‹ Clebs (volume 3)Chapitre 17 sur 18 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

ijE docteur Barlow venoit fréquemment à Stanley-Grove; et, par égard pour la mémoire de mon père, il m'honoroit d'uue grande bonté. II réalisoit en sa personne toutes mes idées d'un ecclésiastique de campagne de la classe supérieure; il y a dans toute sa vie et dans sou caractère une suite uniforme , qui , sauf les changemens que près de deux cents ans ont pu faire dans les usages, me rappelle souvent l'incomparable ministre de campagne du spirituel George Herbert.

«Je n'ai jamais vu, disait M. Stanley, le zèle discret mieux personnifié que dans le docteur Barlow. Sa piété est aussi éclairée que sincère ; aucune erreur en fait de religion ne lui échappe , ni faute d'en connoître l'existence , ni par négligence à la découvrir, ni par manque d'activité à lui faire la guerre. Il est trop

intègre pour ne pas attaquer le mal regnant, quel que soit le masque dont il se couvre ; trop circonspect pour que les gens sages aient lieu de craindre que son zèle puisse égarer son jugement. Il a trop de droiture pour avoir peur de la censure, qu'une piété active doit attendre de la part des gens du monde , des cœurs froids , et des têtes vides.

» En considérant cependant sa douce ferveur et ses soins infatigables , provenant de l'extrême importance qu'il attache au prix des âmes, les gens du monde pourroient l'honorer du nom de.nthow siaste , tandis que sa prudence , sa simplicité et sa régularité lui vaudroient de la part des fanatiques l'épithète de formaliste. Sans être observateur outré des formes extérieures , il a grand soin de ne jamais les blesser ; il remplit ses devoirs de pasteur spirituel tous les jours de la semaine aussi bien que les dimanches: car il dit que, s'il ne consacroit pas une grande partie de ce temps intcrmé-

diaire à ses visites pastorales, il seroit impossible d'entretenir cet échange mutuel de bienveillance , qui facilite si fort ses travaux , ainsi que les progrès de ses paroissiens dans la vertu. Ils Técoutent , parce qu'ils laiment ; et ils le comprennent, parce qu'il les a familiarisés, par ses conversations particulières , avec les grandes vérités qu'il leur aniuonce dans la chaire.

» Le docteur Barlow a beaucoup diminué l'accroissement de l'innovation dans les églises qui dépendent de lui , en attaquant les novateurs avec leurs propres armes, non pas à la vérité en s'abaissant comme eux à des moyens blâmables , mais en opposant un zèle éclairé à un zèle enthousiaste , un zèle qui agit avec connoissance de cause à un zèle aveugle. Il est d'opinion qu'on fait plus avec de l'activité qu'avec des invectives , et qu'on a trop souvent recours à cellesci comme à un moyen plus facile.

Sa charité néanmoins est étendue et

son esprit vraiment vmiversel. Il honore tous ceux de ses collègues qui , étant véritablement religieux , ont sérieusement à cœur de faire le bien , quoiqu'ils puissent différer de lui sur la manière de le faire. Cependant l'indulgence de son caractère n'empiéta jamais sur sa fermeté évangélique; et, tout en ne contestant avec qui que ce soit sur une légère différence d'opinions, il maintient les siennes avec la fermeté d'un homme qui les a embrassées d'après la plus ample conviction. D'une érudition réelle et bien mûrie , il dédaigne la cliétive réputation qui peut s'acquérir par ces ornemens de style , ces mots difficiles et peu usités , et cette inversion laborieuse des phrases , au moyen desquels des ecclésiastiques peu judicieux se rendent désagréables à la partie éclairée de leurs auditeurs, inintelligibles à celle qui ne l'est pas, et par conséquent à la plus grande partie d'entre eux. Il se souvient toujours que le peuple a de la raison ,

et qu'il manque seulement d'înstruclion.

Pour être eu mesure avec tous, il prêche aux uns le langage du bon sens , et aux autres un langage simple; mais, tout en tâchant de faire impression sur les ignorans, il n'olï'ense jamais Tanditeur instruit. Il pense que l'avis de Polonius h son fils , peut s'adresser aux prédicateurs autant qu'aux voyageurs :

» Be thou familiar ^ but bj no means vulgan

» Dans le discours , sache être familier sans dégrader ton langage.

»On ne Tentendpoint en chaire parler controverse ; c'est le chrétien de la Bible, profondément convaincu lui-même des importantes vérités qu'il inculque aux autres avec tant d'énergie. Son esprit est tellement imbu, tellement saturé (si j'ose hasarder cette expression ) de la connoissance des écritures saintes , qu'il est toujours prêt à produire de cette riche mine ses inépuisables trésors , et à les

appliquer avec discernement , avec modération , et à propos.

^Quoique dans tous ses discours il inculque avec soin la doctrine de la sanctification universelle , ses instructions pratiques sont toujours tirées de ces principes fondamentaux du christianisme , qui sont la racine , l'esprit et la vie de la vertu : outre une piété solide et une profonde connoissance de la Bible , il croit qu'il est de toute importance pour un ministre de l'Evangile de connoître parfaitement la nature humaine en général, et l'état de sa propre paroisse en particulier ; la connoissance seule de ces deux objets l'empêche de prêcher d'une manière trop directe et par conséquent trop propre à ofiénser , ou d'une manière trop vague pour faire impression.

» Dans la prière , il a soin de ne lire ni avec rapidité ni avec cette froideur, cette inattention et cette négligence qui peuvent faire soupçonner à son auditoire qu'il se ménage , afin de briller

davantaçfe dans son sermon. Au lieu de cela , la manière dévote, respectueuse et pénétrante dont 11 prononce les diverses parties de la liturgie, dispose son cœur et celui de son troupeau à recueillir du fruit de son discours. Ses demandes sont faites avec cette sage ferveur , ses exhortations avec cette humble autorité, ses actions de grâce avec cette sainte chaleur, qui entraînent l'àme de celui qui l'écoute. Quand il monte en chaire, il a soin de ne pas diminuer l'impression récente du service liturgique par quelque long chef-d'œuvre de sa composition, articulé avec force et emphase ; et il prononce 1 Oraison Dominicale avec un recueillement qui fait voir qu'il songe à son importance , ainsi qu'à son divin auteur.

» Quand il prêche, il a soin de se faire entendre de l'auditeur le plus éloigné ; et , par l'attention constante qu'il donne à ce point essentiel , il a rendu très-sutïisante une voix qui n'étoit pas naturelle-

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ment forte; il attache beaucoup d'importance à une prédication bien articule'e , son grand but étant d'être entendu , compris et senti.

}) Sa manière de prêcher se distingue par une simplicité grave et majestueuse , aussi éloignée de la manière de lire une histoire ordinaire , que de la déclamation d'un acteur. Ses auditeurs sortent de l'église moins ravis du prédicateur, que touchés des vérités qu'il a mises sous leurs yeux. Il dit qu'il sent toujours avoir fait le plus de bien lorsqu'il a été le moins loué, et qu'il n'est jamais plus humilié que lorsqu'il reçoit le plus de louanges; parce que , généralement parlant , les hommes admirent le plus les sermons qui leur font une im[)ression moins profonde , au lieu que ceux qui sont véritablement efficaces, étant souvent de nature à les mettre mal avec eux-mêmes , sont par conséquent le moins susceptibles de leurs louanges. « Ceux-là seulement rendent un témoignage vrai à la

bonté d'un sermon , ajouta-t-il , qui , sans faire l'éloge de sa composition, ou de la manière dont le prédicateur l'a débité , sont conduits par ses effets à l'examen de leur propre cœur , à en sonder la corruption et à changer de vie ; la seule flatterie , le seul éloge que j'ambitionne , ' c'est leur amendement.»

» Je sais que la plupart des auditeurs aiment à sortir de l'église avec l'opinion tranquillisante qu'ils ont peu à travailler sur eux-mêmes. Il détrompe constamment de pareils auditeurs, en gravant dans leur esprit, vers la fin du sermon, quelque précepte marquant, qui naît et dérive de la doctrine préparatoire. Il n'appuie pas sur une vérité isolée à l'exclusion de toutes les autres, il ne met point de subtilités en avant ; mais il tâche de fixer l'attention , d'alarmer les indifFérens , de ranimer ceux qui se relâchent , d'affermir ceux qui chancellent; il appuie sur les vérités éternelles comme sur des vérités prêtes à se manifester, véritéô

auxquelles tout homme vivant a mi intérêt égal. ))

M. Stanley dit que, quoique le docteur Bariow fût considéré à Cambridge comme un jeune homme d une conduite régulière, qui évi toit soigneusement le vice et même toute irrégularité , cependant , comme il étoit d'une humeur enjouée, et qu'il aimoit la bonne compagnie, les plaisirs innocens de la table ne lui étoient pas indifférens; goût qui, imperceptiblement , auroit pu le conduire aux fautes qu'il abhorroit. Il fut frappé d'un passage qu'il trouva dans une lettre du docteur Johnson à uii jeune homme nouvellement entré dans les ordres sacrés. A la suite de quelques avis salutaires, il lui conseille d'avoir le courage de refuser quelquefois des invitations de dîner. Il est dillicilc de concevoir le degré de force et d'indépendance que son esprit acquit par l'adoption de ce seul avis. ((Non-seulement, continua M. Stanley , il est le directeur spirituel ,

• mais il est le père, le conseil, l'arbitre et l'ami de ceux que la Providence a commis k ses soins.

» Il a le bonheur d'avoir une excellente femme, qui , lui ayant apporté une fortune considérable, a extrêmement étendu ses moyens de faire du bien ; mais elle a , de plus , ajouté essentiellement à son bonheur et à sa considération, par sa piété et par sa prudence. Comme elle se charge en grande partie de l'administration des afl'aires de son mari, elle lui donne par-là la facilité de se vouer entièrement aux devoirs de sa vocation.

Elle est aussi attentive au bien-être temporel de ses paroissiens, que le docteur l'est au salut de leurs âmes. Elle élève sa famille avec autant de soin qu'il en met à sa paroisse.

n Un jour que je félicitois le docteur Barlow sur le parfait caractère de sa femme , la conversation tomba , par une transition subite, sur le célibat du clergé de l'église romaine ^ ilme dit, en souriant :

« Prenons garde , nous autres ministre»

de l'église réformée, de ne jaraaisdonner lieu au peuple de souhaiter le retour de cette partie du papisme. Je pense souvent à l'obligation où nous sommes de choisir des compagnes qui ne puissent jamais nous donner lieu de regretter notre affranchissement des anciennes entraves 5 et nous devons nous-mêmes , en perfectionnant nos femmes, nous acquitter de ce que nous devons aux lois du protestantisme , qui nous a donné le privilège de nous marier. »

))Me trouveroit-on trop minutieux, si j'ajoute que ces estimables époux mettent de la suite jusque dans les plus petits arrangemensdelour famille? Leurs filles ne sont pas moins des exemples de décence et de modestie dans leur habillement et dans tout leur extérieur personnel , qu'elles ne le sont dans les parties plus importantes de leur conduite. Le docteur dit que tout ce qui a le moindre rapport même le plus éloigné avec le

temple de Dieu , doit porter l'empreinte de la pureté et de la décence. « Outre cela, ajouta-t-il , de quel front oserois-je, en chaire , censurer les inconvenances, si, à l'église, dans le banc immédiatement au-dessous de la chaire, ma propre famille donnoit le démenti à mes préceptes, en présentant aux yeux de mes paroissiens un modèle d'extravagance et de vanité, qui rendroit ridicule le prédicateur , et par-là , ses exhortations plus que nulles ?»

« Un pasteur aussi délicat , ajouta M. Stanley, ne pouvoit manquer d'être extrêmement circonspect sur le choix d'un vicaire (*), et il lui eût été difficile de trouver un collaborateur plus humble, plus pieux, plus assidu que M. Jackson ; je le vois toujours avec grand plaisir à ma table. Mais cet homme estimable , qui connoissoit le monde et peu près

(*) Nous entendons en français par curé ce qu'on entend en anglais par rtcleiir.

aussi bien que le docteur Hooker^ a fait un mariage tout aussi imprudent que lui. Il se laissa persuader de prendre pour femme la fille d'un pauvre artisan de la ville voisine , concluant qu'une personne élevée dans une classe inférieure et laborieuse , seroit , par cette raison , humble et laborieuse elle-même. Elle, au contraire, l'accepta dans l'idée que, tout ecclésiastique appartenant par son état à un rang respecté dans la société, elle seroit (étant sa femme) une femme comme il faut , et faite pour aller de pair avec tout le monde.

(f II dirige mes paroissiens admirablement bien, dit le docteur Barlow; mais il ne sait pas diriger sa petite famille. Sa femme lui reproche sans cesse que, tout en connoissant à -la vérité le chemin du ciel, il n'entend rien à la manière de faire son chemin dans le monde. Sa fille est la plus belle dame de la paroisse; elle surpasse toutes les autres non-seulement dans l'excès, mais daus l'indécence

de la mode ; la grande ambition de sa mère est qu'elle soit meilleure musicienne que les demoiselles Stanley et que mies lllies ; tandis que le lùme de son père donne de tristes indices de sa néçrli^ence domestique. Je hasardai un jour de dire à mistriss Jackson que rien ne pouvoit excuser l'espèce d'éducation qu'elle avoit donnée à sa fille, que le but d'en faire son gagne-pain ; et que , si elle vouloit corriger linconvenance de son habillement, et lui faire apprendre des choses utiles, je m'emploîrois volontiers à lui trouver une bonne condition. Ce peu de mots excitèrent son indignation. Elle rejeta mon oiTre avec dédain , disant que, lorsqu'elle medemanderoit la charité, elle proflteroit de mon conseil, et qu'elle me prioit de me souvenir qu'entre filles d'ecclésiastiques il y avoit égalité. Je liii répondis qu'à la vérité, dans un certain sens, un ecclésiastique en valoit un autre, attendu que cet état en lui-même donnoit du relief au moindre individu

de l'ordre , lorsque , comme son mari , il en étoit un ornement ; que ne'anmoins il y avoit dans l'église anglicane des gradations aussi-bien que dans l'état.

J'ajoutai qu'entre les femmes et les filles du haut et du bas clergé, il existoit la même distinction que celles que les richesses et la pauvreté avoient établies entre le haut et le bas étage de laïques, et que le grade et une fortune indépendante dans le dernier cas donnoient, selon les idées reçues , la même supériorité extérieure qu'elles donnoient dans l'autre. »

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