‹ Clebs (volume 3)Chapitre 5 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

J'avois connu précédemment dans mon voisinage deux ou trois familles, qui passoient pour vivre avec beaucoup d'aisance sur des revenus très-bornés; on savoit que la richesse n'entroit pas dans mes vues comme objet essentiel; l'on ni'avoit plus d'une fois insinué que des filles choisies dans ces familles feroient d'excellentes femmes, vu que , sur une très-modique pension, leur manière de se mettre égaloit celle de quelques femmes dont les moyens étoient dix fois plus grands. J'envisageai ce dehors spécieux sous un point de vue défavorable pour elles; car j'en conclus à l'instant (et j'en eus la preuve dans la suite) que ces belles apparences étoient le résultat du sacrifice de tout leur temps aux ajustemens qui leur donnoient du relief, en les faisant, en apparence, aller de pair

avec des femmes plus riches qu'elles. Si une fille avec mille livres sterliiigs égale dans sa parure celle qui en a dix mille , n'est-il pas évident que non-seulement la totalité de son temps , mais encore celle de son argent , est consacrée à ce seul objet? Elle nauroit en réserve, pour satisfaire aux devoirs de la charité, que ce qu elle pourroit prendre sur les frais de sa toilette, et il est clair qu'elle ne seroit pas disposée à en faire le sacrifice.

A l'appui de ce raisonnement, oa ajoutoit que ces jeunes filles feroient des femmes d'autant meilleures , qu'elles n'avoient pas été gâtées par les plaisirs dispendieux de Londres , ni par la dissipation qui y règne. Cet argument auroit eu quelque poids, si je n'avois pas observé qu'elles ne se refusoient en province aucun amusement à leur porlée.

J'en conclus que celle qui saisissoit si avidement la plus petite possibilité de dissipation hors de LiOndres , se

seroit plongée avec une toute autre ardeur dans les plaisirs plus séduisans de la capitale , si elle en eût eu le pouvoir. Elle me sembloit même moins excusable que sa rivale de Londres; car la faute étoit égale entre elles, tandis que la tentation ne letoit pas; et celle qui, dans une carrière bornée , étoit aussi dissipée que ses moyens le lui permettoient, seroit, je le crains, aussi dissipée qu'il lui seroit possible de l'être là où les tentations et les facilités de s'y livrer seroient multipliées.

J'avois vu accidentellement quelques jeunes personnes d'une condition plus relevée , parmi les filles de nos gentilshommes de campagne ; cette classe présente beaucoup de femmes estimables et même accomplies. Dans le cercle de celles que je connoissois, il en étoit d'une condition et d'une façon de penser irréprochables; elles avoient entrevu le grand monde sans s'y être livrées ; elles ay oient lu avec fruit, et avoient

bien rempli les devoirs de leur e'tat.

Mais la recommandation de mon père , de ne m'attacher à aucune femme avant d'avoir vu et consulté M. Stanley, m'empêchoit d'aspirer auprès d'elles à ce degré d'intimité qui m'auroit donné les moyens de connoître à fond leur caractère. Cette injonction qui, comme tous ses autres désirs, faisoit loi pour moi , me servoit de préservatif dans mes liaisons passagères avec le beau sexe , et, résolu d'éviter toute intimité qui auroit pu conduire à un attachement ^ je ne me permis pas d'en approcher de manière à éprouver de l'intérêt, où à former un jugement définitif.

A mon arrivée à Londres, je fis visite à quelques amis de mon père, qui me reçurent avec bonté par égard pour sa mémoire, et leurs maisons ajoutèrent bientôt au cercle de mes connoissances.

Je fus facile de voir que deux ou trois hommes, dont j'avois remarqué l'assiduité au culte public en province, alloient

à Londres rarement à l'église le matin, et jamais l'après-midi. « En fait de religion, disoient-ils pour s'excuser, on doit un bon exemple à ses semblables, cela est d'une grande importance politique. La société est cimentée par les liens qu'elle impose aux classes inférieures.»

En province, il étoit , suivant eux , parfaitement convenable que leurs fermiers et leurs ouvriers eussent en eux un exemple à imiter; mais à Londres le cas étoit différent. Là où il y a un si grand nombre d'églises , personne ne sait si vous y allez ou non , et il n'y a nul mal là où il n'y a pas de scandale. Comme cette logique n'entroit pas dans la religion de mon père, elle ne me persuada pas. Il me souvient que M. Kurke, parlant des Anglais qui ont tant d'humanité chez eux , et qui sont accusés d'en manquer dans l'Inde , dit que l'humanité de la Grande-Bretagne est une humanité de points et de parallèles. D'après cela , la religion des personnes en

question peut être taxée à aussi juste titre de cette distinction géographique.

Cette erreur vient , à ce qu'il me semble, de ce que la religion est trop considérée comme une institution de pure bienséance, de convention et de société, et non comme une institution fondée sur la condition de la nature humaine , comme un pacte de miséricorde pour réparer les maux produits par le péché ; cette erreur vient de ce qu'on ne sent pas assez que le christianisme se lie à l'intérêt individuel aussi-bien qu'à l'intérêt public, et que la religion est un objet personnel avant d'être un objet d'pxpmple; qu'un être n'est pas , ou infailliblement sauvé, ou infailliblement condamné, comme appartenant à telle famille, à telle égliseou à telle communauté ; mais parce qu'étant individuellement responsable , il faut qu'il ait un sentiment hun»l)le et profond de ses besoins, sans croire trouver d'asile dans la piété qui l'environne , et qui ne lui servira pas de

sauve-garde s'il ne la partage pas.

La première personne avec laquelle je renouvelai connoissance, étoit un homme d'une humeur douce, tiès-accueillant , et que j'avois vu parfois dans le nord de l'Angleterre. Comme je n'avois aucune raison de le croire foncièrement religieux dans la véritable acception du mot, ce n'étoit pas dans sa famille que je comptois chercher une femme. Cependant je dësirois de connoître des personnes de différentes opinions, afin de pouvoir, dans un cercle plus étendu , apprendre à rectifier mon jugement en général, et afin de mieux parvenir à mon grand but. Rien à la vérité ne pourroit m'cngager à faire choix d'une femme dont la disposition à la piété seroit pour moi tant soit peu douteuse; mais il ne m'étoit pas aisé d'arriver à une connoissance certaine des dispositions dont je désirerois pouvoir m'assurer.

Invité à diner chez cette ancienne connoissance, j'y trouvai entre autres

convives deux jeunes demoiselles d'une jolie tournure ; c'étoient les filles du maître de la maison, qui étoit veuf depuis quelque temps. Je me plaçai entre elles dans l'intention d'examiner un peu leur façon de penser, pendant que le reste de la compagnie s'entretenoit de sujets indifferens. Ayant ci-devant entendu louer leur mère comme un modèle de perfection dans la conduite de son me nage, et surtout dans l'arrangement de sa table , je fus surpris de la trouver en aussi mauvais ordre, et de voir chaque chose annoncer un véritable manque de goût. Sans être épicurien, je ne pus m'empècher de remarquer que plusieurs plats n'étoient pas de la saison, et qu'ils ctoient mal choisis et mal accommodés.

En clierchnnt dans ma tête la solution de celte contradiction, je me souvins d'avoir lu tout récemment, dans un ouvr^ige périodique infiniment estimable , uu fragment où l'on prélendoil <jue rien

ne tend plus à rendre les femmes inuli» les et ineptes en ménage, que ï étude des langues mortes.

Frappé du rapprochement, j'en conclus aussitôt que mes deux voisines, non-seulement possédoient le latin en perfection; mais même, d'après le mauvais ordre de l'ensemble du repas, je me persuadai que le grec leur étoit également familier.

Mon appétit ainsi en souffrance , je me promis au moins le régal de l'esprit-, et tout en regrettant en moi-même que la science fût ici le principal mets , je résolus de tirer de ce repas trop classique quelque dédommagement intellectuel, M'adressant donc subitement à la plus âgée de ces deux personnes , je lui demandai, sans préliminaire, si elle ne trouvoit pas Virgile le [)lus grand poëte du monde?.... Elle rougit , et sa rougeur me confirmant dans l'opinion que sa modestie étoit égale à son érudition, je répétai ma question d'une

manière un peu plus détaillée. Elle me regarda fixement, et me dit qu'elle n'avoit jamais ouï parler de la personne que je lui nommois ; mais qu'elle avoit lu les Larmes de la Sensibilité , et Rosa Mathilde , et la Sympathie des Ames , et les Souffrances de ff^erther; V Étranger, et les Orphelins de Snowden.

« Oui, monsieur, ajouta sa sœur cadette , qui ne s'élevoit pas à un si haut degré de littérature , et nous avons lu de plus la Trahison punie , Jeannot et Jeannette f Jessamy^ et l'Heureux Valet et l'Illustre Femme de chambre. » Je rougis et les fixai à mon tour, et là cessa notre conversation par la difficulté de nous entendre. Je suis convaincu que l'ignorance où j'étois de leurs auteurs favoris me fit plus perdre dans leur estime qu'elles n'avoient perdu dans la mienne pour n'avoir jamais lu Virgile.

Je me levai de table, très-persuadé qu'il est possible à une femme d'ignorer complètement les choses les plus ordinaires

de la vie, sans savoir un mot de latin, et qu'elle peut faire une mauvaise compagne sans être pour cela bonne économe.

J'ai lieu de croire que le pauvre père aperçut quelque mécompte sur ma physionomie : car, lorsque nous fûmes seuls dans le cours de la soirée , il me dit que ses regrets de la mort de sa femme ëloient fortement aggraves par le souvenir de son mérite dans la conduite de son ménage ; j'appris ensuite que , quoique cette femme lui eût apporté une grande fortune , elle avoit eu une éducation trèsordinaire. Son père, gentilhomme campagnard mal élevé , qui ne coiinoissoit de vrais plaisirs que ceux de la table, n'avoit d'autre ambition pour sa fille que de la voir reconnue pour la meilleure ménagère du canton; il se glorifioit de ses connoissances gastronomiques , auxquelles lui-mcme n étoit pas étranger. Quant au vide de l'esprit de sa femme, il n'en avoit pas la plus légère

idée. L'argent et la bonne chère e'toient les seules choses de la vie qui eussent à ses yeux une valeur réelle et intrinsèque : la valeur de tout le reste n'existoit , suivant lui , que dans l'imagination. La pauvre femme , devenue mère et re'pandue dans le monde , sentit vivement tout ce qui manquoit à sa propre éducation. I^a crainte de tomber en Charybde la fit, suivant l'usage, tomber en Scylla. Sa première résolution , dès qu'elle se vit des filles , fut de leur faire apprendre tout sans exception. Tous les maîtres qui enseignent des arts frivoles furent exorbilamment payés , et comme aucun individu de la famille n'étoit en état de juger des progrès de ces jeunes personnes, ces progrès furent très-lents. Devant apprendre beaucoup, elles apprirent très-peu, même en choses inutiles , et quant aux choses nécessaires, elles n'en apprirent aucune. Avec la meilleure intention du monde, la mère ne s'apercevoit jpas que l'éducation de ses filles

tendoit , pour le moins autant que celle qu'elle avoit reçue elle-même, quoique d'une manière différente et avec plus de recherche, à plaire aux sens seulement, et que la culture de l'esprit est à peu près aussi négligée dans la formation ordinaire d'une personne à talens que dans la formation d'un bon cuisinier.

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