CHAPITRE XXXV
Miss Sparkes, suivant sa promesse, vint le lendemain passer la journée à Stanley-Grove. M. Flam , qui y arriva par hasard , fut retenu à dîner. M. et Mme. Carlton avoient été invités à l'avance.
Après dîner la conversation tomba accidentellement sur l'économie domestique, qualité que miss Sparkes faisoit profession d'honorer d'un souverain mépris.
Après quelques remarques de mistriss Stanley à l'avantage des vertus domestiques, M. Carlton dit : c< Addisson, dans le Spectateur, ainsi que le docteur Johnson dans le Rambler, nous ont donné chacun le portrait dune ménagère ordinaire et ignorante , c'est-à-dire , l'opposé de celle qu'on désireroit donner pour modèle. La femme entendue de l'un de ces deux auteurs avoit coutume de suffoquer ses convives, en faisant, pendant la nuit ,
sécher des herbes dans leurs chambres , et en les tourmentant pendant le jour de plans d'économie et de leçons de ménage. La ménagère de l'autre ruinoit son mari par une avare prodigalité ( s'il m'est permis d'allier ainsi deux choses contradictoires ) , par ses tapisseries en fil passé pour lesquelles elle manquoit de murailles , et par ses broderies qu'elle ne pouvoit appliquer nulle part. Ces deux femmes sont représentées par Addisson comme deux tyrans domestiques, dont les maris n'ont aucun repos , et dont les enfans grandissent sans éducation. »
— « Ces ménagères renforcées, dit sir John , nous font voir le mauvais côté de la chose ; il étoit réservé à la plume deRichardsonde nous présenter d'autres modèles. Cet auteur , avec des connoissances plus justes et plus approfondies de la nature humaine , avec plus de tact sur les convenances délicates qui sont l'apanage des femmes , et ayant mieux
examiné l'intérieur de la vie privée que tout autre auteur de descriptions fabuleuses , nous a donné , dans ses héroïnes, des exemples d'esprits cultivés unis aux talens du gouvernement domestique ; on ne trouve dans aucun autre auteur de romans , un amalgame aussi heureux de l'empire de la religion e^ de la raison sur les passions , ainsi que de la doctrine presque surannée de l'obéissance filiale et des vertus domestiques , ses compagnes naturelles. Je ne déciderai pas si on doit considérer les ouvrages de cet écrivain (parfaitement original , mais non sans reproches) comme cause ou comme effet , c'est-à-dire , si des exemples si bien imaginés engagèrent les belles dames de son temps à étudier la conduite de leur ménage ; ou si les dames d'alors , par leur application aux devoirs de leur sexe, ont fourni à Richardson des modèles vivans; ce qu'il y a de certain , c'est que les faiseurs de romans qui l'ont suivi , ont été en général si peu enclins à pré-
senter ces qualités comme faisant partie indispensable des devoirs d'une femme , que leurs jeunes contemporaines ellesmêmes l'ont été à leur servir d'originaux. Je crains un peu que la préférence donnée à cette sorte de lecture ait amplement contribué à rabaisser des qualités si nécessaires. »
Miss Sparkes observa, d'un air qui marquoit son caractère , que l'entendement le plus ordinaire et l'éducation la plus commune suffiroient aujourd'hui pour former l'espèce de compagne conjugale à laquelle les hommes semblent donner la préférence. «Un homme d'esprit, ajouta-t-elle, crainte de se donner une rivale , a toujours soin d'éviter ce danger en épousant une sotte. »
— «Il va sans dire, madame, dit M. Stanley, que vous entendez excepter les personnes présentes ; mais vous me pardonnerez de n'être pas de votre opinion.
J'avouerai que bien des hommes sont sensuels dans leurs goûts, et peu délicats
dans le choix de leurs plaisirs intellectuels; je conviendrai de même qu'il en est d'autres qui ne sont ni sensuels , ni d'une capacité ordinaire, qui préfèrent les femmes dont l'ignorance seroit favorable à leur goût d'inertie , et qui peuvent être amusés à peu de frais. Mais permettez - moi de vous dire que les hommes de l'esprit le plus orné, que les hommes qui admirent les talens dans une femme , continuent néanmoins à croire qu'elles ne peuvent jamais se passer des talens domestiques; et je diffère entièrement de vous lorsque vous croyez que ces qualités supposent le manque d'un mérite plus distingué, et qu'elles indiquent nécessairement un esprit éiroit et commun.
« L'intelligence la plus ordinaire peut mettre en pratique une connoissance quelconque une fois qu'elle l'a acquise. En ceci , comme en toute autre chose , les dispensations de la Providence sont visibles : car les arts les plus faciles occu-
pant la grande masse du genre humain , on ne pourroit les mettre en œuvre s'ils ne s'acquéroient pas avec facilité et à peu de frais. Or, il se trouve que l'art de la cuisine est de cette classe ; et je pense avec vous, madame, qu'un entendement très-ordinaire et une éducation commune suffisent pour faire une bonne cuisinière,- mais il y a une grande différence entre une cuisinière ou une femme de charge et une maîtresse de maison en état de diriger un ménage considérable.
Préparer un dîner et conduire une grande famille, sont deux choses qui exigent des talens d'une nature différente ; et l'une des raisons qui m'empècheroient d'épouser jamais une femme ignorante en fait de ménage , est que celle qui manque de cette connoissance , ou qui la méprise, annonce à l'avance un manque de jugement, qui, l'ayant empêchée de discerner une partie de ses devoirs , se fera également sentir en d'autres occasions. »
— « Je suis entièrement de l'avis de M. Stanley, dit M. Carlton; je regarde en général le mépris ou la pratique de ces devoirs comme des indices à peu près certains de la tournure d'esprit dont l'un ou l'autre proviennent. J'admets néanmoins qu'une femme qui possède cette connoissance , pourra malheureusement avoir négligé l'étude d'objets plus importais; mais, sans elle, je regarderai toujours le personnage de femme comme fautif dans sa composition, quelque brillante que puisse être la broderie en paillettes qui décore la surface. »
Sir John Belfield protesta que sans avoir, comme quelques hommes , une antipathie naturelle pour ce qui s'appelle une femme d'esprit , cependant, à moins qu'une femme de cette espèce n'eût été apprivoisée par des habitudes domestiques , comme le sont des animaux sauvages, il n'en risqueroit pas, quant à lui, l'acquisition. 11 ajouta que ce seroit faire un mauvais compliment à lady Bel-
Held, dont les droits à son estime étoient d'une nature bien plus relevée , de dire que ce fut ce genre de connoissances en elle qui décida son choix; et cependant, s'il ue lui eût reconnu ce mérite à un certain degré , il eût douté qu'elle pût le rendre aussi heureux qu'elle l'avoit fait.
« J'avouerai à ma honte , dit M. Carlton, que l'une des premières choses qui me fit entrevoir le mérite de ma femme, fut le bon sens admirable avec lequel elle dirigeoit ma maison ; dans le temps même où j'avois le plus de sujet de rougir de ma propre conduite, je n'eus jamais lieu de rougir de la sienne ; les éloges que mes amis donnoient sans cesse à ses arrangemens de famille , aussi pleins de goût que de sagesse , flattoient ma vanité et augmentoient mon estime pour elle, sans me porter néanmoins à lui rendre toute la justice que je lui devois. »
Ces deux dames parurent modestement sensibles à un hommage si flatteur. M. Stanley dit : « Jallois tâcher de
détruire les préjugés de miss Spartes , en lui faisant observer combien cette disposition à l'ordre intérieur met l'intelligence en action. Les calculs nécessaires à tous les détails qui appartiennent à l'administration d'une famille nombreuse , exigent le concours du bon sens. Le même bon sens démontre qu'une petite dépense qui se renouvelle sans cesse , est plus à éviter qu'une forte dépense accidentelle- tandis qu'il prouve en même temps que des épargnes mesquines ne ramènent pas le niveau dans une fortune dérangée. De misérables retrauchemens, sans réparer la brèche faite par la prodigalité , font tort au mari et méritent à sa femme le reproche de lésine. Pour que des retranchemens soient efficaces, il faut qu'ils s'appliquent à des objets de conséquence. La femme véritablement économe réduira sa dépense en concentrant ses plans, et en élaguant sans miséricorde les superfluités dispendieuses
qui n'ajoutent point à l'aisance, mais qui entretiennent la vanité.
« Retranche la vermine fainéante de ton antichambre, disoit sagement le prudent Vénitien a un gendre insouciant » ; et la sagesse de ce conseil , ajouta sir John , consistoit à couper par la racine un des maux domestiques les plus communs et les plus ruineux, un établissement surchargé de valetaille. »
La physionomie et l'air froid de miss Sparkes montroient assez que le dédain seul lui faisoit garderie silence, et qu'elle regardoit le sujet de la discussion comme également au-dessous de notre approbation et de son improbation.
« Une femme sensée, dit M. Stanley, mesure sa dépense à son revenu. Chaque chose a son temps, et chaque personne a sa place. Elle saura rester au-dessous de son revenu, quel qu'il soit-, s'il est considérable, elle ne déploiera pas de luxe; s'il est borné , elle ne fera rien qui sent* l'avarice. Les proportions et les conve-
nances sont de l'essence secrète de la sagesse domestique , et une dépense bien proportionnée est la marque la plus sûre de l'intégrité et du jugement.
» Mais pour en venir au but de tout ce verbiage, continua-t-il , je demande si une femme de peu de sens , ou d'une éducation commune , saura pratiquer cette économie en grand? Or, une économie de ce genre n'est-elle pas un champ dans lequel une femme d'un sens distingué trouvera à mettre en œuvre sa sagacité d'une manière honorable ? »
Miss Sparkes, qui, dans la discussion morale, comme dans les débats politiques, est toujours de l'opinion contraire, parce que, dit-elle, c'est dans le parti de l'opposition que l'esprit et le talent brillent le plus, se consola de tout ce qu'elle entendoit, par l'idée que, quoique du parti de la minorité , c'étoit pour elle plutôt une preuve de bon droit que le contraire : car, s'il est vrai que le grand nombre soit foible ou pervers, la pro-
lût
habilité est que le petit nombre n'est ni l'un ni l'autre.
« Dans leur carrière, dit M. Carlton, les femmes décrivent un moindre cercle que les hommes. Mais la perfection d'un cercle ne coasiste pas dans ses dimensions, c'est dans son exactitude. Il peut se trouver ça et là , ajouta-t-il en détournant soigneusement ses yeux de miss Sparkes, quelque femme transcendante, qui regarde avec dédain ce qui appartient à cette tache obscure appelée Terre, une femme qui méprise l'ordre et la régularité comme les indices d'un petit esprit; mais un esprit bien fait jugera d'une manière diamétralement opposée.
Plus la capacité est grande , plus le champ des devoirs quelle embrasse a d'étendue. Une femme sensée souhaitera imiter l'ordre empreint sur toute la création du Tout-Puissant; toutes les œuvres de la nature sont uniformes, même dans leur manque apparent de connexité , et régulières dans leur variété infinie. Disons II. m
plus: le grand Auteur de la nature ne dédaigne pas lui-même d'être appelé, le Dieu de l'ordre. »
— -«Nous sommes d'accord, dit sir John.
Une dame philosophe pourra lire Malebranche, Bayle et Locke : elle pourra vanter sa supériorité intellectuelle, elle pourra parler de l'abstrait et de l'amalgame, des formes substantielles et des essences , des idées complexes et de modes mélangés, d'identités. et de rapports; elle pourra décorer toute la logique de l'un des sexes, de toute la rhétorique de l'autre. Mais si ses affaires sont dérangées , si sa maison est en désordre , si ses domestiques ont la bride sur le cou, si ses enfans sont négligés, et si sa table est mal ordonnée , elle mettra en évidence le manque de la faculté la plus précieuse de l'esprit humain , un jugement sain. » — « Il faut avouer cependant , répliqua M. Stanley, que de pareils exemples sont assez rares pour que les exceptions servent à peine à établir la égle. J'ai
vu vingt femmes conduire leurs affaires tout de travers par l'effet d'une mauvaise éducation , par leur ignorance , surtout en arithmétique ( défaut trop commun dans l'éducation des femmes), par une multiplicité de talens inutiles , par un excès de dissipation , par ua amour excessif de leur personne , par une passion effrénée pour la musique , pour une seule femme qui ait rendu son mari malheureux par sa rage pour la métaphysique.»
— «Ce qui distingue, dit M. Carlton, l'administratrice judicieuse de la nié-, nagère ordinaire, c'est que la femme d'un esprit rétréci réussira passablement dans l'exécution , mais ne saura pas tracer les contours. Elle est pétrie de détails, mais dénuée de plan. Des objets secondaires absorbent toute la capacité de son esprit. Et, après tout , son ouvrage n'est qu'à moitié fait ; il y a tant d'appareil et tant d'efforts évidens dans ce qu'elle fait ! Elle apporte en société un esprit
tellement épuisé par ses petits efforts ! si superlativeMient satisfait de son propre mérite ! considérant son ouvrage comme le plus haut degré possible de l'élévation , de l'intelligence humaine ; et regardant le savoir des femmes mieux partagées qu'elle, comme autant d'obstacles à leur utilité ; faisant sans cesse des comparaisons à son avantage entre elle et les femmes d'un esprit plus épuré et plus cultivé, et concluant que parce quelle ne possède pas leurs grâces , elles doivent nécessairement manquer de la sorte de connaissance qu'elle a : tandis que des maîtresses de maison d'un ordre supérieur (je peins la réalité , et non des objets d'imagination , ajouta-t-il, en regardant obligeamment autour de lui ) , exécutent leurs sages plans comme un devoir indispensable et non pour faire preuve d'un mérite superlatif. Elles ont trop de bon sens pour s'en écarter, et le goût trop délicat pour en faire un objet de conversation. C'est leur tâche et non
pas un objet d'amour- propre. L'effet est produit, mais la main qui le produit demeure invisible; le mécanisme est en mouvement , mais c'est derrière la coulisse. Le beau en est visible, le travail est caché. »
— « Le malheur est, dit M. Stanley, qu'on est porté à regarder le jugement comme une faculté qui ne s'exerce que dans les grandes occasions , tandis qu'il est mis en action à toute heure. Il est certaines habitudes qui, quoique en apparence de peu d'importance si on les considère séparément , en acquièrent beaucoup par leur ensemble ; l'exactitude , la régularité et les autres qualités secondaires, contribuent , plus qu'on ne pense, à provoquer et à faciliter l'exercice des qualités supérieures. Je ne voudrois pas les exalter au-delà de leur vraie valeur, comme ceux qui ne sont que ponctuels et manquent de qualités plus importantes, ne sont que trop portés à le faire ; mais il est difficile à ceux qui
n'en ont pas fait l'épreuve , de concevoir à quel point l'adoption de ces règles dans une famille économise et multiplie le temps (cette toile sur laquelle viennent s'empreindre toutes les vertus.) On a peine à croire combien le partage exact de la journée donne de rapidité apparente aux ailes du temps ; tandis que l'application invariable de chaque heure à l'emploi qui lui est destiné, allonge réellement la vie. Elle l'allonge par les traces que laisse derrière elle une occupation suivie \ tandis quelle prévient l'ennui , en attachant à chaque changement le charme de la nouveauté , et en entretenant un intérêt qui se ralentiroit par la continuité trop suivie de la même occupation. Or, tous ces arrangemens de la vie , toutes ces divisions du temps, et ces choix, et ce rapport de chaque objet à son heure marquée, sont du département de la mère de famille : et combien l'homme de bon sens ne se sentira-t-il pas sout
lagé , s'il a fait choix d'une femme qui en prenne sur elle la totalité ! »
— « Dans combien de maisons, dit M. Carlton, n'ai- je pas observé des habitudes contraires produire des effets contraires! Une jeune fille élevée dans une ignorance totale de la conduite d'un ménage , transplantée de la maison paternelle où elle n'a rien appris , dans celle de son mari où on s'attend qu'elle sache tout , donne du mécompte à un homme prudent. Son attachement pour elle continuera peut-être ; mais elle perdra dans son estime , et son goût pour son intérieur diminuera avec son bonheur, n
— « Cela est parfaitement vrai , dit sir John, et un manquement si fâcheux a naturellement porté les hommes à déclamer contre les connoissances plus relevées qu'ils supposent ( quoique injustement) être la cause de l'ignorance en affaires de ménage. Ce n'est pas entièrement pour satisfaire à la partie
animale comme miss Spartes le suppose , qu'un homme d'un certain rang souhaite voir sa table bien conduite ; mais parce que son propre relief et la réputation de sa femme y tiennent à un certain point. Le défaut de cette science est un des grands défauts de la vie moderne. Depuis 1 héritière de l'homme titré, jusques à la fille du riche marchand , il n'y a pas une qualité à laquelle de jeunes femmes soient plus étrangères , qu'à celle de la science du ménage; et, lorsque j'entends insister, d'un côté , sur la nécessité de l'érudition , et de l'autre, sur celle des talens à la mode , je plaide toujours pour cette qualité intermédiaire , précieuse et négligée; sur l'acquisition de laquelle on insiste si peu ; qu'on trouve si rarement, et qui est si indispensablement nécessaire. »
— « En outre , dit M. Cailton en s'adressant à miss Sparkes , vous, mesdames, êtes assez portées à regarder la
variété de l'esprit, comme une marque de génie ; par conséquent , celle qui s'acquitte bien d'une grande chose, doit briller davantage dans une petite ; car, ainsi que lord Bacon l'observe fort bien , celui qui ne sait pas comprimer son esprit aussi-bien que lui donner l'essor, manque d'un des grands talens de la vie. »
Miss Sparkes , daignant à la fin rompre un silence qui n'avoit pas laissé de lui coûter , dit : « Tous ces casse -têtes restreignent le génie , dégradent l'intelligence, oppriment les esprits, rabaissent le goût, et coupent les ailes de l'imagination ; et cette pauvre créature , ainsi restreinte, dégradée, bornée , opprimée, avilie , n'en est pas moins celle que des hommes, et des hommes réputés pour avoir du bon sens , préfèrent communément à celle qui est douée d'un esprit étendu, d'une imagination brillante et d'un grand discernement. »
— «L'imagination bien dirigée , dit M. Stanley, fait le charme de la vie.
Elle dore tous les objets , elle embellit toutes les situations; mais vous me permettrez de dire que , lorsqu'une femme se laisse aller à l'influence de cette faculté vagabonde , elle pourra la conduire à quelque chose de pire qu'à une table mal ordonnée; et le mari pourra trouver, un jour, qu'un mauvais dîner n'est pas la seule conséquence des voyages de madame à la lune. »
— « C'est assez vrai , dit M. Flam , qui n'avoit de sa vie été si muet ni si attentif. Il est certain que depuis long-temps je n'ai entendu parler avec autant de bon sens , et je suis bien sûr que c'est du bon sens , car c'est exactement ainsi que je pense. Pour citer par exemple ma fille Arabelle , j'ai dépensé plus de sept cents livres sterlings à lui faire apprendre la musique et d'autres fadaises, qui toutes ensemble ne valent pas six sous. Je donnerois tout son savoir pour lui voir faire un aussi bon pudding aux prunes que celui que , dans le Spectateur , la
veuve préparent pour le dîner de sîr Roger de Coverley ; au lieu que je ne crois réellement pas qu'Arabelle sache si la croûte de pâté se fait avec du beurre ou du fromage, ou si un pâté de venaison doit être bouilli ou mis au four. Mais je voudrois qu'elle sût que , lorsque son mari (si tant est qu'elle en ait jamais un) reviendra de la chasse au renard , il ne se contentera pas d'une ariette en place de son diner. Epouser une chanteuse et se plaindre de sa mauvaise table, c'est comme manger des rossignols et se plaindre qu'ils n'aient pas bon goût, Ils chantent, et voilà tout; les manger au lieu de les écouter , c'est donner à l'un de nos sens la jouissance qui appartient à l'autre. »
Pendant la conversation, miss Sparkes blessa tant soit peu la délicatesse des dames et surtout de Lucilla , en se permettant quelques paroles d'envie sur les avantages supérieurs qui donnent aux hommes les moyens de se distinguer,
« Les femmes, dît-elle, avec des talens qui valent bien les leurs , n'ont pas de champ pour les déployer , tandis que les hommes ont un tel espace pour leurs efforts , une telle marge pour donner l'essor à leur génie , et une si grande carrière pour se faire remarquer , qu'ils sont à la fois pour elles un objet d'envie quant à leurs moyens , et de pitié quant à la manière dont ils en tirent parti. Il en est à la vérité quelques-uns , ajoutât-elle, qui rachètent la réputation des autres 5 et , pour l'amour de ceux-ci , elle faisoit gloire ( ne pouvant être de leur sexe ) d'appartenir au moins à leur espèce. »
— «Jeconnois, madame, dit M. Stanley , votre passion pour les qualités héroïques et pour les vertus mâles , pour le courage , par exemple. Mais il est des moyens plus élevés de donner des preuves de courage que le champ de bataille; il en est de plus exaltés pour le montrer , que celui de donner ou
d'accepter un cartel. On peut dans une maladie montrer autant d'héroïsme qu'à la tête d'une armée. Il est plus difficile de supporter l'affliction d'une manière exemplaire que de monter à l'assaut.
Soutenir l'approche de la mort avec une fermeté chrétienne , est un acte de courage dans lequel plus d'une femme a triomphé, et où plus d'un philosophe et même quelques généraux ont échoué, jî Il me sembla voir sur la physionomie de miss Sparkes certaines marques d'un dédain poli et obligeant , indiquant qu'elle seroit bien aise de troquer la patience dans la maladie , et le lit de mort héroïque, pour la renommée de la victoire et la gloire du champ de bataille -, et je la soupçonnai d'envier l'honneur du cartel et le courage du duel , de préférence à ces vertus douces et passives , qui , suivant nous , sont l'apanage spécial du chrétien et celui des femmes.
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