CHAPITRE XXXI
JMiss Sparkes, dont la terre est voisine de Stanley - Grove , se fît annoncer le lendemain à l'heure du déjeuner. C'est une personne d'environ quarante-cinq ans , d'une figure assez passable , mais d'un ton masculin très-prononcé. Quoique fort riche , elle paroît destinée à ne pas changer d'état , aucun homme ne se souciant sans doute de partager la fortune d'une pareille amazone , qui de plus se pique d'être bel esprit. Elle se fait remarquer par ses prétentions à des qualités bizarres et contradictoires : car elle est à la fois érudite à un certain point , chasseuse , politique , et versée dans les connoissances vétérinaires, A cheval, elle devance M. Flam à la poursuite du renard, et dans la discussion, elle fait taire même M. Tyrrel. Elle excelle à conduire un char, quatre chevaux
en main , et , dans une élection parlementaire, elle s'entend à merveille à briguer les suffrages. Elle tient alors fortement à l'un des partis en lutte , mais sans attacher de l'importance au mérite personnel que peut avoir le prétendant.
Tout ce qu'elle exige de lui, c'est qu'il se voue au parti de l'opposition , avantage qui , à ses yeux, tient lieu de toutes les qualités requises. En fait de talens et de goûts, elle annonce sa préférence pour ceux qui ne sont pas du genre féminin.
Nous la vîmes bientôt descendre de son haut phaéton ; et , lorsqu'elle entra :
« The cap , the whip, the masculine attire. »
Sa voix mâle, son regard intrépide, son air d'indépendance , tout son ensemble , en un mot , indiquoit de la disposition à protéger plutôt qu'à demander de l'appui pour elle-même. Elle déclara que sa visite inattendue étoit plutôt pour l'écurie que pour le salon , parce qu'un
de ses chevaux boitant un peu , elle avoit eu envie de consulter le palfrenier de M. Stanley ( son oracle en fait de science vétérinaire , qu'elle même se piquoit de connoître à fond ).
Pendant sa courte visite, elle mit tant de soin à ne pas diminuer, par le genre de sa conversation , la réputation qu'elle avoit une si grande envie de se donner , qu'elle dépassa son propre but. Elle se jeta à corps perdu dans les réparties ; et son ton satirique ( qui assurément n'étoit pas de l'esprit ) ne suppléa pas à son manque de simplicité. Je m'aperçus qu'elle aimoit le genre hardi , le merveilleux et l'incroyable. Elle hasarda une ou deux anecdotes tellement au-delà de la probabilité , que , sans blesser peutêtre absolument la vérité, elle se fît soupçonner de ne pas y tenir d'une manière très-scrupuleuse. Le degré d'importance que des récits de ce genre peuvent momentanément valoir à celui qui raconte,
le dédommage rarement du risque qu'il court en les faisant.
Dans le cours de la conversation , je fis attention aux singularités de son caractère. D'abord , elle ne voit de difficultés sur aucune question. Quel que soit le sujet qu'on traite , quand le reste de la compagnie paroît hésiter sur la décision, elle seule n'est jamais embarrassée. Sa réponse suit toujours la proposition, et cela , sans un seul moment d'intervalle, soit pour l'examiner elle-même , soit pour laisser à d'autres le temps de donner leur avis.
M. Stanley, qui dans sa famille donne toujours l'exemple de la ponctualité, s'étoit ce matin-là rendu à la prière un peu plus tard que de coutume. Je crus apercevoir en lui un reste d'émotion ; sa physionomie n'avoit pas toute sa sérénité ordinaire , sans cependant que son sérieux parût mêlé de mécontentement. A déjeuner , il avoua qu'il avoit passé plus dune heure à faire sentir à une de ses
filles cadettes une faute qu'elle avoit commise. « Elle n'a pas, ajouta -t- il, fait un mensonge proprement dit, mais il y a eu de sa part de la prévarication, de l'orgueil , de la colère. Elle a fini par la soumission , et les larmes de l'opiniâtreté ont fait place aux larmes du repentir: mais elle ne viendra pas aujourd'hui dans le salon ; elle sera privée de l'honneur de porter, sur le soir, de la nourriture aux pauvres. Il ne lui sera pas permis non plus de fournir sa part des bouquets à la corbeille de Rachel.
Nous préférons ce genre de punition à celui de retrancher quelques - unes de ces petites jouissances personnelles , qui acquièrent trop de prix par l'importance qu'on semble mettre à leur privation. »
— « Prenez garde, M. Stanley, dit miss Sparkes , à ne pas émousser le ressort dans votre enfant ; trop de sévérité rallentira chez elle l'émulation , et restreindra son génie. Je me garderois bien
d'assujettir son intelligence , et de convertir en simple automate obéissante une jeune créature, dont les fautes mêmes indiquent de la disposition à prendre l'essor. » Il n'y eut pas jusqu'à lady Belfîeld, dont le cœur tendre et compatissant reculoit à la seule idée de punition , qui ne demandât à M. Stanley s'il n'auroit pas pris une petite faute trop au sérieux, et s'il ne l'avoit pas punie trop sévèrement. « La chose n'est rien en elle-même , répliqua-t-il; mais la duplicité naissante sur laquelle on ferme les yeux et qu'on ne réprime pas, devient le germe abondant du subterfuge, de l'intrigue , de la dissimulation , de la fausseté et de l'hypocrisie. »
— « Mais la pauvre petite, dit ladyBelfield , n'a pas coutume de biaiser ; j'ai toujours remarqué sa droiture dans son petit babil. »
— u C'est justement pour cela , répliqua M. Stanley, que je suis si attentif à arrêter dans leur naissance les pre-
mi ers indices d'une disposition contraire. Comme c'est ici une première faute , j'espère que cette seule punition suffira : c'est aussi pour cette raison que je la lui ai fait envisager de manière à ce qu'elle ne sorte pas desa mémoire. M. Brandon, homme aimable, mais indolent par habitude, ayant négligé de surveiller dans son fils ce penchant précoce au mensonge , le vit passer d'un genre de fausseté à un autre , jusqu'à finir par devenir un hypocrite achevé. Ses manières plausibles lui facilitèrent le moyen de cacher des vices alarmans. Contrarié dans son adolescence par des restrictions qu'il n'avoit pas connues dans son enfance , il devint libertin fieffé; toute sa dissimulation ne put réussir à cacher à son malheureux père des vices effrénés.
Une vie toute d'intrigues aboutit à un duel , et sa fin prématurée fit mourir de chagrin mon pauvre ami. Ce triste exemple a été pour moi un motif de plus pour veiller dans ma famille aux premiers
indices de la duplicité. Les ecclésiastiques nous disent souvent que l'incrédulité se trouve à la racine de tout péché : cette vérité regarde surtout notre tolérance sur les fautes de nos enfans. Si nous étions véritablement persuadés de la vérité des déclarations de l'Écriture Sainte, pourrions-nous, pour l'amour d'un seul moment de repos ( et cela moins pour notre enfant que pour nous-mêmes), fermer les yeux sur un défaut quelconque, quand ce défaut peut être le germe de maux incalculables? Dans ma manière de voir , il s'en faut bien que la fausseté soit une offense légère ; et je me sens responsable à un degré éminent du bonheur éternel de ces chers enfans que la Providence a commis à mes soins d'une manière si particulière. >»
— « Mais c'est une si dure épreuve pour
la tendresse maternelle , dit lady Bel-
field , que d'infliger volontairement la
souffrance ! »
— » Sentirons-nous leur douleur et non
leur danger ? répliqua M. Stanley. Je ne comprends pas comment des parens qui aiment leurs enfans comme j'airne les miens , peuvent balancer entre une indulgence passagère , qui peut encourager un mauvais naturel ou affermir une mauvaise habitude , et le salut éternel de l'àme de cet enfant, objet inappréciable, soit que nous considérions sa nature , sa durée , ou le prix donné pour sa rédemptionîQuels sont les pères et mères, dis-je , qui par leur propre imprudence, par négligence , ou par une fausse tendresse, oseront risquer le bonheur de cette âme , non pas pour la durée de quelques jours ou de quelques années, mais pour un terme en comparaison duquel la durée du temps toute entière n'est que comme un point ; d'une âme douée de facultés infinies , susceptible d'avancer en sanctification comme en béatitude , pendant le cours dune éternité sans fin ? »
Voyant que sir John n'écoutoit pas
sans émotion , M. Stanley continua ainsi. « Quels remords , mon cher ami, pourroient se comparer aux angoisses de celui qui a lieu de croire que son enfant a non-seulement perdu cette éternité de gloire ; mais qu'il a encouru une éternité de malheur , par l'insouciance de ses parens mêmes, qui présentoient leur tendresse comme la cause de leurnégligence. Songez à l'état de ce père, lorsqu'il se représente les milliers et les dix milliers d'esprits de gloire qui se tiennent devant le trône , tandis que son enfant chéri en est exclus, exclus peutêtre par l'etfet d'une fausse tendresse paternelle. Oh ! mes chers amis , nous avons beau vouloir nous le cacher à nous-mêmes , et nous faire illusion ; le manque de foi est au foud de ce péché , autant que de tous les autres. Malgré cette espèce de croyance indéfinie et indistincte que les hommes qualifient du nom de foi, ils ne croient pas irrévocablement à cette éternité; ils y croient
peut - être vaguement , mais ils n'y croient pas dans leur conduite , ils ny croient pas comme à une chose qui les regarde personnellement, ni d'une manière efficace pour eux. »
Tandis que M. Stanîey parloit avec un feu qui marquoit assez que ses expressions venoient du cœur , miss Sparkes , par ses gestes d'impatience , montroit e'videmment combien elle eût souhaité l'interrompre. Par honnêteté, cependant, elle se contint jusques à ce qu'il eût achevé. Elle dit alors : « Tout en convenant que la fausseté positive , la fausseté mise en œuvre dans un mauvais but , est réellement criminelle , il y a néanmoins du danger à entraver à un certain point la liberté du discours, Il est, continue -t- elle , une hypocrisie tacite : car , on peut être coupable de dissimulation en supprimant son sentiment lorsqu'il est convenable , comme en exprimant ceux qui ne sont pas tout -à-fait corrects. » Elle ajouta '
qu'un traitement sévère e'toit le vrai moyen d'éteindre le feu de l'imagination. Elle trouvoit aussi qu'il est des occasions où un mensonge innocent est non-seulement pardonnable , mais même louable : elle convenoit pourtant que , pour que le mensonge soit permis', il faut qu'il ne fasse de mal à personne.
M. Stanley maintint qu'un mensonge innocent est une chose contradictoire -, mais , en supposant qu'il fût possible de passer sur un exemple isolé de fausseté , il n'est pas moins certain qu'un mensonge heureux , motivé d'un bon but , ouvriroit nécessairement la porte à un autre mensonge, jusques à ce que les limites qui divisent le bien et le mal fussent complètement effacées, et toute distinction entre le mensonge et la vérité entièrement anéantie.
Avec une liberté pareille , eût-elle même en vue un bon but , on désorganiseroit le monde ; la plus petite déviation
conduiroit naturellement à une coutume pernicieuse , mettroit en danger la sûreté sociale , et violeroit une loi expresse de Dieu.
« Il n'est point de penchant, dit sir John , contre lequel on doive plus mettre en garde de jeunes personnes , douées d'un bon cœur et d'une imagination vive : une personne sentimentale ne verra pas de mal au mensonge , s'il doit servir à faire un peu de bien ; et s'il est adroit, celle qui ne consulte que son imagination , le trouvera bien placé. »
En présentant à son père une tasse de 1 café , Mathilda lui dit tout bas : « Sûrement, papa , qu'il n'y a pas de mal à ne pas dire la vérité sur un objet qu'on ignore. »
« 11 esl des occasions , ma chère Mathilda , reprit son père , où l'ignorance elle-même est une faute. Le manque de réflexion en est toujours une. Il est de notre devoir de penser avant de par- II. 5
1er. Il est de notre devoir de n'induire personne en erreur par notre négligence à nous instruire de la ve'rité , ou en publiant comme vrai ce qui ne l'est pas , lorsque nous avons lieu de soupçonner que la chose peut être fausse.
Vous devez savoir quel est le juge qui regarde comme également coupables , et le menteur, et celui qui se complaît au mensonge. »
— « Mais, monsieur, dit miss Sparkes, si par un mensonge je pouvois sauver la vie d'un homme ou sauver mon pays, le mensonge seroit méritoire, et je me ferois une gloire de tromper. »
— «Ceux, madame, dit M. Stanley, qui, dans la discussion , cherchent à toute force à faire passer leur opinion , ont soin de supposer des cas qui soient possibles à la rigueur, mais qui ne peuvent se présenter que bien rarement , si tant est que jamais ils arrivent; et ce qu'ils en font est pour forcer leur antagoniste à admettre ce qui ne devroit jamais être
G7 permis. C'est là une spéculation de l'orgueil, qui est sans aucun fruit : la puissance infinie de Dieu n'a jamais besoin du secours d'un foible mortel pour aplanir une difficulté ; s'il trouve bon de conserver la vie ou de sauver le pays dont il s'agit, il ne sera pas réduit à de pareils expédiens. La Toute-Puissance se suffit à elle-même , et sait accomplir ses desseins sans mettre en danger une âme immortelle. »
Miss Spartes prit congé bientôt après, « Afin, dit-elle , d'aller à l'écurie consulter le palfrenier. » M. Stanley exigea qu'on fit avancer son phaéton, vers lequel nous l'accompagnâmes tous. Il lui demanda lequel étoit le cheval boiteux.
Au lieu de répondre elle fut droit à l'animal , et , après l'avoir caressé de la main en accompagnant l'action de quelques mots techniques en maquignonnage, elle leva hardiment un de ses pieds de derrière , qu'elle examina attentivement ; et continuant à se tenir dans une attitude dan-
gereuse suivant les femmes qui en étoient témoins, et dégoûtante suivant moi, elle parcourut avec le palfrenier tous les termes de l'art vétérinaire : et miss Stanley venant à témoigner quelque crainte sur le danger de l'attitude, et quelque répugnance sur cette manière masculine, elle fit un éclat de rire; et, lui frappant sur l'épaule , lui demanda s'il ne valoit pas mieux connoître la nature et les maladies d'un si noble animal, que de perdre sou temps à étudier la science des confitures avec la femme de charge, ou à enseigner le catéchisme à de petits mendians en guenille ?
Dès quelle fut loin, Malthilda, qui, suivant son père, avoit couru de près le danger d'être elle-même un bel esprit , s'écria avec sa vivacité accoutumée :
« Eh bien ! papa, malgré tous ses défauts, je trouve miss Spartes une femme assez agréable. » — « Je conviens qu'elle est amusante, répliqua-t-il ; pour agréable , je n'en conviens pas. Entre ces deux
qualités-là, ma chère Mathilda, il y a une grande différence. Pour un esprit juste, rien n'est agréable de ce qui est incorrect. Les convenances sont si indispensables pour plaire, que si une femme se permet le plus léger sacrifice en fait de véracité, de religion, de modestie, de candeur,, ou de ce qui est dû à la décence de son sexe, elle pourra briller, elle pourra faire quelque sensation , elle pourra être amusante; mais, correctement parlant, elle ne sera pas agréable. Miss Sparkes, je suis fâché de le dire, fait quelquefois de ces sortes de sacrifices à un point inquiétant pour ses amis, mais non pas au point d'étonner ses propres principes : pour tout au monde elle ne diroit pas un mensonge assommant ; elle n'invente même pas , mais elle embellit, elle augmente, elle exagère, elle décolore. 11 n'y a dans sa grammaire morale , ni positif, ni comparatif: chez elle le rose est écarlate ; l'explosion d'un pétard est pour elle celle d'un canon; une
ondée est un orage; une personne d'un revenu modique est à la mendicité; une personne dans l'aisance est un Crésus; une fille n'est-elle pas faite à peindre , c'est la difformité en personne-, est-elle passable, c'est une Vénus de l'ancienne Grèce ; ses favoris sont des anges , ses ennemis des démons. Elle voudroit passer pour très-pieuse , et j'espère qu'un jour elle pourra le devenir ; cependant elle traite parfois très-cavalièrement des choses sérieuses, et, sans vouloir être la première à mettre en avant une expression répréhensible, elle ne se fait pas scrupule de répéter gaîment des propos profanes qui appartiennent à d'autres.
Elle possède en outre le talent dangereux d'exciter des idées condamnables , sans se servir de mots qui le soient 5 une indécence grossière la révolteroit, mais elle côtoie souvent le manque de délicatesse au point de tenir mistriss Stanley dans l'inquiétude. De plus , son esprit ne calcule pas les convenances; si un
bon mot se présente à son idée, elle vous en fera part, sans égard au moment ou à la circonstance : elle fera le même conte à un évêque et à sa femme de chambre. Si elle dit quelque chose qui soit bien (ce qui lui arrive souvent), il est rare qu'elle le fasse à propos. Elle fait son chemin dans le monde sans se faire des amis ; on applaudit à ses bons mots et on les répète : malgré cela je n'ai jamais vu un homme de bon sens qui, tout en se joignant à cette espèce d'applaudissement, ne déclare pas, dès qu'elle est sortie de la chambre . qu'il ne voudroit pas, pour tout au monde, qu'elle fût sa femme ou sa fille. Elle n'aime pas à converser avec des personnes de son sexe , et ne se doute pas que le notre est peu reconnoissant de la préférence dont elle l'honore.
» Elle est, continua M. Stanley, charitable de sa bourse, mais non de sa langue ; elle soulage ses pauvres voisins, et s'en dédommage en médisant des ri-
ches. Elle a néanmoins plusieurs bonnes qualités; elle est généreuse et compatissante : et je n'aurois garde de parler aussi librement d'une femme que je reçois chez moi, si ce n'étoit que Mathilda, qui vient de l'admirer, pourroit conclure de mon silence que je ne vois rien à condamner en miss Sparkes, et pourroit imiter ses défauts , dans l'idée que le talent d'amuser rectifie tout. »
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