CHAPITRE IX
lOiR John me conduisit un jour chez lady Denham, douairière de qualité', qui avoit vieilli sous le harnois de ce monde. Quoiqu'elle paroisse déterminée à mourir à la peine, elle se pique néanmoins de religion, et personne ne déclame avec plus de sévérité qu'elle contre les incrédules ou contre l'impiété.
« Elle a une petite -(ille, dit sir John, qui demeure avec elle, et qu'elle fait marcher exactement sur ses traces, bien persuadée que c'est pour elle le bon chemin. Cette jeune personne, ajouta-t-il, est d'une figure prévenante, aura beaucoup de bien; et je suis persuadé que, comme mon ami, je pourrois vous présenter d'une manière favorable. »
C'étoit la semaine sainte. On nous fît entrer dans son cabinet; nous l'y trou-
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vàmes ayant devant elle un livre ouvert. En y jetant furtivement un coup d'oeil, j'aperçus, en lettres majuscules, « Préparation de la Semaine. » Il paroît que dans cette circonstance armiversaire , ce livre reste constamment ouvert devant elle, depuis son déjeuner jusques à l'heure du diner. Mais , comme c'est là l'appartement dans lequel elle reçoit toutes ses visites du matin, et qu'elle n'en renvoie aucune , même à cet époque de recueillement, elle ne poiivoit lire tout au plus que momentanément et par échappée , dans les courts intervalles d'une visite à l'autre; miss Denham étoit assise auprès d'elle, dessinant des fleurs.
Sir John lui demanda si elle vouloit sans façon venir diner en famille chez lady Belfîeld. Elle se redressa , prit un maintien grave, et dit , d'un air solennel , qu'elle n'auroit jamais songé à dîner en ville pendant la Semaine Sainte. Sir John répliqua : (( Comme nous I. 8
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n'avons ni cartes ni compagnie , j'ai pensé que vous pourriez tout aussi bien nrianger du poulet chez moi que chez vous. » Mais, tout en pensant que diner dans ce temps, même avec une famille réglée, était pécher, elle se dédommagcoit du sacrifice en nous laissant voir que son cœur étoit plein et même débordant d'idées mondaines. Elle se dédommageoit delà privation de ses amusemens, par la jouissance des seuls plaisirs qu'elle croyoit compatibles avec la sainteté de la circonstance, c'est-àdire par le caquet de la médisance et par une calomnie sans bornes. Elle ne se seroit pas permis de toucher une carte ; mais elle racontoit à sir John tous les détails de la partie du samedi soir précédent, lui disant par quelle inattention impardonnable son partner avoit perdu la levée, et que malgré cela, elle n'eût pas perdu la partie , si , comme elle en étoit persuadée, son adversaire n'avoit pas trouvé le moyen de voir son jeu.
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Sir Jqhn , profitant de Tunique minute où nous étions seuls, la pria d'ajouter une guitiee à la petite somme qu'il raraassoit pour un pauvre artisan nommé Dixon, chargé d'une nombreuse famille , ruiné depuis peu par un incendie. « Sa femme, ajouta-t-il, étoit votre femme de chanibre favorite , et tous deux sont de bravesgens.» — «Ah! pauvre Dixon! elle a toujours eu du malheur, reprit lady Denham : comment être aussi imprudens ! Il n'est pas douteux qu'ils eussent pu éteindre le feu beaucoup plus vite. Ils n'auroieot pas dû laisser gagner la flamme. Je suis surprise qu'on ne soit pas plus alerte.» — a II est trop tard pour entamer cette question , dit sir John ; il s'agit à présent de §avoir, non pas comment on auroit pu jenipêcher leur ruine, mais comment on peut y remédier.»— «Je suis réellement fâchée, dit-elle, de ne pouvoir rien vous donner; j'ai tant donné depuis peu, que ma bourse des pauvres est tout-à-fait épuisée ; et puis,
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cet horrible impôt sur le revenu me réduit tout-à-fait à la besace. »
Tandis qu'elle parloit, jetant un coup d'œil sur une page du livre ouvert , j'aperçus ces paroles : « Exhortez les riches de ce monde à la libéralité ; » et un peu plus loin : (( Ne vous faites point illusion ; on ne trompe pas TEternel. » Tels étoient les passages imposans qui faisoient partie de sa préparation , et voilà la manière dont elle les mettoit en œuvre.
Pendant notre visite, nous vîmes entrer et sortir une douzaine de personnes des deux sexes; car ce que je voyois me paroissoit si étrange, et ce caractère étoit si nouveau pour moi, que je ne sentois aucune envie de me lever. Entre autres visites vint celle du signor Squallini, virtuose de l'Opéra, et qu'elle protégeoit. En le voyant , son visage devint rayonnant de joie. 11 lui apportoil une ariette nouvelle qu'on attcndoil Impatiemment, qu'il étudioit, et dont il lui
chanta quelques notes, pour qu'elle pût dire qu'elle l'avoit entendue la première. Elle sentit toute l'importance de ce bienfait, et s'extasia sur la composition avec tout le jargon et le ravissement du diletiantisme.
Ensuite, tirant un papier placé entre Jes feuillets de son livre ( de ce livre toujours ouvert), elle le lui fît voir; ce papier contenoit la liste de tous ceux qu'elle avoit engagés à aller au concert annoncé à son profit. « J'en verrai d'autres, dit-elle, demain après la prière. Je suis fâchée que nous soyons dans une semaine qui m'empêche de voir mes amis dans les assemblées -, mais dimanche tout sera dit , comme vous le savez , et le soir ma maison sera pleine. Lundi prochain sera le lundi de Pâques , je serai à la mascarade particulière de la duchesse , et là, j'engagerai toute la terre. Voici toujours dix guinées, ditelle tout bas , en reconduisant l'Italien. Vous pouvez dire ce que je vous ai
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donné pour mon billet d'entrée; cela pourra servir d'exemple. » Ensuite elle nous pressa, sir John et moi, de prendre chacun un billet. 11 le refusa, disant d'un grand sang-froid : « Vous savez que nous sommes handélistes (^). » Je ne me rappelle pas bien de l'excuse dont je me servis; je sais seulement que je s^ardois mes dix guinées de très-mauvaise grâce, mais je me crus obligé, en conscience, de les ajouter à ce que j'avois déjà donné pom- la pauvre Dixoli.
A notre départ, elle nous accompagna jusquesàla porte; j'espérois qu'elle avoit dans sa main la guinée pour l'incendie ; mais elle se contenta de dire tout bas à sir John que , dans le cas où iln'iroit pas lui-même, il pourroit au moins engager telles femmes à aller au concert de Squallini. n N'y manquez pas, dit-elle, ce sera une boiHie œuvre. Pauvre malheureux! sa bourse est à sec. Il est généreux
(i) Handel , coin[)ositciir de imisiqnc.
"9 au possible, et ses grands profits peuvent h peine lui snflire.
En sortant de la maison, nous admirâmes le brillant équipage et les livrées splendidesde cet indigent virtuose, pour lequel on venoit de solliciter notre charité, et dont la générosité, suivant nioii ami, consistoit à avoir une table somptueuse, et dans la dépense attachée à tous les vices à la mode.
Etant hors de portée d'être entendus , je ne pus me contraindre. Pour sir John cette scène étoit amusante; mais elle n'avoit pas pour lui le mérite de la nouveauté. « Je connois lady Denham depuis douze ans, me dit-il, j'ai été par conséquent témoin d'une douzaine de ces accès annuels de dévotion; je suis persuadé qu'elle y gagne, d'après son calcul. Ce jeune périodique , et de courte durée, aiguise son appétit, et lui prépare un plus vif renouvellement des plaisirs dont elle se prive alors; et, pendant qu'elle s'abstient d'amusemeus, sa conscience
aveuglée se régale de sa propre approbation. Elle jouit encore du souvenir de ses privations, même après s'être replongée dans les délices qu'elle croit avoiu bien achetés par sa retraite. Elle regarde la religion comme un système de peines et de punitions, auxquelles elle se soumet volontairement, pour acquérir, à ce qu'elle pense, le droit de faire compensation par tous les plaisirs de l'année. Elle est persuadée que pour faire sa paix, il faut que chaque année elle se mortifie jusques à un certain point: après ces expiations périodiques, le Tout-Puissant lui étantsuivantelle redevable, sera obligé, en arrangement de compte, de lui accorder le paradis. Cette espèce de composition qui lui donne l'air d'être créancière, non-seulement tranquillise sa conscience sur le passé, mais elle lui donne une nouvelle vigueur pour recommencer à compte nouveau.
Je demandai à sir John comment il se Caisaitque ladyBcllicld fit société avec une
femme d'un caractère si opposé au sien ? « Que pouvons-nous faire? dit-il, nous ne pouvons^as nous singulariser; il faut un peu nous conformer au monde avec lequel nous vivons. » Plein de confiance en sa bonhomie , et ému par ce dont je venois d'être témoin, je hasardai de dire qu'une renonciation absolue à un monde dont cette femme étoit l'échantillon , tenoit à l'essence de la religion enseignée par celui qui a déclaré, de la manière la plus expresse , que son royaume n'est pas de ce monde.
« Vous êtes jeune , me répondit-il avec douceur; cette délicatesse et ces préjugés sedissiperoient bientôt, si vous viviez un peu dans le monde.» — «Mon cher sir John, dis-je avec chaleur, s'il plaît à Dieu, jamais je ne vivrai dans le monde, jamais au moins je ne me lierai avec ceux dont la société pourroit diminuer cette délicatesse et dissiper ces préjugés. Je ne demande pas un commentaire plus clair d'un texte dont je fus
jadis tenté de mettre la justesse en doute; je veux dire que l'entrée du royaume des cieux est plus facile à de grands et insignes pécheurs, qu'à ces pécheurs scrupuleux observateurs des formes.
« Il y a ici abstinence sans dépotionj et observation de la lettre sans l'humilité du cœur. C'est la suspension du péché, non-seulement sans l'intention d'y renoncer, mais avec la ferme résolution d'y revenir , et d accroître la jouissance par une abnégation momentanée. Il y a plus : les péchés qu'elle met en réserve valent bien ceux auxquels elle fait trêve; car un péché simplement ajourné, avec l'intention d'y revenir , surpasse autant en mal celui dans lequel on persiste, que l'hypocrisie déterminée surpasse en mal le péché d'effervescence. Non, quand miss Denham seroit l'unique héritière de Crésus, et quand clic iiniroit à la beauté de Cléopàtrc tout l'esprit de ^Sapho, je ne m'allierois pas à un disciple d'une pareille école. «
— « Que de nioyeus n'y a-t'il pas d être malheureux! me dit un jour sir John, en revenant avec moi d'une visite faite à un de ses amis, à quelques milles de Londres. M. Stanhope, que nous venons de quitter, est un homme d'un esprit très-orné : dans sa première jeunesse, il a fait des études distinguées, et a vécu dans la meilleure compagnie ; mais un caractère foible fît évanouir pour lui un bel avenir. Il fut victime d'un défaut trop naturel aux jeunes gens, la vanité de se croire préféré par une femme qui n'avoit d'autre recommandation que sa beauté ; il étoit flatteur pour son amour-propre d'être admiré par celle que toutes ses connoissances admiroient ; il se laissa gagner par des attentions marquées , au point de se déclarer sans connoître ses véritables sentimens pour lui. Il se passa quelque temps avant que sa prévention lui permît de découvrir la foiblesse de son esprit et son manque d'instruction, et de voir qu'elle étoit
égoïste et d'une humeur fâcheuse. Elle suppléoit par de la hardiesse à ce qui lui manquoit en bon sens ; plus elle exigeoit de lui , plus il lui accordoit ; de manière que les prétentions s'accrurent parles sacrifices. Mon ami, doux et patient, essaya long-temps de lui inspirer une façon dépenser plus élevée, et de former son esprit; mais voyant qu'elle boudoit s'il prenoit un livre, et même qu'elle cachoit les journaux avant qu'il eût pu les lire , se plaignant de lui voir tout préférer à son entretien , la douceur de son caractère et son indolence naturelle décidèrent enfin la question : une lutte si déterminée lit taire sa raison. Pour l'amour d'une vie tranquille, il s'est soumis à une existence honteuse, et ce compromis n'a pas répondu à son attente; car il s'est dégradé, ce qu'il eût évité avec de la fermeté, et il l'a fait sans obtenir le repos pour lequel il renonçolt à sa dignité personnelle. Il gémit de la nullité de sa femme, et n'en conti-
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nue pas moins à voir dans ses fatigantes doléances le langage flatteur de l'atrectatiou. Pour pouvoir la considérer sous un jour moins défavorable, et en même temps pour se rendre raison de son propice choix, il s'est persuadé qu'à peu de chose près toutes les femmes se ressemblent; qu'en fait de capacité , d'inclinations et de connoissances, il ne fait que participer au sort commun , avec l'avantage d'un grand attachement pour lui et d'une vertu sans tache. A peine voit-il de temps en temps sa belle bibliothèque, qu'elle a prise en extrême aversion. Il consume ses jours dans une insouciante oisiveté, et donne ses soirées aux cartes, la seule chose à laquelle elle prenne de l'intérêt. Son esprit libéral et franc devient, je le crains, rétréci et dissimulé. La douceur de son caractère le porte non-seulement à faire le sacrifice de son repos , mais de plus à enfreindre sa véracité pour conserver la paix.
Tout l'amusement qu'elle lui procure
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pendant ses repas , consiste à lui de'tail- 1er les défauts de ses servantes, ou l'impertinence de ses laquais , ou la négligence de son jardinier. Si , pour lui plaire, il entre dans son opinion, elle fait à l'instant volte-face , et prend leur parti. S'il vient à les excuser, elle exige leur renvoi immédiat, et ils ne sont pas plus tôt renvoyés, qu'elle cliante toutes leurs perfections, et ne trouve de défauts que dans ceux qui leur succèdent.
{(Il a si peur de lui voir congédier le peu d'anciens serviteurs qui lui restent, si elle apercevoit qu'il incline pour eux, qu'afin de lui donner le change , il a soin de les réprimander, comme le seul moyen de leur assurer son appui. Ainsi, l'intégrité de son cœur fait place à une misérable dissimulation, et sa franchise ordinaiic à de malheureux faux-fuyans.
Il se résigneroit au sacrifice de ses goûts ; mais il est extrêmement sensible à la diminution de son autorité. L'abandon d'un état qui le rendoit utile à sou pays,
est aussi pour lui une source intarissable de regrets. Elle ne veut pas même lui permettre de vaquer à ses devoirs de magistrat, crainte de voir sa porte assiégée de vagabonds et sa maison crottée par des gens d'affaires. Si par hasard il fait l'éloge d'un plat dont il a mangé chez un ami. ((Oui, tout est meilleur chez les autres que chez elle , elle n'a pas le talent de plaire. Ne teroit-il pas mieux dediner en ville tous les jours, puisqu'il ne trouve rien de bon chez lui? »
i( La conduite du pauvre Stanhope a beau être exemplaire, et son attachement pour sa femme a beau être manifeste, il ne se hasarde pas à louer quoique ce soit qui ait été dit ou fait par une autre femme. Elle n'a pas, à dire le vrai, d'objet positif de jalousie ; mais elle éprouve une sensation de malaise et d'envie contre tout ce qu'il admire , soit en personnes, soit en choses, et je crois qu'elle seroit jalouse du beau temps si son mari en faisoit l'éloge.
« Si elle apprend quelque anecdote d'une femme mariée qui ait manqué à son devoir, ou si les papiers publics annoncent un divorce, elle a soin de faire sentir à son mari combien il est heureux dans la vertu irréprochable de sa femme. O Charles ! la femme qui , se reposant sur les lauriers de la vertu dont elle se vante, se permet d'être compagne désobligeante , capricieuse , sombre , chagrine renverse un des grands buts
du mariage, le bonheur. La femme infidèle est à la vérité plus criminelle, mais la grandeur même de son crime sert d'émancipation à son mari; au lieu que celle qui ne le déshonore pas, mais qui le rend malheureux, lui inflige pour la vie un tourment dont aucune loi ne peut l'affranchir, et sous le poids duquel la religion seule peut le soutenir. »
INous conlinnàints à nous entretenir, jusqu'au logis, de la quantité de mariages dans lesquels les époux sont unis sans être assorlis, et où le mot union
n'est qu'un malheureux jeu de mots.
Je tâchois de tirer parti de toutes mes nouvelles connoissances; et, à chaque visite que je faisois, je me regardols comme prenant des leçons pour ma propre conduite. Je remarquois les faux pas des autres, non-seulement avec intérêt pour l'individu, mais comme un flambeau sur ma route. Ce n'ëtoit pas manquer à la charité que de profiter des erreurs de ceux que je fréquentois, pour mieux me diriger moi-même. J'eus soirj néanmoins de ne jamais perdre de vue une chose aussi certaine qu'humiliante : c'est que mes propres fautes deviendroient également l'objet de leurs observations, si les mêmes motifs que les miens les couduisoient au même examen.
Je passai quelques semaines de plus à
Londres, pour m'y donner le régal de
tous les spectacles honnêtes et de tous les
plaisirs permis. J'examinois tout ce qu'il
y avoit de nouveau en fait d'art , ou de
curieux en fait de science. Je sus trouver les meilleurs tableaux, je vis les meilleures statues, je visitai les meilleurs musées, j'entendis dans les tribunaux publics les meilleurs orateurs, les meilleurs prédicateurs dans les églises , et les hommes les plus éloquens au parlement.
Je suivis les meilleurs cours publics, et je vis la meilleure compagnie, dans la véritable acception du mot, si ce n'est dans le sens le plus à la mode. Je me liai avec plusieurs hommes savans et sensés, et avec des gens pieux ( productions de luxe dans lesquelles Londres, avec tous ses défauts , abonde peut-être plus qu'aucun autre lieu du globe ). Je fis connoissance avec plusieurs femmes aimables , instruites , estimables , et même avec quelques-unes qui sembloicnt, à un certain point, planer au-dessus du monde dans lequel elles vivoient.
Il est une classe nombreuse de femmes d'un mérite supérieur, qui, à cause même de leur excellence, sont peu con-
nues; car elles ne de'sirenl pas l'être. Leur ambition est d'un meilleur genre.
Elles avancent dans le pèlerinage de la vie, honorées et respecte'es dans leur sphère , qui , pour être bornée, n'est pas sans importance , approuvées de celui auquel elles appartiennent et quelles servent y tandis que leurs traits sont à peine connus dans le mélange confus de la société. Si elles font peu de sensation hors de chez elles , elles font, d'un autre côté, le bonheur de leur intérieur; et lorsqu'une femme, faite elle-même pour captiver , à la force de résister à l'enivrement de la flatterie, à l'adoration des gens du monde, quand elle peut vaincre l'attrait de l'admiration publique, quand elle peut résister aux tentations du cercle magique qui l'encense, et dans lequel elle est faite pour briller, sa fermeté a été mise à une grande épreuve \ épreuve dont ceux qui n'y ont pas été soumis eux-mêmes , peuvent à peine apprécier le mérite.
Ce sont là les femmes qui donnent de la dignité à la société, et qui en font en même temps l'ornement et le bonheur. A la vérité, le peintre de portrait ne fera pas fortune avec elles; le bijoutier n'acquerra pas la vogue par les diamans qu'il leur vendra , et ne sera pas ruiné faute d'en recevoir le paiement; la prospérité de la marchande de modes ne dépendra pas de l'honneur de donner leur nom â un bonnet ou à une couleur. Le poète ne les chantera pas , le faiseur de romans ne leur dédiera pas ses ouvrages; mais elles posséderont le cœur de leurs maris et l'amour de leurs enfans, l'estime du sage et des gens de bien , et par-dessus tout, elles posséderont la faveur de celui dans la connaissance duquel consiste la vie éternelle.
Je ne doute pas que dans cette classe je n'eusse pu trouver des objets véritablement dignes de mon cœur; mais l'exhortai Ion de mon père étoit une armure qui fuisoit ma sauve-garde.
Je suis convaincu que les femmes que je viens de décrire, forment une plus grande portion de leur sexe qu'on ne le pense généralement. Ce n'est jamais le nombre, c'est le bruit qui fait sensation. Ce n'est pas une volée de jeunes et jolies personnes, bien dociles, que l'on oblige chaque jour (et quelques-unes bien malgré elles) à se donner en spectacle aux assemblées du soir; ce n'est pas non plus un troupeau de douairières usées , enluminées de rouge , et remises à neuf pour un public ingrat et insensible à tous leurs charmes, qui forment la totalité du monde féminin. Je le répète, cent femmes aimables qui passent leur vie dans la pratique uniforme de leurs devoirs et dans le modeste emploi de leurs talens, n'atteignent pas l'oreille et les regards du public, comme le ferolt parmi elles un chef de file ambitieux, qui, brûlant de se mettre en évidence, craint bien moins le blàrae que l'oubli, qui trouve beaucoup plus glorieux de corn-
mander à une petite phalange de femmes à la mode, que de donner l'exemple édifiant de tout ce qu'une femme peut être de grand, de bon et de distingué, ainsi qu'elle auroit pu le faire par un mérite éminent à la hauteur où elle étoit placée. Celles qui s'arrogent cette espèce de royauté , exercent un empire absolu , mais éphémère , sur cette petite aristocratie imaginaire qu'elles appellent le monde. La considération les environne, la foule fait cercle autour d'elles, elles vont de conquête en conquête ,• leurs inférieures marchent sur leurs traces, leurs rivales leur portent envie ; les journaux les prônent , les sonnets les déifient, quelques actes fastueux de charité leurs sont comptés en compensation de quelques jolies j'oihlesses : tandis que leur marchand non payé est encore menacé de leur ressentiment et de sa ruine, s'il refuse de continuera leur faire crédit, ou d'être emprisonné par ses créanciers , s'il ne cesse pus de le faire.