IL
— « Ce qui , répliquai-je , distingue le plus clairement Y humilité ( qui a son principe dans l'amour de Dieu ) de son simulacre (/a politesse d'usage), c'est que , tandis que cette dernière flatte , afin d'extorquer au-delà de sa juste rétribution, l'humilité, semblable au principe divin qui en est la source , ne demande pas même ce qui lui est dû. »
Je fis quelques autres observations , auxquelles elle répondit, avec une modestie infinie : « Je me suis laissée aller à en dire trop , monsieur ; cela servira , je l'espère, à vous empêcher d'avoir de moi une meilleure opinion que je ne mérite. En général, je trouve qu'il est sage d'être un peu réservée sur la communication de notre manière de voir les choses , et j'en ai fait l'expérience à mes dépens. Je déplorois un jour auprès de certaine dame le défaut dont je viens de parler, en observant combien il étoit difficile de maintenir en soi la droiture 4u cœur. Elle comprit si peu la nature
de cette corruption intérieure, qu'elle dit ensuite confidemment à deux ou trois de ses amies, qu'elles se trompoient toutes très-fort sur le compte de miss Stanley : car , malgré la haute opinion que le monde avoit d'elle , elle lui avoit avoué en secret qu'elle étoit une grande pécheresse. »
Je ne pus m'empêcher de répéter, malgré sa défense , que j'avois été frappé de plusieurs exemples de son indifférence pour le monde et pour ses plaisirs. « Savez-vous, me dit-elle en souriant, que vous êtes plus mon ennemi que la dame dont je vous parlois ; elle s'est contentée de révoquer en doute mes principes ; mais *>oz/s, vous les corrompez. Notre goût pour le monde tient moins aux localités ou aux personnes qu'à notre disposition naturelle ; il est possible d'être religieux à la cour, et mondain dans un cloître. Je trouve qu'on peut se laisser trop préoccuper par des objets inférieurs, tels, par exemple, que des petits intérêts de fa-
mille. L'esprit peut se laisser détourner d'objets dignes de notre attention , et absorber par des choses trop frivoles pour mériter d'être nommées , tout comme il peut l'être par des objets en apparence plus blâmables. Par exemple, la campagne est certainement favorable au recueillement ; mais il seroit dur pour les millions d'individus dont le sort est de vivre dans les villes, que cet avantage appartînt exclusivement à la campagne.
Nous ne devons même pas mettre plus de prix qu'il ne faut à une situation purement accidentelle; et je ne sais si l'attrait qui y est attaché, ne cache pas quelque danger; le plaisir qui se présente sous une forme raisonnable, a de quoi séduire , en ce qu'il nous persuade que nous pratiquons un devoir, tandis que nous ne faisons } dans le vrai , que satisfaire notre goût. »
— « Mais ne pensez-vous pas, dis-je, que ce goût même puisse être louable ? 3N'est-il pas possible qu'une suite d'ac-
tions formées par degrés en bonne habitude , fassent naître une façon de penser si saine, qu'il devienne difficile de distinguer entre notre devoir et notre inclination? Nous en avons des exemples qui ne sont pas susceptibles de doute. »
Je lui fis remarquer ensuite que , malgré tous les charmes de la campagne pendant une grande partie de l'année, il y avoit cependant certains mois d'hiver où je craindrois qu'elle ne fût triste, sans l'être au point qui avoit tant effrayé la dame de Richmond.
Elle me répondit avec un sourire qui sembloit plaindre mon manque dégoût :
« Je vois que vous n'avez pas le goût des plantes; pour moi, ajouta-t-elle, l'hiver a des charmes qui lui sont propres. Si je ne répugnois à la légèreté habituelle avec laquelle on fait intervenir la Providence sur des sujets trop peuimportans, je dirois qu'elle semble récompenser ceux qui aiment assez la campagne pour y vivre toute l'année , en faisaut de l'hi-
ver la saison du travail pour les opérations des jardins. S'il m'arrive d'être en ville pour quelques jours , chaque rayon de soleil , chaque ondée de pluie , chaque zéphyr me semblent perdus, parce que je ne vois pas leur effet sur mes plantes. »
— « Mais au moins , dis-je , convenez que l'hiver suspend la jouissance. Il y a peu de plaisir à contempler la végétation dans son état d'inaction. »
— « Le plaisir est dans les préparatifs , répliqua-t-elle ; quand tout paroît arrêté et inanimé à de phlegmatiques spectateurs , c'est alors que se fait tout le travail occulte. La nature prépare ses trésors souterrains , et l'art facilite l'opération. Quand les fleurs de l'été viennent réjouir ceux qui ne sont qu amateurs , c'est alors que nous autres , gens du métier, ajouta-t-elle en souriant, n'avons réellement rien à faire; c'est alors que les opérations secrètes de l'hiver se manifestent, et que le tableau de la nature se remplit. Le grand artiste en a achevé le
coloris, et pour lors , nous autres foibîes agens , nous posons nos instrumens , et nous jouissons de notre repos dans la contemplation de ses œuvres. »
Je ne l'avois jamais vue si communicative ; mais ma satisfaction, trop visible sans doute, loin de l'engager plus avant , la mit sur la réserve ; Mathilda , qui a voit été fort occupée à élaguer le luxe d'une azalia jaune , se tourna vers moi , disant : « Mais-ce n'est que pendant le mois de décembre que nos travaux sont suspendus , et à cette époque nous avons tant d'objets d'amusement , que nous n'avons pas besoin d'occupations ; tant de jouissances et de variété dans la maison , que ce mois , redouté de tant monde, devient pour nous le mois le plus joyeux de l'année. » En disant ces mots, elle appela Lucilla pour lui aider à lier la branche d'un oranger que le vent avoit cassée. J'allois lui offrir mes services; mais m istriss Stanley nous joignit avant qu'elle pût répondre à la
question que je lui fis au sujet de ces récréations de la semaine de Noël. Un étranger qui auroit observé mon attention à suivre mistrîss Stanley dans ses promenades , auroit pu croire que c'étoit la mère, et non la fille, qui étoit l'objet de mes soins ; c'est qu'avec mistriss Stanley je pouvois toujours parler de Lucilla, au lieu qu'avec celle-ci je n'osois le faire que rarement.
Cette tendre mère et moi nous regardions avec délices ces aimables jardinières. Sur ce que j'admirois leur activité dans cesamusemens innocens, leur goût pour la retraite, et leur préférence pour ses plaisirs , mistriss Stanley me dit : « Oui , Lucilla est à moitié nonne, c'està-dire , qu'elle aime la règle , mais non pas les vœux. Pauvre enfant ! Sa conscience est si délicate, qu'elle a pour l'ordinaire plus besoin d'être encouragée que retenue. Dans le temps où elle formoit ce bosquet , elle sentit qu'il l'absorboit si complètement , qu'elle vint
me trouver un jour pour me dire que ses occupations au jardin avoient pour elle' un tel charme, que des heures entières s'y passoient imperceptiblement, et qu'elle commençoit à être inquiète de ce que tous ses autres soins et ses devoirs sembloienl être négliges taudis qu'elle arrangeoit des couches d'œillets ou des touffes d'anémones; car, lors même qu'elle s'en arrachoit pour retourner à ses occupations , 6es fleurs la poursuivoient , et la culture de son esprit cédoit à la culture de ses fleurs.
« J'ai bien peur , me dit-elle , d'être obligée d'y renoncer. » C'est ce que je ne voulus pas permettre. Je ne voulus pas souffrir qu'elle se refusât un plaisir aussi innocent. Elle conçut alors l'idée de fixer ses heures , et de suspendre sa montre dans l'orangerie, afin de s'astreindre aux limites qu'elle se prescriroit. Elle observe si scrupuleusement cette règle , que , lorsque la mesure du temps est expirée, elle s'impose la loi
de tout quitter , môme au milieu de l'opération la plus attrayante. Elle obtient par-là un triple avantage : elle économise son temps , elle pratique le renoncement à soi-même, et de plus , l'intérêt à la chose, qui languiroit par trop de continuité, se tient en haleine. » Je lui dis que j'avois en effet aperçu la montre suspendue à un citronnier le jour de mon arrivée , mais que j'étois bien éloigné d'y attacher une intention morale. — «Depuis lors, répondit-elle, elle ne l'y a jamais laissée , crainte de donner lieu à des questions. » Après m'avoir donné ces détails, mistriss Stanley me laissa à mes méditations.
Il est sagement ordonné que tous les plaisirs de ce monde soient mélangés.
Depuis que j'étois à Stanley-Grove , je n'avois goûté nul plaisir, je n'avois observé dans Lucilla nulle grâce nouvelle, je n'avois ouï citer aucune de ses excellentes qualités sans soupirer de ce que mes bien-aimés parens ne pouvoient pas
partager mon bonheur. « Combien sa délicatesse les charmeroit ! me disois-je. Combien ils goûteroient sa piété ! Combien ils aimeroientsa douceur ! Combien ils admireroient son humilité et sou aptitude en tout ! Oh ! qu'ils sont insensibles, les enfans qui , par un choix blâmable, abrègent le bonheur des parens qu'ils possèdent , tandis qu'une grande partie de ma consolation naît de la certitude que ceux que j'ai perdus se réjouiroieut du mien ! Du séjour même de leur béatitude , mon cœur reconnoissant croit les entendre dire : « C'est là celle que nous eussions choisie pour toi. C'est là celle avec qui nous nous réjouirons comme toi pendant toute l'éternité!» Cependant , dans mon inconséquence , tout charmé que j'étois de voir une personne si jeune et si aimable exiger si peu pour être heureuse, et quoique ravi de cette simplicité dégoût qui, dans ses amuserriens comme dans ses occupations domestiques , la rendoit si intéressante,
je n'en désiroïs pas moins de savoir quels pouvoient être ces amusemens de la semaine de Noël dont on n'avoit parlé qu'en passant. Il falloit qu'ils fussent bien attrayans pour faire oublier à ces jeunes filles , non-seulement l'orangerie , mais Londres même. Je n'avois pas lieu de craindre à la vérité de trouver à Stanley- Grove des passe-temps vains et frivoles ; mais je soupçonnois qu'il pouvoit y être question de quelque fête bruyante , en contraste avec la teneur ordinaire de leur vie et avec leurs récréations d'usage -, et, je l'avouerai , la règle favorite de ma mère , celle d'être conséquent en tout , venoit , malgré moi , se présenter à mon esprit , tout en tâchant de repousser l'idée d'une déviation de cette règle , comme étant injuste et inapplicable à la famille Stanley.
J'eus bientôt après l'explication de ce mystère apparent : car ayant accidentellement félicité la femme de charge sur la grande provision de vêtemens
d'hiver dont se remplissoient ( disoiton ) les tiroirs destinés aux besoins des pauvres, et lui ayant en même temps témoigné la difficulté , suivant moi , de trouver l'emploi de tant de choses , vu les bornes de la paroisse , elle me dit : « Ah! monsieur, si vous étiez ici à la Noël, vous verriez bien vite disparoître ces grands amas.» Elle m'apprit que la saison rigoureuse étoit adoucie à Stanley-Grove par les secours donnés aux pauvres de toutes les classes et de tous les âges. « C'est bien alors , monsieur , que vous devriez voir nos brasiers et l'abondance de nos provisions! Entre la broche, le four et la marmite , toute la maison est en mouvement. A ces époques, les tiroirs et les rayons du magasin de provisions se vident complètement. C'est une chose délicieuse que de voir nos jeunes demoiselles attacher aux vieilles femmes des manteaux bien chauds, ajuster leurs bonnets et leurs tabliers, et envoyer des couvertures aux infirmes, qui
ne peuvent pas venir les chercher euxmêmes. Il n'y a pas jusques aux plus jeunes, qui ne s'asseoient à terre pour aider aux pauvres filles à essayer leurs souliers.Cette petite missCélia!.. Elle a tant de soin de les bien ajuster sans leur faire mal ! La dernière fois , n'en trouvant pas une paire à la mesure d'une pauvre petite fille de cinq ans, elle défit tout doucement les siens , et les mit aux pieds de l'enfant : ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'on s'aperçut qu'ellemême étoit sans souliers. Aux fêtes de Noël, nous sommes tous en l'air , monsieur ; le salon , le vestibule et la cuisine sont dans un mouvement général ; les livres, les occupations, la promenade, les travaux du jardin , tout est suspendu pendant cet heureux période. »
Ah ! combien je rougis alors et de moi, et de mes soupçons ! Et combien j'aimai les êtres charmans qui trouvoient dans la pratique de pareils devoirs , la compensation des plaisirs de la capitale. « A
coup sûr , me dis-je à moi-même , c'est ce que ma mère appellerait X accord parfait : car c'est ici que les récréations d'une famille pieuse sont à l'unisson de ses occupations et de ses devoirs. » Mon. cœur ne se sentit jamais plus à l'aise ; je respirois librement en me félicitant d'avoir enfin découvert de jeunes personnes , capables de passer l'hiver à la campagne , non-seulement sans répugnance , mais par préférence et par goût.
Je sais bien que, si je rendois compte ici de mes conversations avec Lucilla ., je m'exposerois au ridicule de ceux à qui de pareils détails paroîtroient insipides. J'observerai cependant que je n'a vois pas encore déclaré mon attachement; je m'étois £ait un devoir de ne pas trahir l'engagement que j'avois pris à cet égard avec M. Stanley. Je n'en étois pas aux déclarations; mais j'étudiois le caractère de celle dont alloit dépendre le bonheur de ma vie. J'étois déterminé à n'exprimer mon attachement par aucune dé~
marche positive. Je bornois l'expression de mes sentimens à cette suite de petites attentions imperceptibles, qu'un juge très -exact du cœur humain a décidé être le moyen le plus sûr de plaire à un esprit délicat. Je jouissois, en attendant, du bonheur inexprimable de remarquer entre elle et moi une conformité d'opinions et de goûts. Un accord si vrai m'enchantoit d'autant plus que j'avoîs toujours regardé la conformité des goûts comme étant presque aussi nécessaire au bonheur conjugal, que la conformité des principes.