‹ Clebs (volume 3)Chapitre 16 sur 18 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

JLoRSQUE miss Stanley entra pour faire le déjeuner, je vis qu'elle réalisoit dans la perfection le portrait que venoit d'en faire la femme de charge. Il m'est arrivé de voir de jeunes personnes, dont la simplicité étoit sans élégance , et d'autres dont l'extérieur trop étudié avoit presque effacé les grâces naturelles. Lucilla sem- Lloit réunir la simplicité de la nature au fini d'une bonne éducation : c'est ainsi qu'elle me frappa au premier coup d'oeil. Je n'eus garde d'en former une opinion décidée , j usqu'à ce que j'eusse eu le temps d'observer si les qualités intérieures répondoient à un extérieur aussi prévenant.

Lucilla Stanley est plutôt d'une élégance accomplie , qu'elle n'est parfaitement belle. J'ai vu des femmes d'un air aussi distingué , mais je n'en vis jamais

d'aussi intéressantes; l'expression de sa physionomie fait sa beauté , c'est l'empreinte visible de son âme. Ce n'est pas tant la symétrie des traits , que la perfection réunie de l'intelligence et de la douceur. Un grand poète ancien l'a bien dépeint dans ces vers :

Her pure and cloquent blood

Spoke in her chee.ks and so distinctlj' -wrought Thaï one could alntOil saj- her bodj- thought.

Sa conversation , comme sa physionomie , est un composé de vivacité , de sensibilité et de délicatesse ; elle ne parle pas pour que l'on cite ses paroles; mais tel est l'effet de sa conversation , qu'elle laisse dans l'esprit une impression douce, et dans le cœur l'amour de la bonté. Elle anime sans éblouir ; elle sait amuser sans excès ; satisfaite de plaire , elle n'a pas l'ambition de briller. Il n'y a rien dans ses expressions qui annonce de la recherche, ni dans ses manières qui annonce de la vanité. Elle est plutôt remarquable II. i3

par une gaieté badine que par le piquant de son esprit. Elle ne prétend pas à la repartie , et elle la désapprouve dans autrui. Malgré cela, j'ai rarement rencontré de goût plus sûr que le sien pour une saillie innocente. Le goût est en effet la qualité dominante de son esprit, et on peut dire qu'elle a plutôt le tact du génie des autres, qu'elle n'est elle-même j/«^e/2/eproprementdit. Elle a un aperçu très-prompt de tout ce qui est beau ou défectueux tant dans le caractère des personnes que dans les productions de l'esprit. Celte même finesse de goût perce dans ce qu'elle écrit , dans sa conversation , son habillement , ses arrangemens domestiques , et la distribution de ses jardins , pour lesquels elle a un grand talent et une inclination très-prononcée ; quoiqu'elle ait l'oreille très- ,'usle , elle ne chante pas , et ne joue d'aucun instrument, et son goût, en fait de dessin , est si correct , qu'elle sembU véritablement avoir le compas dans l'œil.

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Je ne lui ai cependant jamais vu le crayon en main, si ce n'est pour faire l'esquisse d'un pavillon ou d'un berceau de verdure pour l'ornement des jardins. La justesse de ses idées ne lui permet pas de se contenter de la médiocrité' en quoi que ce soit ; et elle trouve que la vie est trop courte , et que les devoirs en sont trop nombreux et trop importans , pour prétendre à la perfection dans beaucoup d'objets. Comme aile doit ses soins à cinq de ses sœurs cadettes, elle a pris le parti de renoncer à certaines études qui auroient eu de l'attrait pour elle. Elle avoue que , si elle eût été fille unique , elle se seroit permis un peu plus de latitude dans l'embellissement et les agrémens de son existence.

On ne peut pas supposer qu'à son âge elle doive à son expérience le jugement qu'elle porte sur les personnes et sur les choses ; elle le doit à une finesse de tact qui la met en état d'en saisir le trait principal, la circonstance marquante, le

vrai sens ; au lieu d'embaiTasser son esprit et de fatiguer son attention sur les parties moins importantes d'un caractère, d'un livre, ou d'une afliaire, cette justesse de pensée lui enseigne à apprécier les choses à leur valeur, et à les mettre à leur véritable place. Sa manière de s'énoncer ajoute à l'effet de ses paroles , et le son de sa voix exprime, d'une manière tout-à-fait heureuse, l'enjouement ou la bonté, suivant que le sentiment la guide ou que l'occasion l'exige. Cette manière lui est si naturelle, et ses sentimens découlent si spontanément de l'occasion, qu'il est évident que toute idée d'ostentation est aussi étrangère à son esprit, que la recherche de la louange l'est à son cœur. Je ne lui ai jamais entendu proférer une parole que j'eusse désiré qu'elle eût retenue , ou exprimer une pensée que j'eusse souhaité n'être pas la sienne.

Quant à son habillement, il me fait souvenir de ce que dit un jour le docteur

Johnson j au sujet d'une dame que l'on citoit pour s'habiller avec goût : « La meilleure preuve que je puisse vous donner de sa supériorité à cet ë^ard , dit- il , c'est qu'on ne peut jamais se rappeler comment elle ëtoit mise. » La tenue de Lucilla n'est ni négligée , ni recherchie ; elle est aussi soignée que l'exige la plus scrupuleuse délicatesse , et conforme à la mode du jour tout autant que cette même délicatesse peut le permettre. Semblable à une nymphe, les grâces de sa personne ne perdent rien pour être voilées avec la plus exacte modestie. Oh ! si les femmes en général savoient connoître leur véritable intérêt ; si elles pouvoient concevoir le charme que même le seul dehors de la modestie donne à celle qui la possède, elles se vêtiroient avec décence, si ce n'est par principe , au moins par un amour-propre bien entendu. Celles qui en font une affaire de calcul se serviroient de la modestie par artifice. La coquette l'adopteroit comme une amorce; et la

femme chaste, comme sa parure naturelle.

Ce que j'admire en miss Stanley ( et ce que j'ai souvent regretté de ne pas trouver en d'autres femmes), c'est qu'elle est, dit-on, si pleine de vivacité, si enjouée, si animée du désir d'amuser son père et sa mère lorsqu'ils sont seuls, qu'ils ne sont jamais si gais que lorsqu'ils sont entourés de leurs enfans; c'est alors que tous ses moyens se déploient, et que sa vivacité est sans réserve. Elle parla peu les deux ou trois premiers jours qui suivirent mon arrivée; mais il étoil évident que son silence ne provenoit ni de froideur, ni de manque d'égards, maisd'uu sentiment délicat de convenance. Sa douce franchise et sa simplicité surmontèrent peu à peu cette petite timidité, et bientôt elle commença à me traiter comme le fils de l'ami de son père. Je m'aperçus de boime heure que, quoiqu'il fût possible à un étranger de la voir sans admiration, il ctoit impossible de

s'entretenir avec elle avec indifre»"nrt6e. A peine avois-je été une semaine à Stanley-Grove, que mes précautions s'étoient évanouies, mon é^ride avoit disparu, et cependant je n'avois pas encore consulté M. Stanley.

En contemplant la figure attrayante et l'esprit délicat de cette charmante fille, je sentis que V imagination y qui égare tant de coeurs novices , avoit garanti le mien. L'image que je m'étois formée , et qui m'avoit été suggérée par l'héroïne de Milton, étoit à la vérité fort exaltée ; mais elle n'éloit pas romanesque. Je m'étois fait de bonne heure un objet idéal de comparaison, trop élevé peut-être, mais dont l'élévation même avoit été mon préservatif contre les dangers ordinairement attachés à la société des femmes. Je comparois sans cesse celles que je fréquentois avec l'être idéal qui remplissoit mon esprit : la comparaison pouvoit me faire manquer d'indulgence envers elles-, mais elle m'avoit

ëtev».^rtainement utile, car elle m'avoit garanti des effets magiques delà beauté, ainsi que de la séduction d'un caractère factice, et d'un mérite ordinaire.

Je sais que l'amoin^ est sujet à répandre un tel éclat sur l'objet de son choix, qu'il finit par se trouver ébloui, moins peut-être par le brillant de l'objet luimême, que par les rayons dont son imagination l'a entouré. Mais la religion, sans avoir éteint mon imagination , l'avoit réglée. Elle avoit modéré le brillant du rêve sans l'obscurcir. Elle n'avoit pas anéanti chez moi les passions, mais elle m'avoit enseigné à les diriger. Il me sembla avoir enfin rencontré l'être dont je poursuivois la recherche; mon esprit fut frappé de ses perfections, mon cœur reconnut son empire ^ je m'efforçai cependant de ne pas me livrer à ses impulsions, je tâchai de contenir ma sensibilité jusqu'à ce que j'eusse eu le temps d'apprécier un caractère qui paroissoit aussi ingénu qu'achevé , et je ne me suis

permis de tracer celte légère esquissev»»-* Lucilla, et de l'effet qu'elle produisit sur mon cœur, que lorsqu'une coniioissance plus particulière a pu justifier mon penchant.

Je ne dois pas oublier de dire que M. Stanley avoit une autre fille. Si le caractère de Lucilla avoit plus d'élévation , celui de Mathilda n'étoit pas moins aimable. Elle est aussi belle, mais elle a des formes moins délicates; elle est d'un naturel heureux, et elle a des vertus marquantes. Ses pelils défauts semblent provenir de l'excès de ses bonnes qualités; elle est d'une extrême sensibilité Le soin de la surveiller et de la diriger occupe la tendresse de sa mère et la prudence de son père ; son cœur est pénétré de reconnoissance pour le plus léger service 5 cette chaleur de sentiment tient ses affections plus en activité que son jugement j elle la porte à s'exagérer le mérite de ceux qu'elle aime , et à apprécier leurs bonnes qualités, moins par leur valeur intrinsèque, que par la bonté

t^^-'âls lui témoignent. Elle me traita bientôt avec la plus aimable familiarité , et son innocente vivacité encouragea, de ma part, cette liberté affectueuse avec laquelle on traite une sœur bien-aimée.

Les autres enfans sont gais, aimables, intéressans et d'un naturel fort doux.

Leurs progrès intellectuels (car je déteste le terme accomplishments depuis qu'il a été détourné de la véritable acception dans laquelle Milton en a fait usage) sont comme autant de contributions individuelles dont s'enrichit le fonds commun du bonheur de cette famille. Leurs talens ne sont jamais mis à l'épreuve par des encouragemens artificiels 5 une application régulière, un travail tranquille, un emploi de temps varié, un traitement affectueux, des récréations réjouissantes et animées, forment le cercle de leur joyeuse journée.

Je ne pouvois qu'admirer, dans cette heureuse famille , la douce union de la piété et de la gaîlé , la rigueur des principes tempérée , mais sans relâchement ,

par l'enjonement des manières. Je vie parle pas de cet enjouement qui a besoin d'être excité par des plaisirs hruyans; mais de celui qui est évidemment le résultat heureux d'un caractère serein et cependant animé, et d'un esprit bien réglé-, d'un esprit mu par une délicatesse de conscience toujours alerte à l'aperçu du plus petit péché, et s'enflammant d'une sainte reconnoissance pour la plus légère des grâces.

Je me suis souvent rappelé que mon père , pour m'empêcher d'être trompé , et de former une opinion prématurée sur ceux qui , au premier coup d'oeil , paroissent doués d'enjouement, m'avoit accoutumé, de bonne heure , à examiner avec attention si chez des personnes apathiques de leur naturel , cette vivacité passagère ne tenoit pas uniquement au tempérament. Cet avis m'avoit été fort utile dans mes observations sur les femmes. J'avois fréquemment remarqué, que celles qui aiment la musique et la

danse, et celles dans lesquelles on admire le plus les agrëmens à la mode , ont peu de gaité d'esprit. Dans plusieurs occasions, je trouvai que la partie intellectuelle etolt la seule qui fut dans l'inaction ; ce qui n'est pas surprenant , puisque c'est la seule partie qui n'a reçu aucune préparation préalable , aucun travail antérieur.

Quand j'en parlai à M. Stanley, il me répondit que l'éducation qui prévaut aujourd'hui , étoit une éducation mahoméianey et consistant uniquement à rendre une femme attrayante. «Il reste cependant encore, dit-il, quelques gens sensés , qui , en adoptant la chose, améliorent le principe; ils désirent également douer une femme d'attraits suffîsans , mais c'est en s'efTorcant avec assiduité à rendre l'entendement , le naturel, l'esprit et les manières de leurs filles, aussi engageantes, que ces parens circassiens tàchentde rendre leurs personnes séduisantes ».

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