CHAPITRE XXn
(Quelques jours après , pendant l'heure du thé, un carrosse se fit entendre, et M. Stanley, regardant par la fenêtre du balcon, où lui et moi étions assis, nous annonça lady Rattle et sa fille , qui étoientdéjh dans l'avenue. Il n'eut que le temps d'ajouter : « Ce sont là des voisines à prétentions; elles ne manquent jamais de venir nous voir dès qu'elles reviennent à la campagne , pendant qu'elles brillent encore du vernis et de l'éclat de Londres; il y a toujours avec elles une routine régulière de conversation : tandis que la mère étourdit mistriss Stanley des modes nouvelles, miss Rattle, qui peut être de l'âge de Mathilda, nous amuse ma fille et moi , parle récit de ses talens et de ses progrès. »
On les annonce. Après quelques corn-
plimens, lady Rattle s'assit entre lady Belfied et mistriss Stanley, dans le fond du sallon , tandis que sa fille, jeune personne aussi gentille qu'ëveillëe , se jeta en arrière , sans se gêner , sur le sopha , entre M. Stanley et moi j les demoiselles Stanley et sir John étoient assis près de nous, et à portée d'entendre sa volubilité.
« Eh bien , miss Amëlia , dit M, Stan-» ley, je suis sûr que vous avez bien employé votre temps cet hiver : vous avez sans doute achevé de parcourir tout le cercle des arts. Voyons, contez-moi ce que vous avez fait , et faites-moi part de tous vos travaux , aussi franchement que vous aviez coutume de le faire quand vous étiez encore petite fille. » — « Je conviens, dit-elle, pour parler vrai , que je n'ai pas été oisive ; vous savez qu'on a tant de choses h apprendre. J'ai continué, comme vous le pensez bien, mon français et mon italien, et j'ai commencé l'allemand; ensuite vient mon maître de des-
sin ; il m'enseigne à peindre des fleurs et des coquilles, à dessiner des ruines et de l'architecture , ainsi qu'à prendre des perspectives ,• c'est une bonne pâte d'homme. Il achève un certain nombre complet de table.mx et une demi-douzaine d'écrans que j'avois commencé pour maman. Il n'est pas douteux qu'il m'aide , mais je ne laisse pas d'y travailler aussi ; n'est-ce pas , maman ?. . . » en appelant sa mère , qui étoit trop occupée de son propre récit pour faire attention a sa fille.
(( Ensuite , poursuivit la jeune causeuse , j'apprends à vernir , à dorer, et à faire du laque ; l'hiver prochain j'apprendrai à sculpter, à graver à l'eau-forte et à graver en mezzo-tinto et en aquatinta; car lady Diana Dash apprend à graver, et maman dit que , comme j'aurai plus de fortune que lady Diana, elle est déterminée à me faire apprendre tout ce que celle-ci apprendra. J'ai de plus un maître à danser qui m'enseigne les pas
écossais et les pas irlandais ; un autre qui m'enseigne les attitudes, et bientôt j'apprendrai à valser. Déjà je puis me tenir sur une jambe plus long-temps que lady Diana. Après cela^ j'ai un maître de chant , un autre qui m'enseigne la harpe , et un pour le piano-forte ; et le peu de temps que je puis dérober à ces choses principales, je les donne par échappées à l'histoire ancienne et à l'histoire moderne, à la géographie , à l'astronomie, à la grammaire, et à la botanique. Ensuite, je suis des cours de chimie et de philosophie expérimentale; car, comme je ne suis pas encore" entrée dans le monde , je n'ai pas grand'chose à faire le soir, et maman dit qu'il n'est rien au monde de ce qui peut s'apprendre pour de l'argent, qu'elle ne me fasse apprendre; et je cours si délicieusement d'une chose à l'autre, que je n'ai le temps de me lasser de rien. Ce qui rend le tout-si amusant, c'est qu'à peine suis-je assise pour prendre leçon d'un maître, qu'un.
autre arrive; je dëtesterois de m'occuper long-temps du même objet. Au reste, un travail aussi fort ne durera pas longtemps : car, dès que j'entrerai dans le monde, je planterai tout là, excepté la musique et la danse. »
Pendant tout ce temps , Lucilla ëcoutoit en silence, essayant de cacher son ëtounement sous un sourire de complaisance. Matliilda, ayant moins d'empire sur elle-même, éioit sur le point de rire aux éclats. Sir John , ayant beaucoup vécu sur le terroir où cette espèce est indigène , en connoissoit depuis trop long-temps toutes les nuances diverses , pour être fort ëtonnê d'un échantillon pareil; il ne laissoit pourtant pas de la contempler avec un sang-froid philosophique et d'un œil observateur.
Quant à moi, mon esprit e'ioit entièrement absorbé dans la comparaison des manières communes de cette intrépide jaseuse, bonne fille d'ailleurs, avec
la manière d'être élégante, tranquille €l ^' enjouée de Lucilla. \ ~V-
« Je craindrois , miss Rattle, dit \% M. Stanley, si je ne voyois sur votre ^j~^^ physionomie une santé brillante , que ces travaux sans relâche ne vous laissassent pas le temps du repos 5 vous ne dormez sans doute jamais? » — <.<. Au contraire, répondii-elle , je dors bien et je mange bien ; je ne mène pas une vie aussi pénible et aussi triste que vous pourriez le croire; car , soit en visites du matin avec maman , soit à courir les boutiques , soit à voir des nouveautés, soit enfin le parc et les jardins de Kensington (que je hais, par parenthèse, à moinsque ce nesoitle dimanche, quand il y a foule ) , et nos bals d'enf'ang que nous avons après Pâques quatre ou cinq fois par semaine , et les concerts que maman a chez elle, je fais en sorte de m'amuser assez passablement , quoique , à dire le vrai, une fois que j'aurai été présentée, tout ira beaucoup mieux : car aloi^ je
n'aurai pas un moment à moi. Cela ne sera-t-il pas délicieux, dit-elle, en me tirant assez rudement par le bras, pour mieux fixer mon attention, qui cependant avoit rarement été distraite ? »
Ayant enfin épuisé ses matériaux de Londres , les nouvelles du voisinage servirent d'objet à la volubilité de sa langue-, et elles finirent leur visite par le récit détaillé d'une ou deux historiettes tirées des caquets du village.
« Voilà , dis- je , après qu'elles furent parties , un grand assemblage de talens acquis, sans l'ombre d'âme, de sens commun ou de délicatesse.
» Quels êtres chétifs ne sommes-nous pas , nous autres hommes ! dis-je à M. Stanley , dès qu'il rentra. Nous nous croyons fort habiles , lorsqu'après beaucoup de travail et de longues études nous atteignons à une ou deux des innombrables connoissances de cette jeune étourdie. Un résultataussi brillant ne se borne même pas à un seul génie privilégié; il
existe parmi les femmes une classe entière de cette espèce miraculeuse. Miss Rattle en est le porte-ëtendard et les représente toutes. » — «Il n'y a que les jeunes femmes seulement , répliqua-t-il , dont la grande capacité, et dont le génie universel puissent tout embrasser. Pour ce qui est des hommes , et même des savans , leurs talens sont en général dirigés vers quelque but positif. Heureux celui qui, dans la carrière qu'il a choisie, parvient à la perfection î Celui qui se voue à l'étude des langues , est rarement peintre. Il est également rare que le mathématicien brille comme poète ; il y a même dans une seule profession des divisions et des subdivisions. Le même juge ne songeroit jamais à présider à la fois dans la cour du Ring's-Bench et dans celle de la chancellerie. La science de la médecine est non-seulement divisée dans les trois branches distinctes qui la constituent ; mais de plus, dans la seule profession de la chirurgie, que de subdivisions! I. 24
Parmi ceux qui s'y livrent, l'un se dévoue à l'étude de l'œil, un autre à celle de l'oreille , un troisième à la partie des dents. Mais la femme ( être ambitieux , universel , triomphant , radieux ! même à l'âee où un écolier commence ses études ) embrasse déjà la suite entière des arts et entreprend à la fois toutes les sciences. »
— ((A mighty maze, andquite without a plan , répliqua sir John en riant 5 mais, dans le vrai, le malheur ne consiste pas tant en ce qu'elles apprennent tout, qu'en ce qu'elles ne savent rien , je dis rien à fond. Quand l'or battu couvre tant d'étendue , la feuille en devient nécessairement plus mince ; et vous observerez que les çonnoissances les plus précieuses, sans être absolument hors du plan de l'éducation à la mode, sont néanmoins placées dans lanière-tableau , et que leur étude ne trouve place que dans les fractions de ce temps dont la totalité est dévolue aux talens frivoles. Toute
cette brillante confusion de lalens, cette superfluite' de travaux détailles dans le premierfeuiiletde son catalogue, forment le véritable ensemble de l'éducation. La dernière partie n'y est qu'accidentelle, et, si on ne songe pas à la leur enseigner , elles ne songent pas à l'apprendre. Quant aux cours publics dont elle s'est tant vantée , la véritable instruction peut s'en faire d'utiles auxiliaires ; ils présentent un heureux résultat de la lecture ; mais si les leçons particulières n'ont pas précédé et marché de pair avec ces leçons publiques, la science de la jeune élève ne sera dans le fait qu'une présomptueuse ignorance. Elle pourra sans doute apprendre a parler d'oxigène et d'hydrogène, de déflagration et de trituration ; mais elle ne connoitra de la science que les mots. Un homme n'est pas artiste parce qu'il connoît le nom de ses outils, et je craindrois pour un esprit qui ne seroit ni préparé à l'avance , ni exercé par des leçons particulières à des études de ce genre ,
la vanité qui résulte d'une instruction si superficielle. Au reste miss Rattle a franchement avoué que , dès qu'elle entrera dans le monde, toutes ces choses finiront d'elles-mêmes, et que la danse et la musique seront à peu près tout ce qui survivra à cette diversité d'occupations. »
— (( Je regarde la grande prépondérance de la musique dans l'éducation des femmes , dit M. Stanley , comme la source de plus de maux qu'on ne l'imagine ; non que la chose soit mal en elle-même; mais c'est que c'est un gouffre qui engloutit le temps de manière à n'en laisser que très-peu pour la véritable instruction. J'aime la musique, etj'enferois l'éloge si elle n'étoit cultivée que comme amusement; mais l'effrayante proportion ou plutôt la disproportion de temps dans la vie dont elle s'empare, même dans nombre de familles portées à la piété (et c'est là le grand sujet de mes regrets), a changé une récréation innocente en péché positif. Je doute qu'il y ait beau-
coup de jeunes évaporées qui perdent plus d'heures par jour en occupations oiseuses, que les filles de beaucoup de parens pieux n'en perdent à cet amusement. Ce ne sont pas même les momens superflus qui pourroient se trouver dans les intervalles d'occupations sérieuses, qu'on lui dévoue -, mais c'est la matinée entière, c'est le plus précieux du temps, ce sont les heures les plus utiles , celles où les sensations sont dégagées, et où l'esprit est dans toute sa vigueur, l'intelligence ranimée et dans toute sa fraîcheur , et toute la machine remontée par le baume du sommeil , et excitée à des efforts plus élevés par le retour de la lumière et de la vie. »
— «Si la musique, dit sir John, se cultivoit pour embellir la retraite , si on y avoit recours là où les amusemens sont en petit nombre et où on ne peut pas avoir des gens de l'art, la chose seroit bien différente ; mais le fût est que ces dames si parfaitement instruites ; non.
contentes d'entendre les fameux virtuoses à Londres , dans le grand monde où elles vivent sans cesse , les ont encore à demeure chez elles à la campagne. Cela étant, il doit arriver de deux choses l'une: ouïe talent de l'ëcolièresera si inférieur, qu'elle ne vaudra pas la peine d'être entendue à coté du maître; ou il sera si distingué , qu'elle se croira sa rivale au lieu d'être son admiratrice : dans tous l,es cas , elle feroit mieux de le payer en argent et en applaudissemens , que de tâcher en vain de l'égaler. «
— ((Cette lutte laborieuse, pour atteindre la perfection inabordable et inimitable du professeur de musique, dit M. Stanley, me fait souvenir fréquemment du défi entre l'ambitieux rossignol et le joueur de luth dépité, dans la prolusion de Strada. »
— ((C'est à la prépondérance de ce talent , répliquai-je , que j'attribue avec chagrin le défaut des qualités qui constituent une compagne pour la vie ; la per«
feclion de l'exécution, en musique, est comme un bel écran , derrière lequel se cachent honorablement tous les défauts de connoissance en fait de ménage , le manque de goût , de jugement et de litte'rature , ainsi que le manque des talens qui constitueroient une épouse accomplie. ))
— «J'ai fait une autre observation, dit sir John : ces jeunes filles , que leur timidité apparente empêche de prendre part à la conversation d'une petite société choisie, sont toujours prêtes, au premier signal , à contribuer par leur talent à son amusement. Il est certainement aussi facile d'être modeste en parlant qu'en chantant , et surtout quand on chante sur des airs languissans des paroles que dans la conversation on n'entendroit pas sans rougir. Après tout , il est bien peu d'heures dans la semaine qu'un homme occupé de ses afïaires , et une femme dévouée aux devoirs de son état , souhaitent donner à la musique. Quant à moi ,
je l'aime beaucoup , et lady Belfîeld est excellente musicienne ^ mais, avec les soins inséparables de son devoir envers ses enfans , auroit-elle le temps de jouer, ou moi aurois-je celui de l'entendre ? Il n'est cependant point de jour, ni d'heure, ni de repas où je ne jouisse dans sa société' du plaisir constant que donne une compagne intéressante et accomplie. Un homme sensé , lorsque tout va au gré de ses désirs, aime à être amusé. Est-il dans le chagrin, il veut de la consolation ; dans les situations difficiles , il a besoin de conseil ; il veut du soutien dans l'afïliction ; peut-il raisonnablement espérer de trouver ces ressources dans une femme qui n'auroit que des talens ? »
— «Représentez-vous, je vous prie, reprit M. Stanley, mes six filles , jouant chacune leurs quatre heures dhorloge ( ce qui est aujourd'hui une mesure de temps très-modérée ) ; comme nous n'avons qu'un seul instrument , il faudroit , d'après ce calcul, que, pour tenir tête à
leurs voisines , elles l'occupassent l'une après l'autre jour et nijit ; s'il est permis de comparer les choses frivoles avec les choses sérieuses , cet arrangement ressembleroit (ajouta-t-il en souriant) à la psalmodie perpétuelle du bon M. INicolas Ferrar , qui avoit des musiciens renouvelés de six en six heures , pour chanter tout le psautier pendant le jour et pendant la nuit. Mon intention n'est pas de jeter du ridicule sur ce saint homme; mais quand mes filles, dans leurs veilles, se releveroient ainsi tour à tour, il n'en résulteroit pour nous que de la mélodie sans mélange de piété. Non, mon ami , je ne veux que deux ou trois oiseaux qui chantent pour égayer mon petit bocage. Si chacun devenoit musicien , il n'y auroit bientôt plus d'auditeurs; mais, comme je veux que dans ma famille il y en ait qui écoutent , je veu:-: qu'il n'y ait que le petit nombre qui se fasse entendre. »
—«11 faut convenir, dit sir John , que
miss Rattle n'est pas imitatrice servile de la classe insipide des femmes à talens superficiels ; la vivacité de ses esprits l'empêche de polir ses manières ; elle est aussi brute et aussi rustre que si elle sortoit des mains de la nature. Là au l'énergie du caractère ne se fait sentir que par une des plus mauvaises propriétés de la force, qui est la rudesse , je lui préférerois la nullité même. »
— <( Je craindrois presque , dis-je , de trop insister sur les qualités qui sont à désirer dans une femme mariée , et sur l'obligation positive de se rendre agréable dans son intérieur , si mon père ne m'avoit de bonne heure inculqué cette doctrine , et si je ne l'a vois vue si heureusement en évidence dans la conduite de ma mère. »
— « Je suis entièrement de votre avis , Charles, dit M. Stanley, sur l'importance qu'il y a moralement à se rendre agréable et même amusant au sein de sa famille; rien n'use plus vite et d'une ma-
nière plus sûre le bonheur des personnes mariées, que l'habitude de la familiarité. Négliger d'entretenir l'amour par le moyen de la même délicatesse qui le fît naître, et de maintenir la sérénité de l'esprit par une conduite chrétienne , ainsi que le bon état de ses facultés en les tenant en exercice, c'est affoiblir l'affection mutuelle, lors même que quelque défaut moral n'en accéléreroit pas le déclin.
» C'est là, dit-il, un des grands moyens du bonheur domestique ; son peu de vogue explique en grande partie la disposition peu sédentaire d'un nombre , hélas, trop grand ! de personnes mariées ; le mari trouve au dehors des amusemens, et la femme, des attentions auxquels ni l'un ni l'autre ne sont accoutumés chez eux; au lieu que les moyens de plaire d'une part , et de l'autre la disposition au contentement chez soi , feroient paroîlre bien insipides les visites de désœuvrement; mais il faut pour cela
que cette disposition et cette aptitude soient cultivées avant le mariage. Une femme dont l'éducation s'est composée Ae répétitions théâtrales, sera toujours froide et insipide, à moins qu'elle ne soit toujours en scène , faisant parade de ce qu'elle a acquis avec autant de soins ; au lieu que des livres , et des livres de choix , ne conduisent à faire parade d'aucun de ces talens. Les connoissances qu'une femme acquiert par l'étude, n'exigent pas de spectateurs 5 les posséder > c'est jouir : elles ajoutent à son mérite intrinsèque , elles embellissent sa société de famille , elles amusent son mari , elles servent à l'instruction de ses enfans. Cette jouissance est peu coûteuse , elle est sûre; elle se trouve toujours dans le sein de son ménage. »
— «Il est inutile , dit sir John, de décorer les femmes pour le printemps de leur vie -, la jeunesse est elle-même une parure ; c'est par erreur que nous ornons le plus cette portion de la vie qui
l'exige le moins, et que nous négligeons de pourvoir à celle qui en a le plus besoin. Nous devrions thésauriser pour cette époque passive où la vie a perdu sa fraîcheur , où les passions ont perdu leur force , et nos esprits leur activité. La sagesse consisteroit à prévoir les besoins de l'âge mûr , et à faire une provision de connoissances, d'idées, de principes et d'habitudes , qui puissent maintenir , ou transmettre à l'esprit le sentiment qui fut d'abord plus exclusivement un hommage rendu aux charmes de la personne; mais, joindre un esprit non cultivé à une figure qui a perdu ses attraits; ne ménager aucun auxiliaire à la beauté tandis qu'elle dure encore , et surtout nul substitut pour le temps où elle ne sera plus ; c'est semer la vie de dégoûts, et le mariage d'ennui. »
— «La lecture d'une femme qui a l'esprit cultivé, dit M. Stanley, prend moins de temps que la musique n'en prend pour une musicienne, ou la paresse pour
une femme indolente , ou la parure pour une femme vaine , ou la dissipation pour une coquette. Il est par conséquent probable qu'elle aura plus de temps pour vaquer à ses devoirs, et plus de disposition et un jugement plus sain pour les remplir. Mais je vous prie d'observer que j'établis pour base , relativement à la femme dont je parle , des sentimens religieux : car je ne répondrois pas des effets de l'orgueil littéraire, plus que de toute autre espèce d'orgueil sur un esprit qui ne seroit pas habituellement sous l'influence de principes chrétiens, seul antidote infaillible contre le mauvais effet des connoissances de tout genre. »
Nous fumes interrompus dans notre conversation par l'arrivée de la poste.
Sir John ouvrit bien vite le journal de nouvelles ; mais , au lieu de satisfaire notre impatience par l'espèce de nouvelles que nous attendions, il nous lut un paragraphe annonçant la fuite de miss Denham avec le signor Squallini ,
qui avoient pris le cliemin de FEcosse , et que lady Denham étoit dans la désolation.
Lady Belfied, avec sa bon te' ordinaire, commençoit à plaindre son ancienne connoissance : « Ma chère Caroline , dit sir John , il y a dans ce monde trop de maux véritables ainsi qu'inévitables, pour user sa compassion h plaindre cette femme insensée ; lady Denham n'a pas droit d'être surprise d'un événement que tous les gens raisonnables ont prévu d'avance. Tout fâcheux et tout déshonorant qu'il est , elle ne peut se plaindre que de son propre entêtement. Cet Italien partageoit tous ses plaisirs; il étoit l'objet de son admiration ; il étoit admis quand sa porte étoit fermée pour ses amis ; cette fille a sans cesse entendu dire que la musique étoit le plus beau des talens, et que le signor Squallini y excelloit par-dessus tout autre. Miss Denham , ajouta- t-il en riant , a eu plus d'esprit que votre rossignol de Strada ; au lieu d'expirer
d'envie çur le luth ^ elle a trouvé plus à propos de fuir sur les ailes de l'Amour avec le Joueur de luth : je n'en plains pas moins la pauvre lîlle qui vierît de fournir ce commentaire à notre texte , et qui est plutôt victime d'une mauvaise éducation que de mauvaises inclinations, m