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Un chagrin pour le vieux perroquet que La Pipe, un matin, trouvait mort dans sa cage, lui fit monter aux paupières les larmes d'un long compagnonnage rompu. Il avait fraternisé avec leurs misères, il avait subi leurs variables équinoxes ; c'était une des épaves de leurs dèches de Montmartre, là-
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haut, en leur polaire cinquième d'où, par cette voix de gouaille de l'oiseau, les passants s'interloquaient de s'entendre injurier:
— Voleur !... Pilou !... Chameau!...
Un don ce volatile, un legs de la dame du troisième à qui M* e Lamour arrivait un jour poser des sangsues et qui, par reconnaissance, lui laissait en mourant cette dernière affection de sa vie, un souvenir pour elle rattaché à l'attente d'un ami parti pour une traversée lointaine et qui n'en était pas revenu.
— Âh ! Coco ! Mon pauvre Coco !
Elle le baisait à travers ses plumes froides de petit cadavre aux pattes raides et rétractées, aux peaux de la paupière mangeant les fixes prunelles vitreuses, aux saillies dures de l'os sous les papilles noirâtres de la chair, tout étincelant de la vive lumière des îles, incrusté aux ailes et à la gorge d'inextinguibles pierreries, resté dans la rigidité de la mort le bel oiseau de soleil allumant un éclair aux forêts natales.
L'œil, dans la funèbre anatomie de la petite forme crispée, cet œil orbiculaire et vibratoire, cerclé de disques jaunes et rouges, d'une gravité comique de vieux clown biglant, gardait, sous la remontée de la pellicule palpébrale, la drôlerie d'un fixe regard ironique. Et par le bec entr'ouvert, le noir violacé de sa grosse langue tordue se pétrait, n'était plus, cette langue cajoleuse d'une douceur de caoutchouc, dont
il lui passait la frôleur chaude à la joue, qu'un silex glacé.
— Ah 1 mon vieux Coco ! Ah ! le pauvre ami !
Elle se rappela leur joie, à sa mère et à elle, quand enfin elles avaient pu satisfaire leur désir d'une cage longtemps convoitée à l'étalage d'une brocante de la rue Lafayette. Derrière les barreaux de l'habitacle arrondi en dôme, le bavard perroquet, avec de petits cris rauques de surprise, en s'accrochant du bec et des ongles, aussitôt s'était risqué sur le trapèze où, ensuite, c'était devenu sa joie de se balancer tout ébroué, d'un vertige genti de voltiges.
D'autres souvenirs aussi, son étonnement de pe tite fille pour le mystère de l'intelligence et l'étrangeté des attitudes de cette béte à l'air d'un très vieil homme solennel, laissant conjecturer la morphose en cette forme d'oiseau d'un philosophe centenaire, d'une âme d'ancien brahmane.
Cette impression plus tard ne la quittait pas; elle arrivait à lui trouver, dans sa gravité ridicule des heures où il s'immobilisait en boule sur son perchoir, quelque chose de la tête officielle et pontifique d'un dignitaire des hauts emplois, d'un membre de l'Institut, d'un président de cour, d'un professeur rimant des alexandrins.
Jamais elle n'avait connu son âge ; les lancures d'un immémorial rhumatisme par moments lui tordaient les pattes ; il fermait à demi les yeux, gémis-
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sail avec des vagissements d'enfant malade, dans le trémulement d'une petite danse de Saint-Guy d'où il sortait la langue algide, les prunelles évanouies. Ces crises, depuis deux mois, avaient redoublé ; il perdit la gaieté, s'amoroait ; leur nouvel emménagement surtout, Tinaccoutumance des grandes pièces luxueuses et claires, comme s'il ne pouvait résigner le regret de l'intimité d'un petit appartement, ] humilité de sa condition de perroquet de bonnes gens simples, sembla lui avoir donné le dégoût de la vie.
Et Glau !ine tout à coup était prise de sanglots à travers lesquels lui revenait, avec la douceur d'un cri affectueux, l'éclat de rire de cette injure que, de son grasseiement de ventriloque, il lui jetait tendrement ; elle se laissait aller à l'imiter, par besoin de l'entendre encore, en ce rappel de la voix morte, répétait :
— Petite rosse l Petite rosse !
Elle l'enveloppa de la charité puérile d'un linceul de batiste, lui fit une couchette dans le satin d'un coffret, et ensuite elle le portait elle-même chez un empailleur de la rue Saint-Lazare avec qui elle oubliait de débattre le prix.
Coco, petit à petit, dans l'affairement de leur installation, lui sortait de la pensée. Un peu d'oubli l'enterra aux sables de ce cœur léger, dispersé aux agitations de la vie.
Claudine à présent, en une passade de ses inter-
mittentes lésines, s'effrayait de la dépense, se reprenait à économiser rageusement sur le train du ménage. Quand un matin rempailleur lui apportait son perroquet perché sur un cep, une petite surprise joyeuse d'abord l'émoustilla pour l'illusion de la vie éternisée en l'artificiel de la ressemblance.
— Ah ! mon vieux Coco ! moi qui t'avais oublié ! Cette fois, nous ne nous quitterons plus 1
Mais l'industriel lui remettait sa facture ; elle se montait contre le chiffre.
— Dites donc, vous vous fichez de moi ! Trente francs pour ça 1
Et, dans un claquement de colère, elle lui jetait à la tète la pauvre relique de son vieil amour.
Une éclipse de Rosarès, une de ces soudaines disparitions où il avait l'air de s'être englouti dans une trappe, tirant sur lui le rideau, s'évanouissant en de problématiques exils, en des cloîtres de turlutaine et de caprice, à la fin inquiétait Claudine.
— Ah çà ! est-ce qu'il me bouderait? Mais nous
n'avons rien eu ensemble... Alors, quoi!... Ah! Zut!
D'un hochement de tête agacé, du battement de sa huppe dans l'air, elle envoya promener la petite obsession.
Marrousse arrivait se frotter l'échiné à ses jambes.
— Ah ! m'amourette, le beau monsieur est parti.... Reviendra plus, le beau monsieur...
Elle lui caressa brusquement ses soies d'argent et, tout à coup, virant sur ses talons, arracha M me Lamour à la lecture du Petit Journal:
— Dis donc, maman, fais-moi une réussite, veuxtu?
L'oracle s'attabla.
L'homme brun, le chevalier mystérieux de sa destinée reparut, constant dans l'aventure des cartes.
Claudine eut un élan.
— Si tu veux le coupé pour un tour de Bois, tu sais, te gènes pas.
Mais tout de suite après, haussant les épaules :
— C'est pas que j'y tienne à mon homme brun... Poiron entra.
— Tiens! tu tombes bien... Sais-tu, mon petit Poiron, ce qu'est devenu Rosarès ?
— Rosarès? un épateur... Doit faire quelque part des économies d'imprévu... Méfie-toi des gens qui se font une tète de dimanche...
— Oh I ce Poiron I
Sa voix se fêla, elle lui dit mi -fâchée :
— Vraiment, je ne sais pas ce que tu as après ce pauvre Rosarès î
Mais, à quelques jours de là, l'artiste, chez lequel, entre deux courses,elle montait, lui apprenaitla réapparition de Rosarès rôdant le soir autour deMarigny, à l'heure où elle chantait. Elle lui sauta au cou.
— Vrai ? Tu es bien sûr? Il commençait à manquer à ma collection {...C'est bien gentil à toi...
Puis une après-midi, La Pipe arrivait prévenir Claudine de sa visite. Une petite chaleur lui passa à la peau. Elle cria :
— Mais, grande dinde, fais-le entrer. .. Et plus vile que ça, voyons.
Il courba sa haute taille sanglée dans l'éternelle redingote, lui coula ses trois sous de fleurs aux doigts qu'il frôlait d'un baiser, ses fines dents blanches au clair dans un sourire de maître à danser, l'air dissimulé et cérémonieux.
Elle s'était composé une tête, lui dit négligemment:
— Ah! c'est vous?
— Mais oui, répondit-il en paraissant jouir de cet accueil indifférent, comme s'il y sentait percer un dépit, et je vois, j'arrive à temps... Un peu plus et vous cessiez de me reconnaître,
— Ma foi, mon cher, je ne vous espérais plus... Vous êtes donc allé combattre les tigres daus votre pays, là-bas ?
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— Ne riez pas, c'est très vrai... Des tigres, oui, d'horribles bêtes goulues, des monstres affamés de chair humaine... Âh ! fit- il sourdement, les yeux en feu, Tîle en était toute pleine.
Et son geste décrivait la circonférence d'un vaste espace.
Elle haussa les sourcils, surprise, hésitant entre la métaphore et la réalité, furetant en ses prunelles.
Tout à coup la bouche de Rosarès s'ironisa.
— C'est idiot, n'est-ce pas ? Gomme si nous ne portions pas de bien pires carnassiers en nous, comme s'il ne nous était pas enjoint de lutter contre les lions et les tigres dont nous sommes nousmêmes infestés !
11 se mit à rire follement, en une pétulance de belle humeur.
— Eh bien ! mettons que ce soit ça que j'aie voulu dire... Hé ! Hé I vraiment, pourquoi pas ?
Avec des pouffements dans sa barbe noire, l'œil fourbe et colère par éclats, l'œil d'un chat joueur à la minute de l'étirement des griffes, un œil qui, dans la fébrilité de ce masque d'être supra-nerveux, se réticulait, fibrille de rais mouvants sur des remous de fond noir, il répétait toujours plus haut :
— Pourquoi pas ? Dites, pourquoi pas ?
Claudine se sentit agacée par ce sarcasme. Elle
lui tourna le dos, répliqua sèchement :
— Mon Dieu ! Rosarès, épargnez -moi donc vos
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phrases à double sens... Vous savez, je suis une bête, moi, je n'entends rien à tontes vos paraboles... Et puis, tenez, c'est faux, tout cela, en vous... Vous me faites l'effet d'un comédien qui viendrait apprendre chez moi un rôle.
Rosarès, en saluant ironiquement, le buste en avant, s'aperçut dans la glace. Il s'y mira un instant, plissa à demi les yeux d'un air de fatuité heureuse. Puis, changeant subitement de ton et de visage, avec le nuancement grave, spécial de la voix et de la physionomie d'un professeur développant en chaire une glose, il se renversait dans le fauteuil, les bras repliés aux accoudoirs, s'éventait légèrement de son chapeau :
— Vous êtes-vous déjà demandé, ma chère Claudine, ce que le monde deviendrait si l'on n'y jouait pas, avec toute la férocité dont on est capable, la comédie ? Mais cette comédie que nous jouons tous, c'est le meilleur de nous qui remonte à la surface. Ce que les philosophes appellent l'idéal et ce que les femmes appellent le romanesque, c'est la comédie de nos mauvais instincts pour échapper à la laideur originelle et nous égaler à la beauté. Nous sommes tous les grimes et les mimes d'un rôle qui varie selon l'importance de nos facultés. Nous nous mirons au petit miroir intérieur afin de nous faire la tète que nous voulons qu'on nous voie, nous tâchons d'être plus beaux que nature, ce qui n'est pas difficile, et en fin de compte, comme Dieu
resté encore à travers son mystère l'expression la plus infinie de la beauté, parce qu'elle est la plus inconnue, c'est une des faces de Dieu que chacun do nous s'ingénie à singer.
Il s'arrêta, se balança, savourant l'effet qu'il produisait.
— Tous artistes alors ? fit Claudine.
Il sourit, reprit :
— La fausseté, disiez -vous... Mais c'est le signe le plus incontestable de notre supériorité sur les autres animaux. On se pèlerait tout vif, on se mangerait jusqu'à l'os si l'on ne pratiquait pas cette essentielle vertu des civilisations, l'hypocrisie... Les sauvages, par exemple... Eb bien, mais c'est déjà en germe la fausseté des civilisations... un premier degré, mais qui s'arrête encore à la ruse... Puis la ruse s'affine, se maniérise, devient le joli mensonge par lequel nous tâchons d'échapper l'un à l'autre... Il arrive un temps où tout n'est plus qu'artiGce, où l'hypocrisie devient le fond même des sociétés : alors la civilisation est à son apogée... Il n'y a plus ensuite qu'à retourner à la barbarie.
Rosarès, de nouveau, se pencha, jeta un coup d'œil à la glace. Et, frappant d'une tape légère la coque de son nœud de cravate, il ajouta d'un grand sérieux :
— Ah I la comédie ! N'en médisons pas, Claudine... Le tout, c'est de n'être pas un cabotin vul-
gaire... Il y en a qui jouent les Bobèche et sont faits pour recevoir les coups de pied où vous savez bien... Les autres...
— Vous, n'est-ce pas ? s'écria Claudine, les yeux méchants.
— Les autres sont des princes dépossédés et quelquefois meurent de ne pouvoir jouer des rôles à leur taille.
Ses prunelles s'appuyèrent dominatrices et lourdes ; une tristesse l'assombrit ; il eut l'air de des. cendre au mépris de sa force inutile, aux douleurs d'un règne éans emploi ; et elle le regarda, le trouva soudain très beau.
Un silence tomba où, au bout d'un instant, d'une voix lente et basse, comme sortie du rêve intérieur, Claudine jetait cette parole :
— Et l'amour, Rosarès ? Mensonge aussi?
Il tressaillit, l'éclair de ses dents aiguës mordit sa lèvre ; il lui rejetait ensuite le mot avec un rire de pitié dédaigneuse :
— Oh ! l'amour 1
Mais, aussitôt, levant les épaules :
— Hé oui, sans doute ! Et du mensonge à la centième puissance encore bien ! Du mensonge de toutes les manières puisque l'amour, au fond, n'est que la plus intense expression de l'égoïsme et qu'en laissant croire à autrui qu'on l'aime, c'est à soi-même qu'on donne l'assurance de s'adorer... L'amour n'est qu'une des formes de l'adonisation...
' — Mais, reprit-il en mettant dans sa voix une ardeur de passion, tout le monde n'a pas l'orgueil de savoir s'aimer. Et quand, par hasard, deux êtres capables de cet adonisme-là se rencontrent, oh ! alors, c'est la lutte et c'est terrible, le plus faible en doit fatalement mourir... Car c'est la loi que le plus fort goûte la jouissance suprême et les plus aiguës voluptés de l'amour de soi à travers le renoncement de l'adversaire.
Un cruel sourire endurcit jusqu'à la férocité son visage. Il répéta plus âprement en détachant les syllabes :
— Le renoncement de l'adversaire.
Son front encore une fois s'embruma ; un frisson silla ses joues ; il cessa d'être présent.
Mais la curiosité étourdie de Claudine brusquement le relançait dans sa rêverie :
— Avez- vous déjà aimé, Rosarès ?
Il la regarda d'un air défiant.
— Je pensais bien que cette question viendrait... Oui, je le pensais... Eh bien, dit-il, puisque vous l'exigez, sachez que j'ai failli être aimé.
Et l'accent de douleur dont il appuya sur cette fin de phrase, en laissant soupçonner une lutte où il n'avait pas été le plus fort, évoqua le drame inconnu.