CHAPITRE XXI
Pendant ces entretiens" j'observai que Lucilla, tout en gardant en généralle plus profond silence , donnoit une attention toute particulière à l'orateur. Quand c'étoit ou le docteur Barlow ou son père, ou quelque autre individu qu'elle croyoit avoir droit à des égaids particuliers, elle posoit tout doucement son ouvrage , et le reprenoit tranquillement lorsqu'il avoit fini de parler.
Je fis ensuite observer à sir John Belfield , en me promenant avec lui , combien la manière de Lucilla ëtoit obligeante lorsque l'un de nous faisait quelque lecture : quel silence plein d'intelligence ! quelle attention délicate !
« J'en ai souvent fait la comparaison , repliqua-t-il, avec l'habitude de quelques autres dames de ma connoissance , qui font quelquefois partie de nos paisibles
soirées. Quand on leur lit tout haut , ou un livre d'histoire, ou quelque livre ordinaire, j'aime à les voir continuer leurs petits ouvrages, cela les amuse, et donne de l'aisance et un ton familier à notre petit cercle ; mais j'avoue que , lorsqu'il m'est arrivé , ce qui est quelquefois le cas , de lire un passage de la plus haute sublimité , ou de l'intérêt le plus pathétique, j'ai éprouvé une sorte d'humeu en voyant la navette passer et repasser avec la même rapidité que si les destinées elles-mêmes ourdissoient la trame ^ J'ai vu une femme prendre la bougie pour chercher son aiguille au milieu du soliloque de Caton , ou se baisser pour ramasser ses ciseaux à l'endroit où Hamlet dit au spectre : « /'// go no further, Je n'irai pas plus loin, j) Je me souviens d'une autre femme qui à travers la table demandoit tout bas à emprunter une aiguillée de soie pendant que le roi Léar> au milieu de l'orage , étoit dans un paroxisme de folie , ou que Macbeth très-
sailloit il la vue de l'ombre de Banquo ; et demander par signe le papier du fil, pendant que le cardinal de Beaufort meurt , « ^nd mnkes no sing. » Il y a quelque chose de plus fort : il me sousouvient que , lisant rapidement et avec une grande émotion la nouvelle de la bataille de Trafalgar, ayant à peine la force d'articuler les dernières paroles mémorables de l'immortel Nelson , j'entendis une dame dire tout bas à une autre qu'elle avoit cassé son aiguille. »
— « Il seroit difficile de décider, repris- Je , ce que cette inattention indique le plus, ou du manque de bon sens , ou <lu défaut de sentiment , ou de savoir-vivre. On devroit soigneusement accoutumer l'esprit à l'attention dans les permières années de la vie, et alors la seule force de l'habitude enseigneroit à ces femmes, mal élevées d'ailleurs , à se donner au moins l'apparence de cette ]x)nne qualité, si elle leur manque réellement. »
La famille de Stanley -Grove formoit
toujours entre nous un sujet inépuisable de conversation ; je fis à sir John la remarque , que j'avois quelquefois aperçu chez des familles bienfaisantes un étalage , une sorte d'agitation purement animale, une sorte de besoin mécanique d'être charitablement affairées ; et que , tout en remplissant consciencieusement une partie du précepte apostilique, celui de donner ; elles péchoient dans l'autre partie , celle de le faire avec simplicité.
« Oui , répliqua-t-il , je vois souvent en ville une dame charitable , qui me donneroit presque de l'humeur contre la bienfaisance ; ses dons forment l'unique sujet de la conversation; dès que le déjeuner est fini , la table est toujours régulièrement couverte de plans et de propositions , et de papiers pour des contributions. Cet étalage remplit à merveille le triple but de publier ses propres charités , de fournir matière à discussion , et de faire contribuer ses connoissances. Ses récits me sont plus à charge que mes
souscriptions ; elle est si pleine de débats, et de détails , et d'oppositions ; elle vous fait lire tant de papiers écrits de sa main, tant de réponses aux projets d'autres personnes 5 elle marque tant d'éloignement pour les manières de faire du bien qui ne sont pas les siennes, et elle a tant d'argumens pour vous prouver que sa méthode est la meilleure, qu'elle a réellement moins l'air d'une femme bienfaisante que d'un procureur ami de la chicane.»
— « On ne peut , dis-je, corriger complètement une libéralité si affairée qu'en l'associant à la religion ; je devrois plutôt dire , que lorsqu'elle découle de la religion. Ce motif, loin d'en diminuer l'énergie , l'augmente; mais il guérit de l'étalage que l'on en fait , et change en principe ce qui n'étoit qu'un mouvement des nerfs. Il transporte au cœur l'activité de la langue ; c'est la seule sorte de charité qui attire double bénédiction. ( Blesses twice). Toute charité devient, il est vrai , bénédiction pour celui qui eu
est l'objet; mais j'ai quelquefois frémi en pensant que la bénédiction promise à celui qui donne, peut être perdue, même pour l'homme bienfaisant , par Postentation et le faste dans la manière , et par un manque de pureté dans le motif. ))
— « Dans la famille Stanley , répliqua-t-il plus sérieusement , j'ai trouvé le démenti complet decette maxime favorite du monde , que la religion est en ellemême une chose triste , et qu'elle rend sombres et chagrins ceux qui en font profession. Charles, j'ai souvent fréquenté des maisons dont le plaisir étoit la seule idole ; mais , quand on voit ses partisans après plusieurs nuits consécutives passées dans ses temples, quand on voit leur langueur , leur abattement , leur mauvaise humeur , on les prendroit plutôt pour ses victimes que pour ses adorateurs. Ils ont si peu de vivacité intellectuelle î si peu de gaité de cœur ! en un mot , après des observations assez scrupuleuses , je suis obligé de déclarer que
je n'ai jamais vu deux figures plus dissemblables que celles du plaisir et du bonheur. »
— « Votre témoignage,dis- je àsir John, est d'un grand poids sur un objet qui est si fort de votre compétence; quel tableau différent ne voyons-nous pas ici ! M. Stanley semble avoir répandu dans sa famille l'esprit qui l'anime. Ce qui rend son exemple si efficace , c'est qu'il regarde le caractère chrétien comme faisant une portion essentielle de l'esprit du christianisme ; son âme entière semble pénétrée [de cette disposition intérieure ; elle perce dans toute sa conduite, et se fait sentir dans toute sa conversation. Je vois chaque jour de nouvelles raisons d'admirer sa candeur , son humilité. Ses regards sont constamment tournés vers l'Evangile , non pas comme sujet de conversation , mais comme principe de conduite et comme la balance dans laquelle nos actions doivent se peser. La délicatesse scrupuleuse de la conversa-
tion , la manière sérieuse dont il repousse toute calomnie, l'indulgence avec laquelle il considère tout sujet qui se présente sous deux faces , sa simplicité , sa sincérité évangéiique , sa manière de rapporter tous les événemens aux décrets de la Providence , et sa coutume invariable de louer la bonté divine , sous des épreuves en apparence les plus amères. . . » Sir John, me quittant alors, en resta là, et je ne pus pasm'empêcher de continuer le sujet en forme de soliloque , en continuant ma promenade. Je vis avec admiration que, lorsque M. Stanley prenoit la religion pour l'objet de son discours, il savoit le faire d'une manière utile pour ses auditeurs , en ce que, au lieu de la donner comme la panacée universelle , il répond , suivant le cas , par des argumens adaptés à chaque antagoniste du christianisme , tels que ceux quif faute d'instruction , adoptent l'Evangile partiellement sans y voir un plan général , ou sans l'embrasser dans son entier '
ceux qui en admettent la vérîtë, mais sur de simples bases d'évidence qui éta- Lliroient la vérité de toute autre histoire authentique , et qui , contens de cette évidence superficielle, non -seulement n'en éprouvent pas l'effet sur leur propre cœur , mais qui nient son influence sur le cœur d'autrui ; ensuite ceux qui voient dans l'Evangile un simple code moral.
Il réfute ceux d'une opinion diamétralement opposée, qui affirment que le Christ a affoibli les commandemens de la loi; il répond à lady Belfield , qui fonde sa justification sur ses charités; à sir John , qui se fonde sur sa conduite morale j à lady Aston , qui se repose sur ses pratiques austères ; à tel homme qui s'appuie sur sa parfaite orthodoxie ^ à tel autre qui compte sur son inébranlable intégrité; à un troisième , qui s'appuie sur les observances de sa secte. Il s'adresse à ces diverses personnes, en attaquant les erreurs de chacune, et c'est ce qu'il fait en tsÇ l'astreignant toujours au cas dont il
s'agit -, de sorte que les ignorans pourroient le soupçonner de n'être pas aussi zélé' sur d'autres points qui, n'étant pas révoqués en doute , n'exigent de lui aucune défense, mais qu'il eût défendu avec tout autant de zèle , s'ils eussent été attaqués. Pour achever le tableau, je contemplois cette vive affection du cœur, cette bonté sympathisante , cette délicatesse de sensibilité , dont les gens frivoles et les étourdis croient avoir le privilège exclusif, tandis qu'ils renvoient aux gens religieux , comme leur apanage indispensable , la dureté , l'aigreur et le manque de charité.
Ces qualités font naître dans mon cœur un sentiment mêlé de respect et d'attachement. Mais qu'il est difficile , même en matière de religion, d'agir avec un parfait désintéressement ! Je contemple toutes ces perfections avec d'autant plus d'intérêt, que j'ose espérer avoir un jour le bonheur de leur être plus intimemeat allié.