CHAPITRE XVIII
IjE recteur nous ayant rejoint à l'heure du dîner, la conversation après le repas roula sur la valeur de l'opinion des hommes -, et sir John Belfîeld fit l'observation qu'on ne devroit jamais décourager ceux qui recherchent cette opinion , vu son utilité comme motif de conduite.
(( Oui , dit le docteur Barlow, elle a certainement son utilité dans un monde où les intérêts sont en général conduits par des hommes mondains , dans un monde qui lui-même se gouverne d'après des principes relâchés ; mais la louange des hommes n'est pas , chrétiennement parlant , un principe de conduite ; je dirai plus : ce principe est tellement contraire au christianisme , que notre Sauveur lui-même en parle comme d'une raison principale qui empêche de croire en lui , ou au moins de le con-
fesser ouvertement : « Parce qu'ils ai- M ment la louange des hommes. » La soif de la célébrité est comme une ligne de démarcation entre le paganisme et le christianisme. J^es philosophes de l'anti- <|uité nous ont laissé des exemples brillans de leur modération pour les choses de ce monde , et de leur mépris pour les richesses. Les lumières de la raison et un désintéressement personnel très-louable ont pu les conduire jusque-là, et plus d'un chrétien auroit de quoi rougir au récit de ces exemples de leur supériorité: lïiais je ne me rappelle aucun cas où ils aient manifesté de l'indifférence pour la gloire , de l'insensibilité aux applaudissemens de ce monde, si ce n'est par l'effet d'un orgueil exalté , ou par mépris pour leurs juges, ou par un sentimentd'amourpropre. »
— (( Cependant , reprit sir John , je me rappelle des paroles de Sénèque, dans un de ses chapitres : « Nul homme, )) dit-il, netémoigne plusde respect et de
» dévouement pour la vertu , que celui » qui sacrifie s'il le faut 'sa re'putation » d'homme de bien pour demeurer tel >j dans sa propre conscience. »
— « Ils ont pu , répliqua M. Stanley, exprimer accidentellement, et dans quelque belle phrase , un sentiment de cette nature , pour faire ressortir quelque antithèse , ou pour donner du poids à quelque apophtegme ; ils ont pu déclamer contre l'amour de la renommée dans un mouvement d'indignation , ou dans un moment de chagrin , occasioné par la perte récente de leur popularité ; mais je doute qu'ils aient jamais agi d'après cette maxime de Sénèque ; je doute que Marins lui-même , assis sur les ruines de Cartilage, l'ait pris pour guide ; et rarement ( si tant est que cela soit jamais arrivé ) le mépris de la gloire leur a-t-il été inculqué comme principe, ou recommandé comme règle de conduite. Cela ne se pouvoit même pas, car leurs principes fondamentaux s'y opposoient. »
Sir John : « Cependant un homme vertueux luttant contre l'adversité est, si je ne me trompe , représenté par un de leurs auteurs comme un objet digne de l'attention des dieux. »
Stanley : « Oui ; mais la seule approbation divine ne fut jamais proposée comme la pierre de touche de ce qui est bien , ou comme la récompense des actions, si ce n'est par la révélation divine. »
»Rien ne semble plus difficile, dis-Je , que de déterminer la règle du bien.
Chacun a une mesure qui lui est propre , et qu'il applique à tout : l'un prend pour règle ses goûts , ses désirs , ses passions ; un autre , l'exemple de certains individus , sujets à erreur comme lui ; un autre (et , à dire le vrai ^ la généralité des hommes) se règle sur les maximes, les coutumes , et les manières des gens du .monde. »
Sir John ; « Mais, puisqu'il est si difficile de distinguer entre ce que l'on I. 19
peut se permettre et ce qu'il seroit criminel d'imiter , la vie d'un homme consciencieux, s'il n'est pas d'une disposition modérée , ou ferme par habitude , doit être empoisonnée par l'inquiétude, et perpétuellement tourmentée par la crainte
de dépasser les bornes qui lui sont prescrites. »
Stanley : « Nous savons très - bien , mon cher Belfield , que la tranquillité et la siireté d'un chrétien ne dépendent pas d'une modération provenant du tempérament , ni d'une fermeté habituelle; ces qualités sont, suivant l'expression du jeune Numide :
y> Perfections thaï are plac'd in bones and ner-
i>es(*).
» Il est un moyen plus élevé et plus sûr de prévenir l'inquiétude : c'est de corriger le principe, d'épurer le cœur, de veiller sur nous - mêmes , d'avoir soin de ne jamais nous hasarder jusqu'à l'ex-
(*) Des perfections placées dans les os et dans les nerfs.
trémité des limites permises, en un mot (et c'est là la seule règle infailible) , de mesurer invariablement nos paroles , nos actions et nos pensées sur la règle infaillible de la parole de Dieu. »
SiR Joim : « L'impossibilité d'atteindre la perfection que cette règle exige , décourage souvent ceux qui auroient de bonnes intentions, comme si c'étoit une entreprise désespérée. »
Docteur Barlow : « Cela vient , monsieur, de ce qu'ils se contentent d'adopter un simulacre de christianisme : ses rigueurs et ses punitions prétendues les empêchent de s'instruire par eux-mêmes -, ils s'arrêtent à la superficie. S'ils approfondissoient davantage, ils verroient que l'esprit dont l'Ecriture Sainte est émanée, est un esprit de puissance ainsi qu'un esprit de promesse ; tout ce qu'il exige de nous, il nous donne la force de le faire. Il ne nous donne pas le précepte sans nous donner en même temps les moyeasde nous y conformer.))
Pour répondre à quelques remarques ajoutées par sir John (qui, tout en s'expriniant avec une juste horreur pour faction du vice , paroissoit cependant ne pas avoir une idée juste de sa racine et de son principe )f le docteur Barlow observa que, tandis que tout le monde s'accorde à condamner les mauvaises actions, peu de personnes, comparativement parlant, font attention au mal naturel et habituel qui est caché dans le cœur humain ; c'est sur quoi la Bible appelle notre attention d'une manière particulière. En traçant le portrait d'un méchant homme, elle ne dit pas que ses actions sojit mauvaises f mais que Dieu nest pas constamment présent à sa pensée. Telle est la description d'un homme entièrement livré au monde. Ceux qui le sont , et qui ont adopté ses maximes, ses principes, ses soucis et ses plaisirs , ne peuvent pas penser à Dieu ; et on l'oflfense presque autant par l'oubli de sa providence, par le défaut de re»-
pect en sa présence, et par l'insensibilité à ses bienfaits , qu'en niant son existence. Une dissipation excessive, l'amour désordonné de l'argent, ou une ambition effrénée, dessèchent l'esprit, absorbent l'affection, épuisent la vigueur, glacent le zèle avec lesquels un chrétien devroit se dévouer à son créateur.
« Je vous prie d'observer , continua le' docteur Barlow, que je ne parle pas ici de gens décidément dépravés ; mais de gens qu'on estime dans le monde, de gens qui, tout en poursuivant avec acharnement les grands objets de leur ambition, ne tournent point en dérision les usages religieux, et ne les négligent même pas absolument ; mais qui croient faire merveille , en donnant une petite partie de leurs momens perdus à quelques prières faites du bout des lèvres , et à quelques pensées distraites, provenant d'un esprit accablé par des projets d'amusemens, ou par des projets d'accumuler, ou par des plans d'ambition. Il
se peut que dans ces diverses routes il n'y ait rien qui, aux yeux bornes des hommes, présente l'apparence d'immoralité ; le plaisir peut n'être pas de la débauche; les richesses , objet de leur cupidité, peuvent avoir été bien acquises; l'ambition, peut n'être pas d'une nature qui répugne aux idées reçues : mais l'éloignement de Dieu, l'indifférence pour les choses éternelles, un esprit incompatible avec l'esprit de l'Evangile ; c'est là , n'en doutons pas , la source de toutes ces sollicitudes. »
« Je suis parfaitement de votre opinion, docteur, dit M. Stanley. Se contenter d'atteindre à quelques degrés au-dessous de ce qui constitue le vrai christianisme , est une apostasie de la doctrine de la Bible ; c'est substituer une religion idéale à celle qui a été révélée du ciel ; or, cest à l'abandon de cette doctrine, qui fut jadis commise aux saints, que nous devons la dégradation affligeante de notre morale, et le relief don-
ne à ce principe dëge'nére' de periu pratique qui prévaut aujourd'hui. Si nous de'gradons la source de la loi divine , si nous en obscurcissons la lumière , si nous en rejetons l'influence, si nous en souillons la pureté, et si nous nous relâchons sur sa précision , il ne restera dans notre âme nulle force ascendante , nul esprit impulsif, nul ressort qui nous porte vers la perfection ; plus d'élancement vers cette sainteté à laquelle la vision béatifique est spécialement promise. Il est inutile de s'attendre à ce que la pratique dépasse le principe qui l'inspire, ni à ce que les actions soient supérieures au motif qui les gouverne. »
Docteur Barlow : « L'égoisme , la fausse paix et la sensualité sont annoncées par notre Sauveur comme un signe des derniers temps. En parlant du monde tel qu'il étoit avant le déluge, et des causes de sa destruction, l'Ecriture ne pouvoit pas présenter comme des choses, condamnables en elles-mêmes, le man-
ger, le boire et le mariage ; attendu que leur usage étoit nécessaire à l'existence même de ce monde que leur abus tendoit à détruire. Notre Sauveur ne place pasle crime seulement dans l'excès, mais bien dans l'esprit de l'action ^ il parle de se nourrir, et non pas d'être glouton ; de boire, mais non de s'enivrer; de mariage, et non de liaisons illicites. On voit clairement parlà que les transactions de ce monde, faites dans un esprit mondain, et qu'une insouciance habituelle sur les intérêts de l'éternité, chez des êtres si passionnés pour les plaisirs ou les intérêts du moment présent, n'indiquent pas un état de sûreté, même pour ceux chez qui les crimes grossiers peuvent être rares. » Sir John : « On ne doit pas juger de l'état moral d'une nation d'après quelques actes, ni même d'après plusieurs actes de dépravation absolue , mais par l'éloignement général et par l'indifférence de cette même nation pour la religion , dans la véritable acception du
mot. Quelques exemples frappans d'impiété peuvent, il est vrai, fournir plus amplement matière à scandale; mais ils ne sont pas à beaucoup près aussi décidément systématiques. Ce n'est pas faire une observation nouvelle que de dire qu'il y a plus d'hommes perdus par une jouissance excessive des choses permises que par des péchés positifs. >) Heureux ceux que leur foi et leur piété soutiennent dans ces combats ! »
Stanley. « Où sont ces êtres privilégiés, mon cher Belfield? Une des tristes preuves de l'infirmité humaine, est que les meilleurs d'entre nous ont sans cesse à combattre ces difficultés. Toute la différence qu'il y a , c'est que ceux que nous appelons gens de bien , luttent jusques à la fin , tandis que les autres , n^apercevant pas le danger , restent parfaitement tranquilles.» — c( Les chrétiens, dit le docteur Barlow , qui désirent se maintenir rigidement dans les bornes que leur prescrit la religion devroient
imiterles anciens Romains, qui veilloient attentivement à ce que leur dieu Terme (la marque de leurs limites) ne reculât jamais. « Le premier pas rétrograde, disoient - ils , seroit la destruction de notre sûreté. »
Sir John : « Mah, docteur, dites-moi , je vous prie, quel remède vous recommanderiez contre ce penchant naturel , et je dirois presque invincible, à s'exagérer les avantages de ce monde ? Je ne parle pas de la disposition à s'en exagérer simplement les plaisirs et les honneurs , mais de cette disposition à céder à son empire , à se permettre un désir trop prononcé d'être dans ses bonnes grâces , à mettre trop de prix à son approbation. »
Docteur Barlow. « La connoissance de la maladie devroit précéder l'application du remède ; la louange des hommes est mise par les gens du monde , nonseulement au rang des charmes de cette vie, mais même au rang des choses de première nécessité; tm désir trop avide de
l'obtenir provient certainement d'un sentiment de vanité, et c'est une de nos grandes erreurs de regarder la vanité comme un léger défaut. Une trop grande soif de réputation , un désir ardent d'obtenir tous les suffrages , est une foiblesse dont même des gens , estimables d'ailleurs , ne sont pas toujours exempts; il y a plus : c'est une des foiblesses que les gens de bien ont le plus à craindre , s'ils ne sont pas sous la rigide influence d'un principe religieux. La réputation étant en elle-même un objet désirable , ceux qui en jouissent , et qui dans un sens la méritent , sont sujets à lui tout rapporter et à s'y borner comme à leur but suprême. »
Sir John. « Vous avez fait connoitre le principe caché ; reste à en montrer le remède. »
Docteur Barlow : « Je crois que le remède le plus efficace seroit de nourrir notre esprit de pensées fréquentes sur notre divin Rédempteur , et de méditer sur son
3oo
opinion du monde présent , auquel nous livrons notre cœur , et dont l'approbation ne fait que trop le principal objet de nos vues. »
Sir Johjn : « Je conviens qu'il a été nécessaire que, pour accomplir le grand but de sa venue, le Christ ait été pauvre, délaissé et méprisé ; qu'il ait foulé aux pieds les vanités de ce monde, et entre autres la louange des hommes ; mais , je ne pense pas que ce devoir s'étende à ses disciples , ni que nous soyons appelés à partager la pauvreté qu'il préféra , ou a renoncer aux richesses et aux grandeurs qu'il méprisa , ni à l'imiter dans son délaissement.
Docteur Barlow : « Nous ne sommes pasàla vérité appelés à lui ressembler sous ses rapports extérieurs ; ce n'est pas pour nous un devoir indispensable d'être exposés au même mépris, ni de nous revêtir de la même ignominie; cependant, une conséquence naturelle de notre profession de foi paroit devoir être que
3oi
nous n'honorions pas les choses qu'il a méprisées; que nous n'admirions pas les vauités qu'il a foulées aux pieds ; que nous ne fassions pas notre idole de ce monde dont il nous a montré le danger. Nous ne devons pas attacher trop de prix aux douceurs qu'il a rejetëes , ni rechercher avec ardeur la gloire dont il n'a fait aucun cas. Il est certain que les disciples de celui qui fut méprisé et délaissé des Jiomines , ne devroient pas placer leur plus grand bonheur dans l'adulation et dans les louanges humaines.
Le fait est que toute discussion à ce sujet doit servira nous convaincre de plus en plus que le christianisme est la religion du cœur\ et, quoique nous ne soyons pas appelés à partager l'indigence ni l'humble situation du Sauveur, le pi'écepte qui nous dit , u QiLe le même esprit soit en voiis^ qui était en Jésus-Christ , n'en est pas moins clair et direct, quant à l'esprit qui doit diriger notre conduite. Ainsi donc, si nous sommes en jouis-
sance des richesses et de la grandeur qu'il a dédaignées , il est de notre devoir de les posséder sans qu'elles nous possèdent ; il nous est permis d'en user comme d'un bienfait de Dieu et à sa gloire, mais non d'en faire l'objet suprême de nos affections. Il en est de même de tous les autres points : c'est toujours le motif de l'action et la disposition de l'esprit que nous devons avoir en vue. Par exemple , je ne pense pas que je sois obligé de prouver ma foi par le sacrifice de mon fils, ni mon obéissance en vendant tout cequej'ai,afînde le donner aux pauvres ; mais je crois qu'il est de l'esprit de ces deux commandemens si importans, que j'acquiesce de bon cœur à la volonté de Dieu , soit par la souffrance , soit par le renoncement à moi-même , soit en faisant tout ce que je sais être véritablement sa volonté. »