‹ ClebsChapitre 4 sur 13 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

« .Donne nouvelle ! Charles , s'écria sir John, en revenant le lendemain d'une course achevai dans le voisinage , bonne nouvelle ! voilà les demoiselles Flam converties. Elles ont mis des fichus , elles ont été à l'église dimanche dernier, le matin et l'après-midi. On a envoyé chercher les sermons de Blair , et c'est vousy mon ami, qui êtes le réformateur. » Cette apostrophe divertissante fit souvenir M. Stanley que nous avions négligé de rendre visite à M. Flam et à ses filles; et l'on convint de réparer cet oubli ce jour même.

u Ne manquez pas d'observer , dit sir John , que ces jeunes personnes vont jouer de nouveaux rôles. Tant qu'elles ont cru que Charles étoit un des merveilleux du jour , on a joué la coquette à la mode , et cela n'a pas réussi. Actuel-

îement qu'elles commencent à voir en lui un être qui tient du Sylvain et de l'ermite , elles vont, à leur tour, nous faire voir en elles quelque chose qui tiendra de la nymphe et de la nonne. Je ne serois pas surpris si la cadette , miss Bell , qui , si récemment, ne voyoit de bon que la mode et la mode outrée, paroissoit aujourd'hui métamorphosée en Lergère assise auprès d'un ruisseau. »

Sans vouloir attribuer ce changement aux raisons de sir John , il faut convenir que nous trouvâmes miss Bell Flam complètement métamorphosée. Le rôle de nymphe d'Arcadie, celui de liseuse, celle qui ne revoit que retraite , l'admiratrice sentimentale de la vie domestique, l'ennemie de la dissipation; tous ces rôles furent joués tour à tour , mais avec des nuances si bien ménagées, que l'ombre de l'une venoit se perdre dans l'autre , sans aucune de ces fortes transitions qu'une moins bonne actrice eût laissé apercevoir ; sir John l'encourageoit

avec finesse, mais d'un air se'rieux, a soutenir ce nouveau rôle , bien assuré cependant qu'il ne dureroit pas au-delà de notre visite.

A notre retour, nous trouvâmes les demoiselles Stanley dans le jardin. « ]N 'admirez-vous pas, dit sir John, la flexibilité du génie de miss Bell ? Vous n'êtes pas le premier, mon ami , avec lequel on ait essayé avec succès de chanter les délices du bonheur champêtre. Je connois un homme qui se laissa prendre , et même un peu vite , aux déclarations réitérées d'un goût passionné pour la campagne , exprimé par une femme qui ne respiroit que la ville . et à ses transports à l'instant où on parloit d'occupations rurales. Tout ce qu'elle connoissoit de la campagne , venoit d'avoir été quelquefois eu partie de plaisir à Richmond , dans les beaux jours d'été ; un grand dîner à l'hôtel du Star et Garter, une compagnie enjouée, un beau temps , un tableau riant , une danse sur

le gazon, un partner à son goût, des cors de chasse sur la rivière ; le tout ensemble excitant en elle la sensation du plaisir , elle en avoit conclu qu'elle aimoit la campagne. Mais quand ce qui composoit cet ensemble eut successivement disparu , quand elle eut perdu son brillant partner , quand la danse , les cors de chasse , les soins des hommes, \*fête. , en un mot, quand tout eut cessé, et qu elle se trouva seule avec ses livres , sa demeure silencieuse , ses occupations domestiques et la société' monotone de son mari ; le rêve pastoral s'évanouit , elle découvrit ( ou plutôt ce fut lui qui en fit la découverte , mais trop tard) que non-seulement la campagne n'avoit nuls charmes , mais qu'elle étoit au contraire pour elle le théâtre d'un ennui perpétuel et d'un vide alarmant. Elle soupiroit après le plaisir qui n'étoit plus , et lui , après le bonheur qu'il avoit perdu. Des penchans opposés amenèrent des intérêts opposés. La différence des goûts n'eût

cependant pas amené une désunion complète, s'il y eût eu chez madame un degré d'attachement suffisant pour faire naître en elle le désir d'un compromis , ou si un fonds de bons principes lui eût fait sentir la nécessité de certains sacrifices que le sentiment du devoir, à défaut d'affection , eût rendu faciles , si on lui avoit enseigné de bonne heure à gouverner ses passions.»

Miss Stanley dit, en souriant, quelle espéroit que sir John avoit un peu chargé le tableau. Il s'en défendit, déclarant qu'il l'avoit tracé d'après nature , et que sa longue expérience le mettroit à même de nous présenter toute une galerie de portraits pareils. Il nous quitta bientôt, et je continuai ma promenade avec les deux demoiselles Stanley.

Plus je m'entretenois avec Lucilla, plus je voyois que tout ce qui annonçoit en elle la bonne éducation, portoit en même temps l'empreinte d'une véritable humilité. Nous continuâmes à nous en-

tretenir du goût .des demoiselles Flam pour la dissipation; ce qui me conduisit tout naturellement à louer le choix des amusemens et des occupations de miss Stanley , si difïerens de ceux de tant de personnes de son âge. Elle me dit , avec une modestie pleine de grâces : « Rien ne m'humilie autant que les louanges :

car, lorsque je compare ce qu'on me dit avec la connoissance que j'ai de moi , je trouve que mon portrait , peint par une indulgente amitié, est si peu ressemblant à l'original , tel que je le porte dans mon cœur, que je suis plutôt affligée du ïnanque de ressemblance, que bien aise de voir qu'un autre ne l'ait pas découvert , et je serois alors presque tentée de m'accuser d'imposture. Si je contredis cette opinion favorable , je crains d'être taxée d'affectation, et si j'y souscris par mon silence , je sens que je contribue à l'espèce de supercherie qui me fait passer pour ce que je ne suis pas. » Cette manière ingénue de se refuser à la louange,

ne fit qu'accroître mon estime pour elle, d'autant plus que cet humble refus de s'y prêter, ne pouvoit provenir que d'un principe intérieur de vraie pieté, et de ce sentiment de dévotion qui forme une partie si précieuse de son caractère.

« Que le cœur humain, dit-elle, est peu connu, excepté de celui qui l'a fait î tandis que notre semblable admire notre dévotion apparente, celui qui paroîten être l'objet , connoît les distractions de ce cœur, qui a l'air de s'élever à lui. Il le voit errer dans le vague , s'occupant de tout autre objet que de lui, et se laissant distraire par des bagatelles, qui non-seument déshonoreroient un chrétien, mais dont un enfant rougiroit. Quant à mes vertus (si tant est que j'ose me servir de cette expression), elles perdent quelquefois de leur caractère en ne se tenant pas à leur place; elles deviennent des péchés, en empiétant sur des devoirs supérieurs. Si je m'occupe d'un acte de dévotion , quelque plan vague de charité viendra

distraire mon attention , et entre les efforts que je fais pour chasser l'un et pour m'attacher à l'autre, je me relève mécontente et sans fruit , mettant mon espérance , non dans le devoir dont je viens de m'acquitter, mais dans la miséricorde que je viens d'offenser. »

Je l'assurai, dans la plus exacte vérité, et avec toute la sincérité de mon attachement, que cet aveu ne servoit qu'à me donner une plus haute opinion du degré de piété qu'elle paroissoit méconnoître en elle , et que, dans ma façon de penser, un sentiment d'imperfection si profond, un aperçu si prompt de sa plus légère déviation , et une attention aussi soutenue pour l'éviter, étoient les symptômes distinctifs du véritable esprit d'humilité. J'ajoutai que , ceux qui étoient ainsi sur leurs gardes contre des erreurs légères, ne couroient que peu de risque d'en commettre de graves.

Elle répliqua, en souriant, qu'elle n'en voudroit pas tant à la vanité , pourvu

qu'elle voulût se contenter de rester à sa place au rang des vices ; mais qu'elle trouvoit mauvais qu'elle vînt se mêler à nos vertus, et par-là nous priver de leur récompense.

« Il est vrai, lui dis-je, que la vanité diffère des autres vices, en ce que chaque vice est pour l'ordinaire simplement le contraire de la vertu opposée, tandis qu la vanité a une sorte d'ubiquité, et qu'elle est sans cesse aux aguets pour s'introduire partout , et affoiblir toutes les vertus qu'elle ne peut détruire. Je croirois que la vanité est la harpie des anciens poètes , qui infectoit tout ce qu'elle touchoit. »

— « Il est si facile de se méconnoître , répliqua miss Stanley , que je vais jusqu'à craindre de trop louer une bonne qualité, de peur qu'après en avoir fait l'éloge , je ne m'en tienne à cette espèce d'hommage , et me dispense de la pratique. Il est très-facile de substituer la louange au devoir même, et nous ne sommes que trop portés à le faire. »

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