‹ Clebs (volume 3)Chapitre 7 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Bientôt après , invité par M. Ranby à sa maison de campagne à Hampsted , j'y allai passer quelques jours.

Monsieur et madame Ranby étoient considérés comme des gens pieux ; mais, le mari étant parvenu subitement à une grande fortune par des spéculations de commerce , ils en avoient contracté un peu d'orgueil, et paroissoient trop disposés à attacher aux richesses une importance déplacée. En ne considérant que leur premier état, ce défaut m'auroit paru plus pardonnable; mais je m'étois attendu à voir la religion suppléer chez eux au défaut de l'éducation. Par malheur leur religion consistoit presque exclusivement en un zèle exagéré pour quelques* doctrines détachées; et, quoique fort éloignés de toute immoralité dans leur

conduite pratique , ils sembloient se piquer, en conversation , de traiter la morale avec légèreté.

C'étoit là surtout le cas de niistriss Ranby, qui, dans le discours, paroissoit avoir essentiellement pour Ijut de me convaincre de sa grande supériorité sur son mari en matières de controverse. Sa conversation, d'ailleurs très-correcte, ne tenoit nullement de la timidité ; à certains égards elle étoit absolument l'opposé de ces pharisiens qui observoient scrupuleusement les règles communes, M. Ranby, au contraire, ne s'attachoit qu'à un très-petit nombre de points principaux , et rejetoit la nécessité de toutes les observations secondaires. Elle étoit fortement attachée à un ou deux prédicateurs, et montroit de la prévention contre tous les autres, ainsi que contre leur auditoire. Elle alloit même jusques à douter de la pureté de la foi de ceux de ses amis ou de ses connoissances qui ne bravoient pas de grands

obstacles pour suivre ses prédicateurs favoris.

La table de mistriss Ranby alloit en mérite au-delà de l'hospitalité , et ne suggéroit pas le moindre soupçon de latin. Un panégyriste de l'ignorance des femmes auroit pu y diner en tout repos d'esprit, quant à l'intrusion et à l'étalage de la science. Elle avoit trois filles, jeunes personnes très-passables; je fus cependant fâché de voir que non-seulement elles étoient mises à la toute dernière modej mais, de plus, qu'elles étoient vêtues d'une manière si transparente , si courte, si serrée, et l'exposition de leurs personnes tellement étudiée et avec un tel excès d'ajustemens, que je n'avois rien vu de plus fort dans les sociétés les plus marquantes en ce genre.

f< Ne vous attendez pas à la perfection disoit mon excellente mère; mais rccherclicz l'harmonie en tout.» I\Tcs parcns ne s'étoicnt pas contentés de la simple re-

eommandation de cette maxime ; ils l'avoient mise en évidence par leur conduite dans leur famille et dans le monde, leur manière de s'y comporter étant toujours dictée par une juste mesure.

Peu inquiets de se faire un nom, ils étoient scrupuleusement attentifs à ne rien faire ni par imprudence, ni par négligence, ni par inconséquence, même dans les plus petites choses, qui put attirer du blâme au nom chrétien. « L'usage, disoit ma mère, ne peut jamais changer la nature immuable de ce qui est bien en soi. La mode ne justifiera jamais une action blâmable en elle-même, et s'habiller indécemment, quand c'est la mode de le faire, n'offense pas moins la pudeur et la modestie que si la mode n'en existoit pas. Il convient qu'il y ait quelque part une ligne de démarcation. En fait de parure et de tenue extérieure , une mère chrétienne devroit décider de la convenance ; elle seroit déraisonnable de s'attendre à ce qu'une

jeune fille ait d'elle-même le courage de résister à la fois à la tentation d'être à la mode , et au penchant secret de la corruption humaine; et là oii le conseil est sans effet, c'est à l'autorité à intervenir.))

Après dîner, la conversation prit une tournure religieuse. Le sujet n'éloit pas étranger à mistriss Ranby, qui s'énonçoit avec énergie sur plusieurs points sérieux; j'aurois cependant désiré de voir en elle un peu pliis d'idées pratiques, avec un esprit moins porté à la censure. J'aperçus que dans la discussion elle tenoit le haut bout, et que M. Ranby se plaçolt au second rang. Sa douceur étoit-elle l'efl'et de la piété ou de la crainte? c'est ce dont je ne pus décider alors. Elle condamna hautement toute espèce de dissipation. C'est en quoi je fus parfaitement d'accord avec elle, quoiqu'en mettant dans mon opinion , je l'espère, moins de chaleur cl moins d'àcreté contre ceux sur qui pouvoit porter

le reproche. Je crus pourtant remarquer que ses défauts provenoient principalement de son manque de jugement et d'un certain travers dans l'esprit. A plusieurs égards elle paroissoit avoir de bonnes intentions, malgré son langage dégradé par des expressions ignobles, et défiguré par son aigreur.

Je fus fâché de voir que ses filles ne prenoient aucune part à la conversation, et même qu'elles n'avoient pas l'air de savoir de quoi nous parlions. Je conviendrai, en même temps, que la tournure qu'avoit prise notre dialogue n'étoit pas faite pour en rendre le sujet intéressant pour elles. Ces jeunes personnes, après beaucoup de chuchotage et de signes d'intelligence, se levèrent et disparurent.

Dès qu'elles furent sorties : « Voilà, monsieur , me dit la mère , trois filles qui feront d'excellentes femmes; elles n'ont été de leur vie au bal ni à la comédie, et, quoique ce ne soit pas à moi à faire leur

éloge, je dois dire qu'elles sont aussi accomplies que le seroient des femmes de la cour. » J'approuvai de grand cœur la première partie de ce témoignage; quant à la seconde, je me contentai de m'incliner en silence.

Je pris ce moment pour lui demander quel genre d'instruction religieuse elle avoit donné à ses filles ; mais j'eus beau faire celte question avec toute la circonspection et la déférence possibles, je vis qu'elle lui avoit déplu ; elle me dit qu'elle n'avoit pas jugé nécessaire de se donner beaucoup de peine à cet égard. Il faut que toutes ces choses-là viennent cVen" haut. On ne devient pas chrétien par des efforts humains, mais par la grâce divine. Je lui observai qu'il me paroîtroit plus juste de dire, qu'on pouvoit plus probablement atteindre un aussi grand but, moyennant que la grâce divine vînt au secours des cffoits humains. « L'expérience n'est pas en votre faveur, répliqua-t-elle , car les en fans de parens reli-

gieux nelesoiit pastoujourseux-mêmes. »

Je convins que cela n'e'toit que trop vrai. Je -savois qu'elle avoit à citer deux ou trois de ses amis, qui, tout en montrant une grande ferveur pour leurs intérêts spirituels , avoient presque entièrement négligé de cultiver des idées religieuses dans le cœur de leurs enfans. Les filles surtout avoient eu la liberté de suivre leurs propres idées h cet égard , et de perdre leur temps de la manière la plus frivole, au milieu d'une société de leur choix. « Faites-vous donc mieux qu'autrui?» est une question fréquemment mise en avant par ceux qui sont coupables de cette espèce de négligence ; mais si, faisant profession d'une véritable piété, vous n'allez pas au-delà de ceux qui n'en professent point du tout , vous faites moins qu'eux.

Je pris la liberté d'observer que , quoiqu'il n'y eût pas à la vérité de sainteté héréditaire, ni de vertu par substitution, néanmoins, le Tout-Puissant promettoit.

dans les Écritures , de bénir la génération du juste. Mais il n'avoit pas entendu par-là que l'esprit religieux pût se transmettre à volonté comme un immeuble ; car sa promesse étoit accompagnée de conditions et de commandemens. Celui d'inculquer de bonne heure , et d'inculquer sans cesse les grandes vérités de la religion , est formel et fréquent ; il est même appuyé par des détails. « Précepte sur précepte, sentence sur sentence, un peu ici et un peu là, dans tous les temps et dans toutes les saisons , cheminant au dehors, et tranquille dansnosdemeures.»

Je hasardai d'affirmer qu'il se trouveroit généralement que , lorsque les enfans de parens pieux tournoient à mal, cela provenoit ou de quelque erreur, ou de quelque négligence, ou de quelque faute de la part des parens qui n'avoient pas pris le bon chemin. J'ajoutai que, suivant moi , sans déroger à sa souveraineté, le Tout-Puissant avait pu lier certains elfcls à certaines causes , et que leur

adoption par obéissance à son commandement, avec confiance en sa bénédiction, sembloit présenter un de ces cas dans lesquels nous devons faire preuve de notre foi par notre obéissance.

Je m'aperçus que j'avois ëtë trop loin; elle me dit, avec un peu de chaleur, qu'elle ne manquoit à aucun devoir envers ses filles, qu'elle leur dounoit un bon exemple , et qu'elle prioit Dieu chaque jour pour leur affermissement dans le bien. Je la louai hautement sur ces deux points; mais je risquai cette observation : « Que de prier pour nos enfans, sans leur donner les principes nécessaires , pourroit bien être aussi ineflicace que le seroit leur instruction sans la prière ; qu'il en seroit ainsi d'un laboureur qui , demandant du soleil par sa prière, s'attendroit à une re'colte de blè dans un champ qu'il n'auroit pas ensemencé. Dieu pourroit sans doute opérer ce miracle; mais il ne le fait pas, et sa volonté ayant prescrit les moyens , sa I. 4

toute-puissance n'est pas moins manifeste, quand il ordonne que certains effets soient produits par certaines causes , qu'elle le seroit par un acte immédiat. » Comme il étoii clair qu'elle ne vouloit pas se brouiller avec moi, elle se contenta de me dire froidement qu'elle s'apercevoit que j'étois légiste , et que je n'avois que des idées très-bornées sur les clioses divines.

Pendant le thé, je m'aperçus que les jeunes dames ne prenoient pas plus d'intérêt à la conversation , qu'elles ne l'avoient fait pendant le dîner; contentes de chuchoter, de rire et de faire du filet, elles attendirent qu'on vînt les prier de se mettre au clavecin. Désespérant de faire connoissance avec elles en compagnie >' je proposai un tour de jardin, et là Je les trouvai aussi disposées à parler, que dénuées de choses à dire. Leur conversation étoit insipide et frivole, appuyant fortement sur de petites choses; leur entendement paroissoit être sans nuances;

elles se servoient des termes les plus forls pour les sujets les plus communs, et faisoieut éclater de l'extase sur ce qui mëritoit à peine de Tattention. Elles éloient ou ravies ou désolées sur des incidens qui n'étoient faits pour exciler aucune sensation, transportées pour des bagatelles, et indifférentes sur les choses importantes. Elles avoient, il est vrai, de la franchise et de la douceur 5 mais il étoit clair que , comme elles étoient trop communicatives pour pouvoir rien cacher, elles étoient, d'un autre côté, trop peu instruites pour soutenir une conversation.

J'étois bien résolu à ne pas hasarder mon bonheur auprès d'une femme qui ne pourroit pas contribuer, pour sa grande part f aux récréations d'un hiver plu- , vieux passé à la campagne.

Le jour suivant , toutes les heures , depuis le déjeuner jusqu'au diner, furent données à la harpe. J'eus la vanité de penser que ce sacrifice de leur temps pourroit bien être une espèccd'hommage

fait à mon goût déclare pour la musique ; mais je vis dans la suite que toutes leurs matinées se passoient de la même manière, et le seul fruit de leur éducation qui fut dirigé vers un but marqué , étoit ( après la prière du soir) le chant et l'accompagnement d'un hymne. C'étoit là le seul signe qu'elles donnassent d'une vie intellectuelle. Elles assistoient aux prières du matin , lorsqu'elles se trouvoient habillées au moment où la cloche sonnoit. Un jour où elles ne firent leur apparition que tard , elles en furent réprimandées parleur père. Mistriss Ranby prit la parole , et dit qu'elle seroit plus fâchée de leur manque d'exactitude , si M. Ranby ne s'opiniàtroit pas à lire une prière imprimée qui, à son avis, ne pouvoit faire grand bien à personne. Le , pauvre homme ( dont, par parenthèse , la disposition d'esprit étoit véritablement bonne) se défendit très à propos, en disant que, pour ce qui le rcgardoit, son cœur accompagnoit chaque parole de sa

lecture; et que, quant à sa famille, il pensoit qu'il lui ctoit beaucoup plus avantageux d'entendre une excellente prière composée parmi ecclésiastique judicieux, que d'écouter quelque rapsodie informe qu'il pourroit composer lui-même, lui dont l'éducation ne l'avoit pas mis à même de diriger les dévotions d'aulrui.

Jusque-là, je ne l'avois jamais entendu essayer de faire usage de son jugement, qui se trouva dans la suite être beaucoup meilleur que je ne l'avois cru. Sa femme observa assez sèchement que là où les dons et la grâce abondent , ils dispensent de la nécessité de s'instruire. Pour l'honneur de mon savoir-vivre , je dois dire que , dans tous les petits débats auxquels j'étois sans cesse provoqué par M. Ranby , je ne perdis jamais de vue l'exemple bienséant du fils de Caton , qui , au moment de donner une opinion que son extrême jeunesse auroit pu faire paroître trop précoce, et par-là déplacée, la faisoit précéder de cette observation modeste ;

Rewember wliat our father oft las taught us.

Souvenez-vous de ce que noire père nous a souvent recommandé.

Sans citer le fils du sage d'Utique," j'avois soin de mettre en avant l'autorité de mon père pour présenter des opinions qui , sans cette sanction , auroient pu paroilre trop présomptueuses.

Pendant mon séjour à Hampstead , j'eus lieu de remarquer que le devoir du renoncement à soi-même ne faisoit pas partie du système religieux de mistriss Ranby; elle imaginoit, je crois, que cela auroit trop senti les œuvres., et c'est aux œ livres <\\ie\\(i répugnoit évidemment. A l'entendre, l'activité étoit inutile, et les efforts peu nécessaires ; semblables en cela à la matière inanimée, nous n'avions autre chose à faire , suivant elle , que d'attendre tranquillement les dons de la lumière.

Je l'assurai que, quoique j'allendisse mon salut de la miséricorde de Dii^u par l'intercession de son fils, autant qu'elle

pouvoit le faire elle-même , je croyois cependant que la grâce toute-puissante , loin d'interdire nos eflorts et notre diligence, enëtoitleprlncipe. « Le salut, lui dis-je, n'est présenté nulle part dans l'Ecriture comme destiné à être la portion du chrétien indolent (si tant est qu'on puisse allier deux termes aussi contradictoires) ; «j'ajoutai que j'avoisété souvent frappé de ces déclarations positives :

L'acquisition du royaume des cieux demande de grands combats.

Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite....

Remplis de tout ton pouvoir la tâche qui t'est confiée. — Appliquez-vous à assurer votre vocation. — Achevez l'œuvre de votre salut.

C'est à ce travail continuel, à cette vigilance, à l'assiduité de ces efforts, que la couronne de vie est promise de la manière la plus expresse; et notre salut n'en est pas moins un don gratuit de Dieu ,

parce qu'il a trouvé bon de ne l'accorder qu'à certaines conditions.

Plus j'avançois en argumens, plus je voyois ma réputation baisser, et cependant mistriss Ranby ni'obligeoit à continuer la discussion . Je crois , dans le vrai , qu'elle étoit de bonne foi, mais mal instruite, gouvernée par des sensatioiis et des idées d'inspiration , plus que par les préceptes clairs et exprès de l'Ecriture Sainte. Ce n'étoit pas de sa part faute de lire l'Ecriture; mais c'est qu'elle l'interprétoit à sa manière; c'est qu'elle fondoit ses opinions sur des textes isolés ; c'est qu'elle ne comparoit pas l'Ecriture Sainte avec l'Ecriture Sainte, si ce n'est dans ce qui pouvoit le mieux s'accorder avec ses propres idées. Elle s'attachoit avec une prédilection hors de mesure aux passages qui alloicnt à l'appui de ses préjugés , au lieu de se laisser conduire d une manière uniforme par la teneur générale et par l'esprit du texte sacré. Elle respectoit bien plus la doctrine que les préceptes^

parce qu'elle ne considéroit pas suffisamment la foi comme principe agissant et coopérant. Elle ne concevoit pas davantage que les doctrines les plus sublimes comportent des conséquences profondement pratiques ; elle ne regardoit pas l'assujettissement de la langue , ni l'empire sur notre humeur , comme formant une partie essentielle du caractère d'un chrétien ; son zèle étoit ardent , parce que son humeur étoit ardente ; et sa charité étoit froide, parce que la charité est une vertu dont t'aliment est dispendieux. Parmi les perfections du caractère de notre Sauveur, elle ne regardoit pas sa douceur et son humilité comme un exemple dont finduence dût s'étendre jusqu'à elle ; elle les regardoit , à la vérité , comme admirables , mais non comme imitables , distinction qu'elle étoit très-portée à faire dans toutes ses dissertations sur les vertus pratiques, ainsi que dans son interprétation de l'Ecriture Sainte.

Ua soir que mistriss Ranby déploroit vaguement et en termes d'usage sa propre corruption, M. Ranby lui dit : (c Vous vous accusez trop fortement, ma chère; il est vrai que vous avez des péchés....» — « Et quels péchés ai-je donc, mon sieur Ranby?» dit-elie en se tournant vers lui, d'un mouvement qui fît tressaillir le pauvre homme.

«Mais, dit-il avec douceur , je n'ai pas eu l'intention de vous offenser; j'en étois tellement éloigné, que , vous entendant vous condamner vous-même avec tant de sévérité , mon but étoit de vous rendre le courage, et de dire qu'à l'exception de quelques défauts » — « Et

quels défauts donc , je vous prie? repritelle ( ayant Lien soin de continuer à parler, de crainte de lui voir saisir le moment de les dire); je vous défie, monsieur Ranby, d'en citer un seul.» — « Mais, ma chère, quand vous vous accusez de tous, j'ai cru vous (aire bonne composition d'en nommer seulement un ou deux, tels

que » Ici, craignant que les clioses

n'allassent trop loin, je trouvai à propos d'intervenir dans le dialogue; et, pour y mettre un adoucissement favorable à mistriss Ranby, je dis qu'il me paroissoit que M. Ranby avoit voulu dire que , quoiqu'elle partageât la corruption générale... Ici, M. Ranby, m'interrompant avec un courage que je n'attendois pas de lui , dit : « La corruption générale , monsieur, doit être la source de la corruption individuelle. Je n'ai pas voulu dire que ma femme fût pire que d'autres femmes!» — «Pire! monsieur Ranby, pire!. .» s'écria-t-elle. Ranby, pour la première fois de sa vie sans doute , se mettant peu en peine d'elle, continua : « Comme elle appuie toujours sur la corruption de toute l'espèce humaine, elle doit avouer qu'elle n'a pas tout-àfait échappe à la contagion. Or, être pécheur eu gros, et un saint en détail , c'est-à-dire, avoir tous les péchés, et n'avoir cependant point de délàuts,

est une chose que je ne puis pas tont-àfait comprendre. » Dès qu'il fut sorti ( ce qu'il fit pour prendre le moyen le plus sûr de conjurer l'orage), elle l'excusa, disant : « C'est un hon>me qui a de bonnes intentions, mais qui agit d'après son peu de lumières. » Elle ajouta que les sensations religieuses lui ëtoient inconnues, et qu'il n'entendoit à peu près rien à ce qui s'appelle la nature de la conversion.

IVJistriss Ranby, à ce qu'il me parut, semble considérer le christianisme comme une sorte de franc-maçonnerie, et trouve, par conse'quent, superflu de traiter des sujets sérieux avec tout autre que des inities. S'ils ne lui rendent pas le signe, elle les laisse là comme des aveugles et des gens morts. Elle croit qu'elle ne peut se faire comprendre que par ceux qui ont l'habitude de certaines phrases particulières. Ceux auxquels elle est attachée, ont beau être réguliei-s dans leur conduite , dévots et pieux à la

fois en doctrine et dans la pratique j s'ils ne savent pas saisir certaines suggestions mystiques ; s'il n'existe pas entre elle et eux une sympathie d'intelligence; s'ils ne sont pas pleinement susceptibles d'impressions ; s'il n'ont pas le talent de l'épondre à des communications mystérieuses , elle les tient pour indignes de liaisons avec elle. La pierre de touche de leur mérite n'est pas tant à ses yeux la perfection morale , que leur propre étalage de leurs sensations intérieures.

Elle fait peu de cas d'un avancement progressif dans la piétë, quoique dans le fait il ne soit pas moins opéré par. la grâce divine , que ces conversions subites qu'elle croit si fréquentes.

Elle ne peut se persuader que chaque pas fait dans la piété , que chaque degré d'avancement dans la vertu, que l'accroissement de l'intelligence, l'amélioration du cœur et la rectification de la volonté, soient autant l'ouvrage de Dieu, étant progressifs , que s'ils étoient sou-

daîns. Le Toul-Puissaut peut, il est vrai, suivant son bon plaisir, produire , comme il le fit jadis , ces eftets instantanés; mais, comme ce n'est pas là la marche ordinaire de sa providence, il semble aussi vain qu'imprudent de s'attendre présomptueusement à ces interventions miraculeuses. De pareilles interventions seroient, il faut en convenir, plus satisfaisantes pour l'esprit d'enthousiasme, que les prières ardentes, les efforts continuels, et les progrès quelquefois à peine perceptibles d'un chrétien sage et non exalté.

Le chrétien de cette classe sait parfaitement que son cœur exige autant de surveillance vers la fin de sa carrière religieuse que dans son commencement 5 sa sérénité vient d'une espérance bien fondée ; il ne s'attend pas à des extases jusques à ce que cette espérance soit convertie en réalité. Touché de rccounoissance, s'il sent croître dans son cœur l'amour de Dieu avec une augmentation

de soumission à sa volonté ( et cela sans se nourrir de visions, sans counoitre d'autre révélation que celle qu'il a plu à Dieu de manifester par sa parole ) , il se souvient , et ce souvenir fait sa consolation, que son Sauveur, dans sa touchante et encourageante invitation à ceux qui sont travaillés et chargés, leur a miséricordieusement promis le repos; mais que nulle part il n'a promis de l'extase.

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