‹ Clebs (volume 3)Chapitre 13 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Je passai auprès de sir John et lady Belfield les trois derniers jours qui pre'cedèrent mon départ de Londres. Sachant que je partois pour le comté de Hampshire, ils me promirent de prendre le temps de mon séjour à Stanley-Grove, pour y faire la visite à laquelle ils étoient engagés depuis long-temps.

Le premier de ces trois jours , nous fûmes agréablement surprisde voir paroître le docteur Barlow, ancien ami de sir John , et digne recteur de la paroisse de M. Stanley. Obligé de venir à Londres pour deux jours , et pour affaires pressées , il étoit chargé de m'assurer de la réception cordiale qui m'attendoit à Stanley-Grove. Je fus bien aise de faire ainsi d'avance connoissance avec ce trèsdigne et respectable ecclésiastique. Je lui fis cent questions au sujet de ses voisins.

et je lui témoignai mon impatience de connoître plus particulièrement une famille dont les individus m'inspiroient un intérêt peu commun.

« Monsieur, me dit-il, si vous me mettez sur le chapitre de M. Stanley, il faut vous soumettre aux conséquences de cette imprudence, et supporter l'effusion à laquelle je me livre toujours en pareil cas. Il est pour moi , comme ami , et pour ma paroisse, comme exemple et comme bienfaiteur , un trésor inestimable. » Je l'assurai qu'il ne sauroit entrer dans trop de détails en parlant d'un , homme que feu mon père, excellent juge en fait de mérite, m'avoit de bonne heure appris à admirer,

« M. Stanley, dit le docteur, peut avoir environ quarante-six ans; son admirable femme est de six ou sept ans plus jeune que lui. Il a passé la première partie de sa vie à Londres dans la meilleure société. Un caractère tel que le sien ne pouvoit que gagner par le commerce

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du monde : car il y puisa tout ce qui s'y trouve en bien , sans y laisser en échange la moindre partie de son intégrité. Il y acquit l'air, les manières et les sentimens d'un homme bien né, sans rien perdre de sa droiture. On peut même dire que Sa connoissance des liommes fut toute au profit de la religion : car elle le mit à même de la rendre recommandable à ceux qui, de leur naturel, ne sont pas assez portés vers elle, pour faire grâce en sa faveur à la moindre gaucherie ou manque d'usage du monde.

» Lorsque nous eûmes fait connoissance , continua le docteur ,' je dis à mistris«; Stanley que j'avois peur de voir son mari faire dans un sens autant de mal à la religion, qu'il la rendroit recommandable dans l'autre : car il est des hommes qui , pour l'amour de son amabilité , lui pardonneroient sa piété, mais qui plus que jamais sentiroient de l'éloignement pour la religion , contemplée en d'autres

personnes chez lesquelles ce joyau ne seroit pas si bien enchâsse.

« Nous aimerions assez vos gens religieux, diront-ils, si tous ressembloient à Stanley; or, ce n'est pas dans le fait qu'ils goûtent la religion de M. Stanley, mais qu'ils la tolèrent en faveur de l'agrément qu'ils trouvent dans ses autres qualités. » Elle m'assura qu'il n'en étoit pas tout-à-fait ainsi , mais que ses autres qualités ayant frayé le chemin et dissipé les préjugés naturellement attachés à la réputation de piété , ses efforts pour leur être utile en avoient été facilités; et que non-seulement il avoit su maintenir son terrain, mais même qu'il avoit eu souvent le moyen de faire servir son influence sur l'esprit de ses amis, à un but meilleur que celui qu'ils s'étoient proposé. Il s'étoit fait de la haute opinion qu'ils avoient de lui , une arme pour combattre leurs propres erreurs.

» Il possède dans la peifeclion, dit le docteur Barlow, cette marque certaine

d'un homme supérieur, un grand empire aur l'esprit de ceux quïlfrèqupMte ; et il a, dans un degré éminent , le rare talent de savoir persuader , sans le secours de la flatterie. Je l'ai vu amener bien des gens à son opinion par l'adresse que lui donne sa connoissance du genre humain (avantage dont il ne vSe sert que pour arriver à de bonnes fins), sans s'écarter le moins du monde de la plus rigide probité.

» Il possède en conversation le grand avantage , non-seulement de savoir dire ce qui peut être utile , mais de connoitre le vrai moment de le dire, de savoir à propos presser ou ralentir un argument , de savoir ménager l'amour-propre de 1 homme vain qu'il souhaite ramener, faisant en sorte de lui faire sentir qu'il a tort, sans le faire paroître sous un jour ridicule ; il sait que l'un se pardonne aisément, tandis qu'on ne pardonne jamais l'autre. Il a assez étudié le cœur humain , pour savoir qu'en blessant l'or-

gueil, on l'enflamme au lieu de le guérir , et qu'on ne corrige pas l'amourpropre en l'irritant. Je crois qu'il va rarement dans le monde sans un désir positif d'y être utile; mais si les circonstances ne le secondent pas , si le moll'ia tempora fandi ne se présente pas, il sait qu'il y auroit plus à perdre pour lui qu'à gagner pour d'autres , s'il essayoit de créer l'à-propos lorsqu'il ne le trouve pas; et je lui ai souvent ouï dire que lorsqu'il ne peut ni être utile à d'autres , ni mettre leurs idées à profit , il tâche d'utiliser pour lui-même la contrariété qu'il éprouve, et qui lui fait autant de bien en l'humiliant sous le sentiment de son inutilité, qu'il auroit pu leur en faire par le sujet qu'il avoit souhaité de mettre en conversation.

>j II y a environ six ans que M. Stanley perdit son fils unique, au moment où il entroit dans sa huitième année, et c'est la seule interruption qu'il ait éprouvée d'un bonheur tellement parfait, qu'une

affliction de cette nature lui étoit nécessaire pour lui faire sentir que sa récompense ne devoit pas être bornée à la chétive part que le monde pourroit lui faire : «J'aurois douté , lui dis-je , qu'il fut aimé de Dieu, s'il avoit échappé à tout châtiment de sa part.« Une circonstance qui, pour bien des pères et mères, eût aggravé le coup, le lui rendit plus supportable. Cet enfant, devenu majeur, entroit en possession d'une fortune considérable et indépendante, à lui léguée par un parent éloigné, et devant passer par sa mort à une autre branche , à moins qu'il n'y eût un autre fds. «Cette fortune, me dit-il , auroit pu devenir un piège pour cet entant, et cette indépendance auroit pu être sa perte. Celui qui fait tout pour le mieux, a affligé les parens , mais il a sauvé l'enfant. » La perte d'un fds unique fut néanmoins pour lui une épreuve biea douloureuse ; mais aussi elle lui fournit l'occasion de glorifier Dieu par sa soumission. On se soumet

à ce qui est inévitable , mais l'acquiescement est une résignation plus parfaite; c'est la conviction de la sainteté , de la justice et de la clémence de la volonté divine. Il me dit un jour : « Nous étions trop attachés à ce don de la bonté de Dieu sans en être suffisamment reconnoissans. Nous l'aimions tant, que nous eussions pu oublier de quelle main nous le tenions : pour nous garantir de ce péril, Dieu, dans sa miséricorde, nous en a privé. Détournons nos regards de la perte que nous avons faite , pour les porter sur les grâces sans fin qui nous sont continuées , et surtout sur la main qui les dispense , sur la main qui pourroit , si nos murmures continuoient , nous ôter les bienfaits qui nous restent. » « Je ne saurois, continua le docteur Barlow, faire un plus grand éloge de mistriss Stanley, qu'en disant qu'elle est en tout point digne du mari dont elle fait le bonheur. Ils ont une nombreuse famille, d'aimables filles de tout âge. Lucile

l'ainëe a près de dix-neuf ans : vous me croiriez trop poétique si je disois qu'en elle toutes les vertus sont embellies de toutes les grâces, et cependant je ne dirois que la simple vérité. Matilde , qui entre dans sa seizième année , n'a pas moins de vivacité ni d'aménité que sa sœur; mais avec une extrême naïveté, et un cœur un peu ardent, elle n'a pas autant de prudence qu'elle, et son père dit que son éducation, sans lui donner moins de satisfaction, lui a donné plus de peine, attendu que les branches poussant plus vigoureusement, il avoit fallu élaguer davantage. »

Avant que je pusse remercier le bon docteur de son intéressante et courte narration, on annonça du monde : c'étoit lady Bab Lawless. Avec la facilité qui lui est propre, elle entra tout de suite avec chacun de nous dans les divers sujets de la conversation. Elle parla de nouvelles et d'enfans avec lady Belfield , de poésie avec sir John , de politique

avec moi , et de religion avec le docteur Barlow, s'expriijjant bien sur la plupart de ces sujets, et n'étant en défaut sur aucun : car elle avoil le talent d'embellir les sujets qui lui étoient à peu près étrangers, joint à une certaine sagacité de conjecture et une adroite témérité qui couvroient son ignorance, même lorsqu'elle étoit complète. Elle pensolt qu'une entière confiance en ses propres forces étoit un moyen sûr de les augmenter dans l'opinion d'autrui, et pour l'ordinaire cela lui réussissoit.

S'adressant subitement à lady Belfield, elle dit : « Regardez mes fleurs , je vous prie. » — « Ce sont vraiment de belles roses, dit lady Belfield, et aussi régulières dans leur beauté que si elles étoient artificielles. » — « Vous leur faites un beau compliment par votre méprise, reprit lady Bab; mais vous eussiez été plus près de la vérité , si vous eussiez dit quelles sont aussi belles que si c'étoient des fleurs naturelles, car elles

les égalent en effet; regardez surtout les roses qui sont sur mon bonnet, il faut absolument que vous alliez en acheter au même endroit. » — » A vous dire le vrai, répliqua lady Belfîeld, je songe à renoncer aux fleurs, quoique mes lilles soient à peine assez âgées pour en porter. » — « Quelle affectation est-ce donc que cela? reprit ladj Bab : vous n'avezpas plusde trente deux ou îrenletrois ans; j'ai presque le double de votre âge, et cependant je ne songe pas à laisser les fleurs à mes filles, ni à mes petites-filles, qui bientôt voudront en porter. Il est vrai que je ne porte aujourd'hui que des roses blanches. » Je vis par-là que \esroses blanches sont à la convenance, en fait d'habillement, ce que sont trois tables à jeu , relativement aux cartes, a Sérieusement cependant, continua lady Bab, je veux que vous me promettiez d'aller acheter des fleurs de Fanny. Il n'est besoin que de vous dire que vous n'aurez jamais fait de charité mieux placée ; et

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je suis sûrG que vous n'aurez pas de repos que vous n'y ayez e'té. Une fille parfaitement belle , qui soutient et nourrit une mère mourante au moyen des fleurs qu'elle fait et qu'elle vend ! Voici son adresse (jetant une carte sur la table)... Oh ! non, ce n'est pas cela; j'ai oublié le nom , mais c'est deux portes au-delà delà demeure de votre coiffeur, dans une certaine ruelle en sortant d'Oxford-Street : c'est un pauvre misérable repaire, mais ses roses n'en sont pas moins aussi brillantes que si elles croissoient dans les jardins d'Armide.» Et à l'instantelle demanda sa vx)iture , disant , je me suis oubliée ici, » quoique sa visite n'eût pas été de dix miimtes. Le jour suivant j'allai avec lady Belfield au musée des tableaux. Revenant au logis , et passant par l'une des rues étroites qui avoisinent Oxford-Street, je lui fis observer que nous étions précisément dans celle où demeuroit la pauvre fleuriste. Lady Belfield donna ordre à son laquais de s'infor-

mer où étoit la niaison; nous y entrâmes, et nous trouvâmes, dans une chambre petite mais propre , au troisième e'tage, une jeune fille jolie et de l'air le plus décent, qui travailloitàsa riante manufacture. Celle jeune personne nous présenta son charmant ouvrage avec autant de grâce que de modestie.

Elle nous parut d'autant plus intéressante , que la délicatesse de son extérieur sembloit tenir à une santé souffrante , et elle nous montra son ouvrage les larmes aux yeux. « Vous ne me paroissez pas bien , mon enfant, » dit lady Belfield , avec cet air de bonté qui lui est naturel. — « Je fais peu de cas de ma propre santé, madame, répondit-elle, mais je crains que ma pauvre mère ne soit mourante. » Elle s'arrêta là, et les larmes qu'elle avoit essayé de retenir jusqu'alors , coulèrent abondamment le long de ses joues. « Où est votre mère , mon enfant?» lui demanda lady Bellîeld.

— «Dans la chambre voisine, madame.»

— c( Voyons-la , repi it^elle , si cela ne l'agite pas trop. » Elle se leva en disant cela , et je la suivis.

Nous trouvâmes la malade couchée sur un petit lit bien chëtif, mais propre; pâle et extënuëe : mais elle ne nous parut pas aussi près de sa fin que l'afTection de Fanny le lui faisoit craindre. Après quelques expressions affectueuses d'inte'rêt , lady Belfield s'informa de leur situation, qui se trouva être déplorable. « Sans cette chère fille, madame, j'aurois përi, manquant de tout, dit cette bonne femme ; depuis nos malheurs, je n'ai eu pour me soutenir que ce qu'elle gagne en faisant ces fleurs ; elle a perdu sa propre santé en veillant la plus grande partie des nuits pour me procurer le nécessaire , tandis qu'elle-même se contentoit d'une croûte de pain. »

Je fus tellement afTectë de cette scène, que , priant lady Bellicld de passer dans la chambre voisine , je lui dis : « Si nous ne pouvons pas conserver la mère , au

moins sauvons la fille : disposez de ma bourse. » — « J'avois la même idée , » reprit-elle. — « Qu'elle a été votre éducation , ma chère enfant? dites-le moi, je vous prie. » — « Oh! madame! elle a e'te' trop au-dessus de mon ëtat j mais mes parens , désirant me donner les qualités requises pour une place de gouvernante déjeunes demoiselles, comme le moyen le plus sur de m'assurer un sort , m'ont fait apprendre tout ce qui est nécessaire pour remplir cet état; j'ai eu les meilleurs maîtres , et j'espère n'avoir pas perdu mon temps. » — ((Gomment arrive-t-il , lui dis-je, que vous n'ayez pas été placée dans quelque famille?)) — « Comment, monsieur ! et laisser ma pauvre mère abandonnée et sans secours ! Ah ! plutôt me réduire h du thé et du pain sec (comme je l'ai fait à la vérité depuis plusieurs mois), et fournir à ses premiers besoins , que de jouir, éloignée d'elle, de toutes les superfluités de ce monde!»

— «Quelle a été la cause de vos peines,

dis-je, pendant que lady Belfield causoit avec la mère ? » — « Un enchaînement de nialhetirs, monsieur, me dit-elle; mais ce qui a aclievé de nous ruiner, ce qui a conduit mon père en prison et frappé ma mère de paralysie, a été son arrestation pour une dette de sept cents livres. Cette somme , qu'il s ètoit engagé à payer, lui étoit due depuis long-temps, ainsi qu'à ma mère , pour des dentelles et pour des ouvrages de mode et des ajustemensde fantaisie, par une dame dont nous ne sommes pas payés à l'heure qu'il est : cependant mon père est mort et ma mère est mourante ; ccttç somme me les eût conservés tous les deux.»

Elle détournoit son visage pOur cacher l'excès de son alïliction , au moment où un vénérable ecclésiastique entra dans la chambre : c'étoit le recteur de la paroisse, qui venoit fréquemment administrer à hi pauvre femme des consolations spirituelles. Lady lîellieki le coniioissoit un peu, et avoit le plus grand

respect pour son caractère. Elle le prit à l'écart, et le questionna sur la conduite et les principes de ces pauvres gens , et surtout de la jeune personne : son témoignage leur fut extrêmement favorable.

« La fille, dit-il , non-seulement a eu une excellente éducation , mais son intelligence et ses principes sont également bons. » Il ajouta qu'il comptoit sa beauté au nombre de ses malheurs ; elle faisoit craindre aux gens de bien de la recevoir dans leurs familles, et l'exposoit à des dangers de la part de gens d'une classe différente.

Je remis ma bourse à lady Belfield, ne me permettant pas de rien donner moimême, dans la crainte d'encourir les soupçons de ce digne ecclésiastique , d'après la remarque qu'il venoit de faire.

Nous promîmes de revenir le jour suivant, et nous prîmes congé d'elles, non sans avoir au préalable fait empletie de toutes les fleurs qu'elle put nous donner.

Je demandai à lady Belfield d'arrêter en chemin, pour envoyer à la malade le secours d'un médecin; car, quoique sa guërison fut évitdemment désespérée , ce seroit néanmoins une consolation, pour le cœur de sa sensible fille, de sentir que rien n'avoit été négligé pour lui rendre sa mère.

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