‹ Clebs (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

1-iE jour suivant, pendant le déjeuner, une jolie petite fille entra , pleine de joie et presque hors d'haleine, dans la chambre où nous étions , et, se précipitant vers sa mère, lui présenta un beau bouquet.

(( Oh! je vois que c'est vous, Lydi a, qui avez remporté le prix la semaine dernière, dit mistriss Stanley en l'embrassant et admirant ses fleurs. » Les regards de lady Bellîeld demandoient la clef de l'énigme. « Lucilla a arrangé, dit la mère , que celle des petites qui feroit le mieux dans son école , au lieu d'une récompense qui pourroit exciter la vanité ou la gourmandise , apprendroit à satisfaire un meilleur sentiment, en obtenant la permission de présenter à sa mère un bouquet des plus belles fleurs, et l'honneur de le lui voir porter à dîner.

où , de plus, elle est toujoui's admise lorsqu'il n'y a pas de compagnie. »

— « Oh ! de grâce, ne nous considérez pas comme compagnie, et permettez à Lydia de dîner aujourd'hui avec nous, » dit lady Belfîeld. Mistriss Stanley y consentit, et continua ainsi : « Mais ce n'est pas là tout ; les fleurs qu'elles présentent, ce sont elles qui les cultivent; j'ai été trop loin , quand j'ai dit que la vanité n'entroit pour rien dans leur présent; elles ne sont pas mal vaines de leurs œillets , et c'est à qui produira les plus beaux. Néanmoins , dans cette rivalité, il n'y a pas de vanité personnelle. Lucilla s'entend un peu à la culture des fleurs ; sous sa direction , chacune de ses sœurs à un poste secondaire; leur père leur accorde souvent vacance pour une demi-journée de ce travail; et, après cela, elles me régalent de thé et de gâteaux sous le berceau de chèvre-feuille qu'elles ont planté elles-mêmes , et qu'on nomme le berceau de Lucilla; il seroit

difïicile de dire qui jouit le plus dans ces heureuses petites létes, des parens ou de leurs enfans. »

A dîner, mistriss Stanley parut avec son bouquet attaché avec un beau nœud de rubans ; doux objet de contemplation pour la petite Lydia ! Je remarquai que Lucilla, qui prenoit ordinairement tant de plaisir à la conversation de l'aprèsdîner , dès qu'il fut achevé , et sur un signe de Mathilda, sortit du salon. J'eus quelque inquiétude d'une absence à laquelle je n'avois pas été accoutumé; mais , à six heures, nous en eûmes l'explication. Lydie , qui étoit la reine du jour, étant venue nous inviter à prendre le thé sous le berceau de Lucilla, nous nous rendîmes à l'inslaiit à cette invitation. (( Je ne savois rien de ceci , » nous dit l'heureuse mère , pendant que nous admirions le goût avec lequel cette petite fête étoit préparée. Leclématis violet, entrelaçant ses branches flexibles avec celles du pâle chèvre-feuille sauvage ; formoit

la voûte délicieuse et odorife'rante de ce berceau , tandis que leurs rejetons en fleurs pé 11 dolent de touscôte's; de grosses touffes de roses, entremêlées de jasmin , étoient plantées dans la mousse qui tapissoit l'intérieur , comme décoration momentanée ; les plus belles plantes avoient été apportées de la serre pour compléter l'ornement du berceau ; la soirée étoit délicieuse , et cette petite fête inattendue tenoit vraiment de l'enchantement. Sir John , toujours poétique, s'écria dans son ravissement :

» Hesperian fables true ; if true , hère onlj\ (*) »

Je n'avois pas besoin de cette citation pour me rappeler le jardin d'Éden , car Lucilla y présidoit. Mathilda ne touchoit pas terre ; les autres petites avoient orné d'une guirlande de chèvrefeuille les cheveux blonds de Ljdia ;

(*) C'est ici que se réalisent les fables des Hespérides.

elles cliantèrent deux ou trois couplets enfantins qu'elles avoient composes entre elles , et dans lesquels elles complinientoient Lydia comme reine delà fête.

La fille cadette de lady Aston , qui étoit à peu près de l'âge de Lydia , et les deux petites filles du docteur Barlow , étoient du groupe des enfans sur la pelouse. Les sœurs aînées des deux familles étoient de la compagnie du salon.

Après que nous fumes tous assis sous le berceau enchanteur , et pendant que nous buvions le thé , servis par nos petites Hébés seulement, je demandai à Lydia comment il arrivoit qu'elle parût dans cette occasion distinguée de ses petites soeurs? « Oh! monsieur, dit-elle, c'est que c'est mon jour de naissance , j'ai huit ans aujourd'hui ; il y a aujourd'hui un an que je quittai tous mes petits livres dorés qui ont des estampes; aujourd'hui je quitte tous mes petits livres d'histoire , et je vais commencer à lire ceux que les grandes personnes lisent. »

En disant cela , eli« courut vers ses compagnes , qui, à peu de distance et devant nous , s'assirent autour d'un banc de gazon , oii nous leur envoyâmes de notre berceau du fruit et des gâteaux en abondance. Pendant qu'elles dévoroieut tout cela , je m'adressai à M. Stanley pour avoir l'explication de ce que venoit de dire la petite Lydia.

(( Je fais , dit - il , de leurs adieux aux livres d'enfans, une sorte d'ëpoque , et en en marquant ainsi le moment d'une manière distincte , elles ne songent plus à les reprendre. Nous avons dans notre plan de famille plusieurs de ces divisions artificielles de la vie 5 et ces petites fêtes sont des époques dont nous nous servons comme de poteaux indicatifs , d'où l'on part pour se porter en avant. »

— «Mais, qu'entendre par ces livres de Lydia? » ditlady Belfield. — «Nousavons, expliqua M. Stanley , trop de livres élémentaires ; on les lit trop et trop longtemps; l'esprit des adolescens qui, ci-

devant dépérissait de faim , court aujourd'hui le danger d'indigestion.

» Cela dépend cependant beaucoup du degré de leur capacité et de la disposition de leur esprit. L'enfant d'une conception lente peut sans inconvénient lire jusqu'à neuf ans des livres qu'un enfant doué d'une intelligence plus vive rejetteroit à sept ans. Pour une fille qui a de la capacité , la lecture est un besoin ; il n'est pas nécessaire de l'y exciter ; son appétit naturel est pour elle un aiguillon naturel : celle d'une disposition moins vive exige l'attrait de livres moins sérieux j elle a besoin d'encouragement autant que l'autre a besoin d'être retenue. »

— « Mais ne croyez-vous pas , dit lady Belfield , que ce genre de livres est trèsutile pour inspirer aux enfans le goût de la lecture? » — «Sans aucun doute , dit M. Stanley; le mal qu il y a, c'est que le moyen dont on s'est servi pour inspirer un premier goût , a besoin , non-seule-

ment d'être continué , mais même renforcé pour en soutenir l'attrait. Ces livres sont des romans en miniature ; et leur excès conduit au besoin des véritables romans. Un usage précoce de plats d'un goût trop relevé donne rarement de l'appétit pour les mets simples. Or , pour un goût gâté , l'histoire devient une lecture aride, la grammaire un travail, et la religion devient insipide.

» Ma femme , qui a eu la liberté de parcourir la vaste étendue de l'Histoire universelle , et les déserts arides de Rapin et de Mézerai, connoît certainement plus à fond l'histoire ancienne , celle de France et celle d'Angleterre , qu'aucune des jeunes filles qui ont été nourries ou pour mieux dire affamées par des extraits et des abrégés. Mon intention n'est pas de recommander ces deux derniers auteurs à de très-jeunes gens i ils sont secs et ennuyeux , et de nos jours les enfans ont des moyens d'acquérir la même connoissance avec moins

de peine; nous avons des lumières plus vives , je voudrois pouvoir dire plus sûres. Après tout , ce sont les faits et non le bel esprit qui sont le grand objet de l'histoire. ».

— Mistriss Stanley dit que les longueurs mêmes de ces historiens avoient leur mérite, qu'elles servoient de lest à sa légèreté et de correction à son esprit , et qu'elle en avoit senti dans la suite les bons eflfets. Pvlais , pour revenir aux livres d'enfans en général , leur trop grande profusion prolonge la foiblesse de l'enfance ; ils retardent l'entendement au lieu de le hâter, ils produisent la suffisance, et ne donnent pas du caractère ; ils empêchent l'esprit de se développer , le font alier terre à terre lorsqu'il devroit prendre l'essor, elle compriment lorsqu'il devroit s'épanouir. Je conviens, malgré cela , qu'il en est plusieurs de trèsamusans, et même qui sont instructifs à un certain point ; mais il ne faut pas en faire la base de l'instruction ; et comme

délassemp.nt du travail y oa ne doit s'en servir qu'avec sobriété. »

— « Ils inculquent la morale et la nécessité des bonnes actions , dit lady Belfîeld.» — ('Cela est vrai, répliqua M. Stanley , mais ils les inculquent souvent sur un principe mondain , et ils enseignent plutôt l'orgueil de la vertu et son utilité, qu'ils n'indiquent le motif de la vertu et le principe du péché 5 ils condamnent les mauvaises actions comme nuisibles aux autres , mais non comme une offense faite au Tout-Puissant ^ au lieu que la Bible nous donne un principe clair , uni , simple , mais puissant. « Comment pourrois-je commettre cette mauvaise action, et ce péché dewant Dieu? C'est contre toi, contre toi seul que j'ai péché; c'est en ta présence que j'ai commis cette mauvaise action. »

On devroit inculquer, même aux enfans, cette grande vérité : uque, lorsqu'un homme a commis le plus grand crime possible contre son semblable, c'est tou-

jours TofFense contre Dieu qui doit pénétrer du plus profond remords l'hommè vraiment repentant. » Toute morale qui ne découle pas de cette source évangélique, est foible, imparfaite et précaire. Dans leurs historiettes, les auteurs amusans parlent rarement de la corruption de la nature humaine; ils ne montrent pas le jeune lecteur comme dénué de secours, et comme en ayant besoin, il ne disent pas qu il est coupable et qu'il a besoin de pardon. »

— «Véritablement, mon cher monsieur Stanley , dit lady Belfield, quoique je ne dispute ni la vérité, ni la justesse de ce que vous venez dédire, je ne puis croire qu'il soit possible de rendre ces choses intelliijiblesaux enfans. )j

— «Ceux qui ont composé notre cathéchisme, madame, pensoient différemment, reprit M. Sfanley. Le catéchisme a été écrit pour des enfans, et renferme toutes les semences et tous les principes ^U christianisme pour les hommes faits.

Il est évident qu'il demande beaucoup d'explication et de développement ; mais toujours fournit-il un champ vaste et important à l'instruction orale, sans laquelle de jeunes personnes ne peuvent absolument comprendre un ouvrage si admirable , mais si abrégé. Le catéchisme fait mention expresse de la mort dans le péché, de la renaissance des justes à la vie. II nous représente comme nés dans le péché, comme étant les enfans de la colère; il parle delà nécessité de devenir les enfans de la grâce] de renoncer au péché par le repentir \ de croire les promesses de Dieu par la foi. Or, tandis que les enfans étudient ces grandes vérités dans le catéchisme , ils lisent probablement en même temps et presque toujours, si on les leur laisse, quelques-unes de ces histoires amusantes, fondées et arrangées sur un principe absolument opposé, et qui ne suppose pas même l'existence de vérités fondamentales de cette espèce. » — « Mais, de Lounefoi, interrompit

lady Belfield , voudriez-vous que des principes aussi sérieux fussent introduits dans de petits livres d'histoires? »

— «Non certainement, madame, reprit M. Stanley; mais je maintiens que même des livres d'histoires ne doivent pas être écrits dans un esprit qui soit directement contraire à ces principes ; et je dirai plus, dans un esprit qui les renverse absolument. Les Contes Arabes et autres livres de fables orientales, quoiqu'à plusieurs égards défectueux et repréhensibles, respectent cependant la religion du pays; on n'y voit rien de contraire à la religion do Maliomct, rien qui renverse la croyance d'un musulman. Je ne fais pas la guerre à tels ou tels livres, parce qu'ils ne parlent pas de religion ; mais parce que celle dont ils parlent esl fausse. Je serois très-ë!oigné déqualifier de mauvais livre le livre qui ne combat en rien le principe de la Bible, quand même la Bible n'y seroit jamais nommée. »

• — « Je suis fâchée d'avouer, dit lady

Belfield , que mes enfans trouvent leur étude de la religion bien sèche et bien ennuyeuse , quoique je me donne beaucoup de peine pour la leur faire goûter , et que je leur fasse apprendre par cœur une multitude de questions et de réponses, toutes sortes de catéchismes et d explications , et de plus les meilleurs abrégés de la Bible. »

— u Ma chère lady Belfield , répliqua M. Stanley, vous avez parfaitement rendu raison de la sécheresse et de l'ennui dont vos enfans se plaignent; donnezleur la Bible même; je n'ai jamais connu d'enfant qui ne fût ravi des histoires de la Bible, et qui ne souhaitât les entendre lire sans cesse. Des histoires, mistriss Stanley et moi , nous passons aux paraboles, et de celles-ci aux miracles et à quelques prophéties les plus marquantes; lorsqu'ils ont fait bonne provision de ces conuoissances partielles , nous en formons un ensemble. La petite lille qui a eu l'honneur de dîner avec vous au-

jourcl'hui, a commencé ce malin à lire les écritures sjstëmaliquement avec sa mère; bientôt nous commencerons à lui développer le plan du christianisme, et à lui expliquer comment les miracles et les prophéties confirment la vérité de cette religion, dans laquelle elle doit être plus amplement instruite.

» Nous nous servons de la connoissance historique qu'elles ont acquise par les histoires les plus intéressantes, pour tâcher de leur inculquer des principes propres à éclairer leur entendement, et des préceptes propres à diriger leur conduite. J'ai eu soin de leur faire bien connoître le vrai langage de l'Ecriture Sainte , en cherchant le métal précieux dans sa couche natale. Tout en en étudiant l'histoire, ilsse sont pénétrés du style de l'Ecriture: c'est à quoi j'attache de l'importance, ayant souvent observé qu'une impression si utile est entravée par la multitude d'histoires auxiliaires, qu'on substitue trop au texte original.

)) Observez , continua- t-il , quels sentimeus divins, quels saints préceptes, quels élancemens de dévotion, quels mouvemens d'humilité, quelle ardeur de reconnoissance, quels transports de louange, quels sentimens de contrition et de repentir, se trouvent exprimés dans ces courtes sentences que l'on trouve mêlées à presque toute la partie historique des Ecritures. Faites -en la remarque, et puis dites-moi s'il n'est pas à regretter que les enfans soient ordinairement obligés de lire celte histoire dans quelque abrégé médiocre, dépouillé de ces pierres précieuses dont l'original est si richement garni. Ces histoires et ces exposés deviennent par la suite fort utiles aux jeunes personnes, auxquelles la Bible elle-même est parfaitement familière. »

Sir John dit qu'il avoit été frappé du désintéressement remarquable des filles de M. Stanley, et de leur indiflérence pour les objets qui excitent le désir de presque tous les enfans.

« L'égoïsme, dit M. Stanley, est l'hydre que nous combattons continuellement ; mais le monstre a tant de force vitale , que de nouvelles têtes se reproduisent aussi promptement que l'on abat les anciennes. Je regarde comme le grand ' art de l'éducation , celui de savoir coutre-carrer l'égoïsme, ce vice naturel et inhérent a l'humanité. Il n'y a donc que ceux qui sont pénétrés de la doctrine de la corruption humaine, qui aient la compétence requise pour l'éducation de la jeunesse : comme ce principe pernicieux perce de bonne heure, il faut aussi qu'il soit corrigé de bonne heure , sans quoi la rapidité de ses effets justiGera bien vite l'observation de votre chère Eve :

« Soon mock oiir sconl manuring.

» Cette lutte, continua M. Stanley, n'est pas comme un art ou ime science qu'on peut reprendre à époques fixes , et mettre de côté jusqu'au retour du moment de l'instruction ; mais , comme

c'est un mal qui se montre dans tous les temps et sous toutes les formes, il faut que toute Tënergie de rinstruction soit dirigée contre lui. Mislriss Stanley et moi faisons en sorte de n'accorder ni récompense ni faveur qui puisse tendre à l'exciter ; les enfans ont droit à de petites jouissances; leurs appétits et leurs goûts doivent être écoutés jusqu'à un certain point; mais nous avons soin de ne faire jamais , de ces petites douceurs^ des moyens de récompense, ce qui auroit l'air d'y attacher de la valeur, et de les accorder comme le tribut du mérite ; j'accorderois plutôt quelque petite faveur à la gourmandise, comme gourmandise, que d'en faire la récompense de leur bonne conduite , ce qui semble être la manière usitée. Tout en accordant quelque chose à l'appétit d'un enfant, je ne voudrois pas qu'il vit dans cette indulgence accordée à la partie animale dv son être , le prix des efforts de ses facuJ- *tés intellectuelles ou morales. »

— «Vous avez un très-grand avantage , dit sir John , et , grâces à Dieu , il nous est commun avec vous; c'est-à-dire que vous et mislriss Stanley marchez d'un accord parfait. Rien ne s'oppose autant à l'exécution des règlemens de familles, que lorsqu'il y a différence d'opinion entre père et mère; lorsque l'humeur, ou le défaut de jugement contre-carrent leurs plans mutuels , ou lorsque l'un des deux à le tort d'affoiblir l'autorité de l'autre aux yeux de leurs enfans. »

— «Je connois un homme dans ce voisinage , répliqua M. Stanley, qui se trouve précisément dans cette situation : c'est M. Reynolds. L'exactitude du père, quoique peu rigide, paroît de la cruauté à côtédelafoiblessedelamère;ellelebIâme sans cesse devant ses enfans, de ce qu'il les tient assidus à leurs leçons; son inquiétude se partage entre leur santé qui est parfaite, et leurs amusemens qui sont bien plus contrariés par son empressement absurde à les leur procurer, que

par les bornes raisonnables que son mari veut leur prescrire. Quoi que ce soit que le père leur donne à table , la mère le leur ôte , dans la crainte que cela ne leur fasse mal. Tout ce qu'il défend, est, suivant elle , précisément ce qu'il y a de plus convenable pour eux. Elle a néanmoins plus de peur de surcharger leur mémoire que leur estomac ; la lecture , à l'entendre , gâtera les yeux de ses filles : se baisser pour écrire gâtera leur poitrine ; et si elles s'appliquent à l'ouyrage, leurs épaules en soufïViront : si ses fils courent, ils attraperont la fièvre; s'ils sautent, ils se démettront la cheville; s'ils jouent au cricket , un coup de boule peut les tuer; s'ils nagent, ils seront noyés , et le peu de profondeur de l'eau n'est pas à ses yeux un motif de tranquillité.

» La vie du pauvre Reynolds est une lutte continuelle entre le sentiment de son devoir envers ses en fans et sa complaisance pour sa femme; s'il l'emporte

sur elle, c'est aux dépens de son repos; s'il cède, ce qu'il fait pour l'ordinaire, ses enfans en sont les -victimes : il finit par être obligé de soumettre son excellent jugement à l'esprit foible de sa femme, de crainte que sa santé ne souffre si elle est contrariée , et il a le chagrin de voir ses enfans élevés comme s'ils n'étoient que des machines.

» Tout le mal provient de la mauvaise éducation de mistriss Reynolds elle-même: car quoique ignorante, ce n'est point une mauvaise femme : ayant été élevée avec dureté par ses propres parens, elle a adopté l'erreur vulgaire des petits esprits, qui est de supposer que ce qui n'est pas répréhensible ne peut être que bien. Se souvenant combien elle avoit souffert d'une contradiction perpétuelle, elle conclut que le bonheur de ses enfans consisloit à ne jamais être contredits ; l'événement a parfaitement répondu à ce système : il n'y a pas de tamille d'une humeur plus chagrine , il

n'en est pas de plus dësagre'able ni de plus incommode : aussitôt qu'une fantaisie est satisfaite , il en naît une autre ; et ce n'est que lorsqu'ils sont absolument ennuyés de ne rien faire, qu'ils ont recours à leurs livres, comme étant moins fatigans que l'oisiveté. »

Sir John , s'adressant à lady Belfîeld, lui dit du ton de voix le plus atfectueux: « Ma chère Caroline, cette histoire, sous ses rapports les plus marquans, ne nous regarde pas ; nous sommes,, à la vérité, parfaitement d'accord dans nos opinions; mais je crains bien que ce ne soit en ayant tort tous deux ; nous péchons tous deux par trop d'indulgence. Quant à ce dont il s'agit, je pense que, tandis que les enfans sont en bas âge, ils peuvent aimer de préférence celui de leurs parens qui les gâte; mais je n'ai jamais vu de jeunes personnes dont les parens n'avoient pas été d'accord entre eux, qui n'aient pas dans la suite montré l>eaucoup plus d'attachement pour celui qui

avoit usé envers eux d'une se've'rité raisonnable , que pour l'autre dont l'indulgence aveugle avoit diminué l'ascendant et le respect pour lui. »

J'observai à M. Stanley que j'étois surpris de voir l'appartement de ses enfans si dépourvu de livres , tandis qu'il a une si ample bibliothèque , et qu'il souhaite leur inspirer le goût de la littérature.

<( L'époque où nous vivons, répliquat-il , est une époque où il y a de l'exagération en tout. Rien de ce dont nous n'avons pas éprouvé le besoin ne nous paroît une jouissance ; on prévient tellement les désirs des enfans, que jamais ils ne ressentent le plaisir qu'excitent la privation et l'attente ; il est bon qu'ils aient une ample provision de livres élémentaires; mais, quant aux livres récréatifs ou instructifs d'une classe plus élevée, je ne leur permets jamais d'en avoir à eux , qu'ils ne les aient lus auparavant et avec fruit; ils y acquièrent par-là une

sorte de droit, et ce de'sir de proprie'té si naturel à l'espèce humaine, les encourage, suivant moi, h lire des livres, même d'une nature un peu aride ; chez eux, comme chez les hommes faits, l'attente aiguise le désir, tandis que la possession l'ëmousse. m

Pendant que nous causions , les enfans avoient achevé leur goûter , et s'e'toient retirés un peu plus loin , et là, sans nous incommoder , ils prenoient leurs ébats innocens; jouer à divers jeux , chanter , rire , danser, réciter des vers, essayera qui pourroit embarrasser l'autre sur le nom des plantes, dont ils détachoient de simples feuilles pour augmenter la difficulté : tout cela se succédoit. Lady Belfield , me regardant d'un air ingénu qui sembloit confesser son tort, dit : « Ce sont là les êtres que j'ai crus malheureux et tristes , parce qu'on les gènoit et qu'on manquoit d'indulgence pour eux ! »

— ((Une longue expérience, dit M. Stanley, me permet d'affirmer que ni les

combinaisons recherchées du plaisir , ni toutes les jouissances dispendieuses que les richesses peuvent procurer , ni toutes les inventions que peut fournir l'imagination la plus fertile , ne produiront pas pour des enfans chéris un amusement aussi pur , aussi naturel , aussi peu coûteux , si raisonnable, si salubre, et je dirois presque si religieux , que le plaisir gratuit de cultiver un jardin. »

Lydia et Célia , qui depuis quelque temps avoient les yeux sur le berceau où nous étions pour saisir un intervalle dans notre conversation, n'en eurent pas plutôt aperçu la fin , qu'elles se glissèrent parmi nous, chacune prenant une main de leur tendre père , pour le mener à un banc de gazon. Là , Mathilda lui présenta un livre qu'il ouvrit, et dans lequel il lut avec tout l'esprit , la grâce et l'enjouement possible , V histoire divertissante de John Gilpin. C'étoit là un plaisir qu'on leur avoit fait espérer depuis quelque temps, mais qui en l'honneur de Lydia,

âvoit été renvoyé jusqu'à ce jour mémo-' rable.

Le petit cercle, qui setoit attroupé sur l'herbe autour de lui , rioit aux larmes, et la satisfaction des témoins dans le berceau de verdure ne cédoit en rien à la leur.

En rentrant dans la maison , M. Stanley nous dit : u Quand je lis à mes enfans quelque chose d'amusant, ce qui m'arrive souvent, je fais toujours en sorte que ce soit la production de quelque auteur de mérite , aux œuvres duquel ceci sert de prélude et d'attrait. Quel est l'enfant , qui , avec de l'émulation , en entendant lire John Gilpin, ne souhaiteroit pas être assez âgé et assez raisonnable pour lire le Task (du même auteur)! Le souvenir de ce vif plaisir de l'enfance donnera de la prédilection pour le poète. Souhaitant ne leur donner que des modèles distingués , je les accoutume à ne lire que de bons écrivains , dans toute la force du mot ; moyennant quoi , ils seront peu

tentes de descendre à des e'crivains ordinaires, lorsqu'ils seront appelés dans la suite à choisir leurs livres eux-mêmes. » Lady Belfield exprima ses regrets de n'avoir pas amené quelques-uns de ses enfans à Stanley-Grove : «Mais, je l'avouerai à ma honte, dit-elle , j'ai craint qu'ilsne s'y ennuyassent à la mort; et, pour faire un autre aveu encore plus honteux pour mon autorité maternelle , ma complaisance pour mes enfans a été jusqu'ici tellement dénuée de jugement , et j'ai conservé si peu d'empire sur eux, que je n'ai pas osé amener les uns, crainte de donner par-là de l'humeur aux autres.

Me voici à une école où je me promets d'apprendre à acquérir de la fermeté , sans que ma tendresse puisse en souffrir, )J!

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