‹ Clebs (volume 3)Chapitre 9 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Je revins à Londres au bout de quelques jours. Aux yeux d'un observateur étranger, une journée de Londres présente, dans toutes les formes dont la vie humaine est susceptible , la plus grande variété. Quand vous observez les physionomies soucieuses du matin , l'avidité générale à lire les papiers du jour, les questions empressées des nouvellistes; lorsque vous entendez les détails aflligeans des pertes de l'armée de terre et des périls de mer, de taxes triplées, de dangers multipliés, du commerce à l'agonie, de la guerre prolongée, de menaces d'invasion, de la ruine qui s'avance 5 votre esprit saisit et communique la terreur, et vous vous sentez tomber vousmême avec l'état qui s'écroule.

Mais lorsque , dans le courant de cette même journée, vous rencontrez ces pro--

phètes de malheur, non pas à un diner ordinaire , mais à une hécatombe j à une fête brillante, à un spectacle splendidcj, lorsque vous entendez les discours frivoles, que vous voyez la dissipation, que vous contemplez les jouissances sans frein , et que vous observez le jeu ruineux qui s'étale, vous seriez tente' de vous écrier : Soupé-je aux antipodes du pays oii j'ai déjeune? A coup sûr ce pays-ci est un pays composé d'hommes différens, de différens caractères, et d'éléniens contradictoires. Ce lieu-ci, au moins, est un lieu où on ne connoît ni craintes, ni dangers, ni besoin , ni misère , ni guerre.

Si vous observiez les souscriptions surabondantes qui se remplissent, les sociétés multipliées qui se forment, les comités que l'on nomme, les agens qu'on emploie , les protecteurs royaux dont on s'assure, les présidens distingués qu'on installe, les bàtimens semblables l\ des palais qui se multiplient dans la capitale;

7^ et le tout pour soulager, pour guérir, et même pour prévenir tous les maux qui peuvent assaillir l'indigent ou que le riche peut concevoir, pour éloigner non - seulement le besoin mais l'ignorance, pour supprimer non-seuFement la misère mais le vice ; ne vous écrieriezvous pas avec Hamlet :

TVhat pièce of -worcli is man ! How noble in faculties ! in action how like an angell in compassion how like a God !

Si vous embrassiez l'orbe excentrique de l'esprit humain ; si vous compariez toutes les contradictions en lutte entre les principes et les passions -, les combats entre la théorie et la pratique, entre la volonté et l'exécution; les victoires du mauvais penchant sur le penchant à bien faire -, si vous placiez en opposition la sublime vertu avec le vice désordonné, la générosité exaltée avec le vil intérêt personnel, la sage munificence avec la

folle prodigalité; en un mot, l'extrême de tout ce qui est grand avec l'excès de tout ce qui est abject; ne vous ecrieriezvous pas, dans le véritable esprit de Pascal : « O grandeur et petitesse , excellence et corruption, majesté et bassesse de l'homme ! »

Si vous assistiez aux débats de nos grandes assemblées délibératives; si vous entendiez l'éloquence persuasive combattre le sain argument 5 si vous entendiez la sagesse et le génie, l'esprit public et le désintéressement 5 Curtius se dévouant pour son pays , et le mépris de Régulus pour sa propre vie; si vous entendiez, dis - je, tout cela, exprimé avec toute la logique que la raison peut suggérer, et embelli de toute la rhétorique que l'imagination peut fournir, ne vous écrieriez-vous pas, dans un excès de ravissement: « Ceci est au-dessus de l'ancienne Grèce, ceci surpasse la renommée de Rome? » Mais, si vous aperceviez l'amère personnalité, le préjugé incura-

ble , la repartie mordante , le soupçon indirect, \e sour'ive récrimiiiatif, l'active animosité ; si vous voyiez les intérêts de l'empire négliges, la grande affaire du monde civilisé en suspens, tandis que deux gladiateurs intellectuels luttent ensemble pour faire preuve de leur force respective en cherchant à se terrasser ; ne déploreriez-vous pas la petitesse des grands, les infirmités des âmes honnêtes, et les foiblesses des sages? et, planant au-dessus de Hamlet et de Pascal , ne diriez-vous pas avec le roi psalmiste :

u Seigneur, qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui? et le fils de l'homme pour que tu le protèges? »

Mais, pour descendre aux objets qui me touchent, dans le nombre de mes connoissances , je fréquentois tour à tour deux familles dont les filles étoient extrêmement aimables, et douées d'une beauté plus qu'ordinaire , ainsi que de bon sens et de manières engageantes j mais je laissai refroidir ces liaisons, après

avoir vu, dans l'une et l'autre de ces familles, des usages qui, quoique diffërens, »e me rebutoient pas moins.

Dans celle dont les filles étoient riches, on les voyoit rechercher l'admiration des jeunes gens, et les encourager à la confiance par les attentions les plus flatteuses et les honnêtetés les plus séduisantes; cet objet une fois accompli, et lorsque leurs admirateurs se croy oient en mesure de faire des propositions de mariage, elles y répondoient par des éclats de rire; elles ne comprenoient , disoient-elles, absolument rien à la proposition , et protestoient qu'elles n'avoient entendu leur témoigner qu'une politesse ordinaire ; les glaçant ensuite par des airs de réserve , elles alloient essayer le même manège sur d'autres.

Je cessai bien vite de fréquenter l'autre famille oii j'étois arrivé à une agréable intimité , parce que je fus révolté par la manière gracieuse et engageante dont ces dames recevoient plusieurs libertins

publiquement affiches comme tels, jeunes gens de belle figure , d'un bon air , à la mode, et dont le nom avait fait du bruit dans les papiers-nouvelles, ainsi que dans les cours de justice. Cette déshonorante célébrité paroissoit ainsi leur valoir des égards au lieu de les en exclure; tandis que les mêmes femmes évitoient avec une espèce d'horreur les victimes de ces libertins; elles recevoient leurs plausibles séducteurs non-seulement avec empressement , mais elles sembloient rivaliser entre elles d'attentions envers eux. Il seroit difficile à des femmes de distinction de faire un usage plus pernicieux de leur influence dans la société , et c'est un privilège dont elles seront un jour particulièrement comptables. La chasteté personnelle semble à peine mériter le nom de vertu , dans celles qui protègent des individus notoirement vicieux; tandis que leur mépris pour eux servi roit au moins à les avilir, s'il ne pouvoit les réformer.

Une eonnoissance plus approfondie de sir John et de lady BelGeld me fît voir en eux des personnes très-estimables.

Ils étoient francs, généreux, sincères.

Les erreurs de la société dans laquelle ils vivoient ne leur échappoient point ; mais ils n'avoient pas le courage de s'affranchir de ses liens. A la vérité , ils par-* tageoient peu ses amusemens , non pas tant parce qu'ils en soupçonnoient le mauvais effet, que parce qu'ils en étoient las, et qu'ils a voient en eux-mêmes des ressources préférables.

Il est véritablement surprenant que si peu de personnes (quand ce ne seroit que par l'impulsion du bon sens et du bon goût, sans compter l'influence des considérations religieuses) n'aperçoivent pas, quand le premier feu est amorti , la futilité de ce qu'on appelle plaisir, et qu'elles ne s'y refusent pas comme un homme se refuse à des jouets d'enfans. Mais c'est que la société produit peu de personnes qui, semblables à l'ex-courlisan du roi

David, allèguent leurs quatre-vingts ans comme la raison qui fait qu'ils ne prennent plus de plaisir à la voix des hommes et des femmes qui chantent.

Quoi qu'il en soit, sir John et lady Belfield voyoient une soci(;të nombreuse, et il n'est pas facile d'entretenir des liaisons dans le monde sans retenir quelque chose de son esprit : leurs idées morales étoient fort supérieures à celles des personnes de leur société; mais, quand la conversation conduisoit à présenter comme pierre de touche la morale de l'Évangile, ils prenoient un certain air de réserve, et pensoient quil est des choses quon peut porter trop loin. Il n'y avoit rien dans leur conduite ordinaire qui pût leur faire souhaiter que la religion chrétienne ne fut pas la véritable religion. Ils en admettoient la doctrine, et vivolent dans un certain espoir vague de l'accomplissement de ses promesses; il leur suffisoit de la doctrine de l'Écriture Sainte en général; et tout en resj. 6

pectant ses imposantes vérités en masse,' ils les recevoient de confiance plutôt que de tâcher de les comprendre ou de se pénétrer de leur esprit. Il n'en est pas moiusvrai que, parmi ceux quiprotessent hautement le christianisme, il en est beaucoup qui auroient rougi de voir avec quel soin sir John et ladj Belfield , malgré leur relâchement, pratiquoient nombre de devoirs chrétiens; combien ils étoient bons et patiens; comme ils regardoient d'un œil indulgent les actions d'autrui ; combien ils étoient charitables envers les indigens, exacts sur la vérité , et scrupuleux sur la réputation de leur prochain.

Sir John avoit reçu de bonne heure des impressions fâcheuses par ses liaisons avec des gens du monde, des beaux-esprits, des politiques et des philosophes ; et , quoiqu'il eût échappé à la contagion des faux principes, cette circonstance avoit retardé en lui le progrès des principes opposés. Ceux qui sont répandus

dans le grand monde et se trouvent éloignés de toute société religieuse, commencent, au bout d'un certain temps, à se demander si leurs propres opinions religieuses ne seroient pas en défaut, ou tout au moins trop rigides, quand ils les voient en opposition directe avec les opinions de ceux dont ils ont pris l'habitude de respecter le jugement sur d'autres points. Sir John vit de plus que , dans la société dont il étoit entouré, la réputation d'homme religieux diminuoit beaucoup celle d'homme à taîens, et personne ne se soucie de voir sa capacité mise en doute par ceux dont il ambitionne la bonne opinion. Cette crainte ne l'engage pas , à la vérité , à renoncer à ses principes; mais elle les porte à les dissimuler. Or la piété qu'on s'efforce de couvrir d'un voile , la piété que rien ne fortifie et que tout contrarie, est bientôt sur son déclin.

^ Son union avec une femme aimable , dont les vertus et les agrémens l'atta-

choient à son intérieur, lui fît rompre les plus dangereuses de ses premières liaisons. Cette union avoit à la fois amélioré son état et augmenté son bonheur. Silady Belfield avoit un défaut, c'étoit un excès de bonté et d'ingénuité; sa bonté l'avoit conduite à avoir trop d'indulgence envers ses enfans; et son ingénuité, à voir sous un point de vue trop favorable les fautes de ses amis. Elle étoit, en tout, l'opposé de mistriss Ranby. Tandis que celle-ci croyoit à peine au salut d'un seul, lady Belfield se plaisoit à croire qu'il n'y avoit que peu de pécheurs en danger. Cette opinion n'étoit pas chez elle un palliatif adopté pour tranquilliser sa conscience sur le chapitre de ses propres péchés; mais elle provenoit d'une extrême douceur naturelle, et de ce que son esprit n'étoit ni sufTisamment éclairé, ni guidé par la vérité des Ecritures. Elle étoit modeste, et susceptible d'instruction ; mais, comme elle ne pouvoit manquer de s'apercevoir qu'elle avoit plus de

religion que la plupart de ses connoissances, elle prenoit plaisir à voir combien ses principes étoient au-dessus des leurs, au lieu de sentir avec humilité combien ils étoient au-dessous de ce qu'exige l'Evangile.

Sa grande erreur consistoit à n'avoir pas une véritable connoissance de la corruption humaine ; elle déploroit souvent les foiblesses et les vices des individus : mais elle regardoit le vice comme un mal passager , et non comme un mal radical ; elle le regardoit comme l'effet de l'inadvertance et des tentations imprévues; elle faisoit une judicieuse distinction entre les fautes de quelques-uns de ses enfans ; mais , en se livrant à la satisfaction d'apercevoir dans les autres des dispositions plus heureuses ; elle ne se doutoit pas qu'ils eussent tous apporté en naissant une inclination naturelle au mal, et il lui paroissoit cruel de croire que ces innocentes et jolies petites créatures eussent des dispositions au mal

assez fortes pour que Te'ducalion ne les corrigeât pas complètement. Comme elle étoit en tout le contraste absolu de niistriss Ranby, et que celle-ci croyoit que lëducation ne pouvoit rien, lady Belfield pensoit qu'elle pouvoit tout; qu'il n'y avoit point de bonne disposition quelle ne pût amener à perfection, et point de principe de corruption qu'elle ne pût complètement déraciner.

Elle n'avoit que peu de foi aux effets d'une plus haute influence, tandis que mistriss Ranby se reposoit déraisonnablement sur une intervention miraculeuse.

Quant à ses enfans, lady Bell;eld étoit portée par sa tendresse pour eux à une indulgence extrême. Elle n'encourageoit pas le vice en eux, mais elle ne réprimoit pas assez ses germes naissans. Elle Màraoil la faute proprement dite, mais elle ne songeoit pas à inculquer le principe qui auroit pu extirper le mal d'où piovenoit cette faute; de sorte que Ter-

reur , n'étant qu'à moitié corrigée , renaissoit continuellement.

Comme mistriss Ranby, ainsi que je l'ai observé, citoit rarement d'autre écrivain sacré que saint Paul, je remarquai que lady Belfield admiroit par-dessus tout exclusivement l'Ecclésiaste, les Proverbes et les livres historiques de la Bible. Quant aux Epîtres, celle de saint Jacques avoit sa prédilection ; et, pour les autres, elle les regardoit comme ayant essentiellement , si ce n'est même entièrement, rapport à l'état des Juifs et des païens, et comme adressées aux convertis d'entre eux.

Si elle respectoit la partie du dogme plus qu'elle n'avoit le désir de l'étudier, c'est qu'elle partageoit l'erreur si commune de ceux qui croient que ce dogme est purement spéculatif, sans en sentir la profonde importance en pratique; mais, quoique ces deux femmes fussent diamétralement en opposition sur certains points, elles avoient fréquemment

raison l'une et l'autre dans ce quelles adoptoient, et toutes deux aussi n'avoient ♦ort que dans ce qu'elles rejetoient \ chacune d'elles combattoit pour une moitié seulement de ce qui, détaché de l'autre moitié, ne conduira pas au salut; mais de ce qui, dans son ensemble , constitue le caractère complet du chrétien.

Lady Belfîeld, qui étoit, si je puis m'expliquer ainsi , charitable par tempérament , croyoit presque qu'on pouvoit gagner le ciel par des charités. Elle dérangeoit l'ordre de l'édifice précieux des bonnes œuvres en les adoptant pour base; et, tandis que mistriss Ranbyn'auroit peut-être pas trop blâmé Moïse pour avoir cassé les tables de la loi, pourvu qu'il n'en eût brisé que la seconde, lady Belfield eût, au contraire , voulu conserver la seconde, comme la plus importante des deux.

I^ady Belfield a moins de vanité qu'aucune femme que j'aie connue parmi celles qui ne sont pas gouvernées par

un principe très-strict de religion. Sa modestie ne rechercha jamais l'admiration du monde; mais sa timidité en craignoit trop la censure. Elle ne se seroit pas permis de mal faire pour se faire applaudir; mais elle s'abstenoit de quelques bonnes actions par la crainte du blâme.

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