard, elle aperçut un bout d'avenue, des boutiques funéraires, des chantiers de pierres tombales. Des silhouettes en deuil s'enfonçaient derrière les clôtures du cimetière.
— Tiens ! Lentéry est là quelque part, pensa-talle.
Elle acheta une touffe de violettes, s'engagea dans les allées.
C'était tout au fond, dans un coin de sépultures
CLAUDINE LAMODR 223
vagues, aux tertres la plupart Bans croix bosselant les niveaux du terrain, découpant leurs étroites bandes comme des planches de maraîchers, le souvenir d'un de ces pauvres remblais dénudés et anonymes parmi le faste des mausolées. Elle y était venue il y a six ans pour la dernière fois avec trois sous de roses, un petit bouquet de misère où elle avait mis un gros baiser triste pour le bon cœur d'ami resté vivant à travers la pitié de sa mémoire.
A petits pas pressés elle longea des architectures, vira à des tournants de rues dans cette cité funèbre et paradoxale, s'orientant d'après des tombeaux qu'elle reconnaissait.
Tout d'une fois, les chemins s'embrouillèrent, elle se trouva perdue dans le carrefour des stèles et des grandes tables de marbre. Un des gardiens causait avec des maçons à mi-corps engloutis dans un caveau.
— Lentéry, monsieur, pourriez-vous me dire?
■*- Lentéry... Lentéry...
Il répétait le nom, feuilletait le registre de ses souvenirs, l'interrogeait ensuite sur la date de l'inhumation, la profession du défunt.
— Lentéry, voyons... Il y a bien là, dans l'avenue, quelque chose comme ça... Un charcutier.
— Hais non, un poète.
Il leva les épaules, déclara qu'il ne se rappelait pas, et comme, de son petit claquement de talons
224 CLAUDINE LAMOUE
6ur les pierrailles, elle repartait, il la rattrapa.
— Attendez donc, tous dites huit ans... C'était au fond, mais on a déblayé : il y a maintenant une perpétuité dessus.. . Vous verrez que ça a beaucoup gagné.
Elle resta saisie, les sourcils remontés, un petit tremblement à la main dont elle tenait sa touffe de violettes.
Mais du bout de sa canne il lui indiquait une des avenues, lui recommandait de tourner à droite, puis à gauche.
Et avec un serrement de cœur, les yeux un peu troubles, elle se mettait à chercher les voies qu'il lui signalait.
— Mon pauvre Lentéry... Si bon, si doux... Ah ! le pauvre ami I
Maintenant, elle se souvenait.
Oui, c'était par là, derrière le monument où un mystérieux génie, accroupi en prières, appuie sur son visage, de ses mains cachées sous les plis des draperies, le symbole des voiles attestateurs de l'absolue disparition. Elle regarda le nom du dédicataire de ce suprême et orgueilleux hommage, lut : Ponsavon, ancien industriel.
Une colère monta:
— Ah I le misérable... A-t-ildû flouer son monde, celui-là, pour avoir une pareille maison... Et Lentéry, lui, plus même son petit morceau de terre !
Enfin elle débouchait dans un espacement de se-
pultures closes de grillages, parmi de petits jardins d'où s'érigeaient des pyramides et des sarcophages.
Les tertres avaient disparu, d'ostentatoires maçonneries peuplaient l'ancien abandon de la solitude où avait dormi le bon ami.
Elle conjectura l'endroit, revit en pensée la petite levée de terre et subitement ses sanglots partirent, elle jeta son bouquet entre deux tombes sur l'étroit couloir de sable nu qui les séparait.
— Mon pauvre Lentéry... Mon pauvre Lentéry... Ils ont jeté tes os comme ceux d'un chien !
Elle demeurait là tout un temps, les yeux attachés au secret de la terre, voyant se lever d'elle le triste visage du bohème famélique, son sourire d'yeux pâles, d'un bleu de fleur de lin, par-dessus le frétillement du tic qui, aux rares heures joyeuses, lui chatouillait les ailes du nez.
Ah ! oui, son pauvre Lantéry ! Gomme il était oublié ! Il n'y avait plus qu'elle qui pensât encore à lui ! Elle le faisait revivre à travers cette chanson du Trottin qui l'associait en sa vieille camaraderie à ce qu'elle-même mettait de sa propre vie d'ancienne batteuse du pavé dans l'apitoiement de ces rimes mélancoliques.
Et tout à coup, dans la sincérité de son affliction, passa le petit refrain : Au loup, au loup ! Elle se mettait à te fredonner à mi-voix, puis plus haut, comme s'il était encore là pour l'entendre, et inconsciemment, à travers le rappel des soirs frivoles,
il lui venait le geste et le mouvement de tête dont elle le disait en scène, ce cri doucement apeuré du refrain.
La souffrante image restée en sa mémoire s'effaça, elle n'aperçut plus, dans l'évanouissement en elle du bon Lentéry, derrière les marbres et les grés mortuaires, que des mains tendues, la fête des bravos et des bouquets.
-r Ah ! mon petit Lentéry, si tu pouvais me voir maintenant... C'est ça qui l'épaterait !
Sa tristesse, la piété de son culte d'amitié s'en allèrent ; la vie rentra, orgueilleusement souffla par la petite porte un instant ouverte à la mort.
Et, dans le silence de l'avenue, sentant que son cœur n'était plus présent, elle se pencha à demi, dit à travers un sourire aux poussières du poète sous la terre :
— Adieu, mon pauvre vieux !
Ensuite elle se jetait à travers la cohue des tombes, marchait quelque temps au hasard, respirant l'odeur de plâtre frais, de bois pourri et d'immortelles qui se volatilisait au soleil dans l'air très doux, mêlée à des senteurs déjeunes feuilles, à un fleur subtil de décomposition.
Un médaillon, sous la chevelure de fins sarments d'une vigne vierge, l'arrêta : elle déchiffra un nom d'actrice rongé par les lichens, mangé d'ans. Et des talents, de vieilles gloires, des ombres qui comme elles avaient eu leur heure d'adorations et de suc-
CLAUDINB LAMOUR 227
ces, des grâces expirées de filles de théâtre et d'amour se levèrent des bosquets comme de petits fantômes si lointains, furent, parmi les arômes légers du printemps, comme une essence qui monte, se dissipe aux haleines furtives du vent.
— Ah! les pauvres mortes... Les pauvres poupées !.. Un peu de bruit et c'est fini !
Une peine molle l'affadit, elle se vit elle-même derrière un étroit grillage, sous les lierres. Rosarès un peu de temps lui apportait ses trois sous de violettes, puis Poiron une fois arrivait, longtemps après, ne savait plus lire son nom au bas de l'usure du médaillon.
— Ah 1 Rosarès, Rosarès ! viendra-t-il seulement?
En une minute de vraie désolation, elle se pleura toute abandonnée, perdue à l'oubli de la terre. Des ripes de maçons, monotones, éternelles, en tous sens stridaient comme les cigales de la mort. Une fraîcheur, le frôlement de l'illusion d'une bouche à sa nuque remua ses frisons.
— Une poupée, une pauvre poupée que personne n'aura aimée, qui n'aura aimé personne...
Jamais elle n'avait autant désiré la présence de Rosarès. Elle lui eût pris les mains, elle lui eût dit :
— Mais aimez-moi donc, faites donc que je vous aime.
Et comme elle quittait la tombe sous laquelle dorloteusement elle s'était regrettée, de nouveau • sa
pensée dériva vers Lentéry. Il était parti tout seul pour le champ, n'ayant qu'elle et Poiron derrière les lanternes de son corbillard, une après-midi neigeuse de décembre.
Elle revit les trottoirs blancs, les petites sépultures blanches, la bière que les valets descendaient et qui, tout de suite, s'enneigeait aussi. Personne n'était venu ; les amis n'avaient pas quitté la brasserie. Ah ! oui, le morne et le triste de cela !
Elle se conceutra, raidit son effort à se rappeler la drôlerie du tic dans ce visage exténué de Pierrot macabre. Mais la grimace du petit plissement joueur de la peau se dessinait mal au bout du titillement de la joue et du nez dont elle se prenait tout à coup à mimer la fébrilité de cette pinçade nerveuse.
Elle continuait en pressant le pas, s'emballait à cette poursuite dé la ressemblance qui devenait comme l'étude de l'attrapade d'une expression qu'elle eût cherchée pour une de ses chansons à elle. Et enfin, au moment de quitter l'enclos, en passant devant les chalets de l'entrée, elle trouvait la forme exacte de tic, plissait coup sur coup le nez sous sa voilette, s'interrompait pour rire et recommençait.
Elle consulta sa montre : elle était en retard d'une demi-heure.
— Si jamais on me repince à fourrer le pied lèdedans ! se dit Claudine en se remettant à trotter vers le boulevard de Clichy.
Un coupé, que Claudine à présent louait an mois, la débarqua avec Rosarès dans le ronron sommeillant d'une après-midi de la foire au pain d'épices. C'était une idée à elle, la passade d'un caprice lui venant dans le dépit d'un jour où quelqu'un lui apprenait le retour de Xanrailles et son coup de passion imprévu pour Bluette Canon dont il faisait sa maîtresse.
— Si nous allions voir les lions de Pezon, hein ? Ça me calmera les nerfs... Non, mais vrai, cette fille qui me vole à présent mes amants après m'a voir volé tout le reste ! Elle démarquerait mes chemises I D'ailleurs, n'étes-vous pas un héros là-bas, vous qui êtes un héros de toutes les manières?
Rosarès avait haussé les épaules.
— Je n'ai rien du caniche, je vous assure... Je n'ai que le revers des médailles dont peut-être vous m'attribuez l'ambition. Et ce revers, c'est beaucoup de dédain pour l'humanité.
— Alors c'est par dédain de l'humanité que vous sauvez les gens, vous ?
230 CLAUDINE LAMOCR
— Par pur sport, ma chère... C'est une question d'entraînement... Je m'habilue à m'obéir.
Une torpeur de sieste derrière les barreaux, dans le silence des travées, accroupissait l'ennui lourd des bétes, leur regret des océans et des déserts. L'ours blanc, avec un dandinement de sa tête plate aux rouges yeux hagards des fous criminels, tassé sur les reins, se balançait comme en un bercement de sommeil. Un grand lion nubien, seul en sa cage, allongé, les pattes raides, dans l'attitude des sphynx, soufflait à petites haleines courtes, gonflant et cavant coup sur coup le battement de son flanc roux.
A côté, la lionne, une patte en travers d'un des lionceaux, les prunelles fermées, léchait voluptueusement de sa langue rose, avec un bruit de râpe, le poil d'un autre lionceau aplati tout inerte, d'un étirement long de peau de tapis. La panthère noire, tournée en boule, la tête dans les pattes de derrière, par moments vagissait, un petit miaulement plaintif et bref qui revenait comme le mal d'une peine sourde et qu'elle n'achevait pas. Des tigres, roulés sur l'échiné, les pattes en l'air, avec le retroussement des babines à leurs crocs, semblaient morts. Et seulement un peu plus loin, brouillée par les rais des barreaux qui doublaient ses zébrures, en un aller et retour de mécanique, une forme très vite continuellement se déplaçait, la hyène.
Les singes, pendus par la queue aux traverses
des cages, accouplés et s'épuçant amoureusement dans les coins, surtout amusèrent Claudine de leurs petits visages nostalgiques et séniles aux regards de fiévreux, de leur air dolent d'enfants ou de très vieilles gens malades.
Un des singes, traqué par le pourchas furieux d'un singe plus gros, tout à coup se mettait à rebondir, d'une élasticité de balle en caoutchouc, s'accrochant aux cintres, se rejetant aux barreaux, fuyant en des sauts éperdus, des trajectoires enragées. Les autres singes à leur tour se lançaient nerveux, trépidants, des crissements de dents au clair dans le froncement des mufles.
Bientôt toute la loge s'assourdit de leurs glapissements. Les tigres se détendirent, regardèrent à travers les grilles de fer en dilatant leurs yeux cerclés d'or. Le laborieux ours morne, mis en goût de carnage, sortit la pointe pâle de sa langue et s'imprima des pendiculations plus énergiques. Brusquement, le grand lion se leva, rauqua par trois fois caverneusement.
Puis le hourvari des singes, en traînées de petits cris souffreteux vers les fonds, s'apaisa. Tout d'une fois la taciturnité des bétes recommença ; on n'entendit plus que le grattement d'un tigre raclant avec ses ongles les taches de sang du plancher.
Ils revinrent au lion, haut sur ses pattes, les prunelles magnétiques sous un lent battement des paupières. Une idée folle traversa la tête de Claudine.
Elle regarda Rosarès du coin de l'œil en riant :
— Vous n'entreriez pas là.
— Donnez-moi cette fleur, dit-il en avançant la main vers une rose qu'elle portait au corsage.
Un tigre se ruait du fond de sa cage sur un des valets qui passait. Elle fit un pas. Quand elle se retourna, Rosarès avait disparu. Un grand battement de cœur lui coupa la respiration ; elle cria :
— Rosarès !
Mais ses yeux, instinctivement, se rivaient à la grande figure triste du lion.
Un fracas de barres relevées soudain retentit, la porte béa. Rosarès, droit, souriant, sa haute taille serrée dans sa redingote, la rose aux doigts de sa main gantée, de l'air dont il lui arrivait en visite, »e dressa sur le noir du couloir.
Le lion se raidit ; ils se regardèrent.
Et à travers l'effroyable peur qui à présent la retenait là, toute blanche, sans un cri, les dents claquantes, il se levait en Claudine, devant cette témérité dédaigneuse, la drôlerie de courage de la jolie histrionne qui domptait les publics. Très vite elle passait sous la barrière, s'avançait jusque tout près des barreaux et avec le balancement de sa petite tête aux épaules, se mettait à chanter au lion Le trottin.
La porte battit, elle ne vit plus que l'énorme béte rouge, se sentit mangée de son souffle comme d'une brûlure. Ensuite le sens l'abandonnait, elle tombait à la renverse.
En revenant à la vie, elle aperçât Rosarès penché et loi tamponnant doucement les tempes. A travers une crise de larmes, elle lui disait :
— Vous êtes là... C'est bien vous... Ah, mon ami, tous m'avez fait mourir. ..
Il se mit à rire :
— Quelle folie t Je m'étais commandé de sortir de là comme j'y étais entré... Et vous voyez, j'en suis sorti.
— Mais cette horrible béte aurait pu vous dévorer I
— Bah ! je serais resté dans votre souvenir, vêtu de pourpre comme un empereur... Ça vaut bien la vie...
— Et puis, ajouta Rosarès en se reprenant à rire, peut-être vous seriez-vous rappelé l'histoire de la panthère... A prix d'or vous vous seriez payé la peau de ce lion... C'eût été gentil de dire à vos amis du jeudi avec négligence : c Cette peau, vous voyez bien, eh bien! elle me rappelle l'histoire d'un homme qui, sur un signe de moi, est entré dans la cage d'un lion. Et voilà ce qu'il en reste de cet homme, la peau de la béte qui l'a mangé.
Elle lui appuya son gant aux lèvres.
— Non, taisez- vous... Ne suis-je pas assez punie comme cela ?... Ah ! Rosarès, comment vous faire oublier ma sottise ?
— Mais il n'y a eu là rien que de très naturel de votre part... Si les femmes nous en demandaient un
peu plus, de ces sottises-là, nous ne serions pas les lamentables ganaches en qui se meurt jusqu'au goût de l'imprudence. Qui donc, si ce n'est la femme, serait encore capable de nous enseigner le mépris de la vie î
La rose légèrement voltigeait à sa main, dans le murmure dédaigneux et léger dont il semblait railler la gravité de la pensée de la mort.
— C'est à moi, à présent, de vous la demander, dit Claudine en la touchant des doigts.
Et d'un attendrissement qui lui pinçait un peu la gorge, passionnément monta, dans un sourire, la caresse de la voix dont elle soulignait ce soudain élan :
— Allez, elle ne s'effeuillera pas, celle-là... Elle restera toujours pour moi la rose qu'aurait pu rougir votre sang.
XXXÏX
Son engagement au Casino expirait ; Marigny n'ouvrait qu'aux lilas,en mai. Il advenait à Claudine, pendant l'intervalle, une paresse jouisseuse à se détendre des corvées de l'hiver, une volupté de son
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corps à s'attarder au lit, à traîner jusqu'au soir sans corset en des nonchalances mal éveillées.
Lorge, un matin, vint lui proposer une chanson nouvelle pour son début à Marigny. Elle s'effara à l'idée des fatigues de cette création, toute prise d'une langueur de repos, éprouvant le besoin de se payer un peu de bon temps, de vivre un peu pour elle. Elle lui dit :
— Pas maintenant, mon petit Lorge, je vous en prie... Plus tard, tout ce que vous voudrez... Ah ! si vous saviez comme je suis lasse ! Je voudrais m'en aller de moi, ne plus me réveiller avant un petit temps... J'en ai mon soûl de n'être toujours qu'une poupée à amuser le public... Allez, on ne me connaît pas, on ne sait pas qu'il y a en moi une petite sentimentale, une petite machine à nerfs qui aspire à des sensations tendres, à des fraîcheurs de vie!
Elle restait, les yeux perdus au lointain d'une vision, au charme d'un aimable paysage levé de ses indolences ; d'une voix de convalescente, elle l'évoquait.
— Mon rêve, Lorge ? Ce serait une petite maison à la campagne dans une grande plaine où on verrait tout là bas un village et le clocher de l'église... Aller à la messe en poney-chaise qu'on conduirait soi-même, faner son foin, se faire chanter le soir des airs par de petites filles sur la pelouse quand on n'y voit plus... Et pas de lampes, plus de lumières !
236 CLAUDINE LAMOUB
Pas de lumières surtout... Vivre très doucement dans des chambres sans lumières, derrière des stores qu'agite le vent.
Lorge eut un geste dégoûté.
— Mais, ma pauvre Claudine, vous n'y resteriez pas huit jours danB votre rêve... Tenez, moi, je suis fils de paysans, j'ai été élevé à la campagne... Eh bien, rien que de renifler l'odeur des fumiers, ça me fait fuir... Non, voyez-vous, les champs c'est bon à mettre en chansons.
Le mirage de la petite maison close affleuré du surmènement des mois d'hiver, venu s'imprimer en son désir sautillant et léger, l'étourdissait tout un temps de l'illusion de se croire faite pour une solitude d'ombre et de roses. L'efflux du printemps l'envahit, un petit vertige doux monta en bouffées, en espoirs tendres, en rêves d'un amoureux roman. Une frêle et jolie historiette s'éveilla, l'arrangement du secret d'une vie à deux dans les feuillages. Une ombre toujours dans la lumière passait, haute, aux yeux éclatants. Elle soupirait :
— Rosarès !
De l'après-midi héroïque, lui était restée la curiosité de la passion de cet homme qui entrait chez les lions en souriant, une fleur au lieu de cravache voltigeant au bout des doigts. Un simple mot, le rien d'une ironie avait suffi pour lui faire risquer su' vie comme si elle la lui eût demandée, du grand amour dont les forts meurent pour une femme.
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Elle s'interrogea, voulut se croire amoureuse à son tour,
— Mais oui, j'en tiens, c'est sûr, je n'ai jamais pensé à un homme comme je pense à lui... Comment ai-je pu m'y tromper jusqu'à présent?
D'étranges énervements, des émois comme pour un mal la faisaient se regarder dans la glace et s'apitoyer sur elle-même.
— Vrai ! ma petite, te voilà donc avec un béguin, toi aussi?.,. Mon pauvre cœur! mon pauvre moi !... S'il pouvait seulement se douter... Et Poironl ah oui, Poiron ! En voilà un qui sera étonné quand il saura... Ce Poiron qui me disait : « Toi, Claudine, tu finiras dans un rhumatisme de virginité. »
Devant Rosarès, le petit choc s'en allait, elle restait étonnée de ne plus rien sentir et c'était le recommencement d'un flirt discret, nuancé de galanterie, entre une fille qui oublie d'être coquette et un tiède adorateur d'un genre d'adoration évitant de s'égarer aux allusions de l'amour.
Rosarès parti, le regret du petit roman la prenait. Elle s'accusait de sottise, c'était sa faute aussi s'il ne lui avait rien dit... Et tout à coup, elle se frappait la gorge, hochait la tête, s'accablait de l'aveu que Bon cœur était mort en elle.
— Non, vrai, ça ne va plus là-dessous. C'est froid en moi, la petite chose.. .
Ces menues colères s'achevaient en un dépit comique dont elle s'écriait :
— Je ne peox pas tout de même tomber à bras raccourcis sur lui 1
Sous l'or frileux d'un perdllage printanier, dans le petit frisson soiral soufflé de Féchancrure du ciel entre les arbres, le décor pimpant et frais d'une illusion de kiosque d'Orient. Au fond, en pans coupés, sous un crépitement de tulipes de gaz, de hauts trumeaux de glaces reflétaient des vagues de feuillages, de larges remous de public. Latéralement, s'ajou rant vers les bosquets, de longues baies tréfiées, divisées par de minces fûts, avec des géraniums en touffes dans l'entrecolonnement.
De la rampe dardaient des jets vermeils. L'illumination, comme à travers un air de verdures en gala, l'éclaboussement des pluies d'un feu d'artifice, ensuite gagnait le jardin. Des grappes de boules roses et blanches» des chaleurs de gros fruits mûrissant à des espaliers d'automne, pommaient les herses en ifs et en losanges disséminés le long des travées, ardant du cœur des feuillages. Des thyrses d'or jusqu'au ciel flambaient ; un saule parmi des érables
épandait une chevelure d'argent. Et un enchantement de féerie, avec le miraillé des verres de couleur dans l'émoi léger des massifs, l'égoottis du gaz au retroussis des feuilles, le piquetage des clartés comme un vol de lampyres, chimérisait cette nuit sous les arbres d'un mirage de fêtes galantes chez Watteau.
Encore une fois, les aspects se brouillèrent psur Claudine. Un artificiel et tendre paysage s'indécisa comme à travers un recul de nuageux portiques. Sur des rideaux délicats, une palpitation de grandes roses, des étoilements furtifs, un mensonge exquis de nature, le mystère d'une nuit des bois, élyséenne et paradoxale, aux perspectives fuyant en du rêve, aux arcanes se vaporisant sous un frisson de mousseuses et pâles guipures.
Même le public s'irréalisait, n'était plus, sous l'ondée lumineuse, sous les diffus feuillages, que les tulipages fantasques d'un grand parterre bariolé. Elle perçut des visages comme des flores, les hautes tiges balancées des tailles de femmes, une houle de coiffures sur le foliolement trembloté qui, parti des bosquets, allait se mourir en d'étranges chimisations de verts aux altitudes des arbres. Des luminosités tout à coup, des micas, des scintils sinuaient, allumaient l'air nébuleux et rose, la frappe d'un clair au verre coulé des bocks, un étain de plateau, la paillette d'un ruolz, le blanc d'un tablier de garçon, la braise d'un cigare dans le noir des barbes. Elle
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se familiarisa, s'accoutuma à ne plus grossir la voix, s'indifféra des cliquetis de la buvette, du roulement des voitures aux asphaltes des avenues, du ronflement des musiques lui arrivant par rafales de Y Horloge et des Ambassadeurs.
D'abord le gros de la troupe s'exhibait, un déballage de vieux comiques maquillés perpétuant les cocasseries niaises et les nauséeuses gaudrioles, une panachure de rouleuses de concerts d'hiver déballant en plein air des décolletages avariés, les claques et les coups de pied au cul des parades de mimes.
Sevenez, appréciant la bêtise du public toujous se regoulant des mêmes plats faisandés, leur servait d'immuables rengaines : celles-ci faisaient la fortune de son jardin. Cette particularité, en effet, signalait à Marigny la vogue de certains numéros, c'est qu'on les allait entendre pour les siffler. Les petites places, les consommations à vingt sous tannaient les tables à coups de cannes, tambourinaient avec les bocks, flûtaient dans des clefs, imitaient les cris des ménageries, couvraient les sorties de bordées tempétueuses.
Sevenez, en adroit industriel, tolérait le chahut, même le stimulait par des entrées gratuites moyennant cette claque à rebours, bénéficiant ainsi d'un tapage qui l'achalandait et qu'il se garantissait en écoulant dans les bas prix d'ancienues raclures.
Un couple surtout excitait les frénésies, les deux Fontalive, Phomme boulot, soufflé, camard, piquant
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des pincements de guitare sur les chansons de sa femme, une fausse espagnole en accroche-cœur et en jupe canari. Tous deux, sous l'assaut, demeuraient impassibles, l'air doux et résigné. La main de Fontalive continuait à gratter les cordes, en tirait des musiques que, la tête un peu penchée, il paraissait seul discerner à travers les hourvaris. M n ° Fontalive roucoulait, la bouche ouverte, cette bouche dont le trou noir, dans l'énorme hilarité, semblait éructer du silence.
Au dernier couplet, ils s'en allaient avec de grands saluts, le mari appuyant d'un geste de remerciement sa guitare à son cœur, la femme cueillant à ses lèvres des sourires qu'elle leur jetait à la volée. Quelquefois, l'ironie des bravos et des battements de mains persistant, l'illusion d'un rappel, le leurre de leur pauvre vanité d'artistes ridicules les ramenait en scène tout émus, empressés, éternisant à reculons un recommencement de leurs cérémonieuses courbettes.
Sur l'usure et le délabrement de ce vieux cabotinage, quelques succès se détachaient :
Xénie la gommeuse, une grande fille en chapeau caricatural, fleuri d'orchidées et piqué de scarabées, d'un diamètre de roue de fiacre, très montante avec ses lumineuses et grasses épaules jaillissant en touffes d azalées d'un soupçon de corsage, ses bouffettes de jarretières bouton d'or allumant le noir du maillot sous le froutement des courts dessous de soie couleur
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chair que, toute trémulante, en an frétillement de joli insecte, le campé de son torse en avant faisait bouffer et se trousser jusqu'au tutu derrière elle.
Le beau Léonce, aimé des femmes, l'homme aux airs de tête d'un césar de beuglant, l'inventeur de la chanson patriotique qu'il rimait et notait loi-môme, le fournisseur du civisme des orgues désolant le dimanche des banlieues et dont les serinements, en droits d'auteur, lui payaient sa villa de Poissy.
Le long et désossé Gharolais, en ses charges bouffonnes de potaches rigoleurs, le képi sur l'oreille, la tunique remontée dans le dos, et qui, quelquefois, en robe courte de petite fille, les pantalons blancs descendus jusqu'aux genoux, une tresse à nœud bleu lui battant les reins, chantait, en sautant à la corde, des couplets puérils et graveleux.
L'épais Grasselot, taurin, rougeaud, trapu — le parodîste à perruque carotte des rôles d'auvergnats et d'englishman, le pitaud à tignasse d'étoupe des jocrisseries villageoises.
Les huit Mils, une famille d'équilibristes américains, filles et garçons, érigeant jusqu'au cintre des pyramides de corps qui, en s'écroulant, les faisaient retomber sur les pieds, après des séries de culbutes en l'air.
Les duettistes Bobby qui avaient imaginé d'exécuter ensemble des orchestres de cloches où la fêlure du bronze de bavardes et très vieilles campanes, des grelottements de pauvre métal faussé alter-
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naient avec lé dingdon ronfleur des lourds bourdons, où c'était vraiment, à travers la sonorité des volées d'un soir de Pâques qu'ils imitaient avec leurs bouches, les ondes et la musique de toutes ces cloches arrivant du fond des campagnes et des villes, et se rapprochant et s'éteignant, finissant par agoniser en de fines vibrations métalliques, en des frissements de grosse mouche aux parois d'un verre.
Enfin la sonnerie annonçait le grand numéro des mercredis et des vendredis. L'Adorée émanait de la fièvre d'attente, semblait surgir de l'énervement qui précède les suprêmes apparitions. Tout à coup, dans les jets des girandoles, aux gaz fusant des globes, sur le décor blanc et or le safran de la petite houppe saillissait, casquant de son aigrette d'oiseau des lies la laiteuse peau de rousse de Claudine.
Un charme tout de suite, comme aux Folies et au Casino, l'instituait l'idole, montait de sa fine silhouette, du sexe délicat de sa grâce et de sa gaminerie de petite Parisienne, du bijou de la forme garçonnière soupçonnée sous ses robes.
L'estompe d'une ombre mince, taudis que, les bras à la ceinture, ses longs bras aux gants noirs, elle se mettait à chanter, passait comme un frisson aux clartés de son décolletage. Le menton et le rouge de la bouche au contraire s'éclairaient dans le masque tout éclatant, comme lunarisé d'un bleuissement léger. Seule, une touche d'ombre
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nuait le haut des joues, sous la cernure des yeux. Une autre femme, qui était la Claudine de la part de son corps qu'elle ne montrait pas au public, derrière elle détachait dans les hautes glaces des trumeaux, sur le reflet émeraudé des feuillages, l'échancrure du dos de son corsage et les blancheurs mates, poudrerizées de ses épaules.
Le caprice de la petite maison aux stores clos, dans un silence de campagne où, le soir, venaient chanter des fillettes, était passé.
Elle se retrouvait toute sage, sans nostalgies, la tête froide, abattant laborieusement son heure de piano avec Chantavène, travaillant la nouvelle chanson de Lorge qu'un jour, lasse de son désœuvrement, elle allait elle-même lui demander.
Son émoi passionnel, la petite chaleur de son désir de l'inconnu de l'amour, aussi s'en étaient allés avec les frissons et la jeunesse du printemps, s'étaient fondus dans l'autre amour, l'amour pour le grand amant de ses soirées de chansons.
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— Décidément, ce n'était que la caboche, s'avouat-elle. J'ai essayé de prendre le mors aux dents, mais ça ne m'a pas réussi. Je me suis remise au pas comme un vieux cheval de fiacre.
De la brève secousse uniquement subsista la petite vanité heureuse de déjouer le mal universel, la grande folie qui ravageait la femme. Elle s'émerveilla de si bien se commander et de jouer à la raquette avec son cœur, A Poiron ironiquement lui reparlant de Rosarès, elle répondait en haussant les épaules :
— Laisse donc, c'est fini... Une ombre chinoise qui a passé derrière mes rideaux... Que veux-tu ? Je suis une femme manquée, moi... Et cependant je crois bien que j'y ai été tout de même de mon petit béguin... J'avais ouvert mon balcon, il n'aurait eu qu'à attacher l'échelle de soie... Maintenant, voistu, Poiron, je n'ai plus que mes petites machines dans la tête.
Poiron eut son fin regard de policier sournois :
— Veux-tu que je te dise ? Tu t'aimes trop, mon mignon, pour aimer quelqu'un.
Ohez Boussod et Valadon, en se revoyant, le jour des invitations, dans le miracle de ressemblance et d'esprit du pastel qu'avec cinquante de ses dessins exposait Poiron, le mot revenait lui chanter à la pensée. Une Claudine de péché et de tentation, le vice et l'ingénuité de sa jolie moue de scène, avf c Vaguichement de la malice des yeux moquant la
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candeur de la bouche» se levait irritante, secrète, en froideurs, en ironiques appels, des roses blondeurs et du poudrerizement vaporeux de la petite frimousse du portrait.
Pfaffein, justement, l'attirait vers le cadre.
— Zafez-fous, Glaudine, ze que ze fiens de vaire ? Ze l'ai ageté à Poiron, fodre bordrait... Gomme ça, ze fous aurai doud de même malgré fous... Mais frai, il bromet blus que ne tient l'original.
— Oh! moi, je n'aime que moi, Pfaffein... Poiron a raison.
Et à travers le singulier sourire dont elle s'adonisait, devant le clair reflet de sa chair dans l'illusion de la vie de l'image sous la vitre, il lui venait tout à coup le léger frémissement à la peau des perversions lesbiennes; elle disait drôlement au banquier :
— Voyez-vous, je ne me ferais jamais d'infidélité à moi-même que pour une Claudine qui^me ressemblerait.
Ghaudieu, au Salon, avec son portrait où il la peignait sur un fond de Gobelins, dans sou attitude de scène, la tête un peu de côté, ses longs gants noirs jusqu'aux aisselles, une peinture de bon vitrier fignoleur et imbécile, ensuite ravivait le renom fin de siècle de la chanteuse.
L'après-midi du vernissage, comme le peintre lui faisait les honneurs de la publicité de son œuvre , elle était reconnue ; son nom, parmi les poussées des
femmes, s'ébruitait ; une affluence bientôt stationna. Et toute prise par l'adulation montée des murmures autour d'elle, elle se composait le sourire et l'air de visage détaché de la femme de théâtre qui se sent regardée.
Paris encore une fois, en ce succès que la foule faisait à son portrait, arrivait cajoler la chère présence de la grande amuseuse, adorait la petite reine qui savait si bien l'allumer par son art de gouaille et de nature.
Le bruit autour de ce qui perçait de son piquant de femme et de son charme de diseuse dans les huiles laborieuses deChaudieu, ensuite grandissait avec la réclame des journaux. Des feuilles d'art obtenaient de l'artiste des croquis qui, à travers le gillotage, la multipliaient en des tirages fabuleux. Le salonnier du Temps écrivit : « La France peut être contente, elle admire au Salon ses trois idoles: Boulanger, Paulus et Claudine Lamour. » Fouret, un jour, lui amenait le secrétaire d'un ministre qui, de la part de la femme de ce ministre, arrivait lui demander une audition à une soirée du ministère.
— C'est ton premier pas dans la politique, fît Poiron, goguenard. Il ne te manque plus que l'Elysée.
De nouveau, le tourbillonla ressaisit. Elle dut abréger ses flânes au lit, passait des matinées à recevoir; l'appartement, trop petit, laissait déborder
ses visiteurs dans l'escalier. Des files sans relâche s'allongeaient, pélerinaient dans l'antichambre. Madame Phar avait mis à la mode le corset Claudine ; il vint une grande lingère qui ambitionna de créer sous son nom le soupçon d'une chemise échancrée sur le patron de ses corsages. D'anciennes gloires du théâtre, en robes élimées, de pauvres petits cabas à la main, entraient pétitionner pour de légers subsides. Une vieille dame noble, très digne et qui s'entremettait aussi pour des mariages, s'offrit à lui dépouiller son courrier. Des poètes, des musiciens en foule postulaient pour être chantés à Marigny. Toute une équivoque littérature s'ameula sur ses talons, voulant rimer pour elle des grivoiseries. Un industriel littéraire lui proposait une part de droits d'auteur pour un livre qui s'appellerait les Mémoires (Tune Chanteuse. Elle était obligée de se protéger contre les embûches des photographes. Un reportage effréné battait son palier, divulguait les intimités de sa vie.
Des engagements qu'elle ne savait pas refuser la forçaient en outre à se déplacer très loin. Entre deux de ses soirs de Marigny, elle partait chantera Spa, Bruxelles, Trouville, Aix-les-Bains, quelquefois repartant la nuit même pour Paris, heureuse de dormir aux cahots du train de mauvais sommeils au bout desquels, dans le petit jour frileux, elle voyait galoper des paysages qui un peu plus abrégaient ses nostalgies des asphaltes parisiennes.
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L'été aux lourds accablements, aux midis brûlants persuadant les envolées et les trêves, ramena les fatigues et les corvées de l'hiver. Elle subit le dispersement et l'exil d'une vie hors d'elle-même où par moments, cherchant à se récupérer après les mensonges et les mirages, elle se demandait s'il lui restait encore quelque chose de la femme.
Des amis de ses jeudis, la plupart avaient disparu, en fuite vers les plages et les montagnes ; elle n'avait gardé que l'académicien, Rosarès et Poiron cristallisés dans leur passion de Paris et qui ne se résignaient pas à la migration des autres.
Tout à coup le dégoût de son appartement la prit. Elle manqua d'air dans les larges souffles de sa haute fortune. Fouret galamment se chargea de battre les alentours de l'avenue de Villiers. Elle finit par retenir, dans un hôtel de la rue de Prony, les six pièces d'un troisième où, vers la mi-août, elle emménageait. Mais l'insolite bric à brac de la rue Blanche, les nombreuses occases raccolées aux bazars et chez les fripiers détonnèrent dans les stucs et les ors des hauts salons s'ajourant sur une large et lumineuse bretèque. Claudine alors s'affaira, courut les grands marchands d'ameublement, dépensa sans compter, prodigue de l'argent de ses cachettes, tirant du secret de ses tiroirs le livre d'heures bénit par l'abbé Cottin et où, sous la protection de la Vierge et des saints, elle massait ses liasses de billets. Tout emballée d'ostentation, en une crise
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aiguë de requinquement elle rêva de s'égaler aux fastueuses princesses de son métier. M ne Lamour, trimballée avec le perroquet et les trois chattes de pièce en pièce, ne trouvait un peu ses «ses qu'à l'office où elle finît par trôner d'un air de reinemère.
Dans la bousculade des chambres, encore une fois il fallut déjeuner debout, d'un saucisson et d'un chanteau de pain, buvant dans le même verre, s'essuyant la bouche à la manche des peignoirs. Claudine laborieusement stylaît sa mère.
— Tu sais, maman, pas de bêtises, hein ! Il s'agit de bien se tenir ici... Nous sommes dans une maison chic.. «Au premier, c'est le gros Jenkins, l'Américain, tu sais bien, qui a gagné des millions dans les beurres d'égouts... Au second, c'est le comte Machin, mais oui, qui a des croix jusque dans le dos. J'espère que tu ne vas pas me compromettre.
— Va, c'est bien inutile, tes recommandations... On verra bien que je suis la petite fille d'un général de l'empire.
Mais un soir Claudine, en rentrant à llmproviste, entendait sortir de la loge un bout de conversation où elle reconnaissait le jabotage de la voix de M B# Lamour disant :
— Ma fille, ma chère dame? Allez, vous ne la connaissez pas... Pas fière pour un sou... Et pourtant elle a eu un vicomte qui s'est ruiné pour elle... A présent c'est un marquis... Savez bien, le grand
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avec son air du Brésil, M. le marquis de Rosarès... Mais oa ne l'a pas pour des figues, ma fille... Ella n'en veut pas, de son marquis, elle est bien au-dessus de ça. Et puis un homme qui avait des panthères là-bas, dans un pays qu'on ne sait pas, et qui les nourrissait avec des danseuses !
Elle ouvrait vivement la porte du petit salon de la concierge, apercevait sa mère attablée avec des femmes devant un saladier de vin ehaud. fit M** Lamour, à la vue de la tête qu'elle avançait par l'entre-bâillement, tout à coup se médusait, son verre dans les mains, ne trouvant dans son effarement qu'une parole où reperçait le langage de domesticité de ses anciennes fréquentations :
— On y va 1 on y va 1