‹ Clebs (volume 3)Chapitre 8 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De retour d'Hampstead, et re'fle'chissant sur la manière dont mistriss Ranby et ses filles disposoientde leur temps, « Estce donc là ce qu'on appelle être conséquent? me dis-je en moi-même», en comparant le vide de leur vie avec le sérieux de cette conversation , et la manière frivole dont la journée se passoit, avec la manière décente et dévote qui en marquoit le commencement et la fin. Je me rappelai que, dans Torigine imparfaite des rites sacrés, le feu du sacrifice du matin et de celui du soir ne s'éteignoit pas dans l'intervalle. Mistriss Ranby, qui se seroit crue à demi païenne si elle eût fait faire à ses filles un cours de belleslettres , ou qu elle leur eût fait remplir une heure de loisir par la lecture d'un livre utile sans être positivement un

livre de religion , ne se faisoit nul reproche sur la perte de leur temps, ni sur l'emploi frivole de leur journée. Quand elles étoient lasses de la harpe, la changer pour le piano-forte ; copier quelques dessins médiocres ; dorer un assortiment de pots à fleurs, et faire des gants blancs ou des voiles au filet, lui paroissoit pouvoir comprendre toute l'occupation nécessaire à ces êtres immortels, à ces chrétiennes, au nom desquelles il avoit été solennellement promis qu'elles combattroieht courageusement sous la bannière de Jésus-Christ.

Sur un examen plus approfondi , je sentis que le blâme étoit dû plutôt à leur éducation qu'à leur disposition naturelle; je les trouvai indulgentes et charitables. Seulement , leurs charités étoient mesquines, accidentelles, et sans aucun plan suivi ; elles ignoroient l'état, la conduite ou les besoins des pauvres de leur voisinage; et on ne leur avoit jamais enseigné que l'instruction des enfans et des igno- I. 5

rans fait partie du devoir des riches envers eux.

Un jour que je hasardai d'en insinuer quelque chose à mistriss Ranby, elle répondit sèchement, qu'il y avoit plusieurs manières de faire du bien aux pauvres, sans exposer ses filles au risque de gagner des maladies, et à la certitude de rapporter de la malpropreté par des visites de ce genre. Elle n'étoit jamais en arrière de contributions , disoit-elle , lorsqu'elle ètoit parfaitement sûre que l'objet le mëritoit. Or, comme je la soupçonnois d'exagérer sa charité à ses propres yeux , je ne pus me défendre de lui observer que je ne trouvois pas qu'il fût besoin d'un assemblage de toutes les vertus, pour donner à un pauvre malheureux malade le droit de dîner; et, sans oser lui citer une autorité aussi superficielle que ceHe de Ilamlet, je me dis à moi-même :

GtVe ei'ery man his due , and who shall scape, whipping }

Si chacun de nous avoit ce qu'il mérite , quel est l'homme qui échapperoit au châtiment?

Oh! si Dieu en agissoit aussi risoureusemeiit avec nous, s'il attendoit, pour verser sur nous ses bienfaits accoutumes, que nous fussions assez vertueux pour les mériter, qui de nous auroit des vêtemens? qui de nous auroit la nourriture? qui de nous auroit un toit pour s'abriter ?

Ce n'étoit pas qu'elle ne donnât rien ; mais elle répugnoit extrêmement à assister tous autres que ceux de sa secte.

Quoique son rédempteur ait donné sa vie pour tous les peuples et toutes les nations, elle ne veut donner son argent qu'au très-petit nombre d'une classe très-bornée. Pour avoir droit à ses bienfaits , ce n'est pas assez d'avoir de la religion , il faut avoir une religion à sa mode.

Ces jeunes personnes n'avoient pas été instruites à préparer, par un arrangement méthodique, de quoi fournir à

leurs charités, ou de quoi faire face aux calamités accidentelles, pour lesquelles la bourse des riches devroit toujours être en fonds 5 et, comme elles depensoient beaucoup pour leur entretien personnel, il leur arrivoit souvent de n'avoir pas six sous à donner dans un cas urgent.

C'est ce qui doit arriver fréquemment là où il n'y a pas un fonds approprié aux actes de charité, fonds qui devroit toujours faire partie de l'arrangement général de nos dépenses, de manière à rendre la pratique d'une oeuvre de bienfaisance indépendante de l'état actuel de notre bourse. S'il arrivoit que ces jeunes dames n'eussent pas besoin de quelque nouveau colilichet, elles donnoient libéralement, mais toujours sans juger par elles-mêmes de l'exigence du cas; s'il y avoit, par contre, concurrence entre les besoins d'une famille malade et un nouvel ornement de toilette , l'ornement l'emportoit. Cela ne seroit pas arrivé si elles avoieiit eu l'habitude de

visiter elles-mêmes les réduits de la misère et de la douleur. Leurs jeunes et flexibles cœurs eussent été touchés à l'aspect des maux dont l'impression , ne les atteignant que de loin, arrivoit à elles affoiblie au milieu des douceurs et des commodités d'une vie toute de luxe. (( Nous ferons ce que nous pourrons. Il faut espérer que le cas n'est pas aussi tragique qu'on nous le représente : » c'est ainsi qu'elles parloient, essayant, comme cela se pratique, de tranquilliser leurs consciences par leurs regrets, et finissant par se persuader que leur sympathie pour les souffrances d'autrui expioit le refus de leur secours.

Je vis avec chagrin , pendant le cours de ma visite, combien peu l'esprit chrétien sembloit être considéré comme faisant partie de la religion chrétienne ; c'est ce qu'il étoit facile d'apercevoir chaque jour dans tout ce qui pouvoit émouvoir cette grande théologienne.

Une opinion contrariée, la louange d'une

personne difFérant d'elle en fait d'opinions religieuses, la plus légère opposition à sa volonté, l'arrivée à contretemps de quelque personne inattendue, et jusqu'à quelque léger défaut dans l'assaisonnement de l'un des plats de la table , non-seulement de pareilles bagatelles lui donuoient de l'humeur, mais cette humeur se manifestoit avec une violence qu'elle ne regardoit pas comme un défaut. Elle n'avoit pas non plus l'air de croire qu'il fût besoin d'avoir recours à la religion, si ce n'est dans les grandes occasions. Elle oublioit que les grandes occasions ne se présentent que rarement dans la vie , et que le vrai chrétien doit garder soigneusement les petits défilés par lesquels l'ennemi s'introduit sans cesse.

Je remarquai dans mistriss Ranby une inconséquence frappante : tandis qu'elle prétendoit s'être entièrement séparée du monde , parce qu'elle et ses filles avoient cessé de fréquenter les

lieux publics , elles ne refusoient pas de se dédommager de cette abstinence , en donnant leur temps outre mesure aux am\isemens qui forment une partie si essentielle de ceux du grand monde.

I.e temps racheté sur ce qui est mal est de peu de valeur, à moins qu'on ne l'applique à ce qui est bien ; et ce n'est pas assez de faire de la doctrine de l'Evangile le sujet de nos discours, si nous n'en faisons pas en même temps le principe de notre conduite.

L'un des défauts les plus évidens qui m'aient frappé, tant dans cette famille que dans quelques autres, oii je fus ensuite introduit, c'est le manque de sociabilité dans les filles de la maison; elles ne paroissoient pas former partie de l'ensemble de la famille; mais elles eu faisoient à elles seules comme une branche séparée. Il sembleroit naturel que, lorsque des parens et des amis choisis se rassemblent , leurs filles contribuassent pour leur part à animer ce cercle domestique.

7^ On les trouvoit bien toujours prêtes à chanter et à jouer de leurs instrumens; mais , ne se donnant pas la peine de se mêler de la conversation , elles paroissoient faire société à part. J'observai de plus que , chez quelques femmes qui sembloient réunir de bonnes qualités, l'amalgame en étoit si mal fait , qu'il n'en résultoit pas l'ensemble d'une compagnie attrayante ni même engageante. Trois des grands attraits qui , suivant moi ^ décident chez un homme le choix d'une femme, sont qu'elle soit capable de bien diriger sa famille , qu'elle puisse être l'institutrice de ses enfans, et, pour luimême , une compagne. Or, peut-on dire avec vérité que les usages domestiques modernes soient, en général , favorables à la réunion de ces trois points essentiels? et cependant duquel des trois un homme de bon sens et bien pensant consentiroitilà se passer?

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