CHAPITRE XIX
JLes douces idées qui se pre'sentèrent à mon esprit à la suite de la conversation de la soirée , furent cruellement interrompues par mon fidèle Edwards. « Monsieur, dit-il , lorsqu'il vint faire son sei'vice auprès de moi , savez-vous qu'il n'a été question d'autre chose à souper, parmi les domestiques, que du mariage prochain d€ miss Stanley avec lord Staunton? Il est cousin de mistriss Carlton , et c'est de chez elle que le cocher de M. Stanley en a rapporté hier la nouvelle. Je n'ai pas pu en savoir exactement le vrai , parce que mistriss Jenner étoit absente; mais tous les domestiques s'accordent à dire que quoiqu'il soit lord, riche , et bel homme , il n'est pas à moitié assez bon pour elle : et pour dire le vrai , monsieur, il paroît qu'il ne vaut pas grand' chose. »
Je fus consterné de cette nouvelle ; c'étoit une épreuve que je n'avoispas prévue, u Fréquente-t-il donc cette maisonci ? dis-je à Edwards; je ne l'ai ni vu , ni n'ai entendu parler de lui. )) — « Non , monsieur , mais miss Stanley le voit chez M. Carlton. » Ceci me bouleversa audelà de toute expression. Lucilla avoir des rendez-vous avec un homme dans une maison tierce! Lucilla encourager une liaison secrète ! Mistriss Carlton seroit-elle capable de s'y prêter ! Et cependant, si cela ne se faisoit pas clandestinement , pourquoi ne viendroit - il pas à Stanley-Grove?
Ces cruelles réflexions me tinrent éveillé toute la nuit. A juger Lucilla d'après la nouvelle d'Edwards, il étoit difficile de l'absoudre; mon cœur se refusoit à la condamner : tantôt je blâmois ma sotte timidité qui m'avoit empêché de faire des propositions ; tantôt je me réjouissois d'un délai qui me mettroit à même d'approfondir la vérité, et de mieux
connoître son caractère. Si dans cette famille je trouve de l'inconséquence , disje, c'en est fait de ma confiance dans la vertu humaine. »
Je me levai de bonne heure , et fus me livrer à mes pensées dans le jardin. Je vis M. Stanley, assis sous le chêne favori; je fus tenté d'aller à lui à l'instant même et de lui ouvrir mon cœur; mais, lui voyant un livre à la main , je craignis de l'interrompre ; et je prenois le chemin d'une autre allée pour recouvrer ma tranquillité , lorsqu'il m'appella et m'invita à m'asseoir auprès de lui.
Que mon agitation étoit grande !
Quelle lutte dans mes sentimens ! Combien ma raison étoit peu d'accord avec mon cœur ! Celui de tous les hommes que je désirois le plus entretenir , m'invite à une conférence. Entraîné par une passion que je brûlois de déclarer , mais agité par une incertitude qui pouvoit , d'après mes craintes , se terminer aussi probablement d'une manière pénible
que d'une manière heureuse pour moi , j'hësitai si je saisirois ou si je fuirois l'occasion qui se présentoit aiusi d'elle-même. Cependant un moment de réflexion me fît voir que cette occasion étoit trop précieuse pour être négligée. L'impatience où j'étois d'éclaircir ce qui regardoit le lord Staunton , ëtoit trop forte pour lui résister plus long-temps. A la fin, avec une timidité bien marquée , et en hésitant de manière à rendre mes paroles presque inintelligibles, je hasardai d'exprimer ma tendre admiration pour miss Stanley , et le suppliai de me permettre de lui présenter mes vœux.
Mon aveu ne parut pas le surprendre»
Il me dit seulement , mais d'un air sérieux : (( Nous parlerons de cela un autre jour. » Cette réponse froide et laconique me fit perdre à l'instant tout espoir. J'en fus accablé et visiblement troublé. «J'ai parlé trop tard, me dis-je à moi-même , heureux lord Staunton » ! Il vit mon chagrin, et méprenant la main ^ dit avec
une expression de bonté' dans sa voix comme dans sa manière ; « Mon cher et jeune ami, contentez-vous pour le présent de l'assurance de toute mon estime et de mon affection. Cette déclaration est bien précoce, vous avez à peine fait connoissance avec Lucilla. Vous ne connoissez pas encore la moitié de ses défauts , ajouta-t-il en souriant. »
— (( Dites-moi seulement , mon cher monsieur, repris-je, un peu rassuré, et saisissant sa main , que lorsque vous connoîtrez tous les miens, vous ne me rejeterez pas ; dites-moi seulement qu'il n'y a point de répugnance de votre part; que vous n'avez point d'autres vues; que
miss Stanley n'a pas d'autre n Je ne
pus pas en dire davantage ; la voix me manqua ; l'excès de mon émotion m'empêcha d'achever. Il me dit, d'un air encourageant : « Je ne sache pas que Lucilla ait aucune inclination; et, quant à moi, je n'ai point de vues qui s'opposent à vos vœux. Vous avez un double droit à
mon cœur; vous m'êtes cher par votre mérite personnel et par ma tendre amitié pour le père que vous chérissiez : mais point de précipitation , ne formez point de résolution soudaine; tâchez de vous assurer du cœur de ma fille avant de le lui demander. Demeurez ici un mois de plus , comme quelqu'un que j'y vois avec le plus grand plaisir , comme le fils de mon ami ; pendant ce mois , examinez bien votre cœur , et tâchez de faire impression sur le sien 5 au bout de ce tempslà , nous reprendrons cette conversation, w
— « Mais, mon cher monsieur, dis-je^ lord Staunton n'est-il pas....? »
— « Tranquillisez -vous, me dit -il :
quoique nous soyons, elle et moi, un peu aristocrates dans nos principes politiques, lorsqu'il est question du bonheur de la vie et des intérêts de la vertu, Lucilla et son père pensent avec Dumont que
» y4 lord
Oppos'd against a man,is buL a jyian.ïi
En disant cela il me quitta , mai avec une bonté sur sa physionomie et dans sa manière , qui répandit dans mou cœur non-seulement la consolation , mais la joie. Magaité revint à l'instant. Avoir permission de penser à Lucilla ! de m'attacher à elle ! être assuré que son coeur étoit libre ! être invité à demeurer un mois de plus sous le même toit qu'elle ! la voir, l'entendre, lui parler! tout cela étoit pour moi un si grand bonheur, que je ne me permis pas de murmurer de ce qu'oi;i ne m'accordoit pas tout ce que j'avois souhaité d'obtenir.
Bientôt après je rencontrai mistriss Stanley. Je connus a sa physionomie que ma proposition lui avoit déjà été communiquée. J'osai prendre sa main, et la conjurer, avec la plus respectueuse ardeur, de m'accorder son amitié et son appui. « Dans ce moment-ci , dit-elle, avec un sourire affectueux, je n'ose pas, étant avec vous , me fier à moi - même j M. Stanley pensera que je favorise la ré-
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volte \ si , par ma faute , vous alliez contre vos engagemens avec lui : mais, ajoutat-elle avec bonté, en me serrant la main, n'ayez pas trop peur de moi. Les sentimens de M. Stanley sur ce point , comme sur tout autre, sont exactement les miens ; nous n'avons qu'un cœur et qu'une opinion, et ce cœur et cette opinion ne sont pas défavorables à vos vœux. » Les larmes aux yeux, et avec le regard le plus affectueux, elle parut me quitter avec peine, et comme craignant de ne pouvoir maîtriser sa sensibilité.
Je ne me crus pas tenu par honneur à taire l'état de mon cœur à sir Jobn et à lady Belfield , qui vinrent bientôt après me joindre dans le jardin. Je fus surpris d'apprendre que mon inclination pour miss Stanley n'étoit un secret ni pour l'un ni pour l'autre. Leur pénétration ne m'avoit rien laissé à leur communiquer.
Sir John, néanmoins, prit un maintien grave, affectant un air de mystère qui ne laissa pas de m'alarmer : « Je vous avoue>
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me dit-il , que je ne regarde pas votre succès comme absolument certain. » Je lui demandai avec empressement ce qu'il pensoit que j'eusse à craindre. « Vous avez à craindre, rëpliqua-t-il d'un ton de plaisanterie sérieuse , tout ce qu'un homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, né d'une famille distinguée, possédant un revenu clair et net de quatre mille livres sterlings, d'une figure que toutes les femmes trouvent de leur goût , d'un caractère que tous les hommes estiment, d'un naturel qui vous fait aimer des hommes, des femmes et des enfans, peut avoir à craindre d'une jeune fille de province dont le cœur est aussi libre que l'oiseau sur la branche, et qui, à en juger par son sourire et le vermillon de ses joues , lorsque vous lui parlez , ne seroit pas mortellement fâchée de chanter avec vous dans une même cage. »
— (( Il n'en estpasmoins vrai, dit lady Belfield , que cela va faire un triste roman ; tout s'annonce comme tellement
dénué^de difficultés, que nous languirons faute d'incidens; point d'obstacles, point d'aventures propres à ranimer l'intérêt ; point de belle-mère acariâtre , point de tyran de père, point de maltresse capricieuse , point de château entouré de fossés , point de confidente intrigante, point d'espion perfide, point de rival formidable, pas un duel , ni même un défi qui puisse varier un peu cette scène monotone. »
Je leur contai le rapport d'Edwards au sujet de lord Staunton , et j'avouai en avoir été extrêmement ému. « Qu'il l'admire , dit lady Belfîeld , c'est une chose connue ; j'ai également ouï dire , mais sans le savoir de la famille , que ses vues n'ont pas été approuvées. Quant à Lucilla , elle est la dernière de celles qui se permettroient jamais d'insinuer , même à moi pour qui elle n'a pas de réserve , qu'elle a refusé une offre si brillante. Je l'ai entendue s'exprimer, avec une indi^ gnation étrangère à sa douceur naturelle^
contre les femmes coupables d'un manque de délicatesse aussi déshonorant , quoiqu'il soit de mode. »
— ((Voilà qui est fort bien; mais, Charles , dit sir John, il faut absolument que vous preniez un air un peu abattu pour donner du piquant au tableau; cela répandra de l'intérêt sur votre physionomie, du pathétique sur vos manières, et donnera une expression touchante à votre voix. Il faut de plus que vous mettiez de côté toute attention , que vous négligiez toute civilité ; il faut que vous ayez l'air absent , distrait et rêveur, surtout pendant que votre sort est en suspens. Il convient que vous lisiez Pétrarque, que vous récitiez Tibulle, et que vous écriviez des sonnets. Quand on vous parlera, ayez soin de ne pas écouter; ensuite , n'oubliez pas d'errer dans les bosquets au clair de lune , et d'apostropher les Oréades , les Dryades et le Naïades. Non, je me trompe, il n'y a malheureusement point de Naïades à
portée de vous entendre ; il faut que vous fassiez retentir les bois du nom de Lucilla : heureusement que ce nom est si poétique, que l'e'cho n'aura pas honte de le répéter. J'ai passé par-là , Charles, et je connois toutes les grandes routes, et tous les détours sur la carte de l'amour. Pour parler sérieusementcependant pour un moment, je vous dirai que, quoiqu'à votre âge je fusse aussi profondément atteint que vous l'êtes aujourd'hui , lady Beîfield, après dix ans de mariage, me met à même de déclarer :
» How mucli tlie wije is dearer tJian the hride. »
Une larme qui vint humecter les beaux yeux de lady Beîfield, répondit à cette expression de la tendresse de sou mari.