CHAPITRE XX
Ijorsque deux jeunes gens qui ont fait leurs études au même collège se rencontrent par la suite dans le monde, leur conversation est pour l'ordinaire sans intérêt, plus souvent même fatigante pour un tiers ; car elle roule généralement sur des circonstances locales qui lui sont absolument étrangères ; il n'en étoit cependant pas de même entre mes deux amis depuis qu'ils s'étoient retrouvés à Stanley-Grove. Il y avoit généralement quelque chose à gagner dans leurs souvenirs, quel qu'en fût le sujet. A déjeuner , M. Stanley dit : u Sir John , vous verrez ici demain notre ancien camarade Ned Tyrrel. Quoiqu'il ne réside pas habituellement dans la terre qu'il a près d'ici , et qu'il demeure pour l'ordinaire à sa maison de campagne en Bucliinghamshire , il vient ici à des épo^
ques fixes ponr compter avec ses fermiers. C'est toujours lui qui s'invite à Stanley- Grove , car sa société n'est pas infiniment attrayante. »
— « J'ai ouï dire j répliqua sir John , qu'après avoir quitté Cambridge , il donna dans le libertinage 5 je l'ai perdu de vue depuis que npus nous sommes séparés à l'université ; mais j'ai depuis appris avec plaisir qu'il est entièrement réformé. »
— « Il l'est au moins assez, reprit M. Stanley , pour n'être plus d'un libertinage choquant ; mais en se déCaisant des vices de sa jeunesse , il a successivement adopté ceux qu'il a cru mieux assortis aux situations successives de sa vie. A mesure qu'il a secoué ses habitudes et ses liaisons dépravées, l'ambition est devenue sa passion favorite ; il a encensé l'opinion publique , il a convoité les places et les honneurs , et il a cherché à s'avancer par certaines voies tortueuses et par quelques légers sacrifices de principes. Trou-
vaut ses calculs en défaut, et totites ses espérances déçues, il s'est mis à déclamer contre l'ambition. Il s'étonne qu'il y ait des gens qui veuillent, en dépit de leur conscience, renoncer au repos pour de vains applaudissemens et pour une réputation éphémère. Son seul bonheur aujourd'hui , à ce que j'apprends , est d'amasser de l'argent et de lire de la controverse théologique. L'avarice a supplanté l'ambition, tout comme l'ambition a chassé le libertinage.
» Dans l'intervalle où il passoit d'un état à un autre, et dans une grande inquiétude d'esprit , il entra par hasard en un lieu où un prédicateur hétérodoxe prêchoit la doctrine antinomiène , celle de la foi sans les oeuvres. Ravi par son éloquence rude et passionnée , et captivé par une doctrine attrayante qui promettoit beaucoup et qui exigeoit peu , il en adopta le dogme consolant mais trompeur. J'apprends à la vérité qu'il est devenu plus régulier dans sa conduite ;
mais je ne sais si son état présent n'est pas pire que ceux auxquels il a renoQcé. Dans ses deux dernières périodes, il étoit inquiet et mécontent , au lieu que , dans ce dernier changement de scène , il semble avoir trouvé le repos ; il n'est pas probable qu'un nouveau vice vienne le chasser de son nouveau retranchement , ou que la véritable religion l'y fasse renoncer. On le voit de temps en temps assister au service divin; mais comme, selon lui, c'est le sermon qui eti fait le principal mérite , il n'y va guère que lorsque le prédicateur est de son goût. Il a peu d'idée du respect qui est du aux institutions établies , et n'aime pas trop les prières composées à l'avance, ni même notre incomparable liturgie.
En fait de livres de religion, il ne lit que ceux qui tendent à confirmer ses propres opinions ; il parle et dispute à haute voix sur quelques points de la doctrine 5 mais un chrétien qui thésaurise, un chrétien qui, dans le but d'accumuler, est.
dit-on, dénué de charité , et même porté à opprimer , est un paradoxe que je ne puis résoudre , et une inconséquence que je ne puis concevoir ^Favarice est, je le répète , un vice moins déshonorant que les anciens vices de Ned Tyrrel, et, par cela même , plus dangereux. »
— («C'est cevicedétemiiné, dis-je, qui a produit le crime le plus noir dont jamais la méchanceté humaine ait été coupable; car il ne paroit pas que Judas, dans son exécrable trahison , ait été mû par aucune animosité. Il est utile d'observer que , lorsque notre Sauveur cite ce crime, il y joint un avertissement solennel, pour montrer qu'il est d'autant plus dangereux qu'il est moins décrié. Non content d'un simple avertissement , il redouble son exhortation : (( Veillez, et soyez en garde contre l'a- Tarice. »
Après quelques observations de sir John , qui me sont échappées, M. Stanley dit ; « Je ne comptois pas faire ici une
sortie contre l'avarice , pe'ché auquel je crois que nul de nous n'est enclin. Ne nous glorifions cependant pas d'être innocens d'un vice auquel nous ne sommes pas portés de notre naturel , et qui ne nous présente par conséquent aucune tentation à vaincre. Ce que j'ai voulu dire , c'est que changer un péché turbulent pour un péché calme , ou un péché scandaleux pour un péchéqui l'est moins, n'est pas se réformer, ou , pour me servir de la véritable expression^ n'est pas se convertir. »
M. Tyrrel , qu'on avoit invité , arriva pour dîner , et amena son neveu, M. Edouard Tyrrel, qu'il avoit fait depufs peu entrer à l'université , afin de le préparer pour les ordres sacrés. C'étoit un jeune homme d'un bon esprit , mais dont la première éducation avoit , dit-on , été fort négligée , et il n'avoit pas l'instruction nécessaire à ses vues. M. Stanley avoit ouï dire que Tyrrel avoit eu deux raisons pour lui faire embrasser l'état
ecclésiastique : ils'imaginoit, en premier lieu, que c'étoit l'état le moins dispendieux; et ensuite , il s'étoit appliqué à lui inculquer certaines opinions de son cru, qu'il désiroit voir répandre par le moyen " de son neveu. Sir George Aston étant survenu par hasard , on l'engagea à rester, et le docteur Barlow fut de la partie. Les observations de M. Tyrrel nous montrèrent bientôt que sa religion n'avoit changé en lui que de langage. Il fît voir clairement qu'il aimoit mieux la controverse que la vérité ; et nous conclûmes de la tournure de sa conversation, qu'il tiroit sa sécurité religieuse bien plus de son adoption d'une secte, que d'un changement de ses anciens principes. « Sa manière de discourir n'est plus la même , me dit ensuite M Stanley; mais je crains bien que son cœur et ses affections ne soient ce qu ils étoient. »
Par honnêteté pour ses deux convives récemment venus de l'université, et sur-
tout pour le jeune Tyrrel, M. Stanley dirigea la conversation sur l'ëtude, et plus particulièrement sur l'étude de la théologie.
Ayant témoigné le plaisir que j'avois eu à voir la science et la piété réunies dans les deux ecclésiastiques qui avoient en dernier lieu dîné à Stanley-Grove , M. Stanley dit : « La littérature est une chose excellente quand elle ne tient que le second rang j ce n'est certainement pas offenser notre Créateur, de cultiver soigneusement le plus beau de ses dons à la nature humaine , notre raison. Cela est surtout important pour des hommes pieux , le manque de ce moyen chez certains individus ayant conduit à de grandes erreurs en fait de religion , et donné des armes aux gens irréligieux qui ont des yeux de lynx pour apercevoir les défauts des gens pieux. Je me réjouis donc très -sincèrement de voir le ton moderne de la littérature plus relevé, surtout dans nombre de nos jeunes ec-
clésiastiques , le manque d'érudition dans quelques - uns de leurs prédécesseurs ayant, malgré leur zèle, attiré non-seulement sur eux, mais sur la religion ellemême, le mépris^ de gens qui ne sont qu'érudits. »
Tyrrel : c( Je n'ai rien à dire contre la nécessité de l'érudition dans un avocat , parce qu'elle peut lui servir à guider le juge ; et à égarer le juré 5 ni dans un médecin , parce qu'elle peut lui valoir de la confiance en le mettant à même de cacher les défectuosités de sa profession ; ni même dans un particulier , parce qu'il auroit pu faire un plus mauvais emploi de son temps : mais je ne vois pas l'utilité de l'érudition pour le clergé ,• témoin le docteur Barlow que voilà : je lui ferois volontiers grâce de toute la sienne , pourvu qu'il voulût approfondir un peu plus la doctrine qu'il se pique de nous prêcher. »
M. Stanley : u J'estimerois certainement peu les connoissances étendues dvu
docteur Barlow , s'il en manquoit le moins du monde dans les points importans que vous citez; mais étant persuadé comme je le suis, que son érudition, bien loin d'être préjudiciable à sa piété, lui donne les moyens d'en rendre l'utilité plus étendue , il m'est impossible de lui souhaiter la privation des lumières qui , en lui , font l'ornement de la religion sans en diminuer les bons effets. »
Tyrrel : « Vous conviendrez que ces grands propagateurs du christianisme (les apôtres) ne connoissoient pas cette vaine érudition. »
Stanley : « Ceux qui méprisent l'érudition se plaisent à lui opposer l'ignorance des apôtres ; le fait est trop notoire et la réponse trop facile pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter ; mais on s'en sert malheureusement pour soutenir une thèse à laquelle ce fait est étranger, la défense d*un clergé ignorant. C'est une observation rebattue, mais qui, pour être ancienne , n'en est pas moins vraie.
que la sagesse divine voulut que la première publication de l'Evangile fût faite par des hommes non lettres, afin de prouver que c'ëtoit là son ouvrage , et que son succès ne dëpendoit pas de la capacité des missionnaires, mais de la divine vérité seulement ; que si le Tout-Puissant a voulu établir sa religion par des miracles, il veut qu'elle soit propagée par des moyens humains , et il n'envoie pas plus aujourd'hui un pâtre ou un pêcheur ignorant enseigner' aux hommes le christianisme , qu'il ne donna dans son origine à Socrate et à Platon le pouvoir de la publier. Gomme il y a cependant entre ecclésiastiques de grandes nuances de situation , il est juste d'admettre-une différence proportionnée dans les divers degrés de leurs connoissances. Je ne dis pas qu'il soit nécessaire que chaque curé de village soit un érudit ; mais, comme il est possible aussi qu'il ne reste pas toujours dans l'obscurité , il
n'est pas nécessaire qu'il soit d'une ignorance méprisable. »
Sir John : « Ce qui a e'te' dit de ceux qui affectent te mépriser la naissance , a été dit également de ceux qui rabaissent l'érudition; ces deux prérogatives ne sont appréciées au-dessous de leur valeur que par ceux qui en sont dépourvus ; et il est bon d'observer qu'ainsi que la littérature et la religion s'obscurcirent ensemble dans les temps d'ignorance, elles revinrent ensemble à la lumière à une même heureuse époque. »
M. Stanley, voyant que le docteur Barlow ne se pressoit pas d'entrer en discussion sur un sujet qu'il regardoit presque comme personnel , dit : « Seroit-ce être présomptueux d'observer que, quoique les apôtres fussent des hommes non lettrés , le Tout-Puissant daigna , en éclairant leur entendement d'une manière toute particulière , les rendre propres à leur œuvre spéciale. L'apûtre des Gentils fut élevé aux pieds de Gamaliel,
et Moïse (destiné au poste e'minent d'un grand législateur) fut imbu de toute la sagesse de la natioa la plus éclairée qu'il y eût alors. Le législateur juif, quoique sous la main de l'inspiration même , ne remplit pas sa mission moins bien pour avoir été préparé ainsi à l'avance ; on peut connoitre l'utilité importante que l'apôtre seul recueillit de son érudition par l'examen de sa conduite dans l'assemblée la plus instruite et la plus accomplie de l'univers. Il ne révolte pas sans nécessité l'urbanité athénienne par des reproches durs ou par les cris de l'ignorance , mais il l'attaque avec ses propres armes. Avec quelle sagacité , avec quelle force de raisonnement n'explique -t- il pas aux Athéniens le dieu qu'ils adoroient sans le connoitre ! Avec quelle douceur et quelle urbanité ne leur fit- il pas sentir le faux de leur théologie ! S'il eut été aussi peu instruit de leur religion qu'ils letoient de la sienne , il eût manqué d'un fonds convenable pour l'édifice de
son instruction : il s'empara de l'inscription de leur propre autel payen, et s'en fît un texte pour prêcher la doctrine du christianisme. La connoissance de leurs erreurs le mit à même de présenter avec force la cause de la ve'rité. Leur poésie^ qu'il leur cita, et leur mythologiey dont il n'eût pu leur démontrer le faux sans la connoître, formèrent la thèse de laquelle il inféra la doctrine de la résurrection ', ménageant ainsi leurs préjugés, et leur faisant voir la supéiiorité infinie de ce même christianisme qu'il tâchoit de leur inculquer, sur la simple science et sur la culture de l'esprit dont ils se glorifioient. Ce fut avec Ifi même retenue, la même logique et la même urbanité, qu'il parvint ensuite à se faire écouter attentivement et à obtenir un arrêt favorable du roi Agrippa. »
Docteur Barlow : « Il m'a toujours semblé qu'une des fortes raisons qui devroit engager un ecclésiastique à dévouer sa jeunesse eu grande partie à l'érudition.
est de pouvoir dans la suite , par analogie , en connoître la vanité. Le sacrifice dont saint Paul fait profession , celui d'avoir renoncé à tout pour la religion , eût été moins difficile, s'il n'avoit eu à renoncer à rien : il eût été plus facile aussi de compter toutes choses comme de rebut , par comparaison , s'il n'avoit pas eu de l'or à mettre dans un des côtés de la balance. Grégoire de Nazianze , l'un des hommes les plus distingués en littérature grecque , déclara que le plus grand prix qu'il attachoit à î érudition , étoit d'avoir eu elle un objet de valeur intrinsèque , qu'il estimoit néant, en le comparant aux vérités du christianisme ; et il est ravissant de voir Selden et Grotius , et Pascal et Saumaise (il doit m'être permis de les citer sans être soupçonné d'esprit de corps , attendu qu'aucun d'eux n'appartenoit à l'église ) , dévouer leur vie à l'avancement de la religion , tandis qu'ils recommandoient à d autres cette ôruditiou dont ils étoient eux-mêmes de
si brillans exemples : il est, dis-je, ravissant de les entendre déclarer que leur savoir n'avoit de prix qu'autant qu'il les niettoit a môme d'avancer les progrès du christianisme, et d'avoir quelque sacrifice à lui faire. »
Tyrrel : « Je conviendrai volontiers qu'un poète , et surtout un poète dramatique, peut étudier utilement les ouvrages des grands critiques de l'antiquité ; mais qu'un chrétien qui compose des sermons, soit appelé à étudier un critique payen , c'est pour moi une chose inconcevable. »
Stanley : « Il n'est pas moins vrai , M. Tyrrel , qu'un sermon est un ouvrage qui exige un plan régulier, tout comme un poème ; il exige aussi à un certain point, tout comme une tragédie, de l'unité , de la combinaison , des divisions, un ordre clair, et même quelque chose de l'exorde et de la péroraison qui appartiennent aux compositions de l'orateur. Je ne veux pas dire qu'il soit
toujours obligé de se servir de tout cela ; et un ecclésiastique circonspect ( celui surtout qui auroit à prèclrer devant un auditoire de gens de la première classe, €t qui , pour s'ea faire estimer, souhaite exceller dans l'art de la composition ) ne négligera pas plus qu'un poète dramatique , de former son jugement par la lecture de Longin et de Quintilien. Le versificateur pourra , il est vrai , plaire à un certain point par la force de son génie seulement , et celui qui compose des sermons, pourra se rendre instructif par la seule influence de sa pieté; mais ni l'un ni l'autre ne seront de hons écrivains, s'ils ne possèdent pas les principes nécessaires pour bien écrire , et s'ils ne se forment sur les modèles de bons écrivains.»
Ecrire, dit sir John, est à un certain point un art, ou , si vous l'aimez mieux, un métier : et comme nul n'a la liberté de s'établir dans un métier ordinaire, à moins d'avoir fait un long apprentissage
de ses secrets ( mot usité , je crois, dans les brevets d'apprentissage), de même nul ne devroit prendre la plume d'écrivain, jusqu'à ce qu'il connut les mystères de l'art qu'il va exercer. On peut , même sans talent, produire un livre insipide et insignifiant; mais quelques talens qu'on ait, à moins d'avoir les connoissances requises, on ne produira jamais rien que d'imparfait. »
TyrPiEL : « Malgré cela, je persiste à croire que , dans un ministre de l'Evangile, le lustre de l'érudition est du clinquant, et la sagesse humaine folie.»
Stanley : (j Je suis tout-à-fait de votre avis, s'il a pris l'érudition pour but au lieu de la regarder comme moyen', et si la réputation , l'agrément , ou même le profit humain est son dernier but. Dans un ecclésiastique , l'érudition sans religion n'est que de la fumée, ce n'est rien du tout; il n'en est pas ainsi de la religion sans érudition : je suis persuadé qu'il se fait beaucoup de bien par des
gens qui sont en défaut à cet e'gard, mais qui abondent en zèle et en piëtë; car le bien qu'ils font est opéré par leur piété , et non par leur manque de lumières; leurs travaux deviennent productifs par le talent qu'ils mettent en œuvre, et non par le manque d'un talent de plus. L'esprit de Dieu peut opérer et souvent opère par de foibles instrumens , et la divine vérité peut accomplir ses vues par sa toute-puissance ; mais des cas particuliers ne prouvent pas que l'instrument ne doive pas être préparé poli et aiguisé pour l'ouvrage auquel il est destiné.
Tout étudiant devroit soigneusement prendre garde à ne pas diminuer, par l'effet de son indolence , la masse de réputation de son état; il ajouteroit à sa propre émulation , s'il vouloit se souvenir que le clergé d'AngleteiTe a toujours été reconnu par les étrangers pour un des corps les plus savans du monde. »
Barlow : « Ce qu'a dit M. Stanley sur le mérite du savoir , n'attaque point
les vérités premières et fondamentales ; telles que celle-ci : Cest ici la i^ie étev nelle , de connoitre Dieu et Jésus-Christ quïl a envoyé. Je ne désire connoitre aw tre chose que Jésus-Christ. Lj' homme , par sa nature^ ne peut pas connaître les choses qui appartiennent à l'esprit de Dieu. Le monde lîa pas connu Dieu par la sagesse j et cent passages pareils. »
TjTRREL : « Pour le coup, docteur, vous parlez un peu plus en ministre chrétien : mais, à en juger d'après notre conversation, vous plaidez tellement pour la raison humaine et la science humaine, que cela donne à vos sentimens un air de paganisme. >j
Stanley : « L'orgueil de l'érudition peut être humilié , sans que l'utilité de l'érudition soulïre , de ce que le monde n'est pas redevable du christianisme à une découverte humaine , ni aux recherches de la raison, mais à une révélation immédiate. Ceux qui adoptent votre fa-
çon de penser, M. Tyrrel , devroient se souvenir que l'œuvre de Dieu , en changeant le cœur , n'a pas pour but de suppléer aux facultés humaines. Dieu exige de ses serviteurs les plus affectionnes l'exercice zélé de leurs talens naturels, et s'il est un être appelé plus qu'un autre à exercer la sagesse et le jugement qui sont en lui , c'est un ecclésiastique reli" gieux. Le christianisme ne paralyse pas l'usage des dons naturels , mais il les dirige vers leur véritable but. J'ai été souvent frappé de cette distinction : que l'ennemi du genre humain s'empare de l'âme par le moyen des passions et des sens, l'ami divin de l'homme s'adresse à ses facultés intellectuelles, les yeux de votre entendement étant éclairés , dit l'apôtre. »
Je pris là - dessus la liberté d'observer que le plus beau panégyrique de l'une des plus grandes lumières de notre Eglise est, qu'il est rarement fait mention de son nom sans que ce nom soit
précédé de l'épithète de judicieux. Mais Jiooker maiique-t-il de ferveur? Hooker maiique-t-il de zèle? Hooker manque-til de courage pour déclarer la volonté de Dieu toute entière ?
Sir John . «Je me flatte que nous n'avons pas aujourd'hui d'ecclésiastiques auxquels puisse s'appliquer le mordant sarcasme du docteur South, au sujet de certains prédicateurs en vogue mais ignorans , qui appartenoient de son temps au parti de ses antagonistes : « On trouvoit en eux, disoit-il^ toute la confusion de la tour de Babel sans le don des langues. »
Stanley : a Malgré cela, ce parti produisit des hommes très-savans , et parmi eux plusieurs d'une haute piété : mais jetez un coup d'œil en arrière sur le temps dont nous parlons , et particulièrement sur l'époque qui le précéda presque immédiatement ; vous y verrez ces prodiges d'érudition, les anciens évêques et autres théologiens de notre Église; ils
ëtoient peut-être un peu trop prodigues de leur savoir dans le discours, ou plutôt, ils abondoient tellement en savoir, qu'il perçoit maigre' eux. Avec un meilleur goût, on évite, de nos Jours, tout cet étalage d'érudition qui, alors, non-seulement remplissoit les marges , mais qui empiétoit sur tout le corps de l'ouvrage. Il pouvoit être déplacé en eux de faire montre de leur savoir; mais il est au moins clair qu'ils le prouvoient par -là , suivant le mot de Dryden , qui , accusé d'avoir trop d'esprit , dit :
» After ail it is a good crime {*).
— « Nous avons le droit, dit le docteur Barlow, d'après le raffinement du goût moderne, de blâmer leur prolixité, et de tourner leur surabondance en ridicule ; il nous est permis de sourire de leurs divisions innombrables et de leurs sous-divisions sans fin. On peut convenir que leurs efforts vers la clarté ont quel-
(*) Après tout , c'est un crime pardonnable.
quefois produit de l'obscurité ; mais convenons en même temps qu'ils approfondirent toujours les sujets qu'ils étudièrent. Ils ont fouillé dans les amas de l'ancienne érudition , et dans les trésors des sciences modernes , non pour se glorifier de leur savoir, mais pour prouver , pour embellir et pour démontrer la doctrine qu'ils enseign oient. Quel travail incroyable que le leur ! quand on voit que la seule copie de leurs ouvrages volumineux exigeoit le cours d'une longue vie ! »
— « Leur méthode, observai-je,de dire sur tous les sujets tout ce qui pouvoit être dit, et de les épuiser jusqu'au fond, quoique fatigante pour le lecteur , ne le laisse au moins jamais dans l'ignorance ; et, s'il faut opter entre deuxinconvéniens, ne vaut -il pas mieux qu'un auteur soit un peu ennuyeux que d'être superficiel?
Un vase trop rempli peut , à la vérité , vous fournir au-delà de vos besoins; mais il n'y a rien à tirer d'un vase vide. »
Tyrrel : M Je commence à croire que
dans un ecclésiastique, tout vous est bon, pourvu qu'il ne soit pas clirétien; et que vous êtes disposé à tout lui accorder, hors la foi. »
Stanley : « Dieu me préserve de faire la moindre comparaison entre la science humaine et les principes chrétiens! l'un , pesé contre l'autre , est plus léger que la poussière de là balance. Tout ce que je prétends dire , c'est qu'ils ne sont pas incompatibles; et que les connoissances humaines , rendues tributaires de la connoissance des Ecritures, peuvent servir à avancer les intérêts de la religion. Pour mieux expliquer ces Ecritures , un ecclésiastique devroit posséder à un certain pointles langues anciennes. Amoinsd'étre imbu de l'histoire des temps reculés et de la haute antiquité, particulièrement de l'histoire des Juifs, il est beaucoup d'usages et de coutumes rapportées dans les livres sacrés , qu'il ne lui sera pas possible d'expliquer. L'ignorance sur quelques-uns de ces objets a attiré à notre religion bien
des attaques de la part des écrivains sceptiques. Quant à la connoissance approfondie de l'histoire de l'Église, il doit être superflu de la recommander à un ecclésiastique , puisque c'est l'histoire de l'état qu'il a embrassé : elle est par conséquent nécessaire , non-seulement pour l'instruction en général , mais pour l'armer contre les innovations modernes , par la connoissance de l'origine et des progrès des diverses hérésies qui, de tout temps, ont infecté la religion. »
Tyrrel : « Mais votre ecclésiastique peut avoir toutes ces connoissances, sans avoir une seule étincelle de lumière. »
Docteur. Barlow. « Cela n'est que trop vrai , et j'en conviens avec douleur ; j'irai plus loin : l'orgueil de la science, lorsqu'il n'est pas réprimé par la religion, peut contribuer à éteindre cette étincelle. La raison a été trop décriée par l'un des partis, et trop déifiée par l'autre. La différence entre la raison et la révélation semble être la même qui existe entre
l'oeil et la lumière : l'un est l'organe de la vision , l'autre est le principe de la clarté. »
Tyrrel : « Rappelez -vous bien, Stanley, que si je puis l'éviter, je ne ferai point partie de l'auditoire de votre parfait ecclésiastique. »
Stanley (souriant): » Je n'ai pas encore décrit le cercle entier de ses perfections. Outre ce que nous appelons l'érudition , il est une autre sorte d'instruction sur l'acquisition de laquelle des hommes, d'ailleurs irréprochables, pèchent sérieusement; je veux dire la connoissance de la nature humaine. La connoissance du monde et de celui qui l'a créé , l'étude du cœur humain et de celui qui tient dans sa main les cœurs de tous les hommes , donnent à un ministre le moyen d'exceller dans l'art d'instruire les autres. Toutes les connoissances s'entr aident; je hasarderai donc d'affirmer que celle du genre humain , est après la religion, une des connoissances plus
importantes pour un prédicateur, et jen« puis m empêcher d'attribuer au manque de ce grand moyen, le peu de fruit qui trop souvent résulte des fonctions apostoliques de gens dignes d'estime sous tous autres rapports. Ils voient diminuer en leurs mains les ressources qu'ils pourroieut tirer des grandes doctrines de notre religion , faute de connoître les diverses nuances de l'esprit humain auquel s'adressent ces mêmes doctrines.
» Comme nul homme privé de ce talent ne fut jamais grand poète, de même on peut affirmer que sans lui il y a eu peu de grands prédicateurs; sans la connoissance du cœur humain, les plus beaux discours sont comme des coups perdus, qui atteindront par hasard, plutôt que par adresse ; sans cette connoissance , que nous devons toujours supposer animée de l'onction chrétienne, guidée par un jugement chrétien, et adoucie par l'humilité chrétienne , le ministre ne saura pas, en chaire, pourvoir
aux divers besoins de ses auditeurs; sans cette connoissance, il ressemblera, dans ses visites spirituelles et consolatrices, à ces empiriques qui n'ont que le même mode de traitement pour toutes les maladies, et qui appliquent indifféremment la même pilule ou la même fiole aux divers malades, sans égard à l'âge, au sexe et au tempérament. Cet esprit de flexibilité ne consiste pas à falsifier, ou à restreindre, ou à adoucir, ou à déguiser la vérité, mais à appliquer la vérité sous toutes les formes , à la communiquer dans tous les sens , et à la faire circuler dans toutes les voies. Parmi les gens de bien, il en est qui oublient mal à propos les distinctions nécessaires ; car ils agissent comme si tous les hommes se ressembloient. »
Tyrrel : « C'est parler comme un homme qui souhaiteroit voir le clergé s'éloigner de la simplicité de la vérité , et prêcher deux Evangiles. »
Stanley : « Bien loin de là; mais,
quoique la vérité soit unef le caractère humain varie presque à l'infini, et ne peut être saisi à son avantage à moins d'être bien compris; j'ai honte d'en avoir tant dit sur un sujet pareil en présence du docteur Barlow , qui garde le silence par délicatesse; j'ajouterai seulement qu'un jeune ecclésiastique qui a du savoir, n'est pas réduit à chercher une récréation nécessaire dans des amusemens peu séans ; son esprit est trop élevé pour qu'il se contente de ces divertissemens frivoles , qui absorbent le temps sans donner au corps et aux esprits animaux le renouvellement nécessaire ; ce qui est le véritable et légitime but de tout amusement. Dans tous les cas, la science donne de la dignité à son caractère , elle le met à même de donner, un ton convenable à la conversation générale ; elle sert dun jnilieu sur auprès de gens d'une classe supérieure qui ne sont pas d'une disposition religieuse, et elle lui donnera toujours le moyen de traiter en société
des sujets au-dessus des lieux communs d'amusemens, de jeux, et de babil ordinaire. »
Docteur Barlow : « Vous voyez , Monsieur Tyrrel , qu'un combattant sage ne pense qu'à défendre .l'endroit où il est attaqué ; si l'antagoniste de M. Stanley s'étoit déclaré l'avocat décidé de l'érudition théologique comme faisant une partie essentielle de son état, il auroit été le premier à le mettre en garde contre l'orgueil et l'enflure qui fréquemment accompagnent la science quand elle n'est pas soumise à l'empire de la religion.
La science, sous une impulsion différente , pourroit nuire à l'humilité chrétienne, et devenir par-là, pour la religion , un ennemi beaucoup plus redoutable que celui qu'elle étoit appelée à combattre. »
Sir John dit en souriant : « Je n'appliquerai pas au clergé ce que Rasselas dit à Imlac , après avoir calculé les qualités innombrables qui sont nécessaires à la
perfeclion de l'art poétique : « Tu m'as prouvé que nul homme ne peut être pocte. » Mais , si tout ce que Stanley dit est exact, je suis décidément d'avis qu'il faut un travail et un zèle peu ordinaires pour rendre un jeune étudiant propre à cet état sacré. Je n'ai pas , à la vérité, l'expérience de la chose quant à ses rapports avec l'ordre du clergé; mais je regarde en général la science comme le meilleur préservatif humain de la vertu ; elle remplit d'une manière satisfaisante les heures de loisir, elle fait un des ornemens de la vie, lors même. qu'elle n'en est pas la principale affaire. »
— (f La science , dis-je , a de plus, le mérite de provenir d'une vertu bien recommandable , je veux dire , \ amour du travail^ qualité que j'ai honte de voir plus honorée chez les païens, quelle ne semble l'être parmi nous. »
— « Je crois , en effet , reprit sir John , que les anciens avoicnt une plus haute idée du travail , et d'une application sui-
vie, que nous ne l'avons. Cicéron les nomme imperatoriœ virtutes, et Alexandre dit qu'il est d'un esclave de se livrer à la fainéantise , mais que le travail est une prérogative vraiment royale. »
Stanley : « Des gens du monde, d'ailleurs très-sensés , ont fait la faute d'ériger en idoles les talens et la science, voulant en faire un objet de culte exclusif et universel ; il est arrivé de là , que des esprits pieux ont tellement eu peur d'outre-passer dans leurs études la mesure convenable, qu'ils ont renoncé à les cultiver-, d'où il s'ensuit que les intervalles qui ne sont pas remplis par des devoirs religieux ( et il faut qu'il y ait de ces intervalles tant que nous habiterons des corps périssables ) , sont insipides et languissans , et se passent en bagatelles et en promenades ; il y a même du bonheur si ce désœuvrement de l'esprit ne conduit pas de l'oisiveté à des plaisirs illicites. »
— «Vous avez parfaitement raison, dit
sir John; notre ami Thompson est un exemple vivant de votre remarque : il étoit avec nous à l'université' ; il en a rapporté une somme suffisante de connoissances, avec beaucoup d'intelligence, et les manières d'un homme bien né. Depuis quelques années , il a non-seulement adopté une manière d'être religieuse , mais il est véritablement pieux. Comme c'est tout de bon, il dévoue avec raison une bonne partie de son temps à des lectures religieuses ; mais , comme il n'a cependant aucun état qui l'occupe, les heures intermédiaires sont bien longues pour lui; il continue à vivre, à un certain point, dans le monde, mais sans avoir l'inconséquence d'en partager les goûts; ayant néanmoins renoncé à l'étude des sciences , et ne laissant pas de se mêler à la société dans l'occasion , il est peu de sujets de conversation qui lui soient communs avec ceux qu'il fréquente , et il est morne et silencieux durant toute la conversation, quelque sensée qu'elle soit,
si elle n'a pas précisément la religion pour but ; il prend si peu d'intérêt à la discussion, qu'elle soit littéraire ou politique, qu'il est clair que son savoir-vivre est la seule chose qui l'empêche de s'endormir. En même temps, il ne se fait pas de scrupule d'être inconséquent sous d'autres rapports : car sa table est tellement recherchée, qu'il sembleroit vouloir ajouter aux plaisirs de la sensualité ce qu'il ôte à ceux de l'entendement. »
— « J'ai souvent eu l'idée, dit M. Stanley, de lui envoyer les trois sermons du docteur Barlow sur les devoirs de notre vocation comme chrétiens, comme gens du monde, et comme gens de lettres; sermons que, par parenthèse, je comptois faire lire à mon fils , au moins une fois par an s'il eût vécu , afin de lui montrer la liaison, la compatibilité, et même l'analogie des deux derniers avec le premier. Il seroit à désirer que tous les gens du monde , tous les gens de lettres , tous les chrétiens répandus sur la surface de
l'empire, fussent imbus de l'esprit de ces trois discours- Quant à moi , j'aurois mis le plus grand soin à faire faire à mon fils d'excellentes études, et j'aurois mis encore plus de soin à le convaincre que le prix de la science dépend entièrement du but auquel on la destine. Je désirerois que le chrétien (lorsqu'il est homme du monde) pût réfuter le monde avec ses propres argumens, et le convaincre que ce n'est pas par défaut d'entendement ; ni par impossibilité de se distinguer sur d'autres sujets , qu'il s'applique à chercher la sagesse qui vient d'en haut; qu'il ne se jette pas dans les bras de la religion pour s'en faire un abri propre à cacher une honteuse ignorance, mais par un sentiment de conviction profonde du vide comparatif de celte même science, qu'il s'efforce néanmoins d'acquérir. »
Pendant cette conversation, c'étoit une chose amusante d'observer les différentes impressions qu'elle faisoit sur l'es-
prit de nos deux e'tudians. Le jeune Tyrrel (qui, à une intelligence assez bornée et à très-peu d'application, joignoit quelques dogmes inculqués par son oncle, pour lui tenir lieu d'un savoir plus dispendieux), avaloit avidement son panégyrique de l'ignorance du clergé; panégyrique dans lequel ce jeune homme trouvoit l'excuse de ses mauvaises études, et du relief à la médiocrité de son intelligence; tandis que le jeune baronnet, si intéresssant en lui-même , et gardant le silence par modestie, faisoit voir par son regard intelligent, des marques évidentes de satisfaction de ce que la littérature, pour laquelle il prenoit chaque jour plus de goût , étoit recommandée comme l'objet le plus digne de l'attention d'un homme bien né , parlesdeux personnes du monde dont il respectoit le plus l'opinion. En même temps il redoubloitde vénération pour la piété chrétienne, en la voyant si soigneusement mise en pratique par ces avocats des sciences humaines.