CHAPITRE PREMIER
Je n'ai pas tout-à-fait vingt-quatre ans-, je suis d'une famille ancienne et respectable, possédant de grands biens au nord de l'AngleteiTe. J'avois à peine achevé mes études à l'université d'Edimbourg, que mon père tomba dans une maladie de langueur. Je lui vouai mes soins avec une assiduité qui fut amplement récompensée par les leçons de sagesse et les exemples de piété que je reçus de lui. Au bout d'un an de maladie, il mourut, et je perdis en lui le père le plus tendre , l'ami le plus éclairé , et le pliis'véritablement clu'étien .
La douleur de ma mère fut si vive, et
de si longue dure'e , que je ne pus me résoudre à la quitter, et je ne me laissai séduire ni par les avantages , ni par les amuseniens attachés à la jouissance d'un plus grand cercle d'observations et d'un aperçu plus étendu des goûts , des habitudes et des caractères divers de la société en général -, je sentis , avec Gray, que rien ne peut remplacer une mère , et je différai sans cesse le moment de m'éloigner de la mienne.
J'étois son seul enfant ; mais , quoique l'unique vœu qui lui restoit à former fût de voir mon bonheur assuré par un mariage heureux , j'avois à cœur d'étendre le champ de mes recherches et de mon examen , avant de risquer une démarche aussi irrévocable ; démarche qui devoit probablement influer sur mon bonheur dans ce monde et dans l'autre.
Je ne trouvois pas le temps long ; car, si d'un côté ma société étoit bornée, de l'autre j'avois beaucoup de livres. Mon père m'avoit laissé une ample biblio-
théque , et j'avois appris de lui a choisir ce qu il y avoit de plus précieux dans la litte'rature par excellence , celle qui forme les principes, les jugemens, le goût et le caractère. Mon père avoit passé la première partie de sa vie dans le tourbillon du monde, et notre société domestique avoit été fréquemment animée par la visite de ses amis de Londres , hommes sensés et instruits , dont quelques-uns pouvoient être considérés comme des gens pieux.
Ma mère, quand elle pouvoit faire trêve à sa douleur, s'amusoit de temps en temps à tracer le portrait de la femme qu'elle souhaiteroit me voir épouser.
« Je suis si persuadée, Charles, disoitelle avec bonté, de la justesse de votre goût et de la droiture de vos principes, que je crains peu de vous voir séduit par les charmes extérieurs d'une femme qui manqueroit ou de sens , ou de conduite ; mais souvenez-vous , mon fils , qu'il est bien des femmes qui , sans
défauts positifs, ne sont cependant faites ni pour apprécier le véritable bonheur , ni pour le répandre autour d'elles. IN e vous bercez pas d'idées romanesques , de perfection surnaturelle ; souvenezvous que la plus parfaite des créatures a le sceau du péché originel ; et cependant que vos vues se portent à une certaine hauteur. S'il est absurde de s'attendre à la perfection , il n'est pas déraisonnable de s'attendre à un caractère solide. Ne vous laissez pas subjuguer par une qualité brillante , jusqu'à ce que vous sachiez si elle n'est point balancée par le défaut contraire ; ne vous laissez pas séduire par l'accomplissement exact de quelques devoirs, jusqu'à ce que vous soyez assuré qu'il n'y a pas de relâchement sur d'autres. En fait de caractères, comme en architecture, la beauté consiste dans les proportions ; l'éducation des femmes modernes n'est pas favorable au bonheur domestique.
Quant à moi, j'iippcHe cducatioii y non
pas celle qui surcharge de talons , mais celle qui tend à consolider un système de conduite fixe et régulier ; celle qui tend à former une amie , une compagne) une épouse; j'appelle éducation, non celle qui consiste dans l'assemblage quelconque de talens inutiles , mais celle qui inculque des principes, qui polit le goût, asservit l'humeur, cultive la raison , soumet les passions, diriire la sensibilité , accoutume à la réflexion, au renoncement à soi-même; et par-dessus tout , j'appelle éducation celle qui rapporte toutes les actions, les pensées, les sentimens, les' goûts et les passions , à l'amour et à la crainte de Dieu. )j
Je n'avois eu jusque-là que peu d'occasions de comparer la beauté de mon pays natal avec les beautés moins sauvages et moins pittoresques du sud de l'Angleterre ; j'aimois passionnément le tableau qui m'environnoit , et il n'avoit jamais perdu pour moi ce pouvoir de
plaire qu'en gênerai on n'attribue qu'aux objets nouveaux.
Le Prieuré , beau bâtiment gothique , est situé au milieu d'un parc de peu d'étendue ; mais admirablement varié ^ sur le derrière s'élèvent de hautes montagnes et des bois qui descendent presque jusqu'à la maison. D'un côté un vallon étroit et cultivé tournoie parmi les montagnes. Les nuances variées de ses prairies et de ses champs , entremêlées cà et là de chaumières blanches, à moitié couvertes d'arbres, forment un beau contraste avec les forêts sombres et impénétrables qui les entourent.
Une rivière, moins grande qu'impétueuse , se précipite des montagnes de ce simple et délicieux vallon , et baigne le parc à cent toises de la demeure. Le terrain descend en pente douce jusqu'à la rivière , qui, de l'autre côfé, se trouve ombragée par un beau bois de bouleaux, et traversée par un petit pont rustique. Après s'être grossie de plusieurs ruisseaux
des collines des environs, la rivière coule l'espace d'un demi-mille jusqu'à un lac que l'on voit dans toute sa beauté, de la façade de la maison , et qui présente une belle étendue d'eau. Quelques-unes des montagnes environnantes sont couvertes de bois -, il en est dont les bords sont cultivés, d'autres présentent un aspect de rochers arides jusqu'au bord de l'eau, tandis que les sommets ébrécliés de la masse entière présentent à l'œil toute la variété des plus bizarres contours ; vers la source du lac, un petit village bien tenu en orne les bords et forme une harmonie admirable avec la beauté simple du tableau ; à travers les collines , on saisit une échappée du paysage lointain : c'est une vallée spacieuse bien boisée , et ornée de tous cotés de villes , de villages et de maisons de plaisance ; le tout est couronné de montagnes qui rivalisent en hauteur toutes celles du voisinage. Tandis que je partageois ainsi mon temps entre la jouissance de ce délicieux
spectacle , mes livres , le soin de mes affaires, mes attentions filiales/ et mes devoirs religieux , je perdis subitement mon excellente mère ; elle mourut de la mort des justes.
AddissoH a peint de couleurs bien vives la nature particulière de la tendresse délicate et recherchée d'un père pour sa lille ; mais je suis perusadé qu'il n'est point d'affection du cœur humain plus véritablement pure que celle de la reconnoissance d'un fils pour une mère qui , dès le berceau , l'asurveillé de sa tendresse , qui a soigné son enfance avec anxiété , et sa jeunesse avec cet intérêt qui se compose de tout ce qu'il y a de tendre , de sage et de pieux.
Ma retraite s'étoit insensiblement changée en solitude : la première est, je crois , l'état qui convient le mieux à l'esprit de l'homme; mais l'autre est ce qu'il y a de pis pour lui. Dans une solitude complète, l'œil manque d'objets, le cœur manque d'attachement, et la
raison demande des moyens de réciprocité ; le cœur se dessèche quand ou n'a rien à aimer. Le caractère perd sa fermeté quand rien ne la fortifle ; il perd sa douceur quand rien ne la nourrit , sa patience quand il n'éprouve point de contradiction , et sa délicatesse dans la conversation de gens sans instruction.
Dans un commerce trop inégal , la société a quelque chose de pire que la solitude.
Mon penchant naturel me portoit impérieusement vers le bonheur dômestique, et ce penchant avoit été nourri par le bonheur dont j'avois été témoin, et dont j'avois joui chez mon père. L'intérieur du ménage présentoit à mon imagination les seuls délices dignes de
l'homme raisonnable , sensible , intellectuel et immortel (*) ,
Sole bliss of Parodise Tlliich has survived the fall,
(*) La seule jouissance du Paradis , qui ait suive'cu «T la chute de l'homme.
La conversation de mon père n'avoit pas peu contrib>ié à augmenter chez moi cette inclination. II me disoit souvent : « Je connois votre goût pour le bonheur domestique, et je prévois, par conséquent, que les circonstances de votre vie seront déterminées d'une manière toute particulière par la tournure d'esprit de la femme que vous épouserez. Si vous étiez appelé à vivre dans une société bruyante, si vous apparteniez à quelque profession, ou que vous fussiez attaché aux affaires publiques , sans vous conseiller moins d'attention dans votre choix, je croirois que votre bonheur dépendroit moins immédiatement et moins exclusivement de la société individuelle d'une femme , que si vous êtes destiné à vivre dans la retraite comme gentilhomme de campagne. Un homme sensé qui aime son intérieur, et qui vit dans son ménage , a besoin d'une femme dont l'esprit puisse et veuille faire la moitié des frais nécessaires pour entretenir cette
réciprocité d'enjouement, d'activité, d'urbanité, qui contribue si puissamment à l'union qui doit exister entre des personnes intelligentes et bien élevées.
Si votre mère eût été une femme peu instruite et d'un esprit ordinaire, toute sa vertu et toute sa piété n'eussent pas suppléé à la diminution de bonheur qui en eût résulté pour moi. La femme qui n'a que le mérite extérieur, pourra recevoir et amuser son monde; mais il n'y a qu'une femme instruite, d'une éducation accomplie et d'un goût cultivé, qui puisse sans cesse plaire à son mari; et je présume que, lorsque vous vous marierez, vous vous marierez pour vous, et non pour vos amis. On peut prendre à gages un artiste ; mais c'est une compagne qu'il vous faut : et souvenez-vous, Charles , que , lorsque j'insiste comme je le fais sur la délicatesse de sentiment, je me tiens pour assuré que rien ne manquera à des points plus essentiels. Ne soyez satisfait de l'édifice que lorsque
VOUS aurez reconnu la solidité' des fondemens ; les orneraens de décoration ne soutiennent pas l'ensemble. Placé, comme vous l'éles, sous la sauve- garde de principes religieux , affermi dans Thabitude de la vertu , je crois que vous pouvez en toute sûreté' chercher dans la société l'objet qu'il vous faut; cependant ne disposez pas irrévocablement de vot^e cœur sans vous être préalablement acquitté de la visite si long-temps promise à M. Stanley, le plus ancien, le plus judicieux et le meilleur de mes amis. Je suis loin de désirer que son amitié détermine votre choix, c'est ce que , même en qualité de père , je ne me permettrois pas ; mais vous aurez en lui le conseiller le plus sur, comme le plus désintéressé. ))
Je pris la résolution de m'éloigner pour quelques mois du Prieuré, et de faire un tour non-seulement à Londres , mais à Stanley-Grove ( lieu de la résidence de l'ami de mon père). C'étoit
une visite que j'ctois sur le point de faire avec lui au moment de sa dernière maladie. Il eût souhaité m'y voir aller sans lui ; mais pouvois-je le quitter malade et alité, pour songer à des amusemens!
Je commençois à sentir un vif besoin des douceurs de la conversation , jouissance dont j'avoispris Tliabitude dans une société choisie d'amis éclairés. Je sens très-bien que des hommes du monde , élevés dans la capitale , souriroient à la seule idée d'une conversation instructive et de bon goût dans un village de Westmoreland , ou même en quelque endroit que ce fut , hors de l'enceinte de la capitale ; comme un médecin ou uu jurisconsulte de Londres sourit dédaigneusement à l'idée du mérite supposé d'un confrère, dans une ville de province : cependant le bon sens est de tous les pays , et la science elle-même n'est pas un avantage qui dépende absolument de la localité. Ce sont là, bien plus que les propos du jour, les sources qui four-
Missent les meilleurs mate'riaux pour des conversations instructives. Il faut pourtant convenir ( et j'en ai depuis lors fait l'expërience ) que pour la clarté et le poli de la conversation , pour déraciner les préjugés, pour corriger l'égoïsme , pour en imposer à la présomption , si ce n'est pour en guérir , pour engager un homme à laconiser dans ce qu'il a à dire, si tant est qu'il désire ctre écouté, pour lui enseignera souffrir la contradiction, et à ne pas regarder comme un sot tout homme qui pense différemment que lui en fait d'objets de goût, ni comme un fripoQ celui qui en diffère en politique ; il faut convenir que pour apprendre à ne pas présenter, comme des nouveautés, ce qui a été dit mille fois; pour la promptitude de l'allusion , qui, faisant grâce des détails et des citations, place l'idée sous vos yeux , rien n'égale Teflét de la société variée de Londres. De plus, les avantages que cette ville possède comme résidence de la cour, comme
siège du parlement et des cours de justice, comme étant en même temps le centre commun des arts et des talcns de toute espèce; tous ces avantages divers relèvent, dis-je, et peut-être plus qu'aucun autre lieu du monde , au-dessus de tout autre théâtre des progrès de l'entendement humain, et des charmes de la conversation.
Mais ce n etoit là qu'un motif secondaire du voyage que je projetois. J'y attachois l'espoir que, dans un champ plus étendu, je trouverois plus de facilité à faire choix d'une compagne pour la vie. « Ce n'est pas, me disois-je tout en cheminant dans ma chaise de poste, ce n'est pas que dans une telle compagne je cherche une Hélène, une sainte Cécile, ou une madame Dacier; il faut cependant qu'elle ait des formes élégantes , ou je ne pourrois pas l'aimer ; il faut qu'elle soit sensée, ou je ne l'estimerois pas ; qu'elle soit prudente , ou je ne pourrois placer ma confiance en elle; qu'elle soit bien
instruite , ou elle ne pourroit pas élever mesenfans; il faut qu'elle soit pieuse, ou je ne serois pas heureux avec elle: car le premier bonheur que le cœur desire trouver dans la compagne de notre existence, c'est le délicieux espoir d'avoir en elle une compagne pour l'éternité.
Après ce soliloque, j'étois effrayé en contemplant ce grand nombre de qualités requises ; néanmoins , quand je me demandois sur laquelle de ces qualités je consentirois à un rabais, je sentois que mes demandes étoient modérées.