CHAPITRE Xr
Dans le cours de la soirée, nous causâmes de notre petite aventure avec sir John , qui entra vivement dans l'affligeante position de Fanny , et se sentit disposé à penser avec nous , que , si son caractère moral et ses talens acquis soutenoient avantageusement un strict examen, elle pourroit, probablement, dans la suite, être placée dans leur famille, en qualité de gouvernante. La discussion de ce projet fut interrompue par l'arrivée de lady Melbury, souveraine incontestable de la beauté et du grand ton.
Depuis long-temps elle m'étoit connue de réputation , car ses charmes et ses talens faisoient l'entretien de tous les hommes de distinction , et l'envie de toutes les femmes à la mode.
Lady Melbury est ua de ces êtres ad-
mirés, mais dignes de pitié, qui, formés par la Providence pour servir de modèle à ]^uv sexe, se dégradent au point de devenir pour lui un exemple effrayant.
Douée d'un côté d'un cœur actif, sensible et libéral , eîie est de l'autre , vaine , sentimentale, romanesque, livrée, hors de mesure , à la dissipation et à la dépense ; €t avec cet assemblage de contrariétés qui la distingue , elle est également vouée à la poésie et adonnée au jeu; elle est libérale et injuste tout à la fois; elle est trop belle pour connoitre l'envie , d'un caractère trop généreux pour se plaire dans la médisance ; mais elle donne avec excès dans le défaut opposé. Si ladj Denham a le talent de découvrir des défauts dans les personnes les plus parfaites, lady Melbury, au contraire, trouve des perfections dans les plus dépravées. Avec un jugement sans nuances, un naturel qui lui interdit toute censure, avec une soif de popularité qui avale à longs traits la plus basse louange, clic flatte universel-
lement et à outrance , pour être payée avec usure de la même monnoie. Prodigue de sa beauté , elle semble vivre de l'hommage quou lui rend depuis le cercle de Saint-James jusqu'à celui d'une populace électrice aux époques des élections parlementaires. L'indulgence en elle fait autant de mal que la calomnie en fait en d'autres personnes : car elle donne du soutien à des réputations qui devroient être dans la fange. Peu contente d'être aveugle sur les défauts de ceux qu'elle aime , elle se plaît à leur attribuer des bonnes qualités , et vous seriez tenté de croire son petit sénats tout corrompu qu'il est, un vrai chœur de séraphins.
Une anecdote toute récente, que nous conta sir John, la caractérise à merveille. Sa femme de chambre favorite, étant dangereusement malade , souhaitoit ardemment voir sa maîtresse , qui l'avoit toujours comblée de bontés; lady M.... vantoit à tout le monde les qualités de la
pauvre Louisa, pour laquelle non-seulement elle exprimoit, mais pour laquelle elle éprouvoit une compassion réelle. Au lieu d'un apothicaire , qui eût parfaitement suffi, elle envoya chercher deux médecins, ddcidëe de monter elle-même dans sa chambre pour la voir, aussitôt qu'elle auroit fini de mettre en musique ^ yune élégie sur la mort de son moineau de Java. Au moment oii elle l'achevoit, elle reçut de nouvelles instances de voir sa femme de chambre ; et elle étoit déjà à la porte de son appartement pour y aller, lorsque la marchande de modes arriva avec une variété si embarrassante de beaux colifichets nouveaux, qu'il n'y eut pas moyen de la laisser partir avant d'avoir essayé l'un après l'autre tous ces divers ajustemens, ce qui ne prit pas peu de temps; il en fallut bien davantage pour décider ce qu'elle garderoil et ce qu'elle renverroit de tous ces objets si
attrayans Après des changemens
de fantaisie sans lin, cl toutes les irréso-
lutions d'une imagination en travail , il fut décide quelle garderoit le tout, et la marchande de modes partit; Milady monta Louisa venoit d'expirer.
Je trouvai ses manières aussi séduisantes que sa personne. A toutes les grâces du jour elle joignoit une teinte romanesque et un extérieur de sensibilité qui lui donnoit un double caractère. Avec tout le charme d'une femme de distinction, elle étoit en même temps une muse élégiaque.
Lady Belfîeld avoit eu soin de couvrir sa table à ouvrage des fleurs de Fanny, dans le dessein de tenter ceux qui viendroient la voir. Lady Melbury les admira fort. (( Il faut faire .mieux que de les admirer, dit lady Belfield , il faut acheter et recommander. » Elle lui fit part en même temps de la scène touchante dont nous avions été témoins , et fit le tableau de l'aimable fille , soutenant sa mère mourante par son travail de fleurs.
« C'est une chose délicieuse, continua-
t-elle , résolue d'attaquer lady Melbury a sa manière sentimentale , de voir cette aimable fille entrelaçant des boutons de rose et formant des bouquets d'iiyacinthe. » — « Ah ! que c'est charmant , s'écria lady Melbury. C'est, réellement, tout-à-fait touchant. Je verrai à faire pour elle une collecte par souscription en tête de laquelle je placerai une desciiption pathétique de sa situation.
11 faut qu'elle m'apporte tout ce qu'elle a de prêt en fleurs , avec tout ce qu'elle pourra y ajouter. IMais non , faisons plutôt la partie d'aller la voir. Vous me mènerez ; qu'il est intéressant de voir une si !)eile créature faisant des roses et des hyacinthes ! Ses mains délicates et son beau teint doivent ressortir admirablement par le contraste du coloris des fleurs. Si c'éloit une fille qui eut l'air commun , filant du chanvre, on auroità la vérité pitié d'elle, mais cela ne seroit pas à moitié si intéressant. Ce sera délicieux ; je serai ici demain à deux heures
précises, et mon carrosse nous y mènera tous. 11 est possible , dit-elle tout basa lady Belfield , que je fasse un sonnet de toutes les circonstances. Songez à lui trouver un titre qui fasse impression. Mais non, pour mieux faire, il faudra que le sonnet circule avec la souscription : je verrai à l'entourer de quelque vignette analogue. »
— u Cette charmante femme , dit sir John , de l'accent de la compassion, lorsqu elle fut sortie , fut créée pour un but plus élevé. A quel éloignement n'est-elle pas restée des hautes espérances que sa première jeunesse avoit permis de concevoir ! Qu'elle a peu répondu aux grands et signalés bienfaits de la Providence ! Vaine de sa beauté, prodigue de ses richesses, insouciante sur sa réputation, s'associant à la plus mauvaise compagnie, elle qui étoit faite pour être à la tête de la meilleure, se nourrissant de l'adulation de parasites qu'elle méprise ! Il m'est douloureux de comparer ce qu'elle est
avec ce qu'elle auroit pu être, si elle eut épousé un homme ferme et sensé qui l'eût guidée avec prudence et retenue avec tendresse. Son époux l'a perdue et s'est perdu lui-même par son indifférence et son £xcès de facilité. Content de la savoir admirée, et lui envié, elle n'a jamais éprouvé de sa paît ni remontrance ni gêne. Il est fier de sa femme, mais ne se soucie pas autrement de sa société ; et , se confiant en son honneur, il la laisse suivre les arrangemens de sa convenance , tandis qu'il en fait autant de son côté. Elle est un exemple frappant de cette honte peu réglée qui nait de la sympathie et de la sensibilité seulement. Sa charité demande de la représentation ', elle ne veut que des objets qui aient de la nouveauté. Etant encore en bas âge , elle perrlit sa mère , femme pieuse et d'un grand sens, qui, si elle eût vécu, auroit formé lespiit de sa fille, auroit dirigé ses talcns divers vers d'autres objets, et élevé son être au degré où elle
devoit naturellement atteindre. » — « Qu'il est affligeant de penser, dis-je, qu'une femme douée de tant d'avantages soit tombée si fort au-dessous de sa haute destinée ! Elle est sans doute aLolument dénuée de toute idée de rcli'Tion?^) — (f Vous êtes très-fort dans l'erreur , dit sir John ; je n'assurerai pas qu'elle s'en occupe beaucoup , mais elle est bien éloignée d'en nier les vérités, et elle ne néglige pas dans l'occasion d'en donner les signes visibles et extérieurs. Je ne pense pas que, comme lady Denham, elle voie dans la religion des objets de compensation , mais elle y tient par habitude ; chez elle, toutefois, un exercice religieux ne dérange en rien un arrangement mondain : ils se suivent par ordre , avec cette seule distinction , qu'il faut faire les choses de ce monde et ne pas s'abstenir absolument de devoirs religieux. Elle a une chimie morale qui excelle dans l'amalgame d'ingrédiens contradictoires. Le dimanche à Melbury-
Castle, sî par hasard milord et elle s'y trouvent ensemble et seuls, elle commencera par lui lire un sermon , et le reste de la soirée elle le passera à jouer avec lui au piquet. Un dimanche, à Londres, étant enrhumée, elle écrivit un petit traité sur la religion pour l'usage de ses femmes , et passa ensuite la nuit à jouer gros jeu. Elle assura que si elle eût gagné, elle auroit donné son profit aux pauvres; mais qu'ayant perdu quelques centaines de guinées , elle croyoit pouvoir, en toute conscience, emprunter cette somme de sa bourse de charités, pour acquitter ses dettes d'honneur. »
Le jour suivant , elle arriva deux heures plus tard qu'elle n'avoit promis, et sir John lui fît compliment sur son exactitude : (( Il est vrai', dit-elle, que je viens un peu tard; mais c'est que j'ai été comme enchaînée dans mon lit, jusqu'à trois heures, parla lecture enchanteresse d'un roman allemand. Je vous assure que je ne perds jamais de temps, lors même que
je ne me lève pas. Dans le courant de quelques hivers, j'ai épuisé la moitié du catalogue d'Hookham (*) , môme avant de sortir de mon lit. »
Nous nous trouvâmes bientôt à la porte de l'humble demeure que nous cherchions : sir John donnoit la main à lady Melbury pour monter un escalier tournant; je donnois la mienne à lady Belfield. Nous entrâmes dans la chambre de Fanny au moment où elle assembloit unbeaubouquetde jonquilles. «Que cela est pittoresque, me dit tout bas lady Melbury! donnez-moi bien vite votre crayon, afui que je fasse l'esquisse de cette charmante fdle avec les jonquilles en main.
— Ma chère petite , continua-t-elle , il me faut non-seulement celles-ci , mais il faut que vous me fassiez de plus douze douzaines de fleurs le plus tôt possible, et ne manquez pas d'y mettre beaucoup de branches de jasmin et de myrte. » En-
(*) Possesseur d'une bibliothèque de louage.
suite, prenant une guirlande de ge'raniums bigarrés : « Il faut que j'aille essayer ceci sur ma tête devant le miroir.» En disant cela, elle courut vers une chambre voisine, dont la porte étoit ouverte , lady Belfîeld y étant entrée pour parler à la pauvre malade.
Lady Melbury n'y fut pasplustôt,qu'elle jeta un grand cri. Sir John et moi accourûmes , et fûmes consternés de la trouver sur le point de s'évanouir. «Oh ! Belfîeld, dit-elle, ceci est un tour perfide. Pourquoi ne m'avoir pas dit chez qui vous me meniez? Pourquoi ne m'avez-vous pas nommé ces personnes ?» — « J'ignore leur nom moi-même , dit sir John. » — « Sur mon honneur, je ne vous entends pas. Quoi! cette femme ne vous est pas plus connue qu'à moi? dit lady Belfield.» — «Hélas! beaucoup plus, s'écria-t-elle aussi vite que son émotion et ses larmes lui permirent de parler. Elle s'approcha de la fenêtre pour avoir de l'air, se tordant les mains, et demandant uu verre
d'eau pour éviter un évanouissement. Je me tournai vers la malade pour lui demander une explication. Je trouvais ses traits altérés. « C'est là, monsieur, ditelle , la dame dont la dette de sept cents livres m'a ruiné, et a causé la mort de
mou mari » Ces mots turent pour
moi comme un coup de foudre; mais je fus donner du secours à lady Melbury, qui supplioit sir John de la reconduire chez elle à l'instant même, disant que son carrosse reviendroit nous prendre.
« Mais, ma chère lady BeHleld, prêtezmoi vingt guinées , je n'ai pas un schelling sur moi. « - « Et comment donc, ma'^chère lady Melbury , dit lady Belfield, avez-vous pu commander douze douzaines de fleurs aivssi chères? »— « Oh ! ditelle, je ne comptois les payer que l'année prochaine. » — « Puisque vous êtes si mal en fonds, dit lady Belfield, nous ferons eu sorte de nous passer de votre argent. » — « Je mettrois à l'instant en gage mon collier de diamans ,
rëpliqua-t-elle; mais à dire le vrai , parlant plus baSj il est déjà dans les mains du jouaillier, et je porte un collier de pierres fausses qui 'imite parfaitement.
Sir John , sachant que j'avois été chez mon banquier le matin même, me fit un signe si expressif, qu'il me retint, lorsque j'avois déjà la main sur mon portefeuille. Avec toutes les marques d'une vive émotion , lady Melbury donna la main à sir John, qui l'accompagna à son carrosse.
En descendant l'escalier, elle protesta que jamais elle ne feroit plus de dettes, qu'elle ne commanderoit jamais que ce dont elle auroit besoin, et surtout que de sa vie elle ne joueroit. Elle étoit inconsolable, parce qu'elle n'osoit pas demander à lord Melbury de quoi payer cette femme , attendu que, pour ce même objet, il lui avoit déjà donné trois fois la somme requise, qu'elle avoit chaque fois perdue au pharaon ; se reprenant ensuite, elle protesta que, si jamais elle louchoit une carie, ce scroit dans l'unique but de
se procurer de quoi acquitter cette dette. Sir John la supplia, de la manière la plus sérieuse, de ne pas chercher à Oatter ainsi sa conscience, mais plutôt de faire servir son chagrin actuel à son bonheur futur, en en faisant Theureuse et mémorable époque de son renoncement à une habitude qui faisoit tort à sa fortune, à sa réputation, à ses principes et à sa tranquillité. « Pauvre femme! dit sir John en nous donnant ces détails, elle oubliera bientôt les promesses qu'elle vient de faire dans ce moment d'angoisse.»
« Après avoir essuyé ses larmes, elle me dit, ajouta-t-il, qu'elle devoit aller ce soir à l'Opéra. L'Opéra sera suivi du pharaon, et demain, probablement, les boucles d'oreilles iront tenir compagnie au collier. »
Lady Belfield demanda à Fanny comment il se faisoit que lady Melbury , lui parlant sans surprise et sans émotion, en eût fait paroître autant à la seule vue de sa mère; ce que la jeune personne
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expliqua en disant qu'elle n'avoit jamais été présente, pendant qu'elles demeuroieut en Bond-Street, quand celte dame y venoit, a^^ant toujours été occupée dans l'appartement d'en haut , ou à prendre des leçons de ses maîtres.
Avant de nous séparer, nous primes des mesures ellicaces pour assurer la subsistance de la mère pendant sa maladie, ainsi que pour soulager la douleur et alléger le travail de sa fille; et le jour suivant je partis pour Stanley Grove , avec la promesse de sir John et lady Belfîeld de m'y suivre au bout de quelques semaines.
Dès que je fus dans ma chaise de poste, et que j'eus décidément tourné le dos à Londres , je me plongeai dans une multitude de réflexions sur les personnes que j'y avois fréquentées. Dansée soliloque, ce qui me frappa surtout fut cette opposition de caractères, qui tous cependant sont compris dans le non»
significatifde vhrùticiis. Je vis que, quoi-
que ces personnes diffèrent considérablement les unes des autres, elles diffèrent encore plus de la règle qu'elles font profession de prendre pour leur guide.
Malgré cela, il n'en est aucune qui soit censée répréhensihle ; il n'en éloit aucune qui fût ou profane ou dissolue ; pas une qui , dans la conversation , ne se fût faite le champion du christianisme, si ses vérités eussent été attaquées; pas une qui en négligeât les pratiques extérieures , bien loin de les tourner en dérision , et qui , dans l'ensemble de sa société, n'eut passé pour une personne religieuse ; et cependant en étoit-il une seule qui, par son genre de vie , fit honneur à la croyance qu'elle avoit adoptée? Et s'il faut citer mistriss Ranby, mistriss Fentham , lady Bab Lawless, lad}' Denham , lady Melbury , laquelle d'entre elles n'eût pas été étonnée de voir sa foi chrétienne mise en question ? et cependant la religion de la plus austère d'entre ces femmes, est une religion purement
spéculative ! et quant à celle de toutes les autres, se peut-il rien de plus superficiel, de plus inconséquent, déplus erroné, déplus vide, de plus hypocrite! et, quelle que fut celle à qui on se fût adressé pour demander à quelle source ellepuisoit sa religion , elle eût répondu avec indignation : ((Où seroit-ce, sinon dans laBihlel^ Mais si nous comparons la copie avec le modèle, et les chrétiennes avec le christianisme, où trouver du rapport? En quoi leur vie imitoit-elle la vie de celui qui 7ie faisait pas sa volonté , ?nais la ifolontè de son Père , celui dont la vocation étoit défaire le bien? Comment concilier leur foi avec les principes qu'ils enseignoient? Quelle différence entre leur pratique et ses préceptes ! Quelle contradiction entre leur genre de vie et l'exemple qu'il leur avoit laissé! Quel peu de fondement dans leur espoir du ciel, si l'entrée du ciel n'est que pour ceux dont l'esprit est conforme à celui de Jésus-Christ!
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